— Pardonnez-moi, il n’est pas exempt de reproches; il dissipe son
patrimoine, appauvrit ses enfants, néglige leur éducation. Sa femme
a voulu le faire interdire. Mais comme il n’a que la moitié de son
cerveau attaqué, l’autre moitié conserve le reste de sa raison. Après
ces propos, ce bibliothécaire s’empressa de me montrer les richesses
nationales. Nous avons ici, me dit-il, cinquante mille volumes. Voilà
dans ces rayons une foule de _Grammaticas castellanas_, qui apprennent
l’anglais, l’italien, le français ou le latin; suivent les traductions
en notre langue de Sénèque, Platon, Tite-Live, Salluste, faites avant
la fin du quinzième siècle, époque où la France était encore barbare.
— Convenez, monsieur, qu’elle a bien réparé le temps perdu? — Ici sont
nos fameux historiens. A la tête est Mariana, prodige d’érudition:
il a écrit l’histoire d’Espagne en latin, après quoi il la traduisit
en espagnol. Son style est une corbeille de fleurs. Après lui marche
Garcilasso de la Vega, Péruvien, historien fidèle de la conquête du
Pérou. Voici Antonio de Solis, traduit dans toutes les langues; et le
marquis San Phelippo, qui a écrit la guerre de la succession. La France
n’a rien à opposer à ces grands monuments.[133] — M. l’abbé, venez
faire un voyage à Paris, nous vous mènerons à la bibliothèque du Roi. —
Voici, continua-t-il, nos auteurs mystiques, ascétiques. Dans ce rayon,
sont les ouvrages de Tostado, évêque d’Avila; il a écrit trente volumes
in-folio sur la théologie,[134] et il est mort à quarante ans. — Quel
dommage que sa vie ait été si courte! — Nous voici aux six volumes de
Calderon de la Barca, dédiés à la Vierge. Je pris le premier volume, et
j’en lus le titre: _A la mère du meilleur fils, à la fille du meilleur
père, et à la reine des anges_. A la fin de l’ouvrage, l’auteur se met
à ses pieds. Vous voyez dans ce rayon, continua l’abbé, les ouvrages
sublimes de Sainte Thérèse, qui disait qu’il ne devait y avoir dans
le monde que deux sortes de prisons: celles de l’inquisition pour
les mécréants, et les petites-maisons pour ceux qui croyent et qui
péchent. Marie d’Agréda, qui suit, a écrit la vie de la Sainte-Vierge
par son ordre même. — Ce doit être un ouvrage miraculeux; permettez-moi
d’en lire quelques lignes. Alors il m’en présenta un volume. Je lus
le titre de deux chapitres, le premier disait: _Ce qui arriva à la
Sainte-Vierge pendant neuf mois qu’elle fut dans le sein de sa mère_.
Chapitre second: _Occupations de la Sainte-Vierge pendant les dix huit
premiers mois de son enfance y et les entretiens qu’elle eut alors
avec Dieu_. Pendant cette lecture, je conservai ma gravité, je n’avais
pas oublié Barcelone _et los familiares_. Ces événements, dis-je au
bibliothécaire, ne peuvent avoir été dictés que par la Vierge ou par
Dieu même. — Vous avez raison; aussi Marie d’Agréda affirme à la fin de
son ouvrage que ce qu’il contient lui a été révélé expressément par J.
C. en personne. Nous estimons beaucoup cette production et son style. —
Je suis fâché qu’elle ne soit pas connue en France. — Ce rayon contient
une collection de tous les sermons sur toutes les matières. Ces quatre
volumes renferment toute la collection des bulles de Benoît XIV, et
une foule d’observations canonico-historico-diplomatiques. Vous allez
voir maintenant les fables, les contes, les nouvelles galantes, fruit
d’une brillante imagination, trésors indigènes plus abondants que ceux
du Pérou. Voilà les poésies de don Gonzalo Berceo, moine du treizième
siècle; il n’est pas sans talent. J’en pris alors un volume, et je lus
les deux strophes suivantes: