Je vis dans notre promenade la vénération que l’on avait pour mon
trinitaire; tous ceux que nous rencontrions lui cédaient le haut du
pavé. Deux jeunes villageoises charmantes, vinrent appliquer leurs
lèvres de rose sur sa main crasseuse et tannée.[72] Je ne trouvai
à cet amphithéâtre que des décombres qui attestent son antique
magnificence, des arcades presque entières, d’autres dégradées, et une
citerne bien conservée; il pouvait contenir neuf mille spectateurs. Mon
imagination me représentait sur ces sièges déserts, silencieux, ces
fiers Romains assistant aux jeux scéniques. Le trinitaire me reprocha
mon admiration pour ces vieux monuments, disant que c’était l’ouvrage
des païens, que la religion devait anéantir.[73]
Nous retournâmes à son église, sur laquelle je lus cette inscription:
_oy se sacca las animas_.[74] J’en demandai l’interprétation au
révérend père: cela signifie, me dit-il, que ceux qui viendront
aujourd’hui dans notre église, et réciteront quatre fois le rosaire,
retireront une ame du purgatoire: il y avait déjà cent personnes.
Voilà donc, dis-je au père, cent ames qui sortiront aujourd’hui du
purgatoire. — _Senor si_, répondit-il gravement: dans ce moment je
vis entrer une jeune fille très-jolie, mais pâle, les yeux baissés et
baignés de larmes; elle s’approcha du bénitier, remplit une petite
tasse d’eau bénite, alla se mettre à genoux auprès d’un tombeau,
et après avoir récité quelques prières, l’arrosa de cette eau
religieuse, et se retira ensuite à pas lents, et traînant sa douleur.
Le moine m’apprit que la mère de cette fille reposait depuis un mois
dans ce tombeau, et que chaque goutte d’eau bénite qu’elle y avait
versée, avait éteint quelque flamme du purgatoire. — Il est fâcheux,
répliquai-je, que cette eau miraculeuse n’éteigne pas les incendies
de la terre. Ce cénobite, en me quittant, m’offrit sa main à baiser.
— Les Français, lui dis-je, ne baisent que la main des jolies femmes.
— Oh! s’écria-t-il, je sais que les Français sont un peu manichéens.
— Qu’est-ce, mon père, qu’un manichéen? — C’étoient des hommes qui ne
croyaient pas en Dieu, et qui croyaient au diable.[75] Mais sachez
que les papes ont attaché des indulgences à ces marques de respect
pour les religieux. — Mon père, les nègres d’Afrique ont des prêtres
qu’ils appellent _marbuts_ ou _marabous_, auxquels ils baisent le pied
par respect. Lorsqu’un nègre s’est acquitté de ce devoir, le marabou
lui prend la main, l’ouvre, crache dedans, et avec sa salive, lui
frotte le nez, la bouche, le front et les yeux. Ce récit fit froncer
les sourcils épais du révérend; mais pour l’adoucir, je lui donnai
quelqu’argent pour les ames du purgatoire. Alors il me dit, que les
_animas beneditas_ (les ames bienheureuses) prieraient Dieu pour moi.
Le lendemain, au point du jour, mon hôte me conduisit à un hermitage
peu éloigné de la ville, et situé sur une haute montagne. C’était une
petite hutte de terre couverte d’_esparto_, environnée de caroubiers,
de figuiers, d’amandiers, et de quelques orangers. Au milieu de
ce petit verger, une source d’eau vive arrosait quelques plantes
potagères. Pendant que je parcourais cette retraite agréable, qui
paraissait être l’asile du repos et de la piété, que je respirais un
air pur et salubre, je vis descendre l’hermite du haut de la montagne;
il marchait d’un pas ferme, quoiqu’il comptât un siècle de vie. Il vint
à nous; je le félicitai sur sa bonne constitution, et sa longévité.
Oui, me dit-il, je suis centenaire; il y a quarante ans que je vis dans
cet hermitage que j’ai créé et embelli. — Et vous pouvez être heureux
loin de la société des hommes et de leurs secours? — Oui, beaucoup
plus que lorsque j’étais au milieu d’eux, investi de besoins, et agité
de passions. Je vis ici avec Dieu et la nature; mes occupations sont
la prière et mon jardin; et mes plaisirs, la promenade et le repos.
Mes fruits, mes légumes me nourrissent; je reçois quelquefois un peu
d’huile et du pain de la générosité des habitants de Morviedro, et
ces secours suffisent à mon existence. Je lui offris de l’argent, et
il me refusa. Réservez, me dit-il, cette aumône pour les pauvres:
le surperflu m’embarrasserait. Il aurait pu dire, comme le Rat de La
Fontaine:
J’ai, dans mon hermitage,
Le vivre et le couvert; que faut-il davantage?
C’est la réflexion que je fis en le quittant. Ah! dis-je, toutes les
ames sensibles et vertueuses, froissées, contristées par les crimes,
la méchanceté et l’orgueil des hommes, iraient, comme ce bon hermite,
se réfugier dans les montagnes, dans les déserts, si les vertus et la
sensibilité de quelques individus ne les consolaient, ne les retenaient
au milieu d’eux par les liens de l’amitié.
De Morviedro à Valence la route est tantôt sur des montagnes, et tantôt
dans des vallées très-agréables. Elle était couverte de moines, de
femmes sur des mulets, conduites par des _arrieros_ (des muletiers),
et escortées de troupeaux de _borricos_ (ânes). Je m’arrêtai pour
dîner dans la fameuse chapelle de Notre-Dame de la _Cueva-Santa_ (de
la Sainte-Grotte), située au milieu des montagnes. Quelques prêtres
desservent cette chapelle, et, en même temps, tiennent auberge. Si
vous étiez venu, me dit l’un d’eux, le 28 septembre, jour de la fête
de la Vierge, vous auriez vu une foule immense, et vous auriez joui
d’un spectacle touchant; des malades accouraient chercher la santé,
des mères venaient prier la Vierge pour celle de leurs enfants, des
épouses, pour en avoir. Je lui demandai si la _Madonne_ fesait beaucoup
de miracles. — Sans doute; mais ils sont plus rares depuis quelques
années: les hommes sont trop dépravés; la foi s’affaiblit. Il me
proposa, en attendant le dîné, de me mener à la _Cueva-Santa_. Je le
suivis; il y entra le premier ventre à terre, et y pénétra en rampant.
Je fus obligé de ramper aussi; mais ce n’était pas devant des hommes.
L’obscurité, favorable à la dévotion et à l’amour, m’empêcha de voir
cette _Madonne_. Au sortir de la grotte j’allai dîner. Ces bons pères
me régalèrent d’un _guisado_, qu’ils me vantèrent beaucoup; celait une
fricassée de poulets, cuite à la poêle, dans l’huile, avec des tomates,
et force poivre. L’appétit seul me força de manger de ce ragoût
détestable pour un Français. Quand je payai ce repas, on me demanda
pour la Vierge, et je donnai pour la Vierge.
Je ne pus aller coucher qu’à Segorbe, éloigné seulement de _dos
leguas_ de la _Cueva-Santa_. Cette ville est assise sur le penchant
d’une colline, entre deux montagnes, au bord de la rivière de _Toro_;
elle est environnée de jardins bien cultivés, et contient cinq à six
mille habitants. Le séjour m’en parut agréable; un philosophe et un
amant doivent s’y plaire: en qualité d’amant, je disais à la belle
Séraphine: _Hic tecum vivere amem_.[76]
Le lendemain j’arrivai de nuit à _Bexis_; le _posadero_ me demanda
en entrant à l’auberge, si j’étais _christiano_. Sur ma réponse
affirmative, son visage s’épanouit, et il me dit, en me touchant la
main: _Los almas christianas se allegran de ver à un hermano_.[77]
Je lui demandai pour mon souper des truites que nourrit la rivière
de _Toro_, que l’on m’assurait être excellentes. Il me promit d’en
chercher, en m’assurant que j’aurais un souper de roi. Je m’assis, en
attendant le festin, devant le foyer de la cuisine, au milieu d’une
troupe de chats et de chiens. Crébillon le Tragique se serait délecté
dans cette société; mais je n’ai pas le même attachement pour mes
frères les animaux, malgré le pacte que Dieu a daigné faire avec eux.
La conversation de mon hôtesse vint égayer mon loisir; je sus bientôt
quelle était de Saragosse; qu’elle en était à son troisième mari;
qu’elle avait aimé le premier, détesté le second, et avait de l’amitié
pour le troisième. Elle me raconta un miracle de son pays, arrivé
du temps de son aïeule. Un gentilhomme très-jaloux surprit sa femme
avec son amant qui sauta par la fenêtre, et échappa au fer vengeur
de l’époux; dans sa fureur, il fond, l’épée à la main, sur sa femme,
qui, épouvantée, tombe à genoux, en implorant le secours de la Vierge.
A peine eut-elle commencé sa prière, que le mari reste sans pensée,
sans mouvement; l’épée lui tombe des mains; ensuite, revenant à lui
comme d’un songe, il demande à sa femme à quel saint elle s’était
recommandée. A Notre-Dame d’Atocha, dit-elle; et j’ai fait vœu d’aller,
à Madrid, visiter son église,[78] si elle daignait me sauver de
votre courroux. — Allez accomplir votre vœu, madame; je ne m’y oppose
pas. Aussitôt la _senora_ partit pour Madrid, remercia la _Madonne_,
et fit ensuite exécuter un tableau qui représentait son aventure,
qu’elle appendit dans la chapelle de la Vierge. C’est un très-beau
miracle, lui dis-je; on voit que la Vierge d’Atocha protège les ames
tendres. L’hôte vint m’annoncer le souper. Quel souper! Don Quichotte
n’en a jamais fait de si mauvais! On me servit des _pimientos_
très-piquants, des tomates assaisonnées à l’huile de la lampe, et une
soupe ou pâtée d’ail.[79] Cependant il fallait manger, sous peine de
mourir d’inanition: je me décidai à vivre encore. Solon prétend que
la nourriture est, comme les autres drogues, une médecine contre la
maladie de la faim. Mon hôte vint au milieu du repas m’assurer que
je devais être content, qu’il m’avait donné un souper de cardinal.
_Voire_, même d’un pape, lui répondis-je. J’expédiai bien vite ce
festin de cardinal, pour aller oublier mes fatigues dans les bras de
Morphée. Sancho Pança s’écrie: Béni soit le sommeil! il enveloppe un
homme comme un manteau. Mais ma chambre était semblable à celle que
décrit Gresset:
Près d’une gouttière livrée
A d’interminables sabats,
Où l’université des chats,
A minuit, en robe fourrée,
Vient tenir ses bruyants états.
J’eus beau invoquer le sommeil, il me refusa ses pavots. D’ailleurs,
l’âcreté de l’huile, la force de l’ail et des pimientos, avaient
prodigieusement irrité mon gosier. Par bonheur, je m’étais pourvu d’une
cruche d’eau au _large ventre_: je l’épuisai pendant la nuit. Qu’elle
fut lente! Je craignais qu’un nouveau Josué n’eût arrêté la marche du
soleil. Enfin, un rayon de lumière m’annonça le jour; je me levai, et
j’allai compter avec mon hôte, qui me fit payer chèrement son souper
de cardinal. Je demandai à déjeûner avant de partir, mais ce pieux
Posadero voulut qu’auparavant j’allasse entendre la messe, parce que
c’était la fête de je ne sais quel saint: j’aimai mieux me passer de
l’un et de l’autre.
Les agréments de la route me dédommagèrent de ce mauvais gîte. Après
avoir traversé des montagnes couvertes de plantes aromatiques, de pins
et de verdure, je descendis dans une vallée: le soleil était ardent, et
la marche pénible: j’arrivai enfin à la rivière de Canales qui promène
ses eaux limpides sous des berceaux charmants, entre des bords parés
de fleurs. A cet aspect, je m’écriai: _o qui me gelidis in vallibus
Hœmi sistat_![80] mais je préférai la vallée où j’étais, à celle de
l’Hémus.[81] Je mis pied à terre, et m’assis à l’ombre de deux beaux
arbres. J’y respirai la fraîcheur de l’eau et de l’ombrage. Quand je
suis seul, disait Cardan, je suis plus que jamais avec les personnes
que j’aime,[82] et moi j’étais aussi avec la belle Séraphine. Je
la voyais, je lui parlais, je lui jurais l’amour le plus tendre.
J’entendais sa voix douce et touchante; elle pénétra dans mon cœur. Mon
rêve fut interrompu par la présence d’un homme dont le vêlement bizarre
m’inspira quelque méfiance; je me levai, et je l’attendis. Une barbe
noire et épaisse ombrageait son menton; il avait la tête rasée; sa robe
était de bure; un rosaire à gros grains pendait à sa ceinture, et il
tenait dans sa main une figure de bois qu’il appelait la _Madonne_:
il m’invita à la baiser. Je lui dis que je ne baisais pas du bois.
Alors il me demanda de l’argent. Quel est votre métier? lui dis-je. —
Je n’ai point de métier; je suis hermite, et je vis de ce que l’on me
donne. — Et pourquoi vivez-vous d’aumônes, puisque vous êtes sain et
robuste? — Pour gagner le Ciel. Nous jeûnons, nous nous mortifions,
nous prions pour les autres. — Vos prières ne sont pas entendues; je
ne vous crois pas plus de crédit dans l’autre monde que dans celui-ci:
n’avez-vous jamais exercé d’autre profession? — J’ai été soldat, puis
déserteur; je me suis marié, j’ai quitté ma femme; j’ai eu des enfants,
je les ai envoyés à l’hôpital. — Et pourquoi cette barbarie? — Pour
m’en débarrasser, et en faire des gentilshommes. — Comment cela? —
Tous les enfants trouvés sont nobles.[83] Aujourd’hui, libre de tout
lien, de toute affection, je ne suis plus occupé que de mon salut.
— Et du soin de vivre aux dépens des autres. Et votre métier est-il
bon? — Jadis il était meilleur; mais la religion s’affaiblit tous les
jours, les charités diminuent; et sans quelques bonnes femmes, nous
ferions de longs jeûnes. Dans ce moment, mon cheval s’étant détaché,
je courus après lui; à mon retour, je vis cet orang-outang s’éloigner
à grands pas, je lui criai: Bon voyage, seigneur hermite! Mais je
m’aperçus qu’il m’emportait un mouchoir que j’avais laissé sur l’herbe.
Je montai à cheval, et je l’atteignis bientôt: il nia effrontément son
vol; mais, lui ayant appliqué deux coups de fouet sur les épaules, il
jeta le mouchoir, et se sauva à toutes jambes. En réfléchissant sur
cette aventure, je me disais: Si un musulman ou un chinois, désirant
embrasser la religion chrétienne, venait en Espagne pour la connaître,
quelle idée pourrait-il en avoir? La barbarie de l’inquisition,
l’ignorance et la vie scandaleuse ou mondaine de la plupart des moines,
la superstition, la dévotion des habitants, associée à la galanterie,
à la dissolution des mœurs, une foule de _Madonnes_ de bois ou de
métal, arrivées miraculeusement par les airs, fesant tous les jours
des miracles, couvertes de pierreries, habillées, endimanchées dans
leurs niches; ensuite les indulgences de l’église, les bulles des papes
pour lever des impositions sur le peuple, le brigandage des hermites;
sans doute tout éloignerait cet aspirant d’une religion dont il ne
pourrait démêler la sainteté à travers les abus et les momeries qui la
défigurent.
Je reviens aux hermites. Ils fourmillent en Espagne, et mettent à
contribution la piété des habitants et des voyageurs, et volent quand
l’occasion se présente.
Pendant que je me livrais à ces réflexions, des nuages s’amassaient
sur ma tête; j’encourageai Podagre de la main et de la voix à doubler
le pas; mais il n’aimait pas à presser son allure. J’ai connu beaucoup
d’hommes, qui, sous ce rapport, ressemblaient à mon cheval. Cependant
l’éclair brille, le tonnerre roule et gronde, un vaste et noir nuage
s’entr’ouvre, et un torrent d’eau fond sur moi et mon cheval, _ruit
arduus aether_. Je n’apercevais pas une chaumière où me réfugier. La
foudre, avec un fracas horrible, traverse le chemin à dix pas de moi,
et va briser un chêne, vieux enfant de la terre. Podagre, effrayé, se
cabre et me désarçonne. J’étais, _sub dio_, sous le poids de la pluie,
enveloppé de ténèbres et d’une odeur sulfureuse; les nuages, poussés
par les vents, se heurtaient, se déchiraient: le spectacle était grand,
sublime; si j’avais été poète ou peintre, j’aurais pu l’admirer, en
jouir; mais j’étais plus tenté de maudire l’orage que de l’admirer, je
ne songeais qu’à rassurer mon bucéphale et à presser son pas. La pluie
ne cessa que lorsqu’elle eut pénétré mon manteau et mon habit. Alors
parut l’arc-en-ciel, ce gage éternel de la promesse du Tout-Puissant;
un rayon pâle perça les nuages. A son heureuse clarté, au silence des
éléments, je crus voir la nature sortir du chaos; insensiblement une
douce sérénité remplaça les ténèbres, et bientôt le soleil déploya
toute sa magnificence. Alors Podagre et moi, bien trempés, bien
mouillés, poursuivîmes notre route d’un pas tranquille et d’un cœur
plus joyeux.
Arrivé à la _venta_ d’un village près de Lyria, j’entrai dans le
vestibule, où des muletiers déchargeaient leur marchandise. Cette
pièce servait de magasin, de salon et de chambre à coucher; de-là,
j’allai dans la cuisine où ces messieurs apprêtaient leur souper;
j’aidai l’hôte à préparer le mien, qui consistait en un plat de morue
et des œufs aux tomates, que je mangeai au bout de la table, avec
cette brillante compagnie. Je jouis de leur aimable conversation, dans
laquelle les jurements, l’orage du jour et les miracles des saints ne
furent pas oubliés.
Peu soucieux de passer la nuit avec mes convives, je demandai une
chambre à mon hôte. Je n’en ai qu’une seule à vous offrir, me dit-il;
elle est au haut de la maison; mais personne n’oserait y coucher,
toules les nuits elle est occupée par un revenant. — Et quel est ce
revenant? — Nous croyons que c’est ma grand’mère qui y est morte depuis
deux ans, et je serai obligé de vendre ma maison à mon voisin, qui en
a grande envie. — Eh bien, mon cher hôte, donnez-moi cette chambre;
j’y coucherai, je ne crains pas les esprits féminins. — Oh! d’aussi
braves que vous ont eu peur. — J’en suis persuadé; mais j’ai un secret
pour chasser les esprits. Mon hôte consentit à me céder la chambre,
en plaignant mon entêtement. Je savais cependant que Pline le jeune,
Plutarque, Tacite, l’église et mon aïeule croyaient aux revenants;
on m’avait appris au collège que l’ombre de Samuël, évoquée par la
sorcière d’Enden, avait apparu à Saül, qui le reconnut à son manteau.
J’avais lu depuis, dans des historiens très-véridiques, que Brutus
avait vu, dans sa tente, un spectre, grand et hideux, qui venait lui
annoncer sa mort; qu’un fantôme, sur les bords du Rubicon, s’était
présenté à Jules César, et avait traversé le fleuve en sonnant de la
trompette. Je me rappelai aussi que le génie de Rome, pâle et triste,
avait apparu devant Julien, dit l’Apostat, la nuit dans sa tente,
pendant qu’il écrivait. Mais tant d’exemples fameux et attestés ne
pouvaient vaincre mon incrédulité, en fait de revenants et de fantômes.
Cependant le _posadero_, par pitié pour moi, me donna un petit vase
d’eau bénite, en me disant: lorsque le revenant ou l’esprit paraîtra,
couvrez-lui la face de cette eau sacrée, et il s’enfuira aussitôt.
Cette chambre ensorcelée était jadis un colombier; je voulus en fermer
la porte; mais elle n’avait ni verroux, ni serrure, ce qui m’embarrassa
un peu, car je soupçonnais que le lutin était un être matériel et
vivant; mais apercevant une table boiteuse et une chaise de bois,
j’imaginai d’en faire une barrière: j’adossai la table contre la porte,
mis sur cette table la chaise en équilibre, de sorte qu’au premier
mouvement, elle devait culbuter et m’avertir de l’approche du revenant.
Je me couchai ensuite tout habillé sur un matelas étendu par terre, mon
épée auprès de moi. Bientôt un paisible sommeil s’empara de mes sens et
de mon ame qui extravagua tout à son aise.
Vers l’heure où le coq commence à chanter, je fus éveillé en sursaut
par le fracas de la chaise tombante; je crie: qui va là? Personne ne me
répond; je me lève l’épée à la main, je cours à la porte; elle était
entrouverte. Je compris alors que le revenant s’était enfui, et avait
eu peur des vivants. Je replaçai ma table, et dormis tranquillement le
reste de la nuit. Le lutin n’osa plus revenir. Dès que le jour parut,
je n’eus qu’à secouer mes oreilles pour me trouver prêt à partir.
L’hôtelier me demanda des nouvelles de l’esprit; je lui répondis que
c’était un bon diable, qui avait eu plus de frayeur que moi, ce qui
l’étonna beaucoup. Il admira mon prétendu courage, et attribua la fuite
de l’esprit à la vertu de l’eau bénite.
J’allai coucher, sans encombre, à Lyria, petite ville située entre deux
montagnes. Je demandai en arrivant des nouvelles du château de Lyria,
habité par le seigneur Gil-Blas de Santillane; mais il n’était pas
sur la carte topographique du pays, non plus que la belle maison de
plaisance de M. de Volmar est sur la carte de Clarens. Je trouvai dans
la _posada_[84] deux jeunes époux qui venaient de Valence. La femme
était très-jolie, quoique pâle et un peu maigre.
Un dix avec un sept
Composait l’âge heureux de ce divin objet.
Le mari était de petite stature, sec et couleur de bronze; il avait
une physionomie sournoise qui repoussait, et son esprit me parut aussi
peu aimable que sa figure. Il damnait impitoyablement l’antiquité,
tous les philosophes anciens et modernes, tous les protestants; mais
il ouvrait la porte du paradis aux papes Alexandre VI, Boniface VIII,
et au roi Philippe II, morts dans le giron de l’église. Ces jeunes
gens étaient mariés depuis quatre mois, sans l’aveu du père de _dona
Rosalia_ (ainsi s’appelait la jeune femme); mariages si fréquents en
Espagne, et presque toujours si malheureux. Son époux, don Sanche, la
menait à Saragosse pour la présenter à ses parents. Comme la jeune
femme me parut très-agréable, je lui proposai de réunir nos mets, et de
souper ensemble. Ils avaient apporté une volaille de Valence, et moi
j’allai chercher des côtelettes de mouton. Je me chargeai de l’apprêt
de ces viandes. Jadis Achille prépara, de ses mains victorieuses, le
souper qu’il donna aux députés d’Agamemnon. Je mis les côtelettes sur
des tuiles, et les tuiles sur la braise; je suspendis la volaille à
une ficelle, je la fis tourner devant le feu, en présentant tantôt
une face, et tantôt l’autre: c’est ainsi que l’on rôtit encore les
viandes dans la plupart des _venta_ de l’Espagne. Pendant ce temps-là,
les époux se caressaient, le mari me paraissait fort empressé, fort
tendre; j’enviai leur bonheur, et pensai que bientôt la même félicité
m’attendait à Cordoue. Le souper préparé, nous nous mîmes à table où
nous appelait l’appétit.
Le _posadero_ nous apporta deux bouteilles de vin _rancio_, que produit
un vignoble peu distant d’une chartreuse qui est à six milles de
Lyria.[85] Pendant le repas, dona Rosalia sembla dérider son front,
qu’obscurcissait une teinte de mélancolie; elle eut des saillies
heureuses, un enjouement aimable, et surtout des expressions de
sensibilité qui annonçaient celle de son ame. Je ne sais quel auteur
prétend[86] que, pour rendre un repas agréable, il faut au moins être
trois, comme les Grâces, ou neuf, comme les Muses. Nous étions le
nombre des Grâces; mais ce que cet écrivain n’ajoute pas, c’est qu’il
faut avoir voyagé, fatigué tout le jour, souper à côté d’une jolie
femme, et boire du vin rancio, pour trouver le festin délicieux. Dans
notre conversation, nous ne traitâmes ni des sujets de philosophie, ni
d’histoire; mais don Sanche me parla de la vierge de son pays, de ses
miracles; me conta qu’il avait vu à Madrid Notre-Dame d’Atocha, et la
magnifique procession de la Fête-Dieu. Voici sa description.
«Toutes les paroisses, tous les religieux y assistent; les rues par
où elle doit passer sont ornées des plus belles tapisseries du Roi et
des riches particuliers; les balcons, dont on a enlevé les jalousies,
sont couverts de tapis, de superbes carreaux et de dais magnifiques;
sur les rues sablées et jonchées de fleurs, on étend des voiles: l’eau
dont on les arrose y maintient la fraîcheur. Les reposoirs sont décorés
avec la plus grande magnificence. Le roi, un cierge à la main, marche
après le Saint-Sacrement, vêtu d’un habit de taffetas noir, brodé sur
toutes les tailles d’une soie bleue et blanche; il porte son manteau
autour de son bras, à son cou un collier d’or garni de pierreries,
d’où pend un petit mouton en diamants; il a des boucles de diamants
à ses souliers et à ses jarretières; un large cordon qui entoure son
chapeau jette un très-grand éclat. Le chapeau est retroussé, et orné
d’une perle de la grosseur d’une petite poire. On assure que c’est la
plus belle de l’Europe. Le monarque est suivi de toute sa cour, de
tous ses conseils, de ses trois compagnies des gardes en uniformes. Les
dames remplissent les balcons, parées de leurs plus beaux habits et de
toutes leurs pierreries; elles tiennent dans les mains des corbeilles
de fleurs ou des flacons d’eau de senteur qu’elles répandent sur la
procession.»
Ce récit et nos réflexions à ce sujet nous fesaient oublier l’heure du
sommeil; mais l’hôte vigilant vint nous avertir que tout dormait déjà
dans la _posada_, et qu’il fallait nous retirer dans nos chambres. Je
fis mes adieux à dona Rosalia, qui me témoigna tout le plaisir que lui
avait fait ma rencontre, et le regret qu’elle avait de notre séparation
éternelle.
Je n’avais, le lendemain, que six lieues à faire pour me rendre à
Valence: j’attendis dans mon lit que l’aurore eût séché ses pleurs, et
je résolus de profiler d’une belle matinée pour aller me promener à une
grange nommée la _Torre_, où croît le fameux rancio.
Je trouvai devant cette grange deux sœurs, jeunes filles, l’une âgée de
quatorze ans, et l’autre d’un an de plus. Celle-ci tricotait des bas,
l’autre épluchait des herbes: je croyais voir deux jeunes Grecques,
telles que l’histoire ou la poésie nous les dépeint: un modeste habit
de bure noire enveloppait leur taille légère et flexible; une rédizilla
verte renfermait leurs beaux cheveux noirs. Sous cette humble coiffure,
brillait un visage ovale, une peau blanche et de grands yeux noirs
et pleins de feu; leur physionomie respirait la gaîté de leur âge,
et la sérénité de leur ame: elles se levèrent à mon approche, et je
leur dis en les abordant: «je ne croyais pas trouver deux anges dans
cette solitude.» Elles rougirent, et ce charmant coloris de la pudeur
les embellit encore; elles appelèrent leur mère, qui accourut et me
demanda ce que je désirais. — Je suis un étranger, lui dis-je, curieux
de voir ce pays, et je déjeûnerais volontiers avec des figues et du
raisin, si je ne vous incommodais pas. Elle envoya aussitôt ses deux
filles chercher ces fruits, du pain et une bouteille de vin. Ces mets
furent servis sur une table de pierre. La mère s’assit auprès de moi,
ses deux filles se tenaient à l’écart; mais la maman leur dit: allons,
approchez-vous; monsieur l’étranger a l’air d’un brave homme, je le
vois à sa mine, elle ne me trompe jamais: quand j’épousai le pauvre
défunt votre père, je le regardai avant tout entre les deux yeux,
et je dis à part moi: c’est un homme de bien, c’est celui qu’il me
faut, et j’ai bien deviné. Elle me demanda mon pays, et lorsque j’eus
répondu que j’étais Français, les deux sœurs ouvrirent leurs grands
yeux, et me considérèrent comme un être d’une nature étrange. Après
m’avoir assez regardé, elles me demandèrent si les Français étaient
_christianos_, s’ils étaient baptisés, s’ils allaient en paradis. Je
leur répondis que nous étions _buenos christianos_, et que le paradis
étoit peuplé de Français, ce qui parut leur faire plaisir, et leur
inspirer plus d’intérêt pour moi; mais, me dit la mère, vous avez
beaucoup de huguenots en France. Pourquoi ne les chassez-vous pas? — Où
voudriez-vous les envoyer? Les recevriez-vous en Espagne? — _Valgame
dios_, s’écria-t-elle! cette peste en Espagne! _All inferno_! _All
inferno_! Je me vis damné sans rémission, mais j’en appelai au futur
concile. Le déjeûné fini, j’offris de l’argent à la mère; elle le
refusa en me disant: _somos Espagnoles_ (nous sommes Espagnoles); elle
entendait par ces mots que les Espagnols accordaient l’hospitalité
sans aucune vue d’intérêt. En effet, cette nation est hospitalière et
généreuse, surtout dans les contrées méridionales: vertu qu’elle a
sans doute héritée des Maures. J’avais un petit étui d’ivoire, garni
de deux viroles d’or; je le présentai à la sœur aînée, qui le refusa
avec embarras, et en regardant sa mère; je vis bien que l’offrande lui
plaisait, et pour la décider, je lui dis que l’étui avait touché le
corps de la Vierge du Mont-Serrat; à ces mots, la mère lui conseilla
d’accepter, ajoutant que cette relique lui porterait bonheur. Je
quittai ce charmant trio, fort satisfait de mes promenades, et enchanté
d’avoir vu ces deux sœurs, qui, sans exagération poétique, étoient deux
roses brillantes que le hasard avait fait naître dans un désert. Au
surplus, ces figures célestes ne sont pas rares en Espagne.
Je fus témoin en rentrant à Lyria, d’une cérémonie bizarre. Un
_arriero_ (muletier) avait un mulet malade, qui depuis vingt-quatre
heures ne mangeait pas; cet _arriero_, après avoir essayé tous les
remèdes possibles pour réveiller son appétit, le crut ensorcelé; et
pour détruire le charme, il le conduisit à la porte de l’église, où
on le chargea de rosaires, d’images de saints: une vieille édentée
prononça une kyrielle de _pater_ et d’_avé_, et l’aspergea d’eau
bénite, de la tête aux pieds. Le soir, l’animal mangea, et l’on ne
douta plus de son ensorcellement.
La journée avançoit, et je me hâtai d’aller à mon auberge pour monter
à cheval et me rendre à Valence. Le _posadero_ m’attendait à la porte,
pour me dire que la senora avec laquelle j’avais soupé la veille, me
priait de monter dans sa chambre. Je fus étonné du message; je la
croyais déjà bien loin: je la trouvai les cheveux épars, les yeux
rouges et chargés de pleurs. Le plus grand désordre régnait dans son
habillement; cet abandon, sa douleur, ses larmes l’auraient défigurée,
si la jeunesse et la beauté ne lui eussent imprimé un charme difficile
à obscurcir. En me voyant elle s’écria: Jésus, Jésus, que _desdicha_
(quel malheur)! Surpris, ému, je lui demandai le motif de ses larmes.
— Ah! le malheureux m’a quittée, s’est enfui, s’écria-t-elle en
sanglotant; il a emporté mon argent, mes bijoux; je suis perdue; senor,
tuez-moi, tuez-moi. — De qui parlez-vous? — D’un traître, de mon époux,
d’un lâche qui m’abandonne... J’essayai de la consoler, et lui dis que
don Sanche était sans doute dans le voisinage, qu’il reviendrait, et
que j’allais prendre des informations de l’aubergiste et des voisins.
L’hôte me dit qu’il était retourné à Valence, qu’il reviendrait dans
la journée, et me ramènerait le cheval que je lui avais prêté. «Ah!
m’écriai-je, mon cheval, mon fidèle compagnon! c’en est fait, je
ne le reverrai plus! Mon cher Podagre, tu perds un bon maître, qui
t’affectionnait, qui le chérissait! Je désespérais avec raison de le
revoir: le cheval, les bijoux, l’argent emportés prouvaient que ce
malheureux avait pris congé de nous pour long-temps. Je retournai vers
_dona Rosalia_; et pour adoucir sa douleur, je lui donnai l’espérance
que je n’avais pas; je lui dis que son mari était allé à Valence, et
que sans doute il reviendrait dans la journée; je lui promis de plus
de ne pas l’abandonner. Croyez-vous qu’il revienne, s’écriait-elle
souvent? Hélas! non, je l’ai perdu pour jamais! — Et moi mon cheval,
ajoutais-je tout bas! — Jésus, Jésus, que _desdicha_! c’était le
refrain de cette infortunée. — S’il ne revient pas, lui répliquai-je,
vous serez trop heureuse d’être débarrassée d’un pareil monstre. — Ah!
le Ciel me punit d’avoir désobéi à mon père, le meilleur des pères;
de m’être mariée malgré lui. Mon père, Sainte Vierge, pardonnez-moi,
ayez pitié de moi! En exhalant ses plaintes, un ruisseau de larmes
coulait de ses beaux yeux, et je la laissai pleurer. Lorsque je crus
que cette effusion l’avait un peu soulagée, je lui proposai de dîner.
— Non, non, je veux mourir. — Pour qui? Pour un ingrat, un misérable,
vous renoncez à votre père que vous aimez, et qui sans doute vous
regrette? Voulez-vous ajouter au chagrin que lui a causé votre mariage,
la douleur éternelle de votre mort? Croyez qu’un père aime toujours
son enfant, et qu’il vous recevra avec plus de tendresse et de bonté,
que si vous étiez heureuse: ces paroles parurent rattacher son ame à
la vie. Dînez, me dit-elle, je prendrai un bouillon. On me servit dans
sa chambre; le repas de la veille avait été si gai, si agréable; mais
l’heure de la joie amène celle de la douleur, comme le jour amène la
nuit.
L’après-dînée elle voulut aller à l’église pour prier la _Madonne_ de
lui rendre son époux. Je l’y accompagnai. Elle s’agenouilla, récita
son rosaire. Chaque _ave Maria_ était interrompu par des sanglots.
J’étais touché de sa dévotion. Quel consolant refuge que le sein de la
divinité! Ses prières, sa confiance en la _Madonne_ ayant ranimé son
espoir, elle me proposa d’aller sur le chemin de Valence, au-devant
de son époux. Hélas! ajouta-t-elle en soupirant, peut-être la bonne
Vierge me le rendra. Elle prit mon bras; elle était si faible, que
je la traînais; ses yeux cherchaient au loin si elle n’apercevait
pas l’objet de ses pleurs; le pas d’un cheval, d’un mulet la fesait
tressaillir; mais bientôt, désabusée, elle retombait dans ses
angoisses. La voyant si débile, je lui proposai de s’asseoir sur une
petite éminence couverte de gazon; nous étions au milieu d’une prairie
où paissait un troupeau de moutons; l’air retentissait de leur bêlement
et du murmure des tourterelles perchées sur nos têtes. Ce moment
m’aurait paru délicieux sans la tristesse et les pleurs de cette jeune
femme; mais, pour elle, la nature était morte. Les objets qui nous
environnent prennent la teinte de notre ame: le plus beau jour est
sombre et nébuleux pour l’homme infortuné. Cette jeune épouse tomba
dans une profonde rêverie, qui se termina par une effusion de larmes.
Sa tristesse passa dans mon ame; je sentais cette tendre mélancolie
qui nous attache au sentiment de la douleur; je partageais celle de
cette infortunée, ensuite je songeais à cette aimable Cécile, objet
éternel de mes regrets. Tout-à-coup le hennissement d’un cheval fait
tressaillir dona Rosalia. Ah! s’écrie-t-elle, c’est lui! c’est lui!
Elle se lève précipitamment, fait quelques pas, regarde, et, ne voyant
qu’un inconnu, ses genoux fléchirent; je la soutins, et elle me dit:
Non, ce n’est pas lui; il ne reviendra pas; je me rappelle à présent
qu’hier, en se couchant, il me dit: Demain tu peux te reposer; nous
partirons tard; la journée est fort courte: pendant que tu dormiras, je
préparerai tout pour notre voyage. Oui, l’ingrat me trompait! c’en est
fait! Oh, sainte Vierge! _piedad_! _piedad_ (pitié)!
La nuit approchant, je lui proposai de retourner à Lyria, ce qui
redoubla ses peines. Il n’est donc plus d’espoir, disait-elle; je ne
le reverrai plus! Sainte Vierge, pourquoi ne me le rendez-vous pas? La
Vierge, lui dis-je, vous le refuse par bonté, par pitié pour vous: cet
homme, si lâche, si cruel, vous aurait rendue la plus malheureuse des
femmes. Elle m’apprit que, depuis son mariage, son père n’avait jamais
voulu la voir; que don Sanche lui avant proposé de venir à Saragosse,
dans sa nouvelle famille, elle y avait consenti. Elle ajouta: Avant
mon départ j’écrivis à mon père pour le supplier de me permettre
d’aller recevoir sa bénédiction; il est resté inflexible: seulement
il m’envoya mille piastres, qui, sans doute, ont tenté l’avarice de
don Sanche. Hélas! je suis seule sur la terre; je n’ai plus ni père ni
époux! Je lui offris de la ramener chez son père; je lui représentai
qu’elle n’avait pas d’autre asile, d’autre appui. — Et s’il me rejette,
malheureuse! que vais-je devenir? — Un père punit une fille coupable;
mais il ne l’abandonne jamais. Si la justice et la sévérité prononcent
le châtiment, la tendresse paternelle parle, et l’adoucit. Vous n’avez
donc plus de mère? — Hélas! non; je l’ai perdue depuis trois ans.
Enfin, fixant son incertitude, calmant son anxiété, je la décidai à
aller se jeter aux pieds de son père; je promis de l’accompagner, et de
négocier son pardon; ensuite je l’invitai à se coucher: et moi, privé
de mon cher Podagre, j’allai louer deux mules pour notre voyage.
La jeune Rosalie, livrée à elle-même dans le silence et les ténèbres
de la nuit, ne put jouir des douceurs du sommeil; sa vive imagination,
lui représentant ses malheurs, mit le désespoir dans cette ame faible
et sensible. Au point du jour l’hôte vint m’éveiller et me dire que la
_senora_ me demandait. Dès quelle m’aperçut elle s’écria: Je n’en puis
plus, je suis morte! Son visage était enflammé, et sa main brûlante.
Vous avez la fièvre, lui dis-je; mais ne vous alarmez pas, ce n’est
qu’une fièvre éphémère. — Comme Dieu voudra: appelez-moi, je vous prie,
un confesseur et un médecin. — Je vais chercher le médecin; et quant au
confesseur, attendez que la fièvre soit calmée. L’aubergiste se chargea
d’amener le docteur don Alphonse, son parent; il fait, me disait-il,
des cures admirables; il guérit la fièvre en trois jours, le mal aux
dents en cinq minutes, la sciatique en trois semaines, la goutte dans
un mois; _valga me Dios_! il ressusciterait un mort. — Allons, courez
bien vite chercher ce grand médecin. J’aurais désiré de m’en passer; je
n’avais pas grande opinion d’un Esculape de Lyria; mais le spécifique
le plus puissant pour toutes les maladies, c’est de complaire au
malade, et de lui inspirer de la confiance. Le docteur Alphonse arriva
bientôt; il entra dans la chambre de Rosalie avec la gravité d’un
muphti, ou d’un docteur de Salamanque, en disant: _Dios vos bendiga_
(Dieu vous bénisse). C’était un petit homme d’environ soixante ans;
le visage long, maigre et couleur de cuivre; son nez, très-saillant,
était chargé du signe doctoral, de larges lunettes; une vaste cape
enveloppait son corps chétif; et un grand feutre, à bords rabattus,
couvrait la moitié de son visage. Cette figure grotesque appelait le
rire. Il tâta silencieusement, pendant près d’un quart-d’heure, le
pouls de la malade; après quoi il dit qu’avec l’aide de la _Madonne_
et de ses remèdes, elle guérirait promptement. Il ordonna un vomitif,
et une saignée sur la main; car c’est ainsi qu’on saigne en Espagne.
Mais je lui dis: Mon cher docteur, épargnez le sang humain; attendez
encore. Eh quoi, me répondit-il avec humeur, qu’elle soit morte? — Au
contraire, pour l’empêcher de mourir. — De quoi vous mêlez-vous? —
D’empêcher les bévues; voilà une piastre pour votre peine. L’aspect
de l’argent produisit sur lui le même effet que le gâteau d’Énée sur
le dogue des enfers. Notre docteur sourit, tendit la main, reçut la
piastre, et se retira en disant: _Dios guarde a usted_ (que Dieu vous
garde); à quoi je répondis: _Va usted con dios_, mais ne reviens pas.
Un Spartiate, à qui l’on demandait d’où venait la cause de sa bonne
santé, répondit, de mon ignorance en médecine. J’étais précisément
dans ce cas-là; le bon sens me disait qu’il ne fallait à dona Rosalia
que du repos, de la limonade et des bains de pieds, et surtout il
fallait calmer sa tête et lui rendre l’espérance; je lui parlai de son
père, du plaisir qu’il aurait à la revoir, à lui pardonner; et, pour
appuyer mon discours de l’influence de l’imagination, je lui prêtai
mon reliquaire, doux présent de Séraphine. Appliquez-le, lui dis-je,
sur votre poitrine; il a guéri plus de fièvres que tous les médecins
du royaume de Valence. _An virtus, an dolus_? Je crois cette petite
supercherie très-permise: la relique, la limonade, les bains de pieds
appaisèrent par degrés l’ardeur de la fièvre; si je l’avais abandonnée
au charlatanisme de ce prétendu docteur, elle aurait eu la même
destinée qu’un Français eut à Valence; son médecin lui fit rendre l’ame
à force de vomitifs. Il est vrai qu’il fut aidé, dans cette expédition,
par cinq à six moines, qui tourmentèrent le malade à tel point, qu’il
succomba autant par leur importunité, leurs exhortations, que par la
secousse des vomitifs; mais à sa mort ils s’écrièrent: _A quel ès in
Cielo_ (Oh! pour celui-là, il est dans le Ciel).
Lorsque je vis dona Rosalia dans une situation plus tranquille,
j’offris d’aller le lendemain chez son père pour lui peindre son
état, sa douleur et son repentir, et je la flattai de l’espérance de
le toucher et de l’amener à Lyria. — Dieu le fasse! Donnez-moi mon
rosaire, je vais prier la _Madonne_ d’avoir pitié de moi, et de me
rendre la tendresse de mon père. Je ne la quittai point du reste de la
journée; je lui servis de garde, de médecin. Elle m’inspirait l’intérêt
le plus tendre. Je la voyais abandonnée de l’univers, couchée sur un
méchant grabat, dans une chambre sans meubles; elle-même sans coiffe,
les cheveux épars, mais parée de ses attraits, de sa jeunesse, de sa
douleur. Je l’entendis soupirer, réciter son chapelet, prononcer le
nom de son époux, invoquer la _Madonne_. Pour moi, je lisais auprès de
son lit, et de temps en temps je lui donnais de la limonade. J’avais
chargé le _posadero_ de me trouver une garde pour la nuit et pour le
lendemain. Il m’amena une vieille femme qui d’abord, pour m’inspirer de
la confiance, me montra une attestation signé de son confesseur, qui la
certifiait _esclava de la santissima Trinidad_ (esclave de la Sainte
Trinité). Par cette affiliation elle est obligée de réciter tous les
jours un certain nombre de prières, de parer de fleurs l’image de la
_Madonne_; d’allumer des cierges devant elle, et de donner telle somme
à son confesseur, chargé de la recette pour la _Trinidad_. D’après la
lecture de ce certificat, je la félicitai de cette aggrégation, et lui
dis que j’espérais qu’une femme de la _Santa Trinidad_ serait aussi
charitable que pieuse. A deux heures de nuit, je quittai la malade, et
recommandai à la garde de la faire boire souvent. Je dormis peu, dona
Rosalia encore moins; mais la garde l’amusa par des contes de sorciers
et de revenants. Au point du jour j’entrai dans sa chambre, et lui
annonçai que j’allais partir pour Valence. Ah! s’écria-t-elle, que la
Vierge et votre bon ange vous accompagnent! Dites à mon père que s’il
m’abandonne, je mourrai; il me tuera. L’hôtelier vint m’avertir que
_la mula è el moço_ (le muletier) m’attendaient à la porte. Je fis mes
adieux à Rosalie, en la conjurant de se tranquilliser, de se livrer
à l’espérance. Je montai la mule, et je partis. C’est alors que je
regrettai encore plus mon cheval; j’étais accoutumé à la douceur de son
allure, à sa société. Pauvre Podagre, disais-je, qu’es-tu devenu? es-tu
bien nourri, bien soigné? Ah! sans doute tu me regrettes!
Cependant la _huerta de Valencia_ (le jardin de Valence) (c’est ainsi
que les habitans nomment leur pays), fixa toute mon attention. Je ne
voyageais pas, je me promenais dans une plaine verdoyante, entrecoupée
de ruisseaux limpides, qui y répandaient la fraîcheur; je respirais
l’air pur et frais d’une belle matinée, j’admirais la richesse de
la végétation, la variété de la culture; je traversais, au chant
harmonieux des oiseaux, des champs de vignes, d’oliviers, des villages
et des hameaux. O charme ineffable d’un beau ciel, du luxe de la
campagne, quelle ame à votre aspect n’est ravie, enchantée, ne remonte,
par reconnaissance, au Créateur de ces merveilles! _El moço de mulas_,
bavard infatigable, interrompait souvent mes jouissances, ma douce
rêverie, par ses questions et ses récits. Il croyait m’obliger, car
cette espèce d’hommes croit le silence un état de souffrance, et met le
bonheur dans le parlage. Il me vanta beaucoup la _huerta_ de Valence,
m’assurant que c’était le plus beau royaume de l’Espagne et de toute
la terre; que la sainte Vierge l’aimait beaucoup, que l’on y jouissait
de tout ce que l’on peut désirer, que les femmes étaient les plus
belles du monde, et que, grâces à Dieu, elles aimaient le plaisir, et
n’étaient pas sauvages. Il me conta ensuite que l’année précédente, il
régnait dans le pays une sécheresse calamiteuse; que les plantes, les
arbres périssaient; que l’on n’aurait pas trouvé dix gobelets d’eau
dans le _Guadalaviar_; mais qu’enfin les prêtres s’étaient décidés à
faire sortir sainte Thècle, et à la promener dans la ville; qu’à son
apparition, les nuages s’étaient assemblés et avaient versé une pluie
abondante. — Ce miracle est fort beau, lui dis-je; il paraît que cette
sainte a beaucoup de crédit dans le ciel. — Il n’en faut pas douter,
c’est une des plus grandes saintes du paradis. Elle a été vierge et
martyre; son père la fit jeter dans une chaudière bouillante, elle
en sortit sans la moindre brûlure; on l’enferma avec un lion, et le
lion ne lui fit pas la moindre égratignure; enfin le bourreau lui
coupa la tête... — Ce bourreau, lui dis-je, était donc plus puissant
que le lion? — Non; mais Dieu a voulu donner à sa bien-aimée la palme
du martyre. Nous avons encore à Valence un très-grand saint qui a
fait des miracles étonnans; c’est Saint-Vincent Ferrier, le pasteur
de la ville. Depuis qu’il a habité Valence, le tonnerre n’y tombe
plus. — Pourquoi cela? — C’est que le bon saint le lui a défendu. —
Il est plus heureux que les rois, il est obéi après sa mort. — Voici
un autre miracle qu’il opéra dans la ville. Une femme avait envoyé
son fils, âgé de douze ans, chercher un plat de riz au safran qui
cuisait au four. Des camarades de l’enfant voulurent le lui enlever;
l’enfant le défendit avec courage, mais en se déballant le plat lui
échappa des mains, et le riz fut perdu; de-là les cris, les pleurs,
le désespoir. Enfin, ce petit bon homme, qui avait souvent ouï parler
à sa mère de Saint-Vincent, de ses miracles, plia ses deux petits
genoux, invoqua le saint, qui lui envoya sur-le-champ un plat de riz,
assaisonné comme le premier; il y avait la même quantité, la même dose
de safran. Toute la ville fut témoin de ce miracle. — Ce saint, lui
dis-je, serait fort utile dans une ville assiégée, ou dans une longue
navigation.[87] Cet homme passa du récit des miracles à celui de sa
vie. Il m’apprit qu’il avait été palfrenier du marquis de Las Minas,
vice-roi de Catalogne; qu’il aimait beaucoup le vin de ce pays; qu’il
avait épousé la fille d’un cabaretier: avant le mariage, me dit-il,
elle me paraissait douce, bonne et jolie; un an après, elle devint
jalouse, acariâtre et laide; mais je la quittai bientôt et je revins
à mes mulets. Cependant lorsqu’elle partit pour l’autre monde, je fis
dire trois messes pour le repos de son ame, si elle peut se reposer. La
loquacité de cet homme m’étonnait encore moins que la vigueur de ses
jambes; j’avais beau presser le pas de sa mule, il la suivait d’un pas
aussi rapide, sans cesser de parler. Il fesait ainsi, toujours trottant
et parlant, jusqu’à vingt lieues par jour. Il avait déjà commencé
une histoire de voleurs; heureusement nous étions à la porte de la
ville, nommée Del Réal; nous entrions dans le magnifique Alhameda.[88]
Je fus frappé d’étonnement. C’est une des plus belles promenades de
l’Europe. Quelles superbes allées! quel luxe de végétation! J’étais
environné de platanes, d’orangers, de grenadiers, de cinnamomes, et de
quantité d’autres arbustes exotiques aussi beaux, aussi magnifiques
que dans leur patrie. L’Alhameda est divisé en cinq grandes allées:
celle du centre est pour les voitures; les quatre autres latérales,
entrecoupées de canaux bordés de fleurs, sont destinées aux gens
de pied. Des bancs, des pelouses, des gazons, y offrent tous les
agréments et toutes les commodités possibles; des chanteurs, des
joueurs d’instruments animaient ce tableau ravissant, et le parfum des
fleurs achevait d’enivrer mes sens d’une volupté nouvelle. Dans mon
erreur, je m’oubliais, j’habitais un monde nouveau. Mais l’approche
d’un convoi funèbre suspendit cet enchantement. Je mis pied à terre
pour le voir défiler. Cinq cents flambeaux allumés s’avançaient, suivis
de quatre cent moines qui psalmodiaient des cantiques; bientôt parut
un cercueil découvert, où était une jeune femme en habit de carmelite,
et couverte de croix et de reliques; un nombre infini de pages, de
valets, de carrosses, suivaient ce superbe convoi. Cependant trente
cloches à l’envi retentissaient dans les airs. Curieux de savoir quelle
était cette jeune carmelite, conduite si pompeusement à son dernier
asile, je m’approchai d’un homme âgé, et je lui demandai le nom de
cette religieuse. — Ce n’est point une religieuse, me dit-il, c’est la
marquise de Florida: son amant a été tué en duel; elle n’a pu survivre
à sa perte, et elle a ordonné par son testament qu’on l’enterrât dans
cet habit religieux. — Cette marquise était donc veuve? — Point
du tout. Son mari vient de passer en grand deuil dans le premier
carrosse; il la regrette infiniment; car c’était une aimable dame qui
avait beaucoup de religion, et pas la moindre fierté; elle était si
charitable, que plusieurs fois elle a vendu ses diamants pour venir au
secours des pauvres. La vie n’a été pour elle que le songe d’un moment;
et, pour comble de malheur, c’est son frère qui a tué le comte del Rio
son amant. Cependant cette tendre sœur l’a vu à l’article de la mort,
lui a pardonné, et lui a laissé un legs considérable. J’espère que
Dieu l’aura reçue dans son saint paradis. — Oui, je l’espère aussi; et
j’ajoutai, en le quittant:
Le paradis est fait pour un cœur tendre:
Et les damnés sont ceux qui n’aiment rien.
Quand le convoi fut passé, je continuai mon chemin, et j’allai
descendre dans une auberge de la place San Domingo. J’envoyai aussitôt
chercher un barbier: quel barbier! Je crois que lorsqu’il me rasait
d’un côté, la barbe repoussait de l’autre; mais _festina lente_ est
l’adage des Espagnols. Cependant ce flegmatique Figaro m’apprit qu’il
devait jouer le soir sur un théâtre de la ville, dans la tragédie de
Zaïre, traduite en espagnol; qu’on lui donnait un _duro_ (cinq francs)
par représentation. — Et quel rôle faites-vous? lui dis-je. — Je suis
Orosmane. Et soudain il quitte ma barbe, et me débite vingt vers de
suite. Seigneur Orosmane, c’est fort bien; mais par l’ame de Zaïre,
expédiez l’autre côté de ma barbe. — Encore ce bout de scène, et je
suis à vous. Et le voilà qui me hurle cette longue tirade: _Madame,
il fut un temps où mon ame charmée_... Ses gestes, ses contorsions,
répondaient à sa déclamation emphatique. Je fus obligé d’attendre
patiemment la fin de la tirade. — Eh bien! me dit-il, enchanté de
lui-même, monsieur le Français, êtes-vous content? — Oui, très-content;
mais je le serais davantage, si vous finissiez ma barbe. — M’y voilà.
A Paris, joue-t-on ce rôle comme moi? — Pas tout à fait, mais on rase
plus vite. Enfin, à l’aide du rasoir et du temps, ma barbe fut achevée.
Cependant il fallut encore essuyer le coup de poignard qu’il devait
donner à Zaïre; il entre en fureur, écume en beuglant: _Ce mot me rend
toute ma rage_. Mais à ce vers,
C’est moi que tu trahis; tombe à mes pieds, parjure;
forcené, les yeux hors de la tête, je crus qu’il allait immoler un
taureau. Après ce coup de poignard il se calma, rentra dans lui-même,
et me demanda si c’était là jouer la tragédie? — Oui, ma foi, j’ai cru
entendre un vrai Scythe, un sauvage de la Tartarie: il faut récompenser
vos talents; voilà deux pecettes (quarante sous), êtes-vous satisfait?
— _Senor, si_, rien si vous voulez: je fais des barbes pour mon
plaisir. Enfin, poudré, rasé, lavé, je me rendis chez don Inigo Flores,
père de l’infortunée Rosalie. Il fesait la sieste, et son domestique,
n’osant l’éveiller, me pria de revenir dans deux heures. Toute
l’Espagne dort l’après-midi; Valence jouit alors du calme et du silence
de la nuit; fenêtres, portes, jalousies, tout est hermétiquement fermé:
chaque maison devient le palais du Sommeil.
Ignavi domus, penetralia somni.
On conte que Turenne, voulant faire passer un convoi de vivres dans une
ville assiégée par les Espagnols, attendit l’après-dînée, parce que,
dit-il, c’est le temps où les commandants font la méridienne; et en
effet son convoi parvint heureusement.[89] Entre cinq et six heures on
prend le chocolat et l’eau glacée.
Je retournai à mon auberge, où, après mon dîné, j’écrivis au père de
Séraphine pour lui annoncer mon arrivée à Valence, et le motif qui
m’obligeait d’y séjourner quelques jours.
A l’heure prescrite je retournai chez don Inigo Flores; je fus ravi
de voir, dans les rues, des jeunes filles, des femmes, la plupart
d’une jolie figure, assises devant leurs portes, les unes filant ou
dévidant de la soie, les autres préparant des feuilles de mûriers.
Celles-ci coiffées d’une rédizilla, les autres d’un chapeau de paille
qui couvrait les tresses de leurs beaux cheveux noirs; nombre d’elles
avaient des mules pour chaussures, et portaient un jupon court, qui
laissait voir la finesse de leurs jambes.[90] La décoration des maisons
donne un nouveau charme à ce tableau. Les toits sont en terrasse, et
la plupart sont de jolis jardins garnis d’arbustes et de fleurs; on
y voit aussi de petites tourelles, qui servent de colombiers.[91]
Les balcons même ressemblent à de petits parterres; ajoutez à cette
riante peinture un cordon de jolies femmes respirant, dans un climat
voluptueux, la gaîté, le plaisir, l’amour et la fraîcheur d’une belle
soirée des premiers jours d’automne. Je trouvai que les habitants
avaient raison d’appeler leur ville la _belle Valence_; il n’est point
de ville en France, excepté Marseille, qui ait un air si riant et si
animé; mais Marseille est bien loin d’avoir un si beau terroir. Je me
rappelle qu’à Paris je ne voyais que des figures tristes, des hommes
courant dans les rues, l’air inquiet, affairé, comme si l’ennemi les
poursuivait; et des femmes mal chaussées, barbotant dans les rues, avec
des physionomies aussi froides que si elles allaient à confesse. Mais
me voici à la porte du père de dona Rosalia. On m’introduisit dans
son cabinet. Je vois un homme d’une taille médiocre, âgé d’environ
cinquante ans, l’œil vif, le teint brun, porteur d’une physionomie
douce et sereine. Il prenait son chocolat; il me fit asseoir, et m’en
offrit: j’acceptai. Un vieux domestique, couleur d’olive, en veste
et en papillotes,[92] l’apporta avec un verre d’eau très-fraîche, et
des bâtons _d’azucar esponjado_.[93] Je ne connaissais pas encore ces
bâtons de sucre; don Inigo me dit qu’il fallait les tremper dans l’eau,
et les manger avant de boire le chocolat. Pendant que je le savourais
il ne me fit aucune question; mais il me regardait attentivement,
très-étonné sans doute de voir un visage si nouveau pour lui. Quand
j’eus rendu ma tasse: Monsieur, me dit-il en français, avez-vous
quelque lettre de crédit sur moi; puis-je vous être bon à quelque
chose? — Non, monsieur; c’est un motif plus intéressant qui me procure
l’honneur de vous voir. Vous avez une fille aimable et malheureuse.
— Ma fille! je n’en ai plus: elle a fui ma maison, sa patrie; elle a
quitté son père! — Je vois avec douleur le ressentiment qui vous anime
contre elle. Il est juste; dona Rosalia a blessé votre tendresse,
oublié son devoir, vos bontés; mais le malheur l’accable, et la pitié
doit réveiller dans l’ame d’un père l’indulgence et l’amour. — Vous
m’étonnez beaucoup; d’où la connaissez-vous? comment savez-vous ses
malheurs? Je lui contai alors l’abandon, la perfidie de son gendre; les
pleurs, le désespoir, la maladie de sa fille: ce bon père m’écoutait,
attentif, immobile, tantôt ses yeux attachés sur moi, et tantôt à la
terre. Lorsque j’eus fini, il s’écria: Ainsi Dieu punit les enfants
ingrats! — Mais Dieu pardonna à ses ennemis. — Où avez-vous laissé
cette infortunée? — A Lyria, dans son lit, en proie à une fièvre
violente, et à ses remords. — Je vais lui envoyer un médecin. — Votre
présence sera le spécifique le plus efficace; le siège de la maladie
est dans l’ame: vous seul pouvez y verser un baume salutaire, et
l’arracher à la mort. Elle implore son pardon, vous supplie d’écouter
son repentir, et de lui tendre une main paternelle: si je retourne
sans vous, c’en est fait, vous n’aurez plus de fille. — Allons, Dieu
l’a assez punie; j’irai la chercher; et si son repentir est sincère,
j’oublierai sa conduite, et lui rendrai ma tendresse: nous partirons au
point du jour. Il m’offrit alors un logement chez lui: je le refusai
d’abord, parce que le refus, je ne sais trop pourquoi, est toujours le
premier mouvement dans pareilles circonstances; mais il insista, et
j’acceptai. Il me proposa, en attendant l’heure du souper, de me faire
voir la ville. En la parcourant il me demanda comment je la trouvais.
Elle mériterait, lui dis-je, l’épithète de _belle_ qu’elle porte, si
ses rues étaient moins étroites et moins tortueuses. — Ce sont les
Maures qui l’ont ainsi bâtie. Cette ville, comme tant d’autres, a
éprouvé bien des révolutions: Scipion l’enleva aux Carthaginois; Pompée
la détruisit, Sertorius la réédifia; les Goths et les Maures se la
disputèrent, et l’inondèrent de leur sang; Rodrigue, surnommé le Cid,
chassa ces derniers en 1025; mais ils la reprirent après sa mort,
et la gardèrent jusqu’en 1238, époque où Jacques, roi d’Aragon, la
reconquit pour toujours. Je lui demandai quelle était sa population. De
quatre-vingt-dix à cent mille hommes, me dit-il; l’heureuse température
du climat, la beauté et la richesse de la campagne, attirent bien
du monde, et surtout beaucoup de noblesse. Jadis elle était plus
populeuse; mais Philippe III, par un faux esprit de religion, en chassa
cinquante mille Maures. On leur permit d’emporter leurs meubles; mais
on retint leurs enfants pour les élever dans la religion chrétienne.
Cette cruelle proscription a coûté, à l’Espagne, neuf cent mille
citoyens très-industrieux et très-actifs, et cette plaie profonde n’a
jamais pu se fermer.[94]
Valence, dit-il encore, a donné deux papes de la maison de Borgia,
Célestin III et Alexandre VI. — Vous devriez rayer ce dernier de vos
fastes. Les couronnes, les tiares n’effacent jamais les crimes aux
yeux de la postérité. Vantez-moi plutôt votre climat, la magnificence
de votre terroir. — Vous avez raison; nous vivons peut-être sous la
température la plus heureuse de l’Europe. Pendant les trois mois d’été,
la chaleur serait très-vive si elle n’était tempérée par les vents de
la mer.[95] Le reste de l’année est un printemps continuel, non le
printemps froid et nébuleux de Paris et de Rouen, où j’ai voyagé pour
mon commerce, mais le printemps chanté par les poètes, et qui nous
rappellerait l’âge d’or, si nous avions des ruisseaux de lait, des
bergers poètes, et les mœurs pures et simples de ces heureux pasteurs.
Mais la nuit s’avance, allons souper; nous devons nous lever matin
pour aller au secours de cette infortunée. Il m’en parla pendant tout
le repas. Je voyais que l’amour paternel se réveillait, agitait son
ame pure et sensible. Qu’il est facile et doux de pardonner à l’homme
malheureux! «Ma fille, me disait-il, n’avait que douze ans lorsque
j’eus le malheur de perdre sa mère. Le vide que cette mort fatale
laissa dans mon ame, fut remplacé par ma tendresse pour ma fille. Je
l’en aimai davantage; je lui prodiguai mes soins et mes caresses; je
lui confiai mon bonheur pré et avenir. Je voyais avec transport cette
plante si chère naître et s’embellir de jour en jour; je remerciais le
Ciel du présent qu’il m’avait fait. Une passion fatale, fruit de nos
climats, autorisée par l’exemple, protégée par la religion et la loi,
a perverti cette ame si pure. Une faute a flétri sa jeunesse et son
innocence. Souvent je lui disais: Ma chère Rosalie, dans mes pensées,
dans mes désirs, c’est ton bonheur seul qui m’occupe: prends garde
d’écouter la voix de la séduction, de suivre l’exemple contagieux des
enfants aveugles et dénaturés, qui profitent de l’erreur de la loi, et
de l’appui blâmable de la religion, pour braver l’autorité des parents,
et contracter des nœuds mal assortis. Fais choix d’un homme honnête
et bien né, et je ne calculerai pas sa fortune. Pendant que je lui
répétais ces discours, elle aimait déjà un misérable commis, que je
chassai bientôt de chez moi, parce que je suspectais sa probité et ses
mœurs. La passion de ma fille s’en irrita. Le traître employa tous
les moyens de séduction pour se venger de moi et pervertir une fille
très-jeune et sans expérience. L’église, par un abus et une extension
de pouvoir contraire aux bonnes mœurs et à l’harmonie de la société,
les a unis sans mon consentement. Le malheur ou le libertinage sont
les fruits ordinaires de ces mariages illicites.» Ce bon père, en me
parlant ainsi, laissait échapper des larmes. J’étais surpris de ses
principes et de la pureté avec laquelle il s’exprimait dans la langue
française. Je lui laissai entrevoir ma surprise. «Vous êtes étonné, me
dit-il, de voir un Espagnol exempt des préjugés de la superstition, et
parlant votre idiome avec quelque facilité. Mais sachez que je suis une
espèce de métis; ma mère était française, et son plus grand plaisir
dans mon enfance, était de me faire bégayer sa langue. De plus, à
l’âge de vingt-quatre ans, mon père m’envoya en France, à Londres, en
Hollande, soit pour achever mon éducation, soit pour m’instruire dans
la théorie du commerce. Mais j’abuse de votre complaisance; on croit
trop aisément intéresser les autres en leur parlant de soi. Nous devons
abréger notre sommeil, et vous avez besoin de repos.» Il me conduisit
à ma chambre. Je fus surpris de son élégance, de sa propreté; les murs
et le parquet étaient revêtus de carreaux de faïence; les meubles de
bois d’aloès et de palmier, présentaient une forme agréable; mon lit
était de fils de sparte et d’aloès, et d’une élasticité délicieuse. Il
était sans rideaux et la chambre sans cheminée; elles sont très-rares à
Valence. En revanche il y avait une fontaine dans la cuisine, ainsi que
dans toutes les maisons de la ville.
Nous partîmes à l’aube matinale, et arrivâmes à Lyria sur les onze
heures. On sonnait une messe. Je vais l’entendre, me dit don Inigo;
pendant ce temps allez prévenir ma fille de mon arrivée; mon apparition
subite pourrait aggraver sa maladie. Dès que Rosalie m’aperçut, elle
s’écria: Eh quoi! sans mon père! Il m’abandonne; il est inexorable.
— Non; c’est le meilleur des pères, et il viendra, vous le verrez. —
Et quand? — Aujourd’hui... tout à l’heure; il entend la messe. — Ah!
je respire! — Comment vous trouvez-vous? — J’ai pleuré hier toute la
journée; j’ai prié Dieu; cependant j’ai un peu dormi cette nuit; et si
je revois mon père, s’il me rend son amour et ses caresses, sans doute
ma santé reviendra. — Eh bien, préparez-vous à le recevoir; je vais le
chercher à l’église. La messe finie, don Inigo me demanda des nouvelles
de sa fille. — Votre présence et vos bontés vont lui rendre les forces
et la vie.
Quand nous entrâmes dans la chambre, son air était grave et peut-être
sévère, mais son cœur palpitait et sa main tremblait dans la mienne.
Dona Rosalia était assise sur une chaise: le désordre de sa parure, de
ses cheveux épars; ses beaux yeux pleins des pleurs du repentir, de la
tristesse, de la douleur; son visage décoloré, rappelaient le fameux
tableau de Le Brun, où, sous les traits de la Valière, il a peint
Magdeleine adressant au ciel sa prière et ses remords.
Dès que Rosalie aperçut son père, elle courut pour se jeter à ses
pieds; mais, débile, tremblante, prête à tomber, je la soutins et
la fis asseoir. Elle voulait parler, mais les larmes, les sanglots,
étouffaient sa voix. Son père ému, la prit, la pressa dans ses bras, en
l’appelant ma fille, ma chère fille! Embrassez votre père, lui dis-je;
il vous rend ses bontés, il vous pardonne. A ces mots, elle se lève,
l’embrasse, le serre par de douces étreintes, et leurs larmes et leurs
caresses se confondirent. Pour terminer cette scène si touchante,
je dis à don Inigo qu’il fallait penser au dîné, et à notre retour;
il me pria de m’en charger, et d’y songer pour eux. Après un léger
repas, nous montâmes en voiture. Rosalie voulut dire un mot en faveur
de son époux: Ne m’en parle jamais, s’écria son père, si tu crains de
m’offenser; c’est un misérable qu’il faut oublier, et qui périra d’une
mort funeste. Prions Dieu seulement qu’il lui fasse miséricorde, et que
sa mort soit plus sainte que sa vie.
Don Inigo voulut non seulement que je logeasse chez lui, mais il me
pria instamment de séjourner huit à dix jours à Valence pour qu’il
pût jouir du plaisir de me voir et de me témoigner sa reconnaissance.
Veuillez m’aider, me disait-il, à consoler ma fille. Vous l’avez
sauvée, achevez votre ouvrage; la présence de son bienfaiteur effacera
le souvenir du misérable qui l’a séduite et outragée: vous lui ferez
aimer l’existence, comme un beau jour fait aimer la nature. Dona
Rosalia, d’un ton plein d’intérêt, joignit ses instances à celles de
son père; elle me disait: Je vous dois mon père et la vie; ajoutez à
ce bienfait celui de votre présence, du moins pour quelque temps.
J’hésitai; l’amour m’appelait à Cordoue, pressait mon départ; mais
enfin l’amitié, les prières de deux êtres intéressants fixèrent mon
irrésolution; je promis de rester huit jours. Rosalie m’en remercia
avec ce son de voix, ces paroles douces et pénétrantes qui sortent du
fond d’une ame sensible et vivement émue.
Le lendemain de notre arrivée était un dimanche; don Inigo me mena
à la cathédrale pour entendre la messe; quoique protestant, j’allai
avec plaisir adorer, dans son temple, le Père, le Créateur de tous les
hommes, si bien peint dans cette expression: _celui qui est_. Cependant
j’avais quelques peines à dissimuler ma croyance, à emprunter le voile
de l’hypocrisie; à la vérité j’étais obligé de feindre, et non de
mentir. Henri IV disait que la religion ne se dépouille pas comme une
chemise, car elle tient au cœur.
Je vis sur la porte de la cathédrale la liste des livres défendus par
le saint-office; en première ligne étaient Rousseau, Voltaire, Raynal
et l’Encyclopédie. Quelques livres espagnols avaient aussi les honneurs
de l’index. Cette cathédrale est une des plus riches de l’Espagne:
le maître-autel est d’argent; une vierge de six pieds, du même métal,
occupe une niche couverte de bas-reliefs représentant divers incidens
de la vie de J. C. L’autel a trente pieds de haut et dix-huit de large,
et les peintures qui décorent les portes de cet autel sont d’un prix
inappréciable. Philippe IV disait que si l’autel était d’argent, les
portes étaient d’or. Cependant l’affluence qui remplissait l’église
fixait mon attention. Les femmes étaient assises sur leurs jambes,
et sur un tapis de sparterie qui couvrait le pavé de l’église; elles
avaient un éventail et un rosaire à la main; tour-à-tour elles
s’éventaient, récitaient un _avé_, promenaient leurs regards sur tous
les jeunes gens, et leur parlaient des yeux, ou par signes. Je marquai
à don Inigo mon étonnement de ce mélange de dévotion et de coquetterie.
Le chapelet, me dit-il, est un hochet pour nos femmes; elles le portent
à leur ceinture, le laissant traîner jusqu’à terre; elles le récitent
dans les rues, parfois en jouant ou en médisant du prochain, et elles
ne font l’amour qu’avec un scapulaire sur la poitrine, et le rosaire
à la main. Les hommes l’attachent à leur cou. — C’est apparemment,
lui dis-je, un talisman qui gagne le cœur de l’objet aimé? — Les
Espagnols prétendent que le scapulaire et le rosaire sont deux des
plus beaux présents que leur ait fait la Vierge. Lorsque l’on éleva
le _vénérable_,[96] la scène changea. Un grand bruit se propagea dans
l’église: c’était le roulement des coups de poings que les femmes se
donnaient sur la poitrine, ou plutôt sur des corps de baleines, espèce
de cuirasse qui réfléchit les sons, mais qui ne garantit pas des traits
de l’amour. Ce bruit, mêlé à un silence profond, l’attitude de tous les
assistants courbés vers la terre, leurs longs soupirs rendaient cette
scène auguste et touchante. Mais l’élévation finie, tout le monde se
redressa, les femmes s’assirent de nouveau sur leurs jambes, et le jeu
des prunelles recommença. On peut comparer cette manière d’entendre la
messe, si l’on peut comparer le profane au sacré, à la conduite des
Italiens à l’opéra, qui causent, promènent leurs yeux de tous cotés
pendant le récitatif, et se taisent et se recueillent pour écouter
l’ariette.
Après la messe, don Inigo me conduisit dans la chapelle de
Saint-Pierre, ornée de beaux tableaux; de là dans la sacristie, où
est le riche dépôt des vases d’or et d’argent, et des reliques. Parmi
celles-ci on me montra un calice d’agate, qui avait, dit-on, servi à
J. C. lorsqu’il fit la scène avec ses disciples; une chemise d’enfant,
sans coutures, faite par la sainte Vierge même; des gouttes de son
lait; un peigne auquel étaient encore attachés quelques-uns de ses
cheveux, et une dent de Saint-Chrysostôme, de quatre doigts de long et
de trois de large. Quelle terrible dent! dis-je tout bas à don Inigo.
— Taisez-vous, reprit-il, elle n’est pas aussi dangereuse que celle
de l’inquisition. Deux hommes petits, maigres, le teint olivâtre,
l’un vêtu d’un habit couleur de rose, et l’autre d’un bleu céleste,
s’approchèrent pour baiser les reliques. Je demandai à don Inigo
quels étaient ces seigneurs, dont la couleur et l’élégance des habits
contrastaient si bizarrement avec leurs tristes figures; je crois voir
des singes revêtus des vêtemens d’Adonis. — Ces prétendus seigneurs
sont de simples artisans. Ici chacun se costume à sa guise; en fait
d’habillement, on n’admet aucune distinction: l’homme du peuple vit
de pain et d’oignons, et porte sur lui, le dimanche, les économies de
l’année.
En sortant de la cathédrale, il me dit: Vous n’avez point en France
d’églises si belles et si riches; mais vous avez des chemins, des
ponts, des canaux, des manufactures. — Je m’aperçois à ce discours
qu’il y a du sang français dans vos veines; ou plutôt que vos
lumières, la justesse de votre esprit, vous font démêler les abus de
la superstition d’avec le vrai culte, et la solide piété. En effet don
Inigo était un sage pieux sans ostentation, et attaché à la religion de
ses pères en homme éclairé, sans adopter les momeries des moines, et
le respect ridicule que l’on rendait à leur robe. Je n’en reçois point
chez moi, me disait-il, je ne baise jamais leurs mains crasseuses;
mais, comme je ne veux point me brouiller avec l’inquisition, je les
salue du plus loin que je les aperçois; et comme les petits présens
réchauffent l’amitié, j’envoie de temps en temps du café et du chocolat
aux pères dominicains, les premiers de l’ordre: d’ailleurs je remplis
tous mes devoirs, j’observe les préceptes de l’église, je me garde
bien de fronder les opinions, les abus; en Espagne on n’en demande
pas davantage. Mais pour vous prouver quelle vénération les Espagnols
portent à un ministre de la religion, je vais vous raconter un crime
horrible commis en Andalousie par un carme déchaussé; crime qui
méritait la mort. Il aimait éperdument une jeune fille, sa pénitente;
sans doute il n’avait pas expliqué sa passion. Cette jeune personne,
au moment de se marier, vint se confesser à lui. Il entendit sa
confession, lui dit la messe et la communia de sa main; ensuite ce
monstre alla l’attendre à la porte de l’église, et l’assassina de trois
coups de poignards, dans les bras de sa mère. Il fut pris; mais le roi
apprenant qu’il était prêtre, n’osa le condamner à la peine de mort, et
l’envoya aux présides de Porto-Ricco.
Nous revînmes au logis; nous trouvâmes dona Rosalia presque sans
fièvre; je l’en félicitai. Ah! s’écria-t-elle, je n’en serai pas
plus heureuse! — Vous vous trompez: vous avez devant vous un long
avenir. Tout change: la douleur s’éteint, le plaisir renaît; le Ciel
vous combla de trop d’agréments, vous donna une ame trop belle, trop
sensible, pour vous refuser le bonheur. — Hélas! où le trouver?
Aujourd’hui, je ne puis plus aimer. Don Inigo rentra pour nous annoncer
le dîné.
On nous servit une _oilla podrida_. C’est un pot au feu composé de
mouton, de saucisses, de lard; d’une poule, et de légumes, Cette
_oilla podrida_ mérite un rang distingué dans la hiérarchie des mets.
On nous servit aussi un plat de morue à l’ail. Voilà, me dit mon hôte,
un poisson qui coûte à l’Espagne trois millions de piastres par an,
tribut que nous payons aux Anglais; et ce qui est bien plus singulier,
c’est que nous fournissons le sel qui va saler le poisson à Terre-Neuve.
Après le dîné don Inigo m’engagea d’aller faire la sieste, et ajouta:
Je vous mènerai ce soir au _refresco_ de la duchesse Éléonore Silva,
dont le mari est grand d’Espagne de la première classe, et gentilhomme
de la chambre de Sa Majesté catholique, actuellement de service à
Madrid; c’est lui qui donne à boire au roi, à genoux: le _refresco_
sera très-brillant. — Je vous suivrai volontiers chez cette belle
duchesse; quant à la méridienne, je m’en dispenserai: la vie est trop
rapide pour l’user dans le sommeil. Je sais que l’empereur Auguste
dormait l’après-dînée; mais l’aurore le trouvait souvent éveillé, et
la tête encore embarrassée des vapeurs du vin. — Ici nos médecins nous
ordonnent la sieste, et nous assurent qu’Hippocrate et Galien dormaient
une heure ou deux après leur dîné. Nous avons hérité cette coutume des
Maures; j’ai contracté l’habitude de ce sommeil, et vous savez qu’elle
se change en besoin.
Le soir nous partîmes pour le _refresco_. Il était annoncé depuis
quinze jours. C’est le grand festin des Espagnols. Don Inigo me
présenta à la _duquesa_; elle était nonchalamment couchée sur un canapé
appelé _estrade_; au-dessus de cette estrade était un dais et une image
de la Vierge. La duchesse m’accueillit d’un sourire gracieux, et me
dit: _Senor cavallero, me alegro di ver que su merced sta bueno_.[97] A
quoi je répondis: _Viva, Su Excellenza mill’ anos_. Et là finirent nos
compliments et notre conversation.
J’examinai cette excellence des pieds jusqu’à la tête. C’était une
femme de trente ans, d’une taille au-dessous de la médiocre, elle
avait une physionomie vive et spirituelle, des yeux noirs pleins de
feu et de volupté; son pied, qui me parut mignon, était renfermé dans
un soulier de brocart d’or, dont les talons avaient quatre pouces de
hauteur, ce qui la fesait marcher de mauvaise grâce et avec peine; on
voyait alors, à travers les longues franges de sa basquine, jusqu’au
mollet de sa jambe; son cou, ses oreilles, ses bras étaient chargés
de diamants; une couche épaisse de rouge enluminait son visage et ses
épaules très-découvertes; dix ou douze jupons de velours et de satin
enveloppaient son corps; un long cordon de laine blanche, attaché à sa
ceinture, descendait jusqu’à terre; il avait plusieurs nœuds, à chacun
desquels brillait un bouton de pierres précieuses. Je demandai à don
Inigo ce que signifiait ce cordon. Les dames, me dit-il, le portent
en l’honneur de leurs patrones; ce sont des vœux qu’elles font ou
dans leurs couches, ou dans d’autres maladies; souvent ces vœux sont
formés en faveur de l’amour, car les Espagnols s’adressent à la Vierge
et aux saints pour les prier de favoriser leurs inclinations, comme
les païens invoquaient Vénus et son fils. Nous étions dans une grande
salle destinée à ces fêtes; je vis arriver successivement quatre-vingts
personnes des deux sexes. Les hommes se plaçaient à la gauche, et les
femmes à la droite; chacune d’elles, après une profonde révérence,
allait embrasser la _senora duquesa_, et ensuite saluait et embrassait
les autres femmes, rangées en demi-cercle; les embrassades terminées,
elle occupait la chaise vacante après la dernière venue. Je remarquai
un grand Espagnol enveloppé dans sa cape jusqu’au nez, ayant sur sa
tête un vaste chapeau orné d’un large ruban d’or, assis en face de la
duchesse, et fixant sur elle des regards fréquents et langoureux. On
m’apprit que c’était un de ses soupirants, mais qui n’était pas encore
au nombre des heureux. Il fait, me dit-on, son purgatoire, en attendant
son admission dans le paradis. Ce spectacle m’amusait beaucoup;
cependant j’étais fâché de me voir éloigné du cercle des femmes qui, la
plupart, me paraissaient jolies.
Que fesons-nous ici, me disais-je tout bas, séparés des brebis comme
des moutons attaqués de la clavelée? ne nous reçoit-on que pour faire
nombre, et pour pouvoir dire: Nos numeri sumus fruges consumere
nati?[98] Quand l’assemblée fut complète, le gouverneur des pages, en
habit blanc, armé d’un grand flambeau, entra, mit un genou en terre, et
dit à voix haute: Vive le _saint-sacrement_; et l’assemblée répondit
en chœur: _A jamais_. Après lui vinrent les pages, chacun muni d’un
flambeau; ils fléchirent le genou, posèrent les flambeaux sur une
table, et se retirèrent; ils revinrent bientôt, les uns apportant du
chocolat chaud ou à la glace, fait à l’eau ou avec du lait; d’autres
étaient chargés de plats de confitures, d’_azucar esponjado_, de
gâteaux et de grands verres d’eau à la glace. A cette vue, la
conversation qui languissait, se ranima; on s’abreuva de chocolat; je
vis des femmes qui en prenaient jusqu’à six tasses. J’étais auprès d’un
père franciscain, qui avait les formes athlétiques, et qui jouissait
d’une brillante réputation auprès du sexe; lorsqu’il eut fait passer
par son œsophage sept à huit tasses de chocolat, quantité de confitures
et de biscuits, il me demanda si les dames françaises étaient aussi
jolies que celles d’Espagne. A Valence, lui dis-je, j’oublie les dames
françaises; et si vous étiez en France, vous ne songeriez pas aux
dames espagnoles. Il me demanda ensuite des nouvelles de Voltaire; je
lui répondis qu’il jouissait d’une bonne santé. — On dit qu’il craint
terriblement la mort; il prêche l’athéisme, et il a peur du diable;
il mériterait d’être brûlé à petit feu comme un certain Vanini. —
Quel est, mon Père, ce Vanini? — C’est un athée, un anabaptiste,
un antechrist, qui fut condamné au feu par les pères du Concile de
Constance.[99] Je félicitai le révérend de sa vaste érudition. J’ai
brillé, me dit-il, sur les bancs; j’ai dans ma tête tous les miracles
qui se sont opérés et qui s’opèrent tous les jours; je connais toutes
les reliques de l’Espagne, et les vertus de chacune; je suis prieur
de l’ordre, et je disputerais à tous les prieurs du monde, à tous les
évêques, l’art d’arranger une procession, et de célébrer une fête
solennelle avec magnificence. Dans ce moment on fit repasser des plats
de confitures, et le révérend, en ayant fait sa provision, s’enfonça
dans un large fauteuil pour achever la collation tout à son aise.
A table hier, par un triste hasard,
J’étais assis près d’un moine cafard.
Ce qui m’étonna dans ce _refresco_, autant que la science du
franciscain, ce fut de voir les hommes et les femmes remplir de
confitures leurs poches, leurs mouchoirs, ou des cornets de papier.
Don Inigo m’invita à faire de même, en m’assurant que c’était l’usage.
Je me contenterai, lui dis-je, d’en mettre dans un petit cornet pour
l’offrir à votre aimable fille. Jadis les Grecs envoyaient à leurs amis
ou à leurs maîtresses des plats du festin; mais je n’étais ni Grec, ni
Espagnol, et l’usage ne me parut pas assez noble pour l’adopter.
En France, quatre-vingts personnes assemblées, et animées par une
excellente collation, parleraient à peu près toutes à la fois, et
produiraient un bruit pareil à celui d’un torrent un peu éloigné;
en Espagne, le silence n’est interrompu que par des entretiens
particuliers. Savez-vous, me dit à voix basse un hidalgo qui était à
mes côtés, quel est ce père de Saint-François avec qui vous causiez?
— Non, mais il a l’air d’un élu, d’un enfant de la Grâce. — Il
l’est aussi; vous voyez cette jeune femme qui porte un long rosaire
de corail, auquel est attachée une croix de diamants et qui a un
reliquaire en pierreries sur la poitrine: c’est sa bien-aimée; et
de plus, il est le confesseur du mari. — Je vois, lui dis-je, que
les moines ont ici le paradis sur la terre, et les clefs de celui de
l’autre monde. — C’est ce même moine qui a fait le mariage de la fille
de don Inigo Flores. — Comment cela. — Dona Rosalia aimait un commis
de la maison de son père, qui, s’étant aperçu de cette inclination,
ou par d’autres motifs, chassa cet homme de chez lui. Les amants,
irrités, enflammés par les obstacles, s’écrivirent, se donnèrent des
rendez-vous. Don Sanche passait une partie de la nuit sous le balcon
de sa maîtresse; il profita de la faiblesse et de l’inexpérience de
cette jeune personne pour la déterminer à se réfugier dans les bras
de l’église, et à l’épouser sans l’aveu de son père. Cet homme était
lié avec ce franciscain, de Saragosse comme lui; après avoir combiné,
arrêté leur plan, ils l’exécutèrent ainsi. Un soir don Inigo donnait
une _merienda_ (un goûter) à quelques amis; dona Rosalia descendit
furtivement dans une salle basse, ouvrit la porte de la maison à son
amant et au père don Raphaël, qui, après quelques formalités d’usage,
leur donna la bénédiction nuptiale; ensuite dona Rosalia rentra dans
l’assemblée, s’efforçant de dissimuler, sous un air de sérénité, le
trouble et l’agitation de son ame. Le lendemain, deux députés du
couvent vinrent chez don Inigo, réclamer sa fille au nom de son époux
don Sanche; don Inigo, fort étonné, la fit appeler; elle vint pâle
et tremblante; mais rassurée, encouragée par la présence des deux
franciscains, elle avoua son mariage. Don Inigo, irrité, opposa la
plus vive résistance; mais il fallut fléchir sous la toute-puissance
de l’église. Les moines lui dirent, pour le consoler, que c’était la
volonté de Dieu, que les mariages étaient écrits dans le ciel. — Non
pas les mauvais, répondit-il. Je compris alors pourquoi ce mariage
avait été si malheureux. Ils le sont presque tous en Espagne; mais les
maris se consolent avec leurs maîtresses, et les femmes avec leurs
_cortejos_. _Quæ fuerunt vitia, mores sunt_.[100]
Après la colation, on annonça le bal. Le _bastonero_[101] nomma les
danseurs du menuet; les bals commencent toujours par cette danse,
qui s’exécute avec plus de gravité que de grâce. Les femmes dansent
les yeux baissés comme les villageoises des environs de Paris. Ces
graves menuets élevaient déjà les vapeurs de l’ennui, lorsqu’une
guitare, unie à deux violons, fit entendre le riant _fandango_. Cet
air national, comme une étincelle électrique, frappa, anima tous les
cœurs: femmes, filles, jeunes gens, vieillards, tout parut ressusciter,
tous répétaient cet air si puissant sur les oreilles et l’ame d’un
Espagnol. Aussitôt les danseurs s’élancent dans la carrière; les uns
armés de castagnettes, les autres fesant claquer leurs doigts pour en
imiter le son: les femmes surtout se signalèrent par la mollesse, la
légèreté, la flexibilité de leurs mouvements et la volupté de leurs
attitudes; elles marquent la mesure avec beaucoup de justesse, en
frappant le plancher de leurs talons: les deux danseurs s’agacent, se
fuyent, se poursuivent tour-à-tour; souvent la femme, par son air de
langueur, par des regards pleins du feu du désir, semble annoncer sa
défaite. Les amants paraissent prêts à tomber dans les bras l’un de
l’autre; mais tout-à-coup la musique cesse, et l’art du danseur est de
rester immobile: quand elle recommence, le _fandango_ renaît aussi.
Enfin la guitare, les violons, les coups de talons, le cliquetis des
castagnettes et des doigts, les mouvements souples et voluptueux des
danseurs, les cris, les applaudissements des spectateurs, remplirent
l’assemblée du délire de la joie et de l’ivresse du plaisir.[102] Le
vainqueur de Goliath sautant, dansant devant l’arche sainte; les douze
prêtres Saliens de Rome dansant et s’agitant dans leurs promenades
religieuses, auraient paru froids, inanimés devant le voluptueux
_fandango_. Mon cher hôte me demanda ce que j’en pensais. C’est une
danse, lui dis-je, très-agréable, et digne d’être exécutée à Paphos
où à Gnide, dans le temple de Vénus. — Elle nous vient des Maures.
Quelques-uns prétendent qu’elle nous a été apportée de la Havane, et
nos Esculapes nous l’ordonnent pour le maintien de la santé. C’est
un des aphorismes de l’hygiène. Les docteurs arabes assurent que
cet exercice prévient les maladies inflammatoires; les Grecs le
recommandaient aussi comme utile à la santé; mais leurs danses étaient
plus brillantes que les nôtres, et moins lascives. — Il me paraît que
l’on vous ordonne ici le _fandango_, comme certains docteurs prétendent
que l’on ordonne la danse aux gens piqués de la tarantule. — On raconte
sur le _fandango_ une anecdote singulière. On prétend que la cour de
Rome, scandalisée de son indécence, résolut de le proscrire sous peine
d’excommunication. Un consistoire fut convoqué pour lui faire son
procès; on allait prononcer la sentence de mort, lorsqu’un cardinal
dit qu’il ne fallait pas condamner un coupable sans l’entendre, et
qu’il votait pour que le _fandango_ parût devant ses juges: la raison,
l’équité avaient inspiré cet avis. L’on manda deux danseurs espagnols
des deux sexes; ils dansèrent devant cette auguste assemblée: la grâce,
la vivacité, la volupté de ce duo commença par dérider le front des
pères; une vive émotion, un plaisir inconnu pénètrent leurs ames; ils
battent la mesure des pieds, des mains: la salle du consistoire devient
une salle de bal; chaque éminence se lève, danse en imitant les gestes,
les mouvements des danseurs: et d’après cette épreuve, le _fandango_
obtint sa grâce, et fut rétabli dans tous ses honneurs. — Ce conte est
plaisant, il faut le mettre à coté de celui du concile de Trente, où
dansèrent, dit-on, les pères de l’église, dans un bal que leur donnait
Philippe II.
Après le _fandango_, vinrent les _séguidillas_, espèce de contredanse
où les acteurs sont au nombre de huit, et dans laquelle on figure
quelques mouvements du _fandango_. Mais tout-à-coup la contredanse fut
interrompue par un quart de conversion générale; toute l’assemblée
se tourna en même temps vers la porte de la maison, et s’agenouilla
dans un profond silence; plusieurs même se prosternèrent, leurs fronts
touchaient la terre. Je ne savais si c’était l’étoile de Vénus, ou
la lune naissante que l’on adorait: je fléchis cependant mes genoux
comme les autres; au bout de cinq minutes, chacun se releva, et la
joie et la danse recommencèrent. Surpris de cette cérémonie, j’en
demandai l’explication à mon voisin. Quoi! me répondit-il, n’avez-vous
pas entendu la sonnette qui passait dans la rue? — Pardonnez-moi; on
sonnait donc pour vous faire mettre à genoux. — Oui, le _vénérabile_
(le viatique) passait dans ce moment devant la maison. Avec le temps,
je me suis habitué à cet acte religieux. J’ai vu au spectacle, au
bruit de la sonnette, tous les spectateurs, tous les acteurs, soit
maures ou païens, ou jouant les démons, se précipiter à genoux, et y
rester jusqu’à ce que le viatique se fût éloigné; et dans une tragédie
sanglante où trois hommes étaient étendus morts sur le théâtre, je les
vis se relever subitement, s’agenouiller au son de la bienheureuse
clochette, et refaire les morts quand le _vénérabile_ eut passé.
La fête finit à une heure du matin. J’avoue que le reste de la nuit,
j’eus le _fandango_ dans la tête, et surtout une jeune personne qui
avait effacé ses compagnes par la grâce et la légèreté de sa danse.
Le lendemain, je pris le chocolat avec don Inigo et sa fille, dans un
cabinet retiré, qu’il nommait sa librairie; je fus étonné d’y trouver
les ouvrages de Voltaire et de Rousseau. — Vous êtes là, lui dis-je, en
compagnie peu orthodoxe, et qui pourrait vous envoyer dans les geoles
du saint-office. — J’ai prévenu le danger. Il est des accommodements
avec les saints inquisiteurs: une somme d’argent donnée adroitement et
à propos, endort la vigilance de ces argus; ainsi ne craignez rien pour
moi. — J’avoue que depuis ma réclusion à Barcelone, je tremble au nom
de l’inquisition, ou à la vue d’un dominicain, comme Jacques premier,
roi d’Angleterre, tremblait à l’aspect d’une épée nue. Je crois voir
l’ombre de Torquemada ou de Saint Dominique me poursuivant la torche à
la main. — Vous haïrez bien plus cet ordre, quand vous saurez qu’ils
avaient jadis à Valladolid, dans leurs cloîtres, la statue de votre
célèbre Bourgoing, prieur des Jacobins,[103] panégyriste du régicide
Clément, et selon ses confrères martyr de J. C.; mais enfin cette
statue a disparu.[104] — Je désirerais savoir quels sont les cas ou
les crimes qui ressortissent du tribunal de l’inquisition; car il est
bon de connaître les écueils, les rescifs de la mer sur laquelle on
navigue. — Ce sont les soupçons d’hérésie, ce qui va très-loin; la
magie, les maléfices et les enchantements, les injures au saint-office,
ou à quelqu’un de ses membres, et les propos scandaleux; leur
juridiction s’étend sur ceux qui lisent des livres défendus, ou qui les
prêtent; sur ceux qui passent une année sans se confesser et communier;
et sur ceux qui n’entendent pas la messe les jours d’obligation. — Vous
m’effrayez; car dans cette caverne, comme dans celle du lion, on voit
bien comment on y entre, on ne voit pas par où l’on peut en sortir.
L’amitié, les caresses de don Inigo raffermissaient la santé de sa
fille; mais la mélancolie était encore sur son visage et dans le fond
de son cœur. Après le déjeûné son père la renvoya pour me confier ses
projets et sa situation. Il y a trente ans, me dit-il, que je suis
dans le commerce, qui était aussi l’état de mon père. Il ne m’avait
laissé que les débris d’une fortune considérable, détruite par la
guerre avec les Anglais. Il est cruel, pour des particuliers, d’être
sacrifiés à l’ambition et au délire des rois. Après la mort de mon
père j’ai continué son commerce; j’ai établi une manufacture de soie
et d’eau-de-vie: vous savez que la soie et l’eau-de-vie sont deux des
principales productions du royaume de Valence.[105] Par mon travail, et
surtout par mon économie, j’ai élevé ma fortune jusqu’à la somme de
cent mille piastres; je pourrais l’accroître et devenir millionnaire:
mais un million n’ajouterait rien à mon bonheur. Une grande fortune
n’est qu’un grand esclavage, a dit je ne sais quel auteur;[106] qui ne
sait pas être heureux avec une honnête et douce aisance, ne le sera
jamais avec tous les trésors du Mexique et du Pérou. J’ambitionne
aujourd’hui une jolie maison de campagne. Mon goût diffère beaucoup
de celui de mes compatriotes, presque insensibles aux charmes d’une
belle nature, et aux douceurs d’une vie paisible et solitaire: aussi
généralement, en Espagne, _los sitios_ (les maisons de campagne) sont
abandonnées. La situation de ma fille me confirme dans mon plan de
retraite. Déplacée dans la société, le cœur flétri par l’infortune,
elle n’a plus d’autre asile qu’un couvent ou la campagne. Je n’aime
pas les entraves; un couvent me priverait d’elle; et cet isolement
absolu, cette retraite forcée, en aigrissant sa douleur, feraient de
sa vie un supplice continuel. Je ne suis pas fâché de l’abandon de son
indigne époux; je ne le hais pas, mais je le méprise: on peut pactiser
avec la haine, mais jamais avec le mépris. J’ai toujours lu son ame
dans sa physionomie. Je ne puis concevoir par quelle fatalité ma fille,
bien élevée, pensant noblement, ayant du goût, de la délicatesse, a
pu aimer un être si dissemblable. Mais elle n’avait pas seize ans, et
son active sensibilité a saisi le premier objet qui a pu l’occuper;
elle est tombée dans les filets de la séduction le bandeau sur les
yeux. Il règne dans ces climats une dissolution de mœurs étonnante;
c’est pourtant le pays où la religion semble avoir fixé son trône
inébranlable: mais on croit effacer par des observances minutieuses,
par le bavardage des prières, des chapelets, les infractions à la
morale, à la religion, et les crimes même. J’ai pardonné à ma fille;
je ne lui reprocherai jamais sa faute; je voudrais que le divorce fût
autorisé; mais l’église romaine, trop rigoureuse, le défend, et ne se
prête pas assez à la faiblesse et à la fragilité des hommes. Le divorce
est de toute antiquité; la loi des Hébreux l’a toujours permis; et
les protestants, plus sages que nous, l’ont adopté. J’aurais été trop
heureux si j’avais eu un gendre de votre mérite. Mais où voit-on
un climat sans nuages? dans quelle île, dans quel coin de la terre
trouve-t-on ce souverain bien, cherché si long-temps par les anciens
philosophes, et qu’ils découvriront lorsqu’ils auront découvert la
pierre philosophale? Je passerai dans mon asile champêtre le règne de
la chaleur, que tempèrent les vents de la mer. Dans ce climat, chaque
saison a son caractère: l’hiver a deux mois d’existence; mais sans
neige et sans frimas. On prétend qu’on n’a vu ici de la gelée et des
brouillards que deux fois en cinq siècles. Notre printemps s’annonce
dès le mois de février. C’est le vrai printemps chanté par les poètes.
Alors les amandiers se parent de fleurs, les champs se couvrent de
légumes, les orangers parfument l’air. Mars fait éclore toutes les
richesses promises; les oiseaux préparent leurs nids; tandis qu’en
France, à cette même époque, vous n’avez encore que l’espérance des
beaux jours, et que le printemps arrive escorté des vents du nord, de
la pluie et souvent de la gelée. Dans les équinoxes, le vent d’ouest
nous apporte quelques ondées; à peine avons-nous dans l’année dix-huit
à vingt jours de pluie. Je vais acquérir un petite maison de campagne,
avec un jardin de dix arpents; c’est assez pour me contenir. Le monde
ne pouvait suffire à Alexandre, et la plus petite urne contiendrait
aujourd’hui sa cendre. J’espère ne pas me repentir dans ma retraite,
comme jadis Charles-Quint dans celle du monastère de Saint-Just:[107]
c’est par inquiétude qu’il avait désiré le repos, si fatigant pour
l’activité de son ame. J’y cultiverai mon jardin, ma fille, et je
m’occuperai de mon salut. Je suis bien éloigné d’adopter cet amas de
superstitions qui dégrade notre nation aux yeux de l’étranger, ni ces
austérités monacales, inspirées par le fanatisme, et non par un Dieu
de bonté et de clémence; mais je suis soumis de cœur et d’ame à la
religion romaine. Si parfois le doute vient inquiéter ma raison, je
l’ecarte bien vite, et prie Dieu de soutenir ma foi. Le scepticisme
est un état pénible: il fatigue l’ame, la laisse sans consolation et
sans appui. Pour dissiper les nuages qui troublent mon esprit, je songe
aux Augustin, aux Chrysostôme, aux Saint Bernard, qui, après de mûres
réflexions et de longues études, étaient convaincus des vérités du
christianisme. Le premier bienfait de la religion est de consoler des
peines présentes par l’espérance d’un bonheur à venir; le second est de
nous faire envisager avec indifférence et pitié les succès des méchants
et les caprices de la fortune; le troisième bienfait est de nous
attacher à la morale, à la vertu par un lien plus serré et plus solide:
j’ai renoncé pour jamais à un second mariage; je vivrai comme notre bon
roi, sans femme et sans maîtresse.[108] Je ne pourrais être amoureux
d’une femme âgée, et une jeune femme ne m’aimerait pas; d’ailleurs, par
un second hymen je blesserais les intérêts de ma fille. J’écoutai ce
discours avec étonnement et admiration; don Inigo m’y développait la
sagesse et la beauté de son ame.
Je lui confiai, à mon tour, mes engagements avec don Pacheco, mon
amour pour sa fille, et l’embarras où me jetait ma religion, dont je
leur avais fait mystère. Il convint que cet obstacle était difficile à
surmonter. Jacques Ier, roi d’Angleterre, ajouta-t-il, ayant demandé
une infante d’Espagne pour son fils Charles, l’infante déclara
qu’elle se ferait religieuse, plutôt que d’épouser un hérétique.
Je vous exhorte pourtant à ne pas vous décourager; l’amour et la
raison ont dénoué de plus grandes difficultés: mais je vous ai retenu
assez long-temps pour vous parler de moi; allons voir la tour de la
cathédrale, le _Micalet_, qui tire son nom de Saint Michael. Cette tour
est octogone; elle a cent cinquante pieds de hauteur, et vous serez
ravi de la beauté de la perspective dont on jouit à cette élévation.
Nous y allâmes. La vue est superbe; mon regard embrassait toute la
_Huerta_ de Valence, arrosée par le Quadalaviar, et une infinité de
canaux; je voyais des montagnes verdoyantes, les flots azurés de la
mer, les vaisseaux luttant contre les ondes, _l’albufera_; et, sous
mes pieds, une ville vaste et populeuse, et pleine de mouvements. Je
ne pouvais me lasser d’admirer ce brillant tableau; mais je m’aperçus
que don Inigo, qui avait tant vu le soleil, attendait la fin de
mon ravissement, et je ne voulus point abuser de sa complaisance.
En revenant je lus l’affiche de la comédie, qui méritait quelque
attention. _A l’impératrice du Ciel, mère du Verbe éternel, nord de
toute l’Espagne, consolation, fidèle sentinelle, et rempart de tous
les Espagnols, la très-sainte Marie; c’est à son profit, et pour
l’augmentation de son culte, que les comédiens de cette ville joueront
la comédie héroïque des Rois maures en guerre avec les Espagnols_. Je
serais curieux, dis-je à don Inigo, d’assister à cette représentation
au bénéfice de là Vierge; en France, les comédiens ne sont ni aussi
généreux, ni aussi galants. — La Vierge aura bien petite part de la
recette, mais elle s’en contentera. A côté de cette affiche j’en
lus plusieurs autres. _Aujourd’hui il y a prône et musique chez les
franciscains_. — _Après demain on vendra à l’enchère un mulet, une
image de la Vierge, et une naissance_ (une crêche). — _Ce soir, à huit
heures, la procession des rosaires_. — _On a volé une petite boîte
d’or, qui contient les cheveux d’une dame; si celui qui l’a prise veut
la faire rendre par son confesseur, on lui donnera la valeur de la
boîte_. Je dis à don Inigo: C’est sans doute un amant qui a fait cette
perte. — Oui, c’est le _cortejo_ de la femme de notre corrégidor. Mais
allons dîner; ce soir je vous mènerai au théâtre.
La table de don Inigo n’était pas somptueuse; mais les mets étaient
bons et salubres: le poisson, les légumes, les oranges, les melons,
les figues et la _oilla podrida_ composaient son dîné. — La plupart
de ces mets, me disait-il, seraient un grand luxe à Paris; mais à
Valence ils sont à très-bas prix. Pour deux liards l’on a une grande
assiette de figues; ce plat de légumes me revient à quatre sous; le
poisson n’est guère plus coûteux; et, ce qui est inappréciable, c’est
que l’on peut se livrer sans crainte à son appétit: la pureté et
l’élasticité de l’air, le vin stomachique d’Alicante, la légèreté des
aliments et surtout des légumes, facilitent la digestion; aussi nous
jouissons en général d’une santé et d’une longévité peu communes. Vous
trouverez dans ce royaume quantité de vieillards de quatre-vingts ans
qui ont encore toute la vigueur de la virilité. On en a vu pousser leur
carrière jusqu’à cent vingt ans, et même jusqu’à cent quarante.
J’ai connu à Candie une femme qui a vécu vingt-quatre lustres avec
l’usage de tous ses sens, excepté l’ouïe; mais un phénomène plus
étonnant, c’est qu’à l’âge de quatre-vingt dix-sept ans, ayant été
obligée de faire couper ses beaux cheveux, à cause d’une blessure à la
tête, ils repoussèrent en très-peu de temps, aussi beaux, aussi touffus
qu’auparavant. On cite une femme d’une longévité plus extraordinaire,
morte à l’âge de cent quarante-deux ans, et qui n’a perdu l’ouïe et
la vue que deux jours avant sa mort. Jusqu’à l’âge de cent onze ans,
elle fesait, toutes les semaines, un chemin d’environ cinq lieues;
son aliment favori était le lait de chèvre. Toutes ces longévités
vous prouvent l’excellence de notre climat. — Je vois qu’ici sont les
Champs-Élysées et le séjour des bienheureux. La présence de Rosalie,
son air timide et touchant où se peignaient la douleur, le repentir de
sa faute, la négligence même de sa parure, répandaient le charme le
plus doux sur ces repas de famille. Dona Rosalia n’avait ni la taille
majestueuse, ni l’éclat de beauté de Séraphine; mais elle portait une
de ces physionomies où se réfléchissaient la sensibilité, la grâce, la
candeur et toute la beauté de son ame. Séraphine était Vénus ou Junon,
et Rosalie Psyché, ou plutôt elle ressemblait à cette aimable Cécile
que j’avais tant aimée, et que mon amitié regrettait encore aussi
vivement qu’aurait pu faire l’amour heureux.
Vers le soir, après la méridienne, don Inigo me mena au spectacle;
la salle n’avait qu’un amphithéâtre et un _patio_ (parterre)[109]
encombrés d’une tourbe oisive, dont la plus grande partie était en
bonnets de nuit et en manteaux, et qui, aspirant leurs _cigaros_,
remplissaient la salle de fumée et d’odeur de tabac; c’est pourtant
à cette lie nationale que les acteurs cherchent à plaire. Souvent
ils lui adressent la parole en lui donnant des épithètes flatteuses.
Le sujet de la pièce qui attirait tout Valence, était une comédie
héroïque, dont les acteurs sont les Maures et les Espagnols qui se font
la guerre, où, dans un dialogue vif, ils s’accablent de sarcasmes et
d’injures. Les spectateurs riaient d’un rire inextinguible et la salle
retentissait de leurs applaudissements. Il faut, dit-on, hurler avec
les loups, j’ajoute qu’il faut rire avec les fous; mais le rire m’était
impossible, j’aurais plutôt hurlé. Ce qui fatiguait mes oreilles encore
plus que la déclamation des acteurs et les éclats de rire du _patio_,
c’était la voix du souffleur qui répétait la pièce presque aussi haut
que les comédiens. Ceux-ci, plus occupés du public que de leurs rôles,
promenaient leurs regards sur les loges: je m’aperçus que la _graciosa_
me souriait tendrement; je crus un moment que c’était une distinction
particulière, et je lui répondais d’un aimable sourire et par des
battements de mains: mais mon amour-propre fut bientôt détrompé. Je
vis que les regards et le sourire de cette nymphe s’adressaient encore
plus souvent aux membres du _patio_: lorsqu’il applaudissait, l’acteur
le remerciait par un profond salut. Mais voici ce qui enivra de joie
tous les spectateurs: un roi Maure entra à cheval dans le parterre,
qui s’ouvrit, fit place; et ce prince, du haut de son coursier, débita
une belle harangue à ses ennemis (les acteurs Espagnols); cette scène
fit beaucoup plus d’effet sur ces bons Ibériens, que le cinquième acte
de Rodogune, ou le quatrième de Mahomet n’en font à Paris. Les pièces
Espagnoles sont divisées en trois journées; après la première, on joue
une _saignete_ ou un _intermès_; c’est un véritable intermède. C’est
Thalie en goguettes; on joue dans ces pièces tous les états de la
société: médecins, juges, et surtout les maris dont la jalousie, les
infortunes amusent singulièrement le parterre et échauffent la verve
des auteurs comiques: Bocace, Molière, La Fontaine jettent le sel à
pleines mains sur les accidents du mariage. L’auteur des fables nous
dit:
Tout homme, en trompant un mari;
Pense gagner indulgence plénière.
D’où vient donc ce plaisir malin que causent leurs disgrâces? C’est
que la jalousie a toujours un côté ridicule; que nous sommes enclins
à l’indulgence pour les fautes de l’amour et pour un sexe dont la
faiblesse fait notre bonheur; et que la plupart des hommes voudraient
être à la place de l’amant favorisé. La représentation fut terminée pa
une _tonadilla_ et un _volero_. Dans la _tonadilla_, une actrice seule
chante une aventure galante et souvent scandaleuse, accompagnée de
réflexions triviales. Le _volero_ est une danse encore plus lascive que
le _fandango_; la femme agace et fuit son danseur, revient, feint une
tendre langueur, paraît se rendre et s’échappe encore.
Et fugit ad salices et se cupit ante videri.
L’amant, par ses regards, par ses gestes, exprime la vivacité de ses
désirs; la musique, tantôt lente, tantôt animée, ralentit ou réchauffe
leur ardeur: le moment du bonheur paraît approcher; les amants se
joignent, s’entrelacent et la toile tombe.[110] Le _fandango_, disent
les Espagnols, enflamme; le _volero_ enivre; le premier peint la
jouissance, et le _volero_ la tendresse récompensée. Cependant des
ecclésiastiques, de jeunes filles assistent à ce spectacle auprès de
leur mère. J’ai vu depuis à Cordoue, jouer plusieurs pièces. L’une est
Saint Amaro: au premier acte le saint monte en paradis, y reste deux
cents ans; il va à la Chine, en enfer; enfin, un député céleste vient
l’enlever au ciel.
Nec Deus intersit, nisi dignus vindice nodus.
Dans une autre comédie, un saint enchaîne le diable avec un rosaire,
et le diable pousse des hurlements horribles, ce qui édifie beaucoup
les spectateurs. Une autre _famosa jornada_, représente Saint Antoine
récitant son _confiteor_; au _mea culpa_, les spectateurs se mettent
à genoux et se donnent de grands coups sur la poitrine. A la mort du
grand Gustave-Adolphe, roi de Suède, tué à la bataille de Lutzen, les
Espagnols témoignèrent une joie excessive et indécente; un auteur fit à
ce sujet une tragédie qui dura pendant douze représentations: le roi y
assistait tous les jours.
On m’a conté qu’à Madrid, un des grands plaisirs du roi et de sa cour,
au spectacle, est de jeter à la tête des dames des œufs vidés et
remplis d’eau de senteur. La salle est embaumée par cette aspersion.
Comme je dois, en ma qualité de voyageur, présenter les Espagnols
dans toutes leurs situations, je parlerai d’un autre spectacle auquel
j’assistai le lendemain de la comédie. C’était un vendredi: don Inigo
étant occupé, j’allai seul au collège du _Corpus Christi_, pour voir un
crucifix que l’on ne découvre que ce jour de la semaine; j’y trouvai un
grand concours d’hommes et de femmes. On chanta le _miserere_; pendant
ce chant mélancolique, on tira d’abord un des rideaux qui cachaient le
crucifix: il en a trois; quelque temps après on replia le second; et
à la fin du _miserere_, quand l’attendrissement était au comble, le
dernier voile tomba, et le christ fut visible. Aussitôt les pleurs, les
gémissements, les sanglots retentirent dans toute l’église. Je suis
persuadé que la plupart de ces dévots si tendres, si affligés, étaient
la veille à la comédie, et riaient aux éclats aux scènes libidineuses
de la _tonadilla_, de la _saynète_ et du _volero_, ce qui prouve que
cette nation, bien plus que les autres peuples, a besoin d’émotion,
n’importe la cause.
Je revenais chez don Inigo fort occupé de cette scène religieuse,
lorsqu’au commencement de la rue où je demeurais, j’entendis tousser
sur un balcon; je levai la tête, et vis, à travers une jalousie, une
femme qui avançait la main, et jouait de l’éventail. Ce jeu est un
langage intelligible pour les gens du pays, mais encore très-obscur
pour moi; cependant je crus devoir un signe de politesse à cette belle
inconnue; je saluai de la main, suivant l’usage du pays, et je n’y
pensai plus.
L’après-dînée, mon hôte et moi, nous allâmes, dans un _volante_,[111]
au bourg de Burjazot, situé sur une jolie colline, embellie par de
charmantes maisons, dont chacune a son jardin. Le bourg est entouré
d’un petit bois, au milieu duquel jadis était un chêne dont les rameaux
couvraient l’espace de terre qu’une paire de bœufs peut labourer dans
un jour. Ses branches avaient quarante-huit pouces de diamètre, chacune
formait un gros arbre; on les avait étayées par des piliers, qui
donnaient à son enceinte l’air d’un cloître agreste; cependant le tronc
principal n’avait que quinze pieds de tour: il a péri en 1670. Burjazot
est très-fréquenté à cause de la salubrité et de la fraîcheur de l’air.
Nous entrâmes d’abord dans l’église où est le tombeau de Françoise
l’Advenant, cette fameuse comédienne, la maîtresse de l’hermite du mont
Serrat. Pendant que don Inigo disait un _de profundis_ pour cette belle
et infortunée courtisane, je lisais son épitaphe en latin, composée par
un prêtre; j’ai rimé la fin de cette inscription:
Le riche en son palais, le pauvre en sa chaumière,
La pleurent tous les jours;
Jadis l’idole des amours,
Elle n’est aujourd’hui que cendre et que poussière.
Le souvenir de la tendre Cécile me poursuivit au pied de la tombe de
cette moderne Aspasie:
L’une et l’autre ont vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Mais la tendresse maternelle a tué Cécile, et l’autre n’était ni
épouse, ni mère, ni peut-être amante. L’impression de la beauté et des
talents de cette comédienne, me dit don Inigo, était si prodigieuse,
que tous ceux qui la voyaient et l’entendaient s’enivraient de plaisir
et d’amour. Elle est morte en sainte, après avoir vécu en Épicurienne.
Pour honorer ses mânes, je fis deux fois le tour du tombeau, comme
jadis Alexandre avait tourné deux fois autour de celui d’Achille.[112]
Enfin, après avoir jeté un dernier regard sur ce dernier asile où
dormaient tant de grâces, de beauté et de talents, je dis à ses
précieux restes: