Au sortir de l’église, nous montâmes sur une belle terrasse de trois
cent vingt-quatre pieds carrés; elle contient trente-sept puits bâtis,
en forme d’entonnoir, par les Maures, pour y tenir leurs grains en
réserve. Ils conduisent à un grand magasin voûté de cent quatre-vingts
à cent quatre-vingt-dix pieds carrés; il est revêtu de faïence: c’est
encore le magasin le plus considérable de Valence.
De cette terrasse nous allâmes dans une petite maison, asile modeste
d’un villageois. Une femme, encore jeune, accueillit don Inigo comme
un père, lui baisa la main, et lui dit que son époux était à la ville.
— J’aurais voulu le voir; je vais cependant vous donner votre pension,
qui écheoit dans six jours. Il m’apportera le reçu à son premier voyage
à Valence. Il lui compta cinquante piastres, et cette jeune femme
les reçut les yeux remplis de larmes, en le nommant son bienfaiteur,
son père. Adieu, ma chère Antonia, lui dit don Inigo; vous ne m’avez
pas d’obligation: j’acquitte une dette sacrée. En sortant il me dit:
Voulez-vous que nous marchions un peu? la voiture nous suivra. Il
ajouta: Vous m’avez paru étonné de ce qui vient de se passer; vous le
serez bien davantage si je révèle le secret de cette dette. J’expie
une grande faute de ma jeunesse. Il en coûte à l’amour-propre de faire
de pareils aveux; mais ils sont moins pénibles lorsque le repentir
a suivi la faute. J’avais vingt ans; deux passions entraînaient mon
ame, l’amour du plaisir et du jeu; mon père, homme très-charitable, me
confiait souvent les aumônes qu’il distribuait aux indigents; plusieurs
fois j’avais été chargé de porter de l’argent au père d’Antonia, bon
et honnête villageois attaché depuis long-temps à ma famille, et qui
même lui avait rendu des services. Mon père, apprenant qu’il était
dangereusement malade, me remit cinquante piastres pour les lui porter.
Ce même jour j’allai à une partie de jeu: le vent de la fortune me
fut contraire, et mes fonds furent épuisés. Séduit par l’espérance,
je hasardai le dépôt confié, l’argent du pauvre: il se fondit dans ce
creuset infernal. Trop coupable, trop honteux pour m’en ouvrir à mon
père, j’attendis le retour de la fortune, ou l’échéance de ma pension,
pour m’acquitter envers le malheureux que la mort menaçait, mais que
je croyais plus éloignée. J’en frémis encore après trente ans écoulés.
Ce retard lui coûta la vie: privé d’argent, au lieu de faire venir un
médecin de Valence, comme il le désirait, il eut recours au chirurgien
de son village, le plus inepte et le plus opiniâtre des hommes, qui le
saigna, resaigna jusqu’à ce qu’il le vit bien mort. Lorsque la nouvelle
de cet événement parvint à mon père, et qu’il apprit que l’argent
n’avait pas été remis, il me fit appeler, et me demanda si j’avais
porté les cinquante piastres à Burjazot. Je rougis, et restai interdit.
Répondez, je vous prie; d’où vient cet embarras? — De ma faute et de
mes remords. J’ai joué cet argent, et, croyant que rien ne pressait,
j’attendais d’en avoir pour remplir vos charitables intentions. —
Descendez dans votre conscience; cet homme est mort faute de secours.
— Ah, grands dieux! que je suis coupable! Je veux réparer mon crime —
Comment? — D’abord en renonçant au jeu, et en portant demain cet argent
à la fille de l’infortuné que j’ai laissé périr. Mon père me répondit
froidement: _Veremos_ (nous verrons). J’allai sur-le-champ vendre ma
montre, que j’avais fait venir de Londres, et que j’aimais beaucoup,
et j’en portai le produit à la jeune Antonia. Mon père le sut et ne
m’en dit rien; ma mère voulut la remplacer par une autre: mon père
s’y opposa, et ce ne fut que six mois après qu’il m’en présenta une
du même prix, en me disant: J’ai différé pour vous laisser le mérite
d’une bonne action: se priver pour donner, voilà le vrai bienfait.
Les aumônes qui ne coûtent aucun sacrifice, comme celles des grands
seigneurs, ne sont que des miettes de leur table qu’ils laissent
tomber. L’aumône est ordonnée par toutes les religions. Le Coran dit
que l’Être-Suprême attachera, à celui qui la refuse, un effroyable
serpent, qui piquera sans cesse la main avare qui repoussa les pauvres.
Il ajouta: Les passions vous entraînent, vous maîtrisent; j’en serais
vivement affecté, si je n’avais découvert dans le fond de votre ame
de la sensibilité et des sentiments de probité et d’honneur: ces deux
barrières, j’ose l’espérer, opposeront toujours une forte résistance à
l’entrée du vice et de l’improbité. Cette leçon ne s’est jamais effacée
de mon souvenir. A la mort de ce père tendre et vertueux, j’assurai à
Antonia, par un contrat, la rente annuelle de cinquante piastres. Un
négociant de Cadix associa, dit-on, la Vierge à son commerce:[114] moi,
j’y ai associé les pauvres pour un sixième; et lorsque je manque à
quelque observance de ma religion, je me punis par une amende à leur
bénéfice. — Mon cher hôte, lui dis-je, si j’étais pape, je vous ferais
canoniser après votre mort, quand même vous auriez déjeûné la veille de
Noël, ou mangé une aile de poulet dans le carême.
Je me promenais souvent tout seul dans la ville avec un plaisir infini.
Je voyais une foule d’hommes, de femmes, riants et animés, marchant
d’un pas léger et rapide; j’entendais le chant des ouvriers, les
voix des marchands d’orgeat, d’eau et de fruits; le son des orgues
portatives, des tambourins et des triangles qui se mêlaient à ces voix.
Le lieu de la scène ajoutait encore un charme nouveau à cet agréable
mouvement des acteurs: les toits des maisons où voltigent des pavillons
de soie de diverses couleurs, les orangers, les citronniers, les
lauriers-rose, les plus belles fleurs qui étalent leur pompe sur les
terrasses, éclairées d’un soleil pur et brillant, tout cet ensemble
formait pour moi un spectacle nouveau et délicieux. Trop heureuse
Valence! ô climat fortuné! où le plaisir, la gaîté et l’amour semblent
animer tous les individus; où la nature, déployant ses richesses et
sa fécondité, offre à nos yeux un vaste et magnifique jardin! Un
jour, au retour de cette promenade charmante, en passant devant la
maison de la belle inconnue qui m’avait salué de l’éventail, je jetai
les yeux sur son balcon; elle y était derrière sa jalousie, et le jeu
de l’éventail recommença; ensuite elle étendit ses deux bras, et ses
doigts me parlèrent un langage très-obscur pour moi, mais très-usité
et très-intelligible pour un Espagnol. J’ai vu depuis des enfants de
sept à huit ans, des deux sexes, se parler d’amour avec cet idiome
symbolique. Me trouvant dans un accès de gaîté et de contentement, je
répondis à ma belle inconnue, qui cachait sa tête et ne montrait que
ses bras, par des signes et de grandes salutations; alors elle me jeta
un rosaire. Ah! dis-je, cette beauté s’intéresse à mon salut. Je le
pris, et, curieux de la connaître, j’entrai chez un quincaillier logé
vis-à-vis de chez elle, et, après avoir acheté quelque bagatelle, je
lui demandai quelles étaient les personnes qui occupaient la grande
maison en face de chez lui. — C’est un vieux gentilhomme qui a deux
filles, l’une très-jolie, et l’autre passablement laide, mais fort
éveillée, et voulant à toute force se donner un mari. Je pensai alors
que c’était la jolie qui me fesait ces agaceries, ne pouvant supposer
qu’une fille laide osât méditer la conquête d’un officier français,
encore moins espérer d’en faire un époux. Je rentrai chez don Inigo,
qui me dit: Je vous attends, venez m’aider à consoler ma fille; elle
a reçu une lettre de ce misérable, qui lui dit qu’il va s’embarquer
pour l’Amérique, et qu’il l’exhorte à l’oublier entièrement. Cette
lettre a rouvert sa blessure; elle veut mourir, se retirer dans un
couvent: elle vous voit avec plaisir, elle a de la confiance en vous;
allez calmer sa douleur; écartez le projet du couvent, qui ferait son
malheur et le mien. Je montai aussitôt chez Rosalie; je la trouvai,
cette fatale lettre et son mouchoir à la main pour essuyer ses pleurs.
Dès qu’elle m’aperçut elle s’écria: C’en est fait, l’ingrat m’abandonne
pour toujours; et j’ai pu l’aimer, lui sacrifier tout! suis-je assez
malheureuse! Sans lui répondre, d’un air triste et pénétré, je m’assis
auprès d’elle. Après un court silence, elle ajouta en sanglotant: Il
part, il s’embarque pour les Indes! — Eh bien, qu’il parte; il vous
reste un bon père, le meilleur des pères; il vous reste votre jeunesse,
une figure charmante, une fortune aisée: avec tant d’avantages vous
pouvez encore cueillir des fleurs dans le champ de la vie. — Mais je
suis trahie, je n’ai plus d’époux, je ne puis plus aimer! Je compris à
ces mots qu’une jeune Espagnole ne voit de jouissances, de bonheur que
dans l’amour: elle ne respire que pour aimer. Une Française n’oublie,
en aimant, ni les douceurs de la fortune, ni le soin de sa parure, ni
les triomphes de la vanité. N’avez-vous pas, lui dis-je, un père digne
de tout votre amour? Vous soignerez sa vieillesse, l’embellirez de vos
grâces, de vos caresses, de votre tendresse. — Hélas! je l’espère:
sa félicité sera ma consolation. Je lui parlai alors de son projet
de couvent, qui affligeait son père. Un couvent, lui dis-je, à moins
d’un délire de dévotion, est le séjour de l’ennui et des regrets
et quelquefois du désespoir. Je la désabusai, et calmai même ses
angoisses, en lui présentant le tableau d’un avenir plus doux, plus
fortuné.
Don Inigo me fit appeler pour me mener chez une de ses parentes, qui
le fesait prier de venir assister à son accouchement. Je suis bien
aise, me dit-il, que vous voyiez cette cérémonie. En entrant dans la
chambre de dona Pepa, travaillée des douleurs de l’enfantement, je dis
avec don Inigo: _Ave Maria purissima_; tous les assistants répondirent:
_sine peccado concebida_. Un moine franciscain entra immédiatement
après nous, portant sous sa tunique un petit saint de bois qu’il posa
sur une table, et entoura de quatre cierges allumés. Il prit ensuite
une ample tasse de chocolat, dans laquelle il trempa force biscuits
et de l’_azucar esponjado_; son estomac fortifié par cette collation,
il se prosterna aux pieds de la statue, un rosaire à la main, pour
lui demander la prompte délivrance de la dame; il s’interrompait
souvent, en défilant ses grains, pour lui annoncer le terme prochain
de ses douleurs; mais l’accouchement était lent et laborieux. Le moine
suait, s’agitait et jetait sur son saint des regards d’indignation;
enfin l’enfant vit la lumière, et assura le triomphe du moine et de
son saint. Le révérend me dit en confidence que, sans ses prières et
l’intervention du saint, la _senora_ Pepa aurait souffert beaucoup plus
long-temps. Je lui répondis que je n’avais connu jusqu’à ce jour que
sainte Lucine qui présidât aux accouchements. _Ferte opes Lucina_. Nous
ne connaissons pas, me répondit-il, cette sainte en Espagne: elle est
donc française? — Non, elle est née en Grèce, où elle a eu des autels.
C’est une sainte si puissante, qu’on lui a vu empêcher un accouchement
pendant vingt-quatre heures.[115] Quand la _senora_ fut délivrée, on
éteignit les cierges, et l’on fit entrer les enfants de la maison, l’un
âgé de cinq ans, l’autre de six, tous deux habillés en franciscains.
Je demandai à don Inigo si c’étaient des enfants de la balle. —
Non, à leur naissance les parents ont fait vœu de leur faire porter
l’habit religieux pendant un certain nombre d’années. Depuis, j’ai vu
souvent de ces petits moinillons polissonnant dans les rues. Ceux-ci
s’emparèrent de la statue, en jouèrent, la promenèrent, tandis que le
patron du saint savourait, avalait des confitures, et s’abreuvait d’un
excellent vin. _Passato il pericolo, gabbato il santo_.
Lorsque nous eûmes quittés l’accouchée, don Inigo me demanda ce que
je pensais du moine et de son saint. Je les compare, lui dis-je, à
une cérémonie toute aussi singulière qui se passe à Rome. Quand un
personnage distingué ou opulent est attaqué d’une maladie dangereuse,
il envoie sa voiture aux pères récolets, et les fait prier d’apporter
chez lui _il bambino_ (c’est un petit Jésus de bois). Deux récolets
aussitôt montent dans le carrosse, mettent entre leurs jambes le
_bambino_ paré comme un nouveau marié. Arrivés dans la chambre du
malade, ils le placent à côté de son lit, et restent dans sa maison, à
ses frais, jusqu’au dénouement de lu maladie. Ce _bambino_ est l’unique
patrimoine de ces pères; mais c’est pour eux une source intarissable de
richesses, car il est toujours en course: on se l’arrache, on se bat à
la porte du couvent pour le posséder.
Don Inigo me proposa le jour suivant une promenade à Beninamet,
charmant village à demi-lieue de Valence. Nous verrons, me dit-il,
la maison de campagne que j’y veux acheter; elle est auprès de la
délicieuse retraite du chanoine don Pedro Mayoral, que nous visiterons
en passant. Ma fille viendra avec nous: puisque la maison que je désire
avoir doit être son asile, il faut qu’elle lui convienne. J’acceptai
cette partie avec plaisir. A peine avions-nous fait quelques pas dans
notre voiture, que nous fûmes arrêtés par la rencontre du viatique.
Il était précédé de quantité d’hommes qui portaient des cierges,
de six hautbois maures nommés _douzainas_, et d’un petit tambour
qui s’accorde avec ces instruments. Nous mîmes pied à terre, et don
Inigo céda la voiture au porte-dieu et à ses deux acolytes, et nous
allâmes à l’église attendre son retour. Mon hôte, qui soupçonnait mon
étonnement, me dit que c’était l’usage en Espagne; que les plus grands
seigneurs s’y soumettaient; les cochers même, ajouta-t-il, refuseraient
de marcher: ils croient qu’il y a des indulgences attachées à cette
cérémonie. L’Espagne, lui dis-je en souriant, est le pays des
indulgences; on ne peut pas s’y damner: mais ce n’est pas le prêt de
votre carrosse qui me surprend; je sais que tout homme raisonnable
doit respecter les usages d’un pays, surtout ceux qui tiennent à la
religion; mais ma plus grande surprise est d’avoir vu entrer le cortège
du viatique dans la maison du malade: tout ce monde va-t-il aussi dans
la chambre? — Oui, sans doute. — Je me flatte qu’ils n’y jouent pas
du hautbois et du tambour? — Non, ils cessent en entrant; le prêtre
asperge le moribond d’eau bénite, et implore pour lui la miséricorde
divine. — Il devrait aussi l’implorer pour qu’elle lui accordât la
force pour résister à ce fracas.
Au retour de la voiture nous partîmes pour Beninamet. Quelle charmante
situation! Nous traversions des jardins, des vergers peuplés de jolies
maisons; nous rencontrions de jeunes et charmantes paysannes élégamment
chaussées. Leurs souliers, que l’on nomme _alpargates_, sont une
légère semelle de chanvre ou d’_esparto_ goudronné; le quartier de la
chaussure n’a qu’un pouce de hauteur; mais des rubans bleus, ou couleur
de rose, se croisent, et les attachent au mollet. Les jours de fête on
les orne de franges et de nœuds: une jolie jambe et une jolie chaussure
sont des piéges pour la volupté. La maison du chanoine don Pedro
Mayoral est bâtie sur une éminence, au milieu des bosquets d’orangers
et de citronniers qui embaumaient l’air de leur parfum. Nous trouvâmes
le chanoine en bonnet blanc, une serpette à la main; il nous accueillit
avec aisance et bonté; sa physionomie calme et heureuse me prévint en
sa faveur. Voilà, dis-je, un homme qui est bien avec sa conscience. Je
croyais voir le vieillard du Galèse, peint par Virgile,[116] ou celui
de la Henriade.
Un vieillard vénérable avait, loin de la cour,
Cherché la douce paix dans cet obscur séjour.
Le fortuné chanoine nous fit asseoir sous un berceau d’orangers, dont
les fruits colorés, mêlés aux fleurs, formaient sur notre tête un dais
odoriférant. Je lui dis: Voilà les pommes du jardin des Hespérides.
Oui, répondit-il; mais je ne suis point le dragon qui en défend les
approches: je vous prie, au contraire, d’en accepter. Il cueillit alors
les plus belles oranges, qu’il nous offrit, en commençant par la jeune
Rosalie. Vous avez, lui dis-je, de grandes obligations à Hercule,
qui, le premier, a transplanté ce beau fruit dans l’Ibérie, et qui
sépara les montagnes qui liaient l’Espagne et l’Afrique. — J’ignore
s’il a séparé les montagnes, mais je sais positivement que ce sont les
Portugais qui, les premiers, nous ont apporté de la Chine ces pommes
d’or si renommées; comme le citronnier nous vient de la Médie, et le
grenadier de l’Afrique; d’autres disent de Chipre. Je lui parlai alors
du bonheur dont il devait jouir dans son petit élysée. — Oui, grâce à
la Providence, mes jours coulent en paix; j’avance dans la vie sans
regret du passé, sans crainte de l’avenir. Il y a quarante ans que
j’ai fait l’acquisition de ce petit jardin; je l’ai arrangé, embelli;
je puis dire, comme Salomon: _Feci hortos et pomaria, et consevi illos
omnis generis arborum_.[117] Cette douce occupation fait le charme de
ma vie; on jouit chaque jour de son ouvrage; on chérit l’arbre que l’on
a planté, comme l’enfant de ses peines, et l’objet de ses espérances.
Je me réfugie dans cet hospice dès que j’ai rempli mes fonctions à
l’église; mais il faudra bientôt le quitter. J’ai fait graver, sur
cette petite colonne qui est à votre gauche, des vers d’Horace, qu’un
Anglais m’a cités:
Nunc linquenda Tellus et domus,
Neque harum quas colis arborum te,
Præter invisas cupressos ulla
Brevem dominum sequetur.[118]
Vous voyez que j’ai supprimé le _placens uxor_ (la femme chérie).
J’ai épousé l’église, qui me donne de quoi vivre dans l’aisance.
La pensée de la briéveté de la vie ne trouble pas mon bonheur; je
n’imite pas notre roi Philippe V, qui, dans son superbe jardin de
saint Ildephonse était agité des terreurs de la mort. J’ai mis ma
confiance dans l’Être-Suprême; j’ai toujours tâché de concilier une
vie sage et chrétienne avec les jouissances de la nature; je crois
qu’il faut accorder la morale, la religion avec la fragilité de la
nature humaine. A l’aspect des biens répandus sur la terre avec
tant de profusion, je reconnais un Dieu bienfesant et prodigue, et
non un Dieu des vengeances. Les saints anachorètes des déserts me
paraissent inimitables; je n’aime point à voir des hommes atrabilaires
se tourmenter, se déchirer, s’abreuver de larmes pour plaire à un
Dieu bon et clément: c’est le calomnier, c’est en faire un tyran, que
de supposer qu’il jouit de nos tourments, de nos douleurs. Hélas!
offrons-lui nos peines quand elles arrivent, et supportons-les avec
résignation et patience; il nous promet un avenir heureux. Ah! sans
cette espérance, la vie ne serait qu’une longue mort. Je parlai ensuite
à don Pedro de la beauté de ses orangers, et de leur extrême différence
avec ceux qui viennent en France dans nos serres chaudes, qui sont
toujours petits et malingres. — C’est ici leur patrie; lorsqu’ils
sont bien soignés ils s’élèvent jusqu’à dix pieds de hauteur, et
s’arrondissent en une circonférence de vingt pieds. Mais leur existence
est rapide; tout passe vite sur la terre: vers la douzième ou
quatorzième année l’arbre commence à languir, et il meurt à l’âge de
vingt à vingt-cinq ans, dernier terme de sa vieillesse.[119] Chaque
arbre me donne un bénéfice annuel de vingt sous.
Après quelques autres propos, l’heureux don Pedro me conseilla d’aller
voir la chartreuse de _Porta-Cœli_, à quatre lieues de Valence. Elle
est, me dit-il, sur le penchant d’une montagne; on y jouit d’une vue
superbe: des rosiers tapissent les fenêtres des cellules; tout respire,
dans cette retraite, le calme et le recueillement; ajoutez à cela que
le terroir produit un excellent vin; enfin cette chartreuse est nommée,
avec raison, Porta-Cœli (le vestibule du ciel). Quel ciel! lui dis-je;
quelle existence que celle d’un homme qui paralyse sa vie, et la passe
à contempler la mort! Laissons ces idées fanatiques aux dervis, aux
faquirs des Indes, ou aux caloyers du mont Athos.[120]
Don Inigo nous conta que dans sa jeunesse il allait souvent à cette
chartreuse pour voir un de ses parents, et nous avoua qu’il n’en
revenait jamais sans songer à la mort. L’air sombre des religieux, la
maigreur, la pâleur de leurs visages, le silence, frère de la mort, qui
règne dans les dortoirs, tout m’en offrait l’image; cependant la beauté
du site, la majesté des arbres, éclaircissaient un peu les nuages
qui pesaient sur mon ame: le cimetière orné de hauts platanes, de
palmiers, de rosiers, me paraissait le séjour des ames bienheureuses.
Mon parent s’y promenait souvent. J’y vais, me disait-il, interroger
mes prédécesseurs: je leur demande s’ils regrettent la vie, s’ils sont
fâchés de l’avoir passée dans la solitude, dans la pénitence, et au
pied de la croix. J’entends alors une voix qui me répond: Non; pour le
trajet pénible d’un moment, nous avons une éternité de bonheur et de
gloire. Ce parent, ajouta don Inigo, a mérité la couronne des saints,
et si notre famille voulait sacrifier cent mille écus, nous le ferions
inscrire dans la légende; mais nous aurions un patron dans le ciel et
des créanciers sur la terre.
Je marquai alors mon étonnement de voir à Valence ou dans ses
environs, et dans toute l’Espagne, une telle quantité de couvents et
de chartreuses avec une population si peu nombreuse. La paresse plus
que la dévotion, me dit don Pedro, engendre cette immense famille de
moines. Sous Philippe II, on comptait, en Espagne, cinquante-huit
archevêchés, six cents quatre-vingts évêchés, onze mille quatre cents
abbayes d’hommes et de femmes, trente-un mille deux cents prêtres, deux
cent mille clercs, et quatre cent mille religieux ou religieuses. —
Vous avez là de quoi peupler toute l’Amérique méridionale, et dépeupler
l’Espagne. — Je compare, malgré ma soutane et mon aumusse, ce vaste
corps religieux à un immense monstre marin, dont j’ai vu les côtes
à Saint-Laurent del Réal: elles ont seize pieds de longueur. Voici
l’histoire de ce nouveau Leviathan, aussi terrible, aussi vorace que
celui dont Job nous a fait la description. Un vaisseau l’aperçut
auprès de Gibraltar; il déployait au-dessus des eaux de grandes ailes
semblables à des voiles; on lui lâcha une bordée; il traversa le
détroit en poussant des hurlements affreux, et il vint expirer sur le
rivage de Valence. Il avait cent cinquante palmes de long sur cent de
contour.[121] Un homme à cheval pouvait entrer dans sa gueule, et sept
hommes pouvaient se placer dans l’intérieur de sa tête. Au reste, je
ne prétends blâmer que l’excès dans les fondations monastiques. Les
religieux et les prélats pratiquent des vertus et des actes de charité
que ne produiraient pas l’humanité et la plus haute philosophie. Nous
avons des établissements superbes pour les insensés, les orphelins
et les infirmes. Pour moi, je dois bénir la Providence, je vis de sa
bonté. Mon canonicat me vaut trois mille écus annuels; notre archevêque
possède trente à quarante mille ducats de revenu; cependant je ne
troquerais pas ma médiocrité contre son opulence. Mais je vais vous
conduire à ma modeste _librairie_. Il nous mena dans une petite rotonde
placée au milieu d’un bosquet de citronniers et d’orangers. Rien de
si gai que ce petit bâtiment, rien de si simple que son ameublement.
Il consistait dans un petit sopha de bois de noyer, avec son matelas
et deux coussins couverts d’une étoffe de soie grise, et de plus une
chaise et une table du même bois; entre les tablettes des livres était
une assez bonne copie d’un tableau de Raphaël, qui est à l’Escurial;
il représente la Vierge, l’enfant Jésus, Saint Jérôme en habit de
cardinal, qui leur lit la Bible, et l’ange Gabriel qui conduit aux
pieds de Marie et de son fils, le jeune Tobie qui vient leur faire
hommage de son poisson. Voilà, lui dis-je, un poème bizarre, et une
réunion miraculeuse. — Elle blesse la chronologie, mais elle n’en est
que plus agréable. La moitié des rayons de la bibliothèque étaient
vacants. J’ai très-peu de livres, me dit don Mayoral, mais je les lis:
je n’aime pas les sociétés nombreuses, l’esprit y est trop distrait et
ne forme aucune idée suivie. D’ailleurs j’aime mieux réfléchir en me
promenant, et jouir de mes propres idées, que de surcharger ma mémoire
de celles des autres. Je ne cours pas après la science, mais après la
sagesse et le bonheur. Je cherche surtout dans la lecture une douce
occupation. Voilà à la tête de mes livres Don Quichotte qui me préserve
de l’hypocondrie; ici _una grammatica castellana_, où j’apprends à
parler ma langue avec pureté: cet ouvrage est, _il theatro critico_ du
père _Feijoo_, un de nos auteurs le plus philosophe, quoique moine.
Voilà un _tratado de la elocution del perfecto lenguage_. Il contient
une courte histoire de la langue espagnole.
Ce livre-ci, intitulé: Collection de _Sermones espagnoles_, n’offre pas
toujours des morceaux d’éloquence, et peut quelquefois donner à rire
aux hérétiques.
Cet autre, _defensa de la religion christiana_, écrit pour convertir
les juifs, n’a pas opéré beaucoup de conversions.
En voici un qui sans doute a été bien plus utile: _Tratado del arbol de
la quina, o casanilla_ (quinquina).
Après vient _vida de los reyes de Espanna_ (vie des rois d’Espagne).
C’est un cours de morale pour les rois: des vices, des faiblesses, de
l’ambition, et quelques vertus, tels sont les éléments de leur vie.
Suit _vida del emperador Leopold III y de Gustavo III, rey de Suecia_.
Voici des livres nationaux: _El honor Espagnol, e diccionario historico
de varones illustres en santidad, dignitades, armas, ciencias y artes,
hijos de Madrid_.[122] L’honneur espagnol égale pour le moins celui des
autres nations, et l’Espagne a produit une foule de grands hommes qui
rendront ma patrie à jamais mémorable.
Ce livre-ci est traduit de Loke, _educacion de los ninnos_.
Cet autre apprend l’art d’être heureux, si cet art peut s’apprendre:
_arte de ser feliz_, en quatre épîtres morales écrites en prose, et
deux autres épîtres sur la richesse, la gloire et l’ami des hommes.
Ces derniers volumes ont pour titre _Biblioteca entretenida de damas_
(des dames). C’est la collection des meilleurs contes et des meilleures
anecdotes: c’est un ouvrage que je lis toutes les fois que j’ai de la
bile, ou que ma digestion se fait laborieusement. Cette revue faite, le
chanoine me dit: le colombier est au-dessus de la bibliothèque. J’ai
là des pigeons de Raza qui, par un instinct particulier, sont fort
attachés à leur domicile; j’en ai vu souvent revenir non seulement de
dix à douze lieues, mais après deux ou trois ans d’absence. Nous avons
établi dans ce pays, comme dans l’orient, des postes de ces pigeons de
Raza. On enveloppe la patte droite du pigeon dressé à cet usage, avec
une lettre en forme de bande, et on lui donne la volée; il revient à
son gîte avec une rapidité étonnante: il fait sept à huit lieues en
moins de cinquante minutes.[123] Vous ne devez pas être surpris de
l’instinct, ni de la vélocité de ces animaux. Un faucon, envoyé de
Ténériffe au duc de Lerme à Madrid, y revint en seize heures; il avait
fait deux cent cinquante lieues dans ce court espace de temps. Il fut
pris en arrivant à demi-mort: on présume qu’il s’était reposé sur
quelque vaisseau.
Nous prîmes congé de ce chanoine philosophe qui me dit, en me quittant:
Vous êtes jeune, vous allez courir le monde, je vous souhaite un bon
voyage; quant à moi, comme disait Job, _in nidulo meo moriar_.[124]
Je lui répliquai que j’espérais un jour vivre et mourir dans mon
nid, comme lui; mais que j’aurais de plus une femme. — Je souhaite
qu’elle ait la beauté de Sara, la douceur de Rachel, et la fécondité
de la mère des Machabées; et si vous pouvez vous en passer, ce sera
encore mieux. Je le remerciai de ses souhaits, et nous nous séparâmes
très-contents les uns des autres.
Nous allâmes voir la maison que don Inigo voulait acheter. Elle
réunissait dans une enceinte de dix arpents tout ce que l’homme de goût
peut désirer; un canal d’irrigation le traversait, il n’y manquait
qu’un joli bâtiment. Je n’en suis pas fâché, me dit don Inigo: bâtir
est une occupation et un amusement; beaucoup de gens voudraient
recommencer quand l’édifice est achevé; de plus, je ferai bâtir selon
mon goût et mes idées, et celles de Rosalie. Après votre mariage
avec dona Séraphina, j’espère que vous l’amenerez ici, et que vous
passerez quelque temps avec nous; n’est-ce pas ton avis, Rosalie? A
ces mots, elle soupira; et après un court silence, elle me questionna
sur la taille, les yeux et la beauté de Séraphine. Sans répondre à ces
détails, je lui dis que celle des deux qu’on voyait la première de
Rosalie ou de Séraphine était celle qui la première se fesait aimer.
— Elle sera heureuse, et moi je serai condamnée à la solitude et à
l’indifférence. Ah! qu’on est malheureux, lorsqu’on l’est par sa faute!
Don Inigo, en arrivant chez lui, apprit qu’on allait administrer un
de ses amis mourant; il y courut et je le suivis. A peine fûmes-nous
arrivés, que le viatique entra. La chambre, en un clin-d’œil, fut
encombrée d’assistants: leurs soupirs, leurs sanglots, leurs prières,
le son des flûtes, les cris, les exhortations du prêtre, ne manquèrent
pas de hâter l’agonie d’un moribond déjà tourmenté des affres de
la mort. Quand la cérémonie fut achevée, on le revêtit d’un habit
religieux, après quoi on le laissa mourir tranquillement.
Le lendemain, à l’heure de son dîné, don Inigo envoya deux plats de
sa table à la famille du défunt. Tous les autres parents ou amis font
de même, et cela pendant trois jours consécutifs: l’on suppose que
l’affliction des parents leur fait oublier le soin de leur nourriture:
cet usage fait honneur à l’humanité de la nation espagnole.
Pendant que don Inigo fit sa visite à la famille du mort, j’allai voir
l’hôpital général, situé dans un des plus beaux quartiers de la ville.
Je fus ravi de la beauté de cet édifice, qui a trois corps-de-logis,
un pour les malades, l’autre pour les enfants trouvés, et le troisième
pour les fous. Les malades sont très-bien traités: chacun d’eux a son
alcove; chaque maladie une salle particulière. Un médecin visite
les malades au moins trois fois par jour. On me dit que l’archevêque
y envoyait tous les jours une quantité de glace pour rafraîchir la
limonade.
En revenant au logis je passai devant la maison de la belle inconnue
qui m’avait gratifié d’un chapelet. Elle était encore à son balcon,
comme un astronome au haut de son observatoire. A peine avais-je jeté
les yeux sur elle, qu’un bouquet tomba à mes pieds. Je le ramassai,
et remerciai, par des gestes, la beauté qui me l’envoyait; mais elle
disparut aussitôt. La tige du bouquet était entourée d’un ruban vert;
je soupçonnai quelque mystère, je le déroulai, et j’y trouvai un
petit billet, où je lus ces mots: Veuillez me donner, monsieur le
Français, le petit anneau que vous portez au doigt: je serai charmée
d’avoir quelque chose qui vous ait appartenu. Si vous consentez à ce
léger sacrifice, allez demain, à dix heures du matin, à l’église des
pères franciscains; vous trouverez, auprès du bénitier, une femme
qui toussera quand vous approcherez d’elle, et vous dira: _Ave Maria
purissima_; vous pouvez lui remettre la bague. _Viva usted muchos
anos_. L’aventure me parut plaisante, et je fus curieux d’en voir le
dénouement. Je me rendis chez les franciscains à l’heure indiquée;
je m’approchai du bénitier; j’aperçus une petite femme voûtée, sous
l’enveloppe d’une grande mante à longues manches qui, par derrière,
traînait jusqu’à terre.[125] Elle était à genoux, son rosaire à la
main, dont les grains étaient gros comme des noisettes. Quand je fus
près du bénitier elle toussa, et puis me dit d’une voix basse: _Ave
Maria purissima_. Alors je lui remis la bague et un petit billet où je
disais à cette beauté sensible, que j’allais quitter Valence, et que
j’emporterais son chapelet comme un reliquaire, ou un talisman, qui me
porterait bonheur. La duègne me remercia d’un signe de tête et d’un
_vaya usted con dios_. En me quittant elle trempa ses doigts dans le
bénitier, et fit quatre ou cinq signes de croix. Je me gardai de lui
offrir de l’eau bénite: je savais qu’un nonce avait défendu aux hommes,
sous peine d’excommunication, d’en présenter aux femmes dans l’église,
parce qu’ils saisissaient ce moment pour leur glisser un billet dans
la main. L’amour profite de tout.
Cependant je songeais à quitter Valence; le temps que j’avais accordé
à don Inigo s’était écoulé: c’est alors que je regrettai de nouveau
mon cher Podagre, si traîtreusement enlevé par ce mari qui m’avait
laissé sa femme en échange. Je louai un _calezino_ (voiture légère)
à neuf francs par jour. Nous devions faire douze _leguas_ dans la
journée, et partir le surlendemain. J’annonçai mon départ à don Inigo
et à son aimable fille. Ils me témoignèrent les plus vifs regrets, et
le plus tendre intérêt. Don Inigo m’offrit ses services, sa bourse,
et je vis des larmes rouler dans les beaux yeux de Rosalie. Elle me
jura une reconnaissance éternelle, me promit de prier tous les jours
la _Madonne_ pour moi, et me pressa d’accepter une croix d’or qu’elle
portait depuis sa naissance. Ainsi je partais chargé de croix, de
reliques, de chapelets, tous dons de la beauté. Que la dévotion dans
une femme espagnole est aimable et touchante! elle aime sa patronne,
la Vierge, Dieu et son amant avec la même componction et la même
tendresse. Chez ce sexe, en Espagne, la dévotion et la volupté sont
dès l’adolescence ses occupations les plus importantes. Sa conscience
lutte quelquefois contre son tempérament; mais enfin la nature
l’emporte. Chaque peuple, chaque individu se fait, comme La Mothe le
Vayer, une petite religion à son usage. Don Inigo me fit présent de
douze livres de chocolat fabriqué avec du cacao de _Soconusco_;[126]
mais un cadeau bien plus précieux, qu’il me fit présenter par sa
fille, fut un exemplaire de don Quichotte, sorti des presses d’Ibarra,
édition admirable par la beauté du papier, la netteté des caractères,
la qualité de l’encre, composée par Ibarra même, et dont lui seul a
le secret.[127] Je fus extrêmement touché d’un don si magnifique, et
surtout de la grâce qu’y mirent don Inigo et sa fille.
Nous ne nous quittâmes pas de toute la journée. Nous allâmes nous
promener au port de _Grao_, qui est à demi-lieue de la ville. C’est
une promenade ornée de jolies maisons de campagne; la mer y forme un
lac de trois lieues d’étendue et d’une lieue de largeur: on le nomme
l’_Albufera_; les Romains l’appelaient _Amœnum-Stagnum_.[128]
La veille de mon départ don Inigo me dit à déjeûné: Il faut passer ce
dernier jour le plus agréablement possible: nous irons voir les cinq
ponts bâtis sur le Quadalaviar. — Comment cinq ponts! on les a donc
construits en attendant la rivière? — Ne vous en moquez pas: cette
rivière, qui vous paraît si faible, si paisible, a quelquefois des
colères redoutables. Hercule n’en triompherait pas aussi aisément que
du fleuve Acheloüs. Je ne vous demande qu’une couple d’heures dans la
matinée pour expédier quelques affaires: profitez de ce temps pour
aller visiter la bibliothèque de la ville, que vous ne connaissez pas
encore. Rosalie ajouta d’un son de voix touchant: Revenez promptement:
songez qu’une heure de cette journée est plus précieuse pour nous qu’un
mois entier dans votre absence.
La bibliothèque publique est au palais archiépiscopal; elle est ouverte
tous les jours pendant six heures; le local est superbe, et l’emporte
sur celui de la bibliothèque de Madrid. J’y trouvai peu de lecteurs.
_Rari nantes in gurgite vasto_. Le bibliothécaire portait l’habit
ecclésiastique; un gros in-folio ouvert reposait devant lui sur sa
table; et deux petits chats, couchés sur ses genoux, paraissaient
l’occuper un peu plus que l’énorme volume. Il m’accueillit avec toute
la dignité et la gravité espagnoles. Je lui dis: Vous imitez le fameux
cardinal de Richelieu, qui se délassait de ses grands et pénibles
travaux en jouant avec de petits chats qu’il aimait beaucoup. Ce
rapprochement parut le flatter. Il me demanda mon nom. Je lui répondis
que j’étais un officier français curieux d’avoir quelques notions du
dépôt confié à ses lumières. Il me fit compliment, en me traitant
d’_oussia_,[129] de la facilité avec laquelle je parlais son idiome.
Je lui demandai quel était ce vieillard hâve et maigre, lunettes sur
le nez, les yeux fortement attachés sur son livre. — C’est un grand
métaphysicien, un puits d’érudition. — Et trouve-t-il la vérité au
fond de son puits? — Non, il est toujours à sa poursuite. _Non è il
peggior frutto que quello che mai si madura_.[130] Il lit dans ce
moment Leibnitz, son auteur favori; il ne rêve que Monades, harmonie
préétablie; et moins il comprend ses rêves, et plus il s’y attache. —
Rien n’est plus admirable que ce qu’on n’entend pas. — C’est un homme
infatigable, qui ne connaît de plaisir, de bonheur que dans l’étude
de sa chère métaphysique. Il se lève au point du jour, lit, écrit,
extrait, compulse toute la journée; lorsqu’il est fatigué il ouvre
sa fenêtre, respire l’air, s’amuse un quart-d’heure à regarder les
passants, après quoi il se rattache à sa charrue. A huit heures du soir
il prend son chocolat, joue ensuite d’une méchante guitare jusqu’à ce
que le sommeil la lui fasse tomber des mains. Alors il se couche, et
je suis persuadé qu’il rêve à ses problèmes métaphysiques. Il a déjà
fait imprimer, à ses dépens, un épais in-folio, qui traite du siége de
l’ame, des sensations, de l’origine des perceptions, des idées innées,
intellectuelles; il croit que nous pensons sans y songer; il est grand
idéaliste; il prétend que les corps n’existent pas; que la matière que
nous croyons voir n’est qu’un rêve de notre imagination. Je crains
bien qu’il ne devienne fou comme votre Mallebranche, qui nous apprend
que nous existons dans Dieu, et que nous voyons tout en lui. Ma foi,
lui dis-je, de toutes ces folies j’aime mieux celle de l’insensé qui
rêve qu’il est le Père éternel. — L’impression de son livre a beaucoup
altéré sa fortune; mais il se console en le regardant; et il jouit
d’avance de son immortalité. — Gardons-nous de troubler son bonheur;
il a le même genre de folie que les moines du mont Athos, qui croient
voir la lumière du Thabor en fixant leurs yeux sur leurs nombrils. —
Voulez-vous bien me dire quel est son voisin, en habit noir, et caché
sous un vaste feutre rabattu sur les yeux? — C’est un ancien docteur
de Salamanque, qui s’est adonné à l’histoire naturelle; il étudie,
depuis quarante ans, les mœurs, les métamorphoses, la vie des chenilles
et des papillons. Il a déjà enrichi le public d’un in-quarto de ses
observations, de ses découvertes dans cette importante matière, et il
en promet un second volume pour l’année prochaine. Il a un cabinet
rempli de papillons, de chenilles, d’insectes, et de reptiles.[131] —
Du moins si cet homme est inutile a la société, il n’est pas, comme on
peut le dire de tant d’autres: