DEUXIÈME STROPHE.

«Je veux faire une prose en style paladin, le même dont on se sert

pour parler à la ville, car je ne suis pas assez lettré pour parler

d’autre latin, et un bon verre de vin me suffira pour ce style.»

Le bibliothécaire me demanda comment je trouvais ce poète. — Je trouve

qu’il sent son antiquité. Nous parvînmes enfin aux rayons des comédies.

C’est alors que mon homme triompha. Nous voilà parvenus, dit-il, d’un

air radieux, aux sources où ont puisé les Anglais et les Français,

souvent sans avouer leurs larcins. — Oui, quelques filets de ces

sources ont coulé chez nous; mais les terres qu’elles ont fertilisées

ont porté des fruits plus beaux que les vôtres. Il leva les épaules

et me répondit par ce proverbe: _Con la agena cosa, el hombre mal se

honra_.[135]

Je feignis de ne pas l’entendre. Nous possédons, me dit-il,

vingt-quatre mille comédies. — Vous avez en effet de quoi en fournir

à toute l’Europe. — Ce sont des mines inépuisables. Lopès de Vega lui

seul en a fait dix-huit cents; cet écrivain, le plus fécond, le plus

infatigable qui ait existé, d’après le calcul de ses ouvrages, du jour

de sa naissance, jusqu’à sa mort, à l’âge de soixante-treize ans, a

écrit environ cinq feuilles d’impression par jour. Il était prêtre et

d’une famille noble. Calderon, chanoine de Tolède, n’a produit que

six à sept cents pièces de théâtre. — C’est une bagatelle. Ce qui

m’étonne le plus c’est de voir deux prêtres, les premiers comiques

de votre nation. _De dios hablar, del mondo obrar_,[136] ce fut sa

réponse; car ce bibliographe aimait beaucoup les proverbes. — Après

ces deux grands hommes, continua-t-il, nous avons Augustin Moreto:

sa verve n’a pu nous donner que trente-six comédies; mais toutes

excellentes. — Notre Molière n’en a pas autant. — Je le crois; il est

en grande vénération chez vous; mais ici nous le trouvons froid et

timide. _Besogna lusciar far el mestiere a qui sa_.[137] — En Espagne,

vous aimez l’ail, le safran, les pimientos; en France, notre cuisine

est plus douce. — Au reste, il n’est pas étonnant que vos écrits se

ressentent, ainsi que vos fruits et vos légumes, de l’intempérie et

de l’humidité de vos climats; mais nous qui avons le bonheur de vivre

sous un ciel riant, dans une atmosphère pure, imprégnée de sel et

de soufre, nous en ressentons l’influence. Les muses, nées dans les

beaux climats de la Grèce, sont froides et languissantes sous un ciel

triste et nébuleux. Nous vous abandonnons les sciences exactes qui ne

demandent qu’un esprit lent et réfléchi; laissez-nous, avec nos vins

de Malaga et d’Alicante, les fruits brillants de l’imagination. Pour

réponse à ces bouffées d’orgueil national, je le régalai à mon tour de

ce proverbe: _El que tiene teiados de vidro, non tire piedras al de

su vezino_.[138] Après quoi je le remerciai de sa complaisance avec

toute l’urbanité française; et lui, pour n’être pas en arrière en

fait de proverbes, me remercia avec celui-ci: _Cortesia di boca multo

vale, y poco costa_;[139] et nous nous séparâmes, lui, très-content

de lui-même, et de la supériorité de sa nation sur toutes les autres;

et moi, riant de l’orgueil et de l’amour-propre national, faiblesse

de tous les peuples, et pensant à ces grandes bibliothèques, que l’on

pourrait appeler le dépôt des folies humaines.

Il était près de midi, et je précipitais ma marche pour me rendre

auprès de mes aimables hôtes, lorsqu’au détour d’une rue, six alguasils

m’arrêtèrent par ordre du corrégidor.[140] Je demandai de quel droit

et pour quel crime. Nous l’ignorons, me dirent-ils; mais ne craignez

rien, c’est seulement une petite formalité pour vous empêcher de

partir sitôt de Valence. — Est-ce le saint-office qui veut renouveler

connaissance avec moi? — Non, nous vous menons dans les prisons de

la ville. Cette réponse me tranquillisa; je crus échapper à un grand

danger; et supposant que c’était quelque méprise, je me laissai

conduire sans murmure et sans résistance. Arrivé et claquemuré dans la

prison, je demandai de l’encre et du papier pour écrire à don Inigo;

mais le geolier me répondit qu’il ne pouvait m’en donner sans ordre:

il fallut me résigner; mais que de tristes réflexions assiégèrent mon

esprit! Pourquoi m’enfermer une seconde fois? Est-ce ainsi que les

Espagnols accueillent les étrangers? Quels seront l’étonnement et

l’inquiétude de mes hôtes, lorsqu’après une longue attente, ils ne

sauront ce que je suis devenu? et que pensera ma chère Séraphine de ce

nouveau retard, elle qui m’attend avec la plus vive impatience? Mais

quel est mon crime? Ai-je offensé quelque moine? manqué de respect à la

_Madonne_? mangé de la chair un vendredi? N’ai-je pas salué monsieur le

corrégidor? monseigneur l’archevêque? Ne me suis-je pas mis à genoux

quand le _vénérabile_ a passé dans les rues? Je fesais ces réflexions

en me promenant dans un espace carré de six pas. Mon geolier suspendit

mes réflexions en me proposant à dîner. Très-volontiers, lui dis-je;

Car, malgré leurs chagrins,

Les malheureux ne font pas abstinence,

a dit Voltaire. Il me servit un plat de tomates et un ragoût de morue,

relevé de trente gousses d’ail, et pour huilier il mit sa lampe sur

ma table, en me disant de prendre l’huile que je voudrais; je refusai

son huile en l’assurant quelle était détestable; il me répondit que

l’on n’en servait pas de meilleure sur la table de l’archevêque. —

Ni, ajoutai-je, dans les lampes de sa cuisine et de son église. Après

ce méchant repas, sans livres et sans écritoire, je retombai dans mes

réflexions. Si je suis enfermé, me disais-je, pour mes péchés, rien

de plus injuste; car il y a des millions de coquins sur la terre qui

jouissent de leur liberté et même des douceurs de la vie. Alors je me

rappelai Socrate, sa tranquillité, son courage. Mais Socrate avait

soixante-dix ans, il n’était pas amoureux; et moi je n’ai pas encore

six lustres et j’adore Séraphine; toule la république avait les yeux

sur lui, et personne ne les jette sur moi.

On en vaut mieux quand on est regardé.

La nuit heureusement amena le sommeil, que l’aurore interrompit. Dans

une prison ou dans l’infortune, que le réveil est cruel! La belle

Séraphine, don Pacheco, ma famille, mon pays, don Inigo, tour à tour

occupèrent ma pensée, et tourmentèrent mon ame. Dans cette confusion

d’idées, le jour s’avançait, mais bien lentement. Enfin, j’entends

ouvrir ma porte. Le bruit, tout mouvement est agréable à l’ame d’un

prisonnier qui n’est soutenu que par l’espérance. Je regarde, et je

vois entrer un ecclésiastique en cheveux blancs, qui débuta par me

dire: _Guarda usted cavallero_; je lui répondis: _Viva usted muchos

anos_. Après quoi je lui demandai le motif de sa visite. Je suis

grand-vicaire, je viens de la part de la senora dona Angelica, y

Thecla, y Theresa Paular, votre légitime épouse. — Mon épouse! Ma foi,

si j’étais marié, j’en saurais quelque chose; je ne connais point la

senora Angelica, y Thecla, y Theresa Paular. — Pardonnez-moi, vous

l’avez courtisée, vous lui avez écrit un billet. Regardez, n’est-ce

pas là votre écriture? — Oui, je l’avoue. — Un gentilhomme français

ne saurait mentir. — Mais ce billet insignifiant n’est dû qu’à ma

politesse. Une demoiselle très-inconnue m’a écrit, j’ai regardé son

billet comme une plaisanterie, et par honnêteté je lui ai répondu.

— Et ne lui avez-vous pas donné un anneau, ce gage du sacrement de

mariage? — J’en conviens. — Et dans quel dessein? — Parce qu’elle me

l’a demandé. C’est donc la senora Angelica Paular qui vous envoie

ici, qui veut m’épouser, et qui probablement m’a fait incarcérer? —

Oui; vous lui avez annoncé votre départ prochain; elle vous aime;

et après les relations intimes que vous avez eues ensemble, elle a

cru, pour son honneur et le vôtre, devoir recourir à l’église et

à la justice pour arrêter votre fuite, et pouvoir user de rigueur

avec un homme qui l’abandonne après avoir affecté, pour la séduire,

des sentiments de tendresse quelle a daigné recevoir. Mais elle est

bonne, indulgente, elle consent à vous pardonner, et à vous donner sa

main, si votre repentir expie votre faute. — Monsieur, votre discours

m’étonne; mais ne me touche pas. La senora Paular, fût-elle aussi belle

qu’Angélique, aussi chaste que Sainte Thècle, aussi tendre que Sainte

Thérèse, ne sera jamais ma femme: vous pouvez l’en assurer. Alors ce

grand-vicaire commença une espèce de sermon, dans lequel il disait, en

termes ampoulés, qu’en Espagne la sévérité des mœurs, l’esprit de la

religion défendait, condamnait les intrigues d’amour, avec une jeune

fille d’un sang noble, sans avoir des vues honnêtes et légitimes. — Je

n’avais ni bonne, ni mauvaise intention pour mademoiselle Angélique;

j’ignorais si elle était fille, mariée ou veuve, laide ou jolie, noble

ou non; je n’ai jamais vu son visage, et je ne connais que ses bras et

ses mains qui me paraissent fort agiles; et jamais je ne lui ai rien

promis.— Vous avez donné une bague, écrit un billet; et suivant nos

lois et l’esprit de l’église, ces actes équivalent à une promesse de

mariage; une fille bien née n’accepte ces gages de tendresse qu’avec

des intentions pures et une noble confiance en celui qui les donne. —

Je ne soupçonnais pas la sévérité des filles espagnoles; en tout cas,

elles se dédommagent amplement lorsqu’elles sont sous les drapeaux de

l’hymen. — Mon état me défend d’entrer dans ces discussions; mon devoir

est de retirer les ames du péché, non de les calomnier. Refusez-vous

obstinément la main de mademoiselle Angélique Paular? — Oui, monsieur;

par le Père éternel, par tous les saints, je ne l’épouserai jamais.

— Songez que son père est très-bon gentilhomme. — Tant mieux pour

lui, et je l’en félicite. — Nous verrons demain si vous serez aussi

inflexible; vous paraîtrez devant le corrégidor et devant la senora

Angelica. J’ose espérer que l’aspect de ce magistrat, ses remontrances,

et la soumission et la tendresse de la senora, vous feront écouter la

voix de la religion, de l’amour et de l’honneur. — Monsieur l’abbé,

pour de l’amour, n’y comptez pas; ce sentiment est très-involontaire;

quant à la religion, sa base doit être la justice; et pour mon honneur,

je ne le dégraderai pas en me laissant intimider, et je braverai des

lois qui troublent l’harmonie de la société et déshonorent la religion

même. Ici finit notre entretien. Je le priai de faire avertir don

Inigo Flores de ma réclusion; il me le promit. Mais don Inigo ne put

obtenir la permission de me voir qu’après mon entrevue avec la senora

Angelica devant le corrégidor. Don Inigo m’en instruisit par un billet

ouvert, qu’il m’envoya avec mon dîné. L’envoi du dîné déplut beaucoup

au geolier, qui ne pouvait plus se défaire de sa morue, de son ail

et de son huile, et qui était aussi passionné pour mon argent que

mademoiselle Angélique pour ma personne. J’aurais désiré des livres;

mais don Inigo avait plus songé à la nourriture du corps qu’à celle de

l’ame. Il fallut me vouer à sainte patience, patronne des malheureux.

Je me rappelai que Voltaire avait fait à la Bastille le second chant de

la Henriade. Allons, me dis-je, montons Pégase; il n’aura pas sous moi

l’allure qu’il a sous ce grand poète; mais Horace a dit que les mauvais

poètes sont les plus heureux. _Ridentur mala qui componunt carmina,

verum gaudent scribentes, et se venerantur_.[141] Mon imagination

me transporta sur le Parnasse, comme jadis sainte Thérèse avait été

transportée dans le ciel. J’allai boire à la source d’Hypocrène, et en

décrivant ma prison, j’oubliai que j’y étais renfermé.

Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2) · 第 15 / 45 题