Jam senior, sed nuda Deo viridisque senectus.[50]

Je lui fis compliment sur sa santé, et le bonheur dont il paraissait

jouir. — Oui, grâce à Dieu, je ne troquerais pas ma cellule, que

j’habite depuis ma première jeunesse, pour le trône d’Espagne. J’y

vis depuis quarante ans sans infirmités et sans regrets. Lorsqu’on

est bien avec Dieu, le calme et la confiance régnent dans notre ame.

— Permettez-moi de vous demander quel motif vous a décidé, à la fleur

de votre âge, à vous ensevelir dans cette solitude? — C’est un sermon

sur le jugement dernier. J’aimais le monde et ses délices; l’amour et

le plaisir filaient toutes mes journées: je vivais dans le bourbier

du péché, et dans l’oubli de Dieu et de mon ame. Un jour, à Valence,

un grand prédicateur annonça un sermon sur le jugement dernier,

honoré de la présence d’un cardinal. La curiosité, bien plus que la

dévotion, m’y entraîna avec la foule. L’éloquent prédicateur commença

à répandre la terreur par le tableau effrayant des supplices de

l’enfer; et tout-à-coup il s’écria d’une voix tonnante: La trompette

qui doit réveiller les morts, et les citer au tribunal de la justice

divine, peut sonner dans huit jours, peut-être demain. Que dis-je?

tremblez, misérables pécheurs! peut-être aujourd’hui, tout-à-l’heure,

dans ce moment même. A ces mots, l’église retentit du son éclatant de

plusieurs trompettes; l’effroi s’empare de l’assemblée; on se lève, on

se précipite les uns sur les autres pour sortir; les femmes jettent

les hauts cris; et moi, froissé, moulu, échappé avec peine à travers

la foule, je fuis, la frayeur, le trouble et le remords dans l’ame,

croyant toujours entendre la trompette du jugement dernier. Rentré

dans ma chambre, je me jette au pied du crucifix, et je promets à

Dieu de sortir de l’abîme du péché, et de me retirer dans son temple

avec ses saints et ses lévites. Le lendemain, je quittai la maison

paternelle sans voir ni prévenir ma mère. Mon père n’existait plus; et

je me réfugiai dans le monastère où l’on voulut bien me recevoir.[51]

— Sans doute, votre vie est austère et pénible? — Non, rien ne coûte,

quand c’est pour Dieu et pour son salut que l’on se mortifie. Nous

nous levons à deux heures du matin pour prier dans nos cellules; au

point du jour, une cloche nous appelle à la messe de la paroisse, qui

est au centre de nos hermitages. — Quelle est votre nourriture? — Le

couvent nous fournit du pain, du vin, de l’huile, du sel; et, tous les

trois ans, il nous donne un habit, des bas, une paire de souliers, et

une somme de 90 francs pour subvenir à nos autres besoins. — Et cela

peut vous suffire? — Oui, Saint Pacôme et Saint Antoine n’en avaient

pas autant. J’ai pourtant encore une petite ressource: je cultive des

fleurs que j’envoie aux habitants des environs, et l’on me donne en

échange des légumes, du chocolat, des nippes et de la Malvoisie. Vous

voyez que la manne du Ciel tombe parfois dans mon hermitage. Le temps

le plus pénible est celui du noviciat. Nous servons un an comme frères

lais: nous en remplissons toutes les fonctions; nous passons six autres

années dans les différents emplois de la maison; ensuite, on nous donne

l’hermitage le plus élevé; et, par succession de temps et à la mort de

nos frères, nous descendons à la cellule la plus voisine. Je lui aurais

cité volontiers ce beau vers de Corneille, s’il avait pu me comprendre:

Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.

Il ajouta: nous fesons les mêmes vœux que les pères bénédictins; nous

ne mangeons jamais de viande, toute conversation entre nous nous est

défendue; et de plus, nous ne pouvons jamais quitter le monastère. Je

trouvai ce dernier vœu bien cruel et bien peu raisonnable.

Nous prîmes congé de cet heureux anachorète, et nous continuâmes notre

ascension. Don Pedro me montra la cellule nommée _Maureza_, où avait

vécu, ou plutôt _déliré_ Ignace de Loyola, et où il s’était fait armer

chevalier. Nous entrâmes pour déjeuner dans un petit hermitage nommé

la _Trinidad_; il est proprement arrangé: Horace y aurait volontiers

chanté sa Lalagen, et Tibulle sa Délie. Dans la belle saison, c’est

le rendez-vous des moines; les jours de _spaciment_, ils y viennent

_indulgere genio_, et savourer la Malvoisie de Sitgis. Après le

déjeuner, nous continuâmes notre route, et nous parvînmes, après

trois quarts-d’heure de marche, à l’hermitage de Saint-Jérôme, le

plus élevé de tous. De cette hauteur, la vue embrasse un horizon de

soixante lieues. Je voyais des villes, des rivières, dont l’œil suit

le cours, les îles Baléares, les flots azurés de la mer, et, dans

le lointain, des vaisseaux dont le balancement animait ce vaste et

magnifique tableau. Je demandai à don Pedro, qui paraissait froid et

indifférent, s’il n’était pas ému de cette belle perspective. — J’y

fais peu d’attention: je ne regarde que le ciel. Nous entrâmes dans

cette cellule de saint Jérôme, dont la porte était ouverte. Nous y

trouvâmes un jeune hermite à genoux devant l’image de la Vierge. Il

nous entendit, et tourna la tête; nous le saluâmes d’un _ave Maria

purissima_, il nous répondit: _Sine peccado concebida_, et il continua

sa prière. Cet hermitage contenait pour tout meuble, une table, une

chaise de bois, une paillasse étendue sur des planches, un grand

crucifix, l’image de la Vierge, et une urne cinéraire, au bas de

laquelle je lus cette inscription en vers espagnols, que j’ai traduits

en vers français:

Oui j’espère que Dieu, ce Dieu de la clémence,

Aura pris en pitié ses écarts malheureux;

Il n’aura pas formé ce chef-d’œuvre des cieux

Pour l’accabler un jour du poids de sa vengeance.

Nous sortîmes au plutôt de cette cellule, pour ne pas distraire

l’hermite; mais, curieux de le connaître, et de savoir quels étaient

les restes précieux renfermés dans l’urne, je priai don Pedro de

m’éclaircir ce mystère. Descendons, me dit-il, dans une vallée où

vous serez plus au frais et plus commodément, et je satisferai votre

curiosité. Nous nous assîmes sous un bouquet de vieux sapins, et don

Pedro me conta l’histoire de ce jeune anachorète.

Cet hermite, qui n’a pas trente ans, est fils d’un grand d’Espagne

de la première classe.[52] Nous l’appelons ici don Juan. A l’âge de

vingt ans il devint amoureux de la comédienne la plus célèbre qu’ait

eue l’Espagne, nommée _Françoise l’Advenant_, femme dont les talents,

la beauté, l’esprit, formaient un des êtres les plus séduisants qui

aient embelli le monde. Don Juan allait l’épouser, quand son père,

averti de son délire, obtint un ordre pour le faire enfermer. Il

était depuis six mois en prison, respirant l’amour et la vengeance,

lorsqu’il trouva le moyen de s’évader. Il courut à Valence, où était

sa divinité, et la trouva dans les bras de la mort. Il appela tous

les médecins, fit dire des messes dans toutes les églises; lui-même

allait deux fois par jour aux pieds de la Vierge, prier, pleurer pour

la conservation de celle qu’il adorait; il fit même le vœu solennel

d’aller à pied à Notre-Dame de Lorette, d’y faire dire vingt messes,

et de réciter le rosaire trois fois par jour. Mais Dieu avait fixé

le terme de la vie de cette infortunée. Elle donna, en mourant, des

preuves touchantes de son repentir: elle tenait un crucifix dans ses

mains, le baisait à chaque instant, le baignait de ses larmes. Deux

heures avant sa mort, elle prit un cierge allumé pour faire amende

honorable de ses péchés; elle demanda pardon à Dieu et aux assistants

du scandale de sa vie. Son confesseur, les médecins, tous les témoins

fondaient en larmes. Don Juan n’en versait plus: il était muet, stupide

de douleur; il regardait tout le monde avec des yeux égarés. Dès que

son amante rendit le dernier soupir, il se précipita sur le cadavre

en poussant des cris de rage; mais on l’emporta dans sa chambre,

froid, inanimé, et mourant. Cette comédienne avait ordonné, par son

testament, qu’on l’enterrât en habit de carmelite.[53] Elle a légué

une somme considérable pour des messes, quoiqu’elle ne laissât que des

dettes.[54] Dieu la retira de ce monde à la fleur de son âge: elle

n’avait que vingt-deux ans. Comme les médecins n’avaient pas connu sa

maladie, un bruit vague se répandit que le poison avait causé sa mort;

mais le poison qui l’a tuée est un amour immodéré pour le plaisir,

et pour son art, qu’elle cultivait par des études forcées pendant le

jour; et ses nuits étaient toutes consacrées aux bals et aux festins.

Don Juan, éperdu, et la tête aliénée, s’imagina que son père était

l’auteur de cette mort, et, dans son désespoir, altéré de vengeance, il

osa méditer le parricide. Avant son départ, il alla au tombeau de son

amante, inhumée près de Valence, viola cet asile sacré, se jeta sur le

cadavre, l’arrosa de ses pleurs, lui coupa les cheveux, lui arracha le

cœur, et s’enfuit, emportant ces reliques si chères, qu’il a, depuis,

déposées dans l’urne qui est dans sa cellule, et desquelles, malgré

son retour à Dieu, il n’a jamais voulu se séparer. Il partit ensuite

pour Madrid, en habit de franciscain, défiguré par une barbe épaisse,

par l’impression d’une longue douleur, et armé d’un poignard caché

sous sa robe. Arrivé à Madrid, il se présente à son père, qui, pénétré

d’une grande vénération pour l’habit religieux, se lève à son aspect,

l’accueille d’un air riant, et veut baiser la main parricide qui va le

frapper; don Juan la retire brusquement, fixe sur son père des yeux

égarés, et reste immobile. L’affreux parricide, le remords, la pitié,

bouleversent et brisent son ame. Le duc, étonné de son immobilité, le

regarde plus attentivement, et croit le reconnaître; il s’écrie: Ah!

mon fils, est-ce vous? A cette voix si connue, jadis si chère, don

Juan s’enfuit épouvanté, poursuivi par les remords et les furies. Il

sort de Madrid, se défait de son habit monacal, vient à Tolède sans

s’arrêter, passe une nuit terrible dans une auberge, en proie à la

terreur du suicide qu’il méditait. L’eau et le pain, seuls aliments,

soutenaient depuis plusieurs jours ses forces défaillantes; sa tête

en était affectée. Il se lève aux premiers rayons du jour, va sur les

bords du Tage, s’y arrête, le regarde, s’en éloigne, y revient, et,

après quelques instants d’effroi et d’incertitude, il lève les yeux au

ciel, et s’écrie: Grand Dieu, aie pitié de mon ame; si je m’ôte la vie,

elle est criminelle, affreuse: retiens-moi dans le purgatoire; mais ne

me prive pas à jamais de ta présence et de ton saint paradis. Après

cette prière, il se précipite dans le fleuve. Des blanchisseuses, qui

l’observaient, jettent aussitôt les hauts cris; soudain deux hommes

vigoureux plongent dans la rivière, trouvent bientôt l’infortuné don

Juan, et le ramènent sur le rivage, sans mouvement, sans respiration,

le corps froid, le visage livide. Un père hyeronimite survint, et

le fit transporter chez un chirurgien, qui, par un sage traitement,

par des frictions, et le secours de l’alkali fluor, lui rendit le

mouvement et la vie. Quand le religieux charitable le vit en état de

l’entendre, il chercha, par des paroles affectueuses et consolantes, à

rassurer son ame, à pénétrer la cause de son désespoir; il lui parla

avec tant d’onction et de douceur au nom du ciel et de la religion,

que don Juan, vivement ému, lui fit le pénible aveu du désordre de

sa vie, et de son projet épouvantable contre son père, disant que

Dieu ne lui pardonnerait jamais ses crimes. Don Jeronimo, c’était le

nom du religieux, persuadé de la miséricorde de Dieu, et animé de

l’éloquence des saints, versa dans cette ame ulcérée l’espérance et

les trésors de la grâce; lui fit voir la clémence et le pardon au pied

du trône de l’Éternel; et, pour appaiser ses remords et ses terreurs,

il écrivit au père de cet infortuné pour l’informer de son état, de

son désespoir, et implorer en sa faveur quelque signe de tendresse et

de bonté; mais sans lui révéler la cause de l’égarement de son fils.

Le duc de ***, que la fuite soudaine de don Juan avait jeté dans le

plus grand étonnement, accourut à Tolède, descendit au couvent des

hyeronimites, vit le Père don Jeronimo et lui demanda le motif du

désespoir de son fils. C’est l’implacable remords, lui répond le

père, qui trouble sa raison et déchire son ame; mais, avant de vous en

confier la cause, promettez-moi, monsieur le duc, un entier et généreux

pardon de ses fautes. Le duc lui donna sa parole; alors don Jeronimo

lui avoua que don Juan, le croyant l’auteur de la mort prématurée de

Françoise l’Advenant, avait voulu, dans son égarement, la venger par

un parricide; mais votre aspect, l’horreur de son crime, et Dieu, sans

doute, ont retenu sa main: épouvanté, glacé d’effroi, accablé de son

repentir, il s’est enfui, et il est venu se précipiter dans les eaux du

Tage, d’où la bonté céleste a permis qu’on le retirât. Le duc, saisi,

étonné d’un tel forfait, garde quelques instants le silence, et puis

il s’écrie: Quoi, don Juan voulait assassiner son père! — Il n’était

plus à lui, l’esprit infernal s’était emparé de son ame; mais il s’est

puni d’un crime involontaire: lui pardonnerez-vous? J. C. mourant a

pardonné à ses bourreaux. Si vous êtes inflexible, à votre tour vous

assassinez votre fils; car le remords consumera sa vie. Le duc promit

le pardon, et consentit même à voir le malheureux don Juan. Je vais

le prévenir, lui dit le hyeronimite; une surprise trop vive, dans son

état de débilité, pourrait lui causer une révolution trop dangereuse.

Don Juan, préparé à la visite de son père, l’attendit avec terreur

et attendrissement; dès qu’il l’aperçut, il tomba à ses pieds, sans

prononcer, d’une voix étouffée, d’autres mots que, Pardon, pardon, je

suis un misérable! Il était pâle, hideux, méconnaissable par sa longue

barbe et le délabrement de ses habits. Le duc, touché, ému jusqu’aux

larmes, lui tendit la main, le fit relever, le serra dans ses bras.

Don Jeronimo dit alors au duc que son fils lui demandait la permission

d’aller expier dans un couvent les égarements de sa vie. Le duc y

consentit, et lui conseilla même de se retirer dans notre monastère. Il

y est depuis sept ans; il a passé la première année dans une agitation

violente. Un jour il vint me trouver: Mon Père, me dit-il en pleurant,

secourez-moi, priez pour moi, engagez tous vos Pères à joindre leurs

prières aux vôtres; presque toutes les nuits je vois en songe Françoise

l’Advenant parée de fleurs, le visage riant, plus belle que jamais;

c’est son regard, ses beaux yeux, sa taille céleste; j’entends sa

voix enchanteresse; mon cœur palpite, mes sens se troublent, je

brûle d’amour. Cette nuit elle m’a dit: Pourquoi m’as-tu abandonnée,

moi qui t’aime si tendrement? Viens, mon ami, viens dans mes bras

caressants. Alors j’ai cru la voir s’approcher, s’incliner sur mon

lit. Je m’éveille en sursaut, couvert d’une sueur froide, et, troublé,

éperdu, j’ai couru me jeter au pied du crucifix, où j’ai répandu un

torrent de larmes. Je le tranquillisai, et lui promis mes secours

spirituels et ceux de la communauté. Il ajouta ensuite: Pensez-vous

que cette fille si généreuse, si sensible, le chef-d’œuvre de la

nature, soit en paradis avec les anges, auxquels elle ressemblait, ou

condamnée aux flammes éternelles de l’enfer? — Nous devons espérer que

son repentir sincère, sa piété touchante à l’heure de sa mort, auront

fléchi la miséricorde du Père des humains; et qu’aujourd’hui Françoise

de l’Advenant jouit, comme Magdeleine, de la gloire et du bonheur

des saints; et qu’en ce moment elle prie Dieu pour vous. Cet espoir

a rétabli le calme dans cette ame sensible et souffrante. Depuis, il

mène une vie sainte, édifiante et moins agitée. La cloche alors nous

avertit que c’était l’heure du réfectoire. Je me mis à table avec

la communauté, et, après le dîné, je pris congé de don Pedro et de

ces bons pères, qui me firent présent d’une médaille bénite, et me

demandèrent une inscription latine pour la porte de leur couvent.

Je leur proposai ce passage que Pline applique aux Therapeutes:[55]

_Gens æterna, in quâ nemo nascitur_.[56] Il me parut qu’elle ne leur

plaisait pas. Je pris dans ce couvent une idée des moines espagnols; je

vis qu’ils avaient adopté les principes de l’abbé de Rancé, supérieur

de la Trappe, qui interdit à ses moines la science, et toute lecture,

hors celle de la Bible, affirmant que la science ne convient pas aux

religieux.[57]

Je partis pour Tarragone. Ce qui me frappa dans cette route, ce fut de

voir des femmes travailler la terre, le hoyau ou la bêche à la main. La

nature, sans doute, s’indignait de leurs travaux; leur visage noir et

flétri repoussait le regard du voyageur.

Tarragone est située sur une éminence hérissée de rochers. Cette ville,

peu populeuse aujourd’hui, fut jadis une colonie de Scipion, et le

siège du gouvernement romain. Ses pauvres et tristes habitants foulent

la cendre des maîtres du monde. Les vainqueurs, les vaincus, sont

confondus dans la même poussière.

Les anciens Tarragonois furent les premiers qui élevèrent un temple

à Auguste, et brûlèrent de l’encens devant sa statue. Est-ce la

reconnaissance ou la vile adulation qui fit un dieu de l’auteur des

proscriptions? Mais ce dieu prétendu paya leur flatterie d’une ironie

piquante. Les députés de cette ville lui disaient qu’un palmier

avait germé sur son autel; cela prouve, répond Auguste, que vous y

sacrifiez souvent. C’est à Tarragone, au milieu du dix-septième siècle,

qu’un concile indigné de l’usage immodéré du tabac, défendit, sous

peine d’excommunication, aux ecclésiastiques d’en prendre en poudre

lorsqu’ils officiaient au chœur; et en pipe, avant la communion, et

même une heure après.

Je quittai Tarragone, après un fort mauvais repas, car je n’avais

trouvé à la _venta_ que la _cama è el fuego_ (la chambre et le feu).

Ce sont souvent les seules ressources des auberges d’Espagne.

On arrive à Tortose par un chemin pénible, à travers des dunes et des

terres incultes. Mon cheval suait, fatiguait. _Macte animo_ (courage),

lui disais-je, mon cher Podagre; ce soir nous serons à Tortose, tu te

reposeras dans une belle écurie, et je te donnerai l’avoine de ma main;

et si tu meurs avant moi, je te ferai bâtir, comme l’empereur Adrien

fit pour son cheval, un beau sépulcre orné de ta statue. On ne doit pas

être surpris de cette petite harangue que j’adresse à mon cher Podagre;

Mézence, dans l’Énéide, tient à son cheval Rhæbé un discours fort

touchant. Dans Homère, Achille et Hector parlent aussi à leurs chevaux;

ceux d’Achille pleurèrent sa mort. Virgile dit la même chose du cheval

de Pallas.[58] J’avais une grande tante qui s’entretenait avec son

épagneul, comme elle aurait fait avec un savant. Et pourquoi non?

Malgré Descartes et Buffon, les bêtes diffèrent des automates; elles

ne sont point bornées à une seule impulsion mécanique, qu’on appelle

instinct; elles ont de la mémoire, et même de l’imagination, car il

en faut pour construire un nid, inventer des ruses pour surprendre sa

proie, ou éviter des piéges; et quand la philosophie aura connu et

défini l’ame des hommes, elle pourra définir celle des bêtes.

Les heures, en voyage, coulent aussi lentement que celles qu’on

passe dans l’antichambre des grands, ou dans leurs cercles pompeux.

Toutes les fois que je demandais à quelle distance j’étais de tel

endroit, on me répondait: Vous en avez encore pour une heure, pour

deux. C’est ainsi que les Espagnols évaluent les distances. Mais les

heures étaient de cent vingt minutes; les chemins, les auberges, tout

était détestable. _Sed levius fit patientiâ, quidquid corrigere est

nefas_.[59] D’ailleurs l’espérance m’aiguillonnait, et chaque lieue

faite, chaque heure de ma vie consumée, me rapprochait de ma chère

Séraphine. On dit: Le mieux, l’ennemi du bien; et moi je dis: Le mal,

l’ami du bien. Parvenu dans la plaine de Tortose, j’en goûtais mieux

l’aspect charmant. Que l’automne est beau dans ce pays! Il lève sa

tête, comme le dit Horace, couronnée de pampres et de fruits.[60]

Quelle sérénité dans l’air! Quelle douce température! Je croyais me

promener dans un jardin entrecoupé de plants d’oliviers, de figuiers,

de caroubiers et de vignes. Les vendanges étaient ouvertes; les chants

d’allégresse retentissaient; hommes, femmes et enfants coupaient, en

chantant, les longues grappes d’un raisin noir, en chargeaient les

mulets. Les vendangeurs m’en offraient de bonne grâce, et j’acceptais

de même. Je ne connais pas de fête de ville aussi agréable, aussi

intéressante que cette fête champêtre, dont la nature fait tous les

frais.

J’arrivai le samedi soir à Tortose; mon cheval était fatigué, et mon

hôte me pressa beaucoup de le laisser reposer le dimanche. Il y a, me

dit-il, dans cette ville cent choses à voir, entr’autres une belle

relique que la sainte Vierge a donnée à la cathédrale. Sa digne moitié

joignit ses instances aux siennes.

C’était une femme d’un puissant embonpoint, qui aimait bien trois

choses, l’argent, la _Madonne_ et les hommes. Elle m’apprit que les

femmes de Tortose, dans les cérémonies du mariage, prenaient le pas

sur les hommes, parce qu’elles avaient fait des prodiges de valeur en

défendant la ville contre les Maures. L’on avait fondé pour elles un

ordre militaire, dont la décoration était un scapulaire sur lequel

était peinte une hache de couleur écarlate.

Pour me reposer de mes fatigues, je comptais donner au sommeil une

partie de la matinée; mais à peine le soleil pointait sur l’horizon,

que mon hôte frappa à ma porte, en criant: _Senor capitano, la misa_.

Je le donnai au diable avec sa messe; mais, si j’avais refusé de

l’entendre, j’aurais été réputé _Judeo_ ou _Moro_, et l’on m’aurait

peut-être lapidé comme saint Paul et saint Étienne le furent jadis;

et, depuis la leçon reçue à Barcelone, je ne marchais plus que sous

les ailes de la Prudence. J’allai donc à la _misa_, et, quand elle

fut dite, mon hôte me conduisit à la sacristie, pour me faire voir

la fameuse relique dont la _Madonne_ avait gratifié cette église. La

sacristie était pleine d’hommes et de femmes à genoux. Un prêtre,

revêtu de son étole, debout au milieu d’eux, leur appliquait sur

les tempes, sur le front et sur la bouche un ruban enchâssé clans

une boîte enrichie de diamants. Mon _posadero_ (hôte) s’agenouilla

en entrant, et me tira par la manche pour m’engager à l’imiter; je

fléchis le genou, et le prêtre, à mon tour, promena le saint ruban

sur mon visage, cérémonie que j’essuyai avec de grands sentiments de

componction. Mon dévot aubergiste, dont le nom n’a pu rester dans ma

mémoire, m’assura que toutes les fois qu’il avait été frotté du saint

ruban, il lui était arrivé quelque chose d’heureux dans la journée. Il

était vêtu de l’habit du dimanche, et traînait une longue rapière, qui,

sans doute, avait appartenu à quelque _Visigoth_. Je lui demandai si,

en Espagne, il était permis aux hôteliers de porter l’épée. _Si senor,

a mi_, répondit-il fièrement; _sono nobile come el re_ (je suis noble

comme le roi).[61] — On le voit à votre air. — Je suis Biscayen; et

tout le monde sait que les Biscayens descendent de l’ancienne noblesse

cantabre, qui s’est conservée pure et sans mélange avec le sang maure

ou juif; de plus, Philippe II, notre grand roi, a anobli toute la

Biscaye. — C’est un beau privilége, qu’avait ce monarque, d’anoblir

dans un jour, et d’un seul mot, les cordonniers, les barbiers, les

paysans de toute une province.[62] On raconte qu’un Biscayen vint à

Madrid; il était grand, sec, costumé à l’antique, et traînant à son

côté une longue épée; il rencontre sur l’escalier Charles III, bon

prince, qui marchait sans pompe;

Par l’amour de son peuple, il se croyait gardé.

Le Biscayen s’arrête devant lui sans mot dire; le roi le regarde,

comprenant qu’il voulait lui parler. Le Biscayen alors lui dit: «_Sois

Carlo tercero, mi amo è mi senor_? (Êtes-vous Charles III, mon maître

et mon seigneur?) — _Soi._ (Je le suis.) Alors, le Biscayen lui

présentant un placet, ajoute: _Leed e hazed justicia._ (Lisez et faites

justice.) Le roi prit le placet, et répondit: _lo hare._ (Je le ferai.)

Et en effet une justice prompte lui fut rendue.

La noblesse et la dévotion de mon hôte le Biscayen n’altéraient point

son penchant à la friponnerie. Il avait devant moi donné la _celada_

(l’orge) à mon cheval;[63] et comme mon attachement pour ce camarade

de voyage m’inspirait pour lui une attention fraternelle, je revins

bientôt après à l’écurie pour voir s’il mangeait avec appétit; je

trouvai mon gentilhomme qui remportait la ration du pauvre Podagre.

«_Senor_ Hidalgo, lui dis-je, ce n’est pas aujourd’hui jour de jeûne

pour mon cheval.» Il me répondit froidement que, par erreur, il lui

avait donné double mesure; et pour mieux me prouver sa méprise, il

me la porta en compte. Il me fit assez bonne chère en poisson, que

l’Èbre, qui baigne les remparts de la ville, fournit en abondance. Mais

son _pescado_ (poisson) était assaisonné avec une huile détestable,

qu’il soutenait être délicieuse: en Espagne, la force et le piquant

de l’huile en constituent la bonté. Mon cher _posadero_ s’était

établi à table avec moi; il daigna boire à la santé du roi de France,

le premier roi de l’Europe après Sa Majesté catholique, qui est,

disait-il, notre seigneur. — Dites votre roi. — Non, il n’est que

notre seigneur; les Biscayens sont libres et nobles: voilà pourquoi

nous sommes riches et gais; au lieu que les Castillans sont froids,

silencieux, pauvres et paresseux. Allons, monsieur le Français, de

la joie, et buvons libéralement. Il remplissait mon verre et le sien

du vin qu’il me fesait payer. Il me fit ensuite l’éloge de chaque

plat apprêté par sa femme. A propos d’elle, s’écria-t-il, l’avez-vous

remarquée? c’est un beau morceau de femme; et de plus, sa vertu égale

sa beauté. Elle ne voit personne que le père don Ambrosio, qui nous

fait l’amitié de venir tous les jours, et qui l’entretient dans les

bons principes: cependant malgré les vertus de cette moderne Lucrèce,

et les bons principes que lui inspirait le révérend père Ambrosio, il

n’a tenu qu’a moi de terminer, cette journée par une fête d’amour. A

l’heure où toute l’Espagne fait la méridienne, dame Catalina pénétra

dans ma chambre, _tacito pede_, rouge comme du corail, et parée de

tous les attraits d’une Vénus de quarante ans. En me voyant un livre à

la main, elle s’écria: _que santo_! Elle s’imaginait qu’on n’ouvrait

un livre que pour dire ses prières. Elle s’assit à mes côtés, en me

déclarant qu’elle aimait beaucoup les Français, qu’ils avaient un air,

une tournure bien agréable et bien piquante, et que son mari dormait

en attendant l’heure d’aller à l’église. C’est un très-galant homme,

lui dis-je, que votre mari. — _Senor, si e un hombre di Dios_ (c’est

un homme de Dieu). — Il est bien heureux d’avoir une femme aussi

honnête, aussi vertueuse que vous; vous devez bien l’aimer.— _Senor

si, muchissino_ (infiniment). — Continuez, _las almas christianas

le ayudaran en todas sus empressas_.[64] Ces mots et mon air grave

glacèrent son imagination, et éteignirent son goût pour les Français;

elle se retira plus rouge que la pleine lune à l’horizon, en me disant

qu’elle allait à l’église, et qu’elle était venue pour voir si je

n’avais besoin de rien. — Non, _senora_, que de vos prières. Je ne fus

pas obligé de faire de grands efforts pour faire le petit Joseph devant

cette grosse Putiphar.

Au coucher du soleil, mon Biscayen, l’épée au côté, la tête haute,

fier comme un Romain montant au Capitole, me conduisit à la promenade.

Les environs de Tortose sont charmants. Nous nous promenâmes en bateau

sur l’Èbre, au milieu d’une foule de petits bâtiments qui animent

cette scène, et annoncent l’activité du commerce. Mon cher _posadero_

me demanda si Paris était beaucoup plus grand que Tortose? — Oui, un

peu plus. — Si le roi de France se confessait souvent? — Plus souvent

que Frédéric II, roi de Prusse. — Si les Françaises étaient fidèles

à leurs maris? — Oui, tout autant que la vôtre. — Si elles aimaient

et respectaient les moines? — Oui, comme à Rome on respecte les imans

et les derviches. — Je ne le croyais pas; je n’avais pas si bonne

opinion des Français. Il me parla ensuite de la cérémonie religieuse

du matin, du ruban de la _Madonne_, qui portait bonheur à ceux qui le

touchaient. Il était en ce moment si content de sa situation et de

lui-même, qu’il s’écria tout joyeux: _Espagna es el mejor pays del

mundo_.[65] Mais au retour de notre promenade, son hilarité se changea

en tribulation. Sa femme accourut au-devant de lui tout éplorée, et lui

annonça que leur valet d’écurie avait enfoncé l’armoire, et emporté

leur argent et leur vaisselle. A cette nouvelle foudroyante, le dévot

Biscayen s’écrie, écumant de rage: _A los diablos san francesco, san

Joseph_. Il s’arrache son scapulaire, le déchire, le foule aux pieds en

criant: _All inferno nuestra senora d’astocha, di Tortosa, del carmen

e su cinta_ (son ruban). A ces imprécations, je m’échappe en riant, et

en songeant à quoi tenait la dévotion d’un Espagnol. Le lendemain je

me levai avec l’aurore pour aller coucher a Morviedro. Mon Biscayen,

qui n’avait pas dormi, et n’avait pas encore pardonné à la _Madonne_

le vol de son cher trésor, me présenta, dans sa mauvaise humeur, un

compte fort exagéré. J’osai me permettre quelqu’objection; mais il me

répondit qu’un _hidalgo_ n’avait qu’une parole; d’après cela, il me

fallut payer. Cependant il me recommanda d’entendre la messe avant

mon départ, et de prendre une escorte parce que la route de Morviedro

était infestée de brigands. Mon cher hôte, lui dis-je, je n’en prendrai

point, j’ai, pour moi, Dieu et mon épée. _Vaya usted con Dios_, fut sa

réponse.

Le chemin de cette ville était au milieu des montagnes élevées,

couvertes de pins, de caroubiers, de divers arbustes et de nombreux

troupeaux. A l’opposite, mes regards se promenaient sur une mer

vaste et tranquille. Cet ensemble m’offrait souvent des tableaux

intéressants, et je m’arrêtais pour les contempler et en jouir. Que le

tableau le plus parfait est faible, mesquin, auprès de ces magnifiques

paysages de la nature!

Le midi brûlait la terre; Podagre et moi étions haletants. J’entendis

le murmure d’un ruisseau qui descendait de la montagne; j’y courus, je

mis pied à terre. J’enviai le bonheur de mon cheval, qui se désaltérait

en buvant cette eau limpide, tandis que je n’avais pas même, comme

Diogène, une tasse de bois; je m’en passai comme lui, et je bus dans le

creux de ma main: ce qui, n’en déplaise à ce fameux cinique, me fesait

regretter le superflu, _chose si nécessaire_. Je m’assis au bord de ce

ruisseau qui courait d’un pas si rapide, et je lui adressai ces vers de

madame Deshoulières:

Ruisseau, nous paraissons avoir un même sort;

D’un pas précipité nous courons l’un et l’autre;

Vous à la mer, nous à la mort.

J’étais assis à l’ombre de quelques caroubiers; la mer était devant

moi, le ruisseau coulait à ma gauche; non loin, et à ma droite, un

troupeau de moutons dormait à l’ombre des rochers; le chien, le berger

dormaient également, _comme aussi sa musette_. Enchanté de la beauté

de ce paysage, ému, attendri du calme, du silence de la nature, et

du souvenir de ma chère Séraphine, je me mis à traduire deux vers

touchants d’une églogue de Virgile:

Là, des bosquets, une prairie;

Là, d’un ruisseau l’aimable cours;

Là, je voudrais, belle Délie,

Auprès de toi finir mes jours.[66]

Mais un souvenir douloureux versa la tristesse dans mon ame; je me

rappelai la tendre et malheureuse Cécile. Chère amie, m’écriai-je, où

es-tu? Dans le ciel. Vois-tu mes regrets, entends-tu ma voix? Pourquoi,

si jeune, as-tu quitté la terre, dont tu étais l’ornement? Et des

larmes abondantes coulaient de mes jeux. Le cœur soulagé par cette

effusion, je continuai ma route. Le soleil était au bord de l’horizon,

je gravissais les montagnes à pied, lorsque j’aperçus trois hommes sur

la hauteur, qui paraissaient m’attendre. A mon approche, l’un d’eux

passa de l’autre côté du chemin, sans doute pour m’envelopper; je ne

pouvais ni reculer, ni courir; la montée était rude, escarpée. Je

passai dans le bras la bride de mon cheval, et je tirai un pistolet de

ma poche, tins mon épée nue à la main, et m’avançai d’un pas ferme,

les jeux toujours attachés sur ces hommes, les détournant cependant

parfois à droite et à gauche, pour voir si le ciel ne m’enverrait

aucun secours; mais le silence, la solitude, l’ombre et la terreur

régnaient autour de moi. Alors, comme Henri IV, je recommande mon ame

à Dieu, et laisse mon cœur à Séraphine, après quoi je hâte mon pas, et

marche vers l’homme qui était seul. Quand je fus près de lui, il tendit

son chapeau, en me disant: _dad_ (donne). Passe de l’autre côté, lui

criai-je, ou je te tue; _dad_ fut sa réponse. Soudain je fonds sur lui

l’épée à la main. Effrayé, il s’enfuit vers ses complices, et, tous

les trois réunis, ils viennent sur moi, je décharge mon pistolet sur

le plus avancé; et sans doute je lui cassai la cuisse, car il tomba en

criant: _Jesus, santa Maria, piedad, son muerto_. A cet aspect, ses

deux compagnons restèrent immobiles, et je les attendis: mais voyant

qu’ils ne bougeaient pas, et qu’ils étaient occupés auprès du blessé,

je continuai mon chemin, non sans tourner la tête à chaque pas pour

observer leurs mouvements; mais ils n’osèrent me suivre. Ils relevèrent

leur camarade en m’adressant un torrent d’injures; les _demonio_, les

_diavolo_ sifflaient à mes oreilles. Lorsque je fus à cent pas d’eux,

je remontai à cheval, car j’avoue que je me sentais affaibli. J’aurais

payé bien cher un verre d’eau-de-vie. J’arrivai nuit close à Morviedro,

accablé de fatigue; je demandai, en entrant à l’auberge, un verre de

vin, ce qui rétablit mes forces. Je ne voulus point parler de mon

aventure, pour ne point comparaître devant la justice, qui, en Espagne,

a les mains agiles, et la démarche lente et tortueuse.

Mon hôte me promit à souper _huevos estrellados_ (des œufs

brouillés), et un plat délicieux d’escargots; je ne connaissais

point ce ragoût, très-commun dans cette contrée. On les mit dans un

poêlon hermétiquement fermé. Ces malheureux animaux, cuits vivants,

produisirent, par leurs sifflements, le même bruit que l’eau

bouillante. Je souffrais de leur supplice, et ne pus me résoudre à en

manger; et je soupai légèrement avec des _huevos estrellados_.

Je résolus de sacrifier quelques heures de la matinée pour parcourir

Morviedro, jadis la fameuse Sagonte, que Tite-Live nous peint si riche,

si puissante, si fidèle aux Romains. Lorsque je vis ses habitants

tranquilles occupés de leurs affaires et de leurs plaisirs, je songeai

au terrible Annibal, qui la prit, après huit mois de siège, l’an de

Rome 526. Les malheureux Sagontins, après s’être nourris de la chair

de leurs enfants, formèrent l’affreuse résolution de mourir tous

ensemble, et de laisser leur cendre confondue avec celle de la ville.

Ils dressent un vaste bûcher au milieu de son enceinte, y portent leurs

meubles, leurs trésors, y mettent le feu, et s’y précipitent, hommes,

femmes, enfants et les esclaves même. Annibal, au lieu de richesses,

n’y trouva que cendres et débris. C’est par cette scène sanglante que

commença la seconde guerre punique.[67] O malheurs de la guerre! «Si

l’on vous contait, dit la Bruyère, que tous les chats d’un grand pays

se sont assemblés dans une plaine, et qu’après avoir miaulé tout leur

saoul, ils se sont jetés les uns sur les autres, et ont joué ensemble

de la dent et de la griffe, et qu’il est demeuré, de part et d’autre,

dix mille chats sur la place, qui ont infecté l’air à dix lieues à la

ronde, ne diriez-vous pas: Voilà le plus abominable sabat dont on ait

jamais ouï parler?» Ce sabat dure en Espagne depuis trente siècles.

Phéniciens, Carthaginois, Romains, Vandales, Goths, Maures, Espagnols,

Français, Allemands, se sont disputé cette riche proie, ont inondé de

leur sang cette terre riante et fertile, pour en jouir pendant quelques

jours, et la transmettre ensuite de main en main à la postérité leur

héritière. Aujourd’hui je marche sur leurs cadavres, je foule leur

poussière sous mes pieds; les tombeaux, les monuments même de leur

orgueil n’existent plus.

Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2) · 第 8 / 45 题