Quando quidem data sunt ipsis quoque fata sepulchris.[68]

En réfléchissant ainsi, j’arrivai près d’un couvent de trinitaires,

bâti sur les ruines du temple de Diane, et avec ses matériaux.

Des prêtres fortunés foulent d’un pied tranquille

Le tombeau de Caton et la cendre d’Émile.

Ici ont passé, me disais-je, les Émile, les Fabius, les Acilius, ce

Caton, qui gouvernait l’Espagne, et ce grand Scipion, qui, n’ayant pu

lui enlever son gouvernement, renonça aux affaires publiques. J’aperçus

des inscriptions latines gravées sur des pierres tombales; pendant

que je cherchais à les déchiffrer, je vis auprès de moi l’un de ces

trinitaires: je l’abordai pour lui demander quelques éclaircissements

sur ces inscriptions. Le révérend me répondit qu’il n’entendait pas

l’arabe, et qu’il ne s’occupait pas de ces bagatelles écrites par

les Maures, qui étaient des chiens, et dont Mahomet était le dieu.

Emerveillé de cette réponse, je lui demandai ce qu’il pensait des

anciens Romains. Ils adoraient, me dit-il, des statues de pierre et de

bois, des serpents et des crocodiles. J’admirai la vaste érudition du

révérend, et, pour m’égayer, je lui demandai si Luther était mahométan?

— Non, c’était un apostat né du commerce de sa mère avec un incube; il

avait renoncé à sa part de paradis pour vivre cent ans dans le bourbier

du libertinage: à sa mort, le diable, qui se tenait auprès de son lit,

a emporté son ame.

Auprès du lit se tapit le mâtin

Ouvrant la griffe; et lorsque l’ame échappe

Du corps chétif, au passage il la happe.

Cependant ce bon moine avait certain savoir: il m’apprit que les vignes

de Morviedro produisaient un _vino generoso_; que l’on n’en buvait

pas d’autre dans le couvent; que le pays était couvert de caroubiers,

arbres très-agréables, toujours verts, dont les fleurs sont rouges;

que la carrouge est un fruit long et plat, dont la pulpe est fade et

douceâtre; et qu’on en nourrissait les chevaux et les bestiaux.[69]

Je voulus aller visiter les ruines d’un amphithéâtre, monument des

Romains. Le trinitaire offrit de m’y accompagner. Il me fit remarquer,

à la porte de la ville, la tête d’Annibal gravée sur une pierre. A

l’aspect de cet auguste visage, je me rappelai Trébie, Trasimène,

Cannes, et Rome, cette fière Rome, vaincue, humiliée, tremblant au

seul nom d’Annibal, selon moi, le plus grand, le plus habile, le plus

intrépide des capitaines, parce qu’il fit de grandes choses avec de

faibles moyens. Lorsqu’il descendit en Italie il n’avait plus que

vingt mille hommes d’infanterie, et six mille chevaux; et c’était

Rome qu’il allait attaquer. Pendant treize ans il a lutté contre

cette puissance formidable, loin de sa patrie, abandonné par elle,

avec une armée composée d’un ramas de toutes les nations, qu’il sut

enflammer par l’enthousiasme de la gloire, et enchaîner par la sévérité

de la discipline. Ce héros était hardi dans ses plans, intrépide

et calme au milieu des plus grands dangers, et doué d’une présence

d’esprit admirable; presque impassible, comme Charles XII, il bravait

l’inclémence de l’air; il dormait sur la terre, lorsqu’il en avait le

temps; l’aliment le plus grossier était sa nourriture; il marchait

le premier au combat, et se retirait le dernier. Les Romains l’ont

accusé de perfidie, de cruauté, d’irréligion; mais c’est la haine et la

vengeance qui ont colorié ce portrait: j’aurais volontiers gravé, sur

l’effigie de ce grand capitaine, ce vers qu’Horace fit pour Auguste:

Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2) · 第 9 / 45 题