En réfléchissant ainsi, j’arrivai près d’un couvent de trinitaires,
bâti sur les ruines du temple de Diane, et avec ses matériaux.
Des prêtres fortunés foulent d’un pied tranquille
Le tombeau de Caton et la cendre d’Émile.
Ici ont passé, me disais-je, les Émile, les Fabius, les Acilius, ce
Caton, qui gouvernait l’Espagne, et ce grand Scipion, qui, n’ayant pu
lui enlever son gouvernement, renonça aux affaires publiques. J’aperçus
des inscriptions latines gravées sur des pierres tombales; pendant
que je cherchais à les déchiffrer, je vis auprès de moi l’un de ces
trinitaires: je l’abordai pour lui demander quelques éclaircissements
sur ces inscriptions. Le révérend me répondit qu’il n’entendait pas
l’arabe, et qu’il ne s’occupait pas de ces bagatelles écrites par
les Maures, qui étaient des chiens, et dont Mahomet était le dieu.
Emerveillé de cette réponse, je lui demandai ce qu’il pensait des
anciens Romains. Ils adoraient, me dit-il, des statues de pierre et de
bois, des serpents et des crocodiles. J’admirai la vaste érudition du
révérend, et, pour m’égayer, je lui demandai si Luther était mahométan?
— Non, c’était un apostat né du commerce de sa mère avec un incube; il
avait renoncé à sa part de paradis pour vivre cent ans dans le bourbier
du libertinage: à sa mort, le diable, qui se tenait auprès de son lit,
a emporté son ame.
Auprès du lit se tapit le mâtin
Ouvrant la griffe; et lorsque l’ame échappe
Du corps chétif, au passage il la happe.
Cependant ce bon moine avait certain savoir: il m’apprit que les vignes
de Morviedro produisaient un _vino generoso_; que l’on n’en buvait
pas d’autre dans le couvent; que le pays était couvert de caroubiers,
arbres très-agréables, toujours verts, dont les fleurs sont rouges;
que la carrouge est un fruit long et plat, dont la pulpe est fade et
douceâtre; et qu’on en nourrissait les chevaux et les bestiaux.[69]
Je voulus aller visiter les ruines d’un amphithéâtre, monument des
Romains. Le trinitaire offrit de m’y accompagner. Il me fit remarquer,
à la porte de la ville, la tête d’Annibal gravée sur une pierre. A
l’aspect de cet auguste visage, je me rappelai Trébie, Trasimène,
Cannes, et Rome, cette fière Rome, vaincue, humiliée, tremblant au
seul nom d’Annibal, selon moi, le plus grand, le plus habile, le plus
intrépide des capitaines, parce qu’il fit de grandes choses avec de
faibles moyens. Lorsqu’il descendit en Italie il n’avait plus que
vingt mille hommes d’infanterie, et six mille chevaux; et c’était
Rome qu’il allait attaquer. Pendant treize ans il a lutté contre
cette puissance formidable, loin de sa patrie, abandonné par elle,
avec une armée composée d’un ramas de toutes les nations, qu’il sut
enflammer par l’enthousiasme de la gloire, et enchaîner par la sévérité
de la discipline. Ce héros était hardi dans ses plans, intrépide
et calme au milieu des plus grands dangers, et doué d’une présence
d’esprit admirable; presque impassible, comme Charles XII, il bravait
l’inclémence de l’air; il dormait sur la terre, lorsqu’il en avait le
temps; l’aliment le plus grossier était sa nourriture; il marchait
le premier au combat, et se retirait le dernier. Les Romains l’ont
accusé de perfidie, de cruauté, d’irréligion; mais c’est la haine et la
vengeance qui ont colorié ce portrait: j’aurais volontiers gravé, sur
l’effigie de ce grand capitaine, ce vers qu’Horace fit pour Auguste: