Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.[13]

Étonné, ému, je me rapprochai de cette beauté. Je la vis fort à mon

aise; son voile, ouvert avec art, ne me dérobait aucun trait de

son visage, et son rosaire, qu’elle récitait, ne l’empêchait pas

de promener de temps en temps ses regards sur les personnes qui

l’entouraient; mais, à l’élévation, elle se prosterna, son front

touchait la terre, et elle se donnait de grands coups de poing sur

la poitrine. Ce profond recueillement me ravit. Est-ce un ange,

me disais-je, envoyé sur la terre pour faire aimer la religion et

la vertu? Mes yeux ne la quittaient plus, et j’eus le bonheur de

rencontrer quelquefois les siens. La messe finie, elle se leva et

déploya une taille de déesse. Ce n’était plus un ange, c’était Vénus

ou Junon. Elle sortit accompagnée d’un homme d’un certain âge. Je la

suivis. Quand elle fut près du bénitier, elle prit de l’eau bénite,

fit le signe de la croix, en me jetant un dernier regard, comme pour

me faire ses adieux, car sans doute elle avait lu dans mes yeux

l’impression que me fesait sa beauté. Je marchai sur ses pas d’un

peu loin, et je la vis entrer dans l’auberge de Notre-Dame. J’allai

aussitôt demander à l’aubergiste quels étaient ces étrangers. Des

Espagnols, me dit-il, qui reviennent de Montpellier, et retournent

dans leur patrie. La fille s’appelle dona Séraphina, et le père,

don Pacheco y Nunes y Garcie de Lasso. C’est un homme de qualité:

ils partent demain. Si vous êtes curieux de les voir, vous n’avez

qu’à venir dîner avec eux: ils mangent à table d’hôte. — Oui, je

reviendrai; mettez un couvert pour moi. Je fus exact. Je ne sais quel

pressentiment m’entraînait. Nous n’étions que quatre à table, le père,

la fille, un Anglais et moi. La belle Séraphine sourit à mon aspect.

Elle reconnaissait celui qui l’avait beaucoup regardée à l’église. Je

me plaçai vis-à-vis d’elle; mais elle n’entendait pas le français,

du moins fort peu; son père possédait assez cet idiome pour soutenir

une conversation; et l’Anglais, qui venait de Cadix, s’était formé un

jargon mêlé de français, d’espagnol et d’anglais. Il s’occupa très-peu

de Séraphine, encore moins de son père, parla de son pays, se plaignit

du vin de l’auberge, des chemins, et des exécrables _posada_ (auberge)

de l’Espagne, où il n’avait trouvé de bon, de raisonnable, que les

chevaux, les mules et le vin. Vous aviez sans doute, en voyageant, le

spleen, lui dit don Pacheco? — God dem, ce pays est bien fait pour le

donner. Ne me parlez pas de l’Espagne: je l’ai traversée de Cadix ici;

je n’ai vu que des moines, des reliques et des haillons. — _Valga me

dios_, s’écria don Pacheco enflammé de colère, que voit-on à Londres?

des marchands, des Juifs, des corsaires, des filles publiques, des

hérétiques et des ivrognes: sachez, monsieur God dem, que je suis

Espagnol. — Tant mieux pour vous; je vous croyais Italien. Êtes-vous

négociant, bachelier de Salamanque, homme de loi? — Non, dit-il

fièrement, je suis don Pacheco y Nunes y Garcie de Lasso, conde de

Montijo, cavallero della orden de San-Jago (chevalier de l’ordre de

Saint-Jacques), et gentilhomme de la chambre du roi mon maître, où

j’entre quand je veux.[14] — Et moi, senor don Pacheco, conde de

Montijo, je suis Charles Smith, capitaine de frégate, et très-humble

serviteur du roi George, qui n’est pas mon maître, et je n’entre jamais

dans sa chambre, parce que je n’y ai rien à faire. Eh, messieurs, leur

dis-je, il y a de braves gens partout. Pour la bravoure, répliqua

l’Espagnol, ma nation ne le cède à aucune autre, et je vous le

prouverai, monsieur Charles Smith, l’épée à la main, à présent si vous

voulez. Dînons d’abord, répartit l’Anglais, nous nous battrons après

tant qu’il vous plaira. Messieurs, dis-je à mon tour, laissons pour

un moment ces débats qui effraient mademoiselle; dînons gaîment: le

vin de l’auberge est mauvais, permettez-moi de vous offrir quelques

bouteilles de vin de Grenache que j’ai chez moi. Volontiers, répond

l’Anglais; il est bon de se battre pour l’honneur, et bien meilleur de

boire pour le plaisir. J’envoyai chercher aussitôt quatre bouteilles

de ce vin et des liqueurs. Pour changer la conversation, je demandai

à don Pacheco s’il était allé à Montpellier pour cause de santé. —

Oui, monsieur l’officier. Vous y possédez le plus grand médecin de

l’Europe, M. Fize. Oh, l’habile homme! J’étais malade à Cordoue, je

dépérissais comme un poisson hors de l’eau, l’appétit m’avait quitté,

je ne mangeais plus, on m’accablait de remèdes, qui achevaient de me

tuer. Enfin on me conseilla le voyage à Montpellier; je profitai de

l’avis; je m’adressai, en arrivant, au docteur Fize, qui me dit que

ma maladie s’appelait _inappétence_. Soit, lui dis-je; peu m’importe

le nom, pourvu que vous me guérissiez, car je m’ennuie de vivre de

l’air. — Tranquillisez-vous; nous essayerons de ranimer vos sucs

gastriques. Il m’ordonne aussitôt des tisanes, des bols, le diable;

mais l’appétit ne revenait pas. Le docteur voyant l’inefficacité de

ses remèdes, me demanda à dîner pour huit personnes. J’y consentis; je

commandai un bon repas pour le jour suivant. Le docteur arriva tout

seul. Où sont les convives, lui dis-je? — Ils m’ont manqué de parole;

nous nous en passerons. Faites servir; j’ai de l’appétit pour huit. Il

disait vrai; car cet Esculape, avec le génie d’Hippocrate, a l’estomac

d’une autruche. Nous nous mettons à table, lui, ma fille et moi; il

attaque tous les plats du premier service: tout disparaissait sur son

assiette. Triste et dolent, je le regardais avec des yeux d’envie; et

lui m’observait du coin de l’œil. — Eh quoi! me disait-il, rien ne vous

tente? — Non; mon estomac est sans vie. — Tant pis. Au rôti, l’on sert

un levraut d’une odeur irritante: le docteur s’en empare; il commençait

à le disséquer, lorsque, par un mouvement rapide, je me jette sur le

levraut, l’enlève, en m’écriant: «Non, vous ne le mangerez pas tout

seul!» En même temps, je le porte à ma bouche; je le déchire avec les

dents, et j’en dévore les deux rables. Le docteur, enchanté, riait de

tout son cœur: Courage! me criait-il; nous y voilà. Vous êtes sauvé,

et l’inappétence est finie. Il m’avoua alors qu’il ne m’avait demandé

ce repas que pour tâcher de réveiller mon appétit par la vue du sien,

l’odeur active des mets, et pour deviner les caprices de mon estomac.

Voilà ce qu’on appelle un trait de génie! Ah! le grand homme! Depuis,

mes sucs gastriques, comme dit le docteur, ont repris leur activité.

Pendant ce récit, mes yeux cherchaient souvent la belle Séraphine, qui

alternativement baissait et relevait les siens. Enfin, le grenache

arriva, et sa vue dérida le front de Charles Smith, qui mangeait

sans rien dire. Je lui en versai un plein verre; il l’avala d’un

trait, en s’écriant: _Veri Good_! que les Dieux sont heureux, s’ils

ont toujours d’un pareil vin dans leur cave! Don Pacheco but d’abord

très-modérément; mais, pour l’exciter, je lui proposai la santé du roi

don Carlos, ensuite celle de l’auguste princesse sa femme, puis celle

du prince des Asturies; après quoi, celle de toute la nation espagnole;

ensuite, la santé de celle qu’il aimait. Charles Smith, qui trouvait

le vin bon, et dont la tête s’échauffait, choquait le verre avec nous,

tostait aux mêmes santés. Je proposai ensuite de boire au roi George,

à la brave nation anglaise; ce qui fut accepté avec joie. Charles

Smith, à son tour, voulut boire au vaillant peuple français. Et moi,

leur dis-je, je bois à mes aimables convives; ce que je prononçai en

regardant la belle Séraphine, qui me remercia d’un doux sourire. Ces

tostes et le vin ramenèrent la gaîté; et, à sa suite, la confiance et

l’amitié. C’était un chef-d’œuvre de politique d’avoir ainsi établi la

concorde entre les deux nations. La querelle de commencement du repas

fut totalement oubliée: le vin avait la vertu des eaux du Léthé. Après

le café, on vint avertir l’Anglais que les chevaux étaient mis. Il se

leva, embrassa tendrement don Pacheco et moi, en nous appelant ses

chers amis et ses chers camarades. Sans-doute, en arrivant à Londres,

il aura voté, s’il est membre du parlement, la guerre contre la France

et l’Espagne. Étrange effet de l’orgueil et du préjugé qui sème la

haine parmi des hommes tous également faibles et malheureux!

Dès que Charles Smith fut parti, don Pacheco me dit qu’il allait faire

la sieste, et qu’après il irait à la promenade avec sa fille. J’offris

de les accompagner et de leur faire voir la ville; ce qu’il accepta

avec plaisir. Je sortis déjà très-occupé de la belle Séraphine. Ah!

quel dommage, disais-je, que cet astre, ne brille qu’un instant à mes

yeux! Mais je ne suis pas heureux dans mes amours.

Quand je revins à l’auberge, don Pacheco était éveillé, et les fumées

du vin étaient dissipées; il me demanda des nouvelles de l’Anglais,

me dit qu’il voulait le voir l’épée à la main, pour lui apprendre à

respecter sa nation. Je lui répondis qu’il était déjà bien loin, que

d’ailleurs ils avaient choqué le verre ensemble, bu l’un et l’autre

à la santé de leur nation, et qu’ils s’étaient embrassés en se

séparant, qu’ainsi la paix était faite. — Par saint Jacques! je ne me

souviens pas de l’avoir embrassé. Au reste, je ne crois pas qu’il soit

gentilhomme, et je me serais compromis en me battant avec lui. Il me

proposa une partie d’échecs; j’acceptai. Il était passionné pour ce

jeu. Je m’aperçus bientôt de ma supériorité; mais je me gardai bien de

l’en accabler, d’autant qu’il avait une haute opinion de son savoir.

Je lui abandonnai toujours l’attaque; et, me tenant sur la défensive,

je le laissai pénétrer dans mon camp et détruire mon armée. Ah! le

fourbe! s’écrierait Jean-Jacques, s’il m’entendait. D’accord, monsieur

Rousseau; mais vous auriez été tout aussi politique, tout aussi fourbe

que moi, si vous aviez joué avec le père de Séraphine, et que vous

l’eussiez aimée. Rien n’est si séduisant qu’une belle Espagnole; une

Française est plus aimable, plus enjouée, mais elle n’a pas ces grands

yeux noirs, expressifs, voluptueux; cette physionomie animée, piquante,

où respirent en même temps l’amour, la volupté et la mélancolie. En

France, l’autel de la coquetterie et de la vanité est à coté de celui

de l’amour. Une amante française ne renonce jamais à sa parure, à ses

plaisirs, à ses conquêtes. Une Espagnole n’a d’autre culte que l’amour,

d’autre parure que sa tendresse, d’autre plaisir que celui d’aimer, et,

pour ainsi dire, d’autre Dieu que son amant.

Tandis que Séraphine occupait toutes les facultés de mon ame, celle

de son père était toute au jeu. L’espoir de la victoire l’excitait,

l’enflammait; enfin il triompha, et s’écria avec transport: _Échec et

mat_! Et en même temps je le vis tomber à genoux, faire le signe de la

croix, et murmurer des paroles. Je le regardais avec étonnement: Eh!

quoi, me disais-je, il remercie le ciel de son triomphe! Y a-t-il un

Dieu des échecs, comme un Dieu des armées, auquel on rend des grâces

solennelles après une victoire? J’appris bientôt la cause de cet acte

de piété. Vous autres Français, me dit don Pacheco, vous êtes les

troupes légères de la religion; tous ne priez jamais à l’_Angelus_.

— Il est vrai; cette prière, ordonnée par notre roi Louis XI, est

tombée en désuétude; mais les Français n’en sont pas moins attachés à

leur culte. — _Possibile_! _possibile_! dit-il en secouant la tête.

J’éternuai dans ce moment, et lui et sa fille s’écrièrent: _Kesus_

(Jésus)! Ils m’apprirent qu’on prononçait, en Espagne, ce mot sacré à

chaque éternuement d’un homme. Depuis je l’ai employé bien souvent, et

l’ai entendu répéter en chœur par vingt personnes.

Le soleil descendait à l’horizon; une belle soirée nous invitait à

la promenade. Don Pacheco prit son épée, la baisa, et fit le signe

de la croix, cérémonie qui me parut bizarre, et à laquelle je me

suis accoutumé dans mon voyage. Nous commençâmes nos courses par la

citadelle. Je donnais le bras à Séraphine; je ne pouvais lui parler

que des yeux, langage quelle paraissait entendre. Je fis voir à don

Pacheco les souterrains, la citerne, et un puits très-profond. Lorsque

nous fûmes sur le donjon, je lui racontai qu’un jour Charles-Quint, en

y fesant sa ronde, avait trouvé la sentinelle endormie. Qu’auriez-vous

fait, senor, à sa place? — Je crois que je l’aurais tuée. — Eh

bien, cet empereur la jeta dans le fossé et se mit en faction, y

resta jusqu’à l’heure où l’on relevait les sentinelles. — Je n’en

suis pas surpris; c’était un grand homme, et le plus grand roi de

l’Europe; lorsque le soleil se levait dans une partie de ses États,

il se couchait dans l’autre. Il avait plus de quarante titres, et il

ne les oubliait pas. Les anciens rois de Perse, lui dis-je, outre

le titre de roi des rois, prenaient celui de frère du soleil et de

la lune, et d’habitants des astres. On prétend que Charles-Quint

ayant écrit à notre roi, François Ier, une lettre où tous ses titres

étaient étalés, François, dans sa réponse, ne prit que celui de roi

de France, seigneur de Vanne et de Gonesse.[15] Don Pacheco sourit à

ce propos, mais d’un rire sardonique. Il me demanda si la ville de

Perpignan avait été bâtie par les Espagnols. — Non; c’est un comte de

Roussillon qui la fonda en 1068, et qui la nomma _Perpignan_, du nom

de _Bernard Perpignan_, qui vendit les deux maisons sur l’emplacement

desquelles la ville fut bâtie. Au sortir de la citadelle, nous allâmes

nous promener dans la campagne. J’avais toujours la belle Séraphine

sous mon bras, et sa main qui touchait mon cœur, le fesait palpiter;

cependant il fallait soutenir la conversation avec son père. Il me

demanda mon grade dans le service. — Capitaine. — Si jeune! _bravo_;

avez-vous fait quelque campagne? — Oui; toute la guerre de sept ans.

— _Guapo, valiente_ (courageux, vaillant); et avez-vous été blessé? —

Deux fois: une au visage et l’autre à la cuisse. — C’est superbe, je

vous en félicite; vous êtes un valeureux chevalier; j’aime les braves

gens: et moi aussi j’ai fait deux campagnes en Italie, sous l’Infant

don Philippe; je fus pareillement blessé dans une affaire des plus

brillantes. Quatre mille cinq cents Espagnols, sous les ordres du duc

de la Vieuville, nous escaladâmes et prîmes Plaisance en plein jour: je

ne l’oublierai jamais, c’était le 9 septembre 1746. Je fus blessé dans

cette affaire; on m’envoya à Milan, où les beaux yeux d’une comtesse

firent à mon cœur une blessure plus difficile à guérir. Nous parlâmes

ensuite d’une maîtresse que Louis XV avait renvoyée; il me demanda ce

qu’elle allait devenir. — Ce qu’elle voudra; elle ira faire l’amour

à Paris ou dans ses terres. — _Valgame dios_,[16] s’écria-t-il, un

roi d’Espagne ne le souffrirait pas; la maîtresse qu’il congédie doit

se retirer dans un couvent;[17] de même lorsqu’il a monté un cheval,

personne ne le peut monter après lui. L’étiquette de notre cour est

plus grave, plus respectueuse que celle de la cour de France. Nous

servons notre roi à genoux; si la reine fesait une chute, ou si son

carrosse versait, le roi seul ou les femmes pourraient la secourir.

Notre dernière reine, Marie-Louise d’Orléans, tombée de cheval et

ayant son pied engagé dans l’étrier, était traînée; personne n’allait

à son secours. Enfin deux gentilshommes de sa suite s’enhardirent,

arrêtèrent le cheval, dégagèrent le pied de sa majesté, et coururent

aussitôt chez eux pour faire leur paquet et quitter l’Espagne; mais

la reine obtint leur grâce. — Cette étiquette me paraît plus fière,

plus dure que raisonnable. — Je vais vous raconter une anecdote encore

plus étonnante. Asseyons-nous sur ce banc de pierre qui fait face à

la rivière (le Tel), la lune se lève et y réfléchit ses rayons; j’ai

toujours beaucoup aimé cet astre, surtout quand j’étais amoureux; c’est

la planète des amants.

Philippe III fesait ses dépêches dans son cabinet; comme le temps était

froid, on avait mis un grand brasier à côté de lui. La réverbération,

la chaleur de ce feu échauffaient tellement le visage du roi, que la

sueur en découlait à grosses gouttes. Il était si bon, si débonnaire,

qu’il ne se plaignait pas. Le marquis de Pobar s’aperçut de sa

situation, mais il n’osait toucher au brasier de peur d’excéder le

pouvoir de sa charge. Il avertit le duc d’Albe, qui répondit qu’il n’en

avait pas le droit, et qu’il fallait le faire dire au duc d’Useda. Ce

seigneur malheureusement était allé à un _sitio_ (maison de campagne)

qu’il fesait bâtir auprès de Madrid. Alors le marquis de Pobar proposa

de nouveau au duc d’Albe l’enlèvement du brasier. Le duc, toujours

inflexible, préféra d’envoyer chercher le duc d’Useda. Il accourut,

mais le roi était presque consumé; il eut une fièvre violente et

un érysipèle dont l’inflammation dégénéra en pourpre, et la mort

s’ensuivit. — Si j’avais été le successeur de Philippe III, lui dis-je,

j’aurais chassé de mon palais ces trois fanatiques de l’étiquette. —

Je conviens qu’ils l’observèrent avec trop de sévérité; mais à cette

époque elle régnait à la cour avec un sceptre de fer; son pouvoir

s’étendait jusque sur leurs majestés. La reine était obligée de se

coucher à neuf heures en hiver, à dix en été. Lorsque le roi allait la

trouver pendant la nuit, il devait avoir ses souliers en pantoufles, un

manteau noir sur les épaules, une bouteille de cuir passée dans le bras

gauche, pour servir de vase de nuit, une lanterne sourde d’une main et

son épée de l’autre. — Ce n’est pas dans cet équipage que François Ier

et Henri IV allaient en bonne fortune. — Mais la nuit s’avance, dit

don Pacheco en se levant, nous devons partir au point du jour, il est

temps de nous retirer. Hélas! nous regagnâmes la ville; je marchais

tristement sans mot dire, accablé de l’idée d’être séparé à jamais

de la plus belle personne des deux royaumes, pour qui je me sentais

déjà la plus vive inclination et qui paraissait trouver du plaisir à

me voir. Arrivés à la porte de l’auberge, don Pacheco m’embrassa en

me disant: M. le capitaine, je vous estime autant que le plus brave

gentilhomme espagnol; si je puis vous être de quelqu’utilité, si

vous venez jamais en Espagne, souvenez-vous de don Pacheco _y Nunes,

y Garcie de Lasso, conde de Montijo_, domicilié à Cordoue. Je le

remerciai et lui offris aussi mes bons offices en France. En quittant

Séraphine, je pris sa main, je la serrai un peu, puis un peu plus,

et je sentis que la sienne me répondait par une pression légère,

ce qu’elle fesait en me disant, _senor capitano, viva usted mill’

anos_.[18] Je me retirai la tristesse dans l’ame, en répétant, c’en est

fait, je ne la verrai plus!

Je ne voulus point souper avec mes camarades: entraîné par la

mélancolie et invité par les rayons de la lune, j’allai rêver à cette

brillante Séraphine. Non, me disais-je, la Grèce n’a jamais rien

produit de si beau; les vieillards qui furent ravis de la beauté

d’Hélène, tomberaient à ses pieds. Appelle n’aurait besoin que de ce

modèle pour peindre sa Vénus: déjà je l’aimais; déjà ses beaux yeux

m’assuraient d’un tendre retour, et je la perds; oui, le bonheur n’est

pas fait pour moi, c’est une ombre que je poursuis. Ainsi je promenais

mes tristes pensées, les confiant à la lune, dont le jour faible et

douteux nourrissait ma mélancolie. Rentré chez moi, je crus que le

sommeil calmerait les agitations de mon ame, mais il me refusa ses

pavots. J’avais beau vouloir oublier cette belle Séraphine, hélas!

Une si douce fantaisie

Toujours revient;

En songeant qu’il faut qu’on l’oublie,

On s’en souvient.

A mon lever, un peu plus tranquille, j’allai visiter ma compagnie,

faire ma cour à mes supérieurs, et de là, à onze heures, à la parade.

J’étais au milieu de mes camarades, qui me plaisantaient sur ma belle

nymphe des bords du Tage ou de l’Èbre, que j’avais si galamment

promenée la veille, lorsqu’à deux pas de distance, j’aperçus un homme

en cape, coiffé d’une montère, qui me fesait de grandes salutations.

Sa figure grotesque provoquait le rire de tous ces jeunes officiers;

mais lui, imperturbable, s’approcha de moi avec gravité, et me dit tout

bas: _Senor capitano, venid à la venta_.[19] Je n’entendais point son

langage; mais, après avoir bien considéré cet original, je compris par

ses gestes qu’il m’invitait à le suivre. Je lui fis signe, à mon tour,

d’attendre la fin de la parade.

Dès que la garde fut montée, je marchai sur ses pas, ne sachant

qu’imaginer d’un pareil message. Il me conduisit à l’auberge de

Notre-Dame. Quelle fut ma surprise et l’excès de ma joie, lorsque

l’aubergiste m’apprit que don Pacheco n’était point parti, et que

c’était lui qui m’avait envoyé chercher. Je montai précipitamment à

sa chambre. Je le trouvai étendu sur une chaise longue; dès qu’il

m’aperçut, il s’écria d’une voix lamentable: _Senor capitano_, je

souffre comme un _demonio_, j’ai la goutte; c’est le vin, la liqueur,

c’est le diable qui l’a réveillée. Je le plaignis, je l’exhortai à

la patience. _Per Christo_, s’écria-t-il, j’en ai beaucoup; _diavolo

que dolor_! _Jesus piedad_! Dans ce moment entra Séraphine, que je

cherchais des yeux.

Un simple réseau vert, nommé _residilla_, enveloppait ses beaux cheveux

noirs. La négligence de sa parure semblait ajouter à ses charmes; sans

la couleur de ses cheveux, j’aurais cru voir Vénus sortant du bain...

A son aspect, j’oubliai bien vite les souffrances du père; je sentais

que je n’étais pas fâché que la goutte eût retardé son départ. Je

blâmai ce mouvement de joie; mais tel est le cœur humain; l’égoïsme le

domine: il se préfère à tout. Cependant ce tort involontaire me rendit

plus empressé, plus généreux. Comme l’excès de la douleur donnait

la fièvre à don Pacheco, je courus chercher le chirurgien-major du

régiment. Je l’amenai tout de suite. Il ordonna une tisane. Don Pacheco

lui demanda d’où provenait la goutte. Ma foi, répondit-il, nous n’en

savons rien; on dit que c’est la fille du plaisir. — Dites, monsieur le

major, la fille des enfers: encore si j’étais à Cordoue, chez moi! non,

dans une maudite auberge! Je lui offris mon logement, plus commode,

plus agréable, d’où l’on découvrait la campagne; j’ajoutai qu’il y

avait un grand cabinet pour sa fille, qui donnait dans la chambre; et,

sur le même palier, un logement pour Antonio, son valet. Don Pacheco

refusait avec de grands remercîments; mais je fis signe au docteur de

m’appuyer, ce qu’il fit avec tant d’éloquence, que ses conseils et mes

prières fléchirent la résistance du comte de Montijo. Mais, capitaine,

me dit-il, où logerez-vous? — Chez un de mes camarades... Lorsque

j’eus son consentement, j’allai chercher quatre grenadiers, qui

l’emportèrent sur un brancard, et je suivis avec Séraphine, Antonio, et

le bagage.

Si j’avais pu prévoir cet événement, j’aurais passé une meilleure nuit.

Don Pacheco trouva mon logement fort joli, et la jeune Séraphine fut

enchantée de son cabinet, qui était orné de vases de fleurs, et d’une

volière remplie de serins, et d’où elle jouissait de la perspective

riante des champs et de la verdure.

L’attaque de goutte de don Pacheco fut vive et de longue durée. Je

passais auprès de lui tout le temps que me laissait mon service. La

chambre d’un malade qui souffre et se plaint n’est pas l’asile du

plaisir; mais je voyais Séraphine, et le bonheur auprès d’elle. Une

chaumière et cette divinité, me disais-je, suffiraient à mes vœux. Il

est vrai qu’avec le temps cette divinité devient une simple mortelle,

et la chaumière une triste demeure; mais on ne fait pas ces réflexions

dans le paroxisme de la passion. Cependant la douleur de la goutte

se calma par degrés, et laissa des intervalles de repos. Alors nous

reprîmes les échecs, et les fréquents triomphes de don Pacheco lui

fesaient oublier quelquefois les nouvelles atteintes de son ennemie.

Cependant de temps en temps il s’écriait: Diavolo! Jésus, Santiago,

piedad! Il n’avait pas la philosophie de ce Grec[20] qui disait,

déchiré par la goutte: O douleur! tu as beau faire, je n’avouerai

jamais que tu es un mal!

L’après-dînée, lorsque don Pacheco s’assoupissait, j’apprenais à sa

fille quelques mots français; je lui fesais dire: _J’aime, j’aimerai

toujours_. A son tour, elle m’enseignait les mêmes termes en espagnol,

que je lui répétais. _La quero_ (je vous aime), _la quere siempre_ (je

vous aimerai toujours), _todo es amor cerca de usted_ (tout est amour

auprès de vous). Ce peu de mots suffisaient pour rendre nos entretiens

délicieux. Les amants n’ont pas besoin d’une savante rhétorique pour

converser entre eux; au milieu d’un grand cercle, ou devant des témoins

importuns, leurs regards se parlent, et leurs ames s’entendent:

cependant je trouvai quelquefois bien triste de ne pouvoir communiquer

à cette belle et tendre Séraphine la foule de mes pensées, et cette

abondance de sentiments qui m’oppressaient.

Don Pacheco me demanda un bénitier et de l’eau bénite; je fus tenté

de lui donner de l’eau de puits; mais je réfléchis que, même dans une

bagatelle, une tromperie est un tort. Il récitait tous les jours son

rosaire, et priait Dieu soir et matin.

Enfin les accès de goutte cessèrent entièrement; mais il ne pouvait

appuyer à terre ses pieds enflés et ramollis. Alors, après quelques

parties d’échecs, je lui lisais la _Vie des Saints_, ou les _Contes de

La Fontaine_, qui l’amusaient beaucoup. Lorsque la lecture cessait, il

me contait les exploits de ses ancêtres.

En 1340, me dit-il un jour, deux frères, don Gonzale et don Garcie

Lasso, mes aïeux, servaient dans l’armée d’Alphonse, roi d’Espagne,

qui combattait les Maures du Portugal. Ces deux frères passèrent,

seuls, à la nage, le fleuve Salado qui séparait les deux armées, en

présence de deux mille chevaux ennemis. Le reste de l’armée, enhardi

par l’exemple de ces deux chevaliers, les suivit, traversa le fleuve.

La bataille se donna; les Maures perdirent 250 mille hommes, et les

Espagnols vingt-cinq seulement. J’admirai ce haut fait d’arme, auquel

la critique trouvera quelque exagération.[21] Je lui citai à mon tour

le chevalier Bayard, qui avait défendu le passage d’un pont contre

deux cents ennemis, je n’osai pas dire, espagnols. Je lui parlai aussi

de notre Henri IV, qui se battit, lui cinquième dans la ville d’Euse,

contre deux cents soldats et une bourgeoisie armée, qu’il força à lui

demander grâce.[22] A ce récit, piqué d’honneur, don Pacheco, pour

soutenir la gloire de sa nation et de ses ancêtres, me dit: Un des

aïeux de ma grand-mère, nommé don Garcie Perès de Vega, rencontra,

lui second, sept Maures; son compagnon l’abandonna lâchement: don

Garcie resté seul, brave ses ennemis. Il avait une telle réputation de

vaillance, que les Maures n’osèrent l’attaquer. Ce vaillant chevalier,

après les avoir attendus quelque temps, reprit le chemin du camp à

petits pas; mais, s’apercevant qu’il avait laissé tomber l’agrafe

de son casque, il revient, la ramasse, et s’en retourne avec la

même tranquillité. De retour au camp, il ne voulut jamais nommer le

chevalier qui l’avait traîtreusement délaissé. — Cette générosité est

plus rare que la bravoure.

Don Pacheco aimait beaucoup à me parler de sa galanterie et de ses

amours. Il avait donné 100 _pesos duros_ (500 liv.) pour avoir du sang

d’une femme qu’il aimait, au chirurgien qui devait la saigner. Un

jour, me disait-il encore, un rival m’enleva ma maîtresse et la mena à

Séville. A cette nouvelle, je fais une neuvaine aux ames du purgatoire

pour le succès de ma vengeance;[23] je monte à cheval, cours à

Séville; je cherche mon rival, je me bats avec lui, je lui donne deux

coups d’épée, et je repars pour Cordoue, sans voir la perfide qui

m’avait trahi.

Je m’enivrais insensiblement du filtre de l’amour. Ma première passion

pour Adélaïde n’avait été que la chaleur de tête d’un jeune écolier;

j’avais aimé éperdument Cécile, mais je n’étais payé que par l’amitié,

et l’amour veut de l’amour. Aussi je croyais, en aimant Séraphine,

brûler d’un feu nouveau, et goûter un bonheur jusqu’alors inconnu.

Mais, me disais-je, à quoi me conduira cette passion? Comment aspirer à

sa main, moi qui sais que les Espagnols regardent les enfants de Calvin

comme les enfants du Diable, et Calvin comme l’Ante-Christ? Dirais-je,

comme Henri IV disait de son royaume, Séraphine vaut bien une messe?

Ces réflexions m’attristaient, me jetaient dans l’incertitude; mais

la beauté de Séraphine, ses regards, dissipaient ces brouillards qui

troublaient la sérénité du jour. Le philosophe Horace nous conseille

de jouir du présent, d’abandonner notre destinée aux Dieux: _Permitte

divis cœtera_. Je suivis ce conseil, et me laissai aller au courant du

fleuve.

Je m’aperçus bientôt de la force des préjugés de mon hôte, qui,

m’ayant demandé quels livres contenait ma bibliothèque, je nommai,

Virgile, Horace, La Fontaine, Montaigne et Voltaire. _Valgame dios_!

s’écria-t-il, Voltaire! un _pagano_ (un païen), un _mahometano_, un

_demonio_! Je lui répondis que je lisais ses belles tragédies, ses

épîtres, où souvent les plus sages maximes, la morale la plus pure sont

exprimées en vers harmonieux. Est-ce qu’en Espagne on ne permet pas

cette lecture? — Non, par saint Jacques! le saint office la défend sous

peine d’excommunication; non seulement de tout ce qu’il a écrit jusqu’à

présent, mais de tout ce qu’il écrira encore. — D’après cela, je ne lui

conseille pas de voyager dans votre pays. — Non; car il serait brûlé

tout vif, dans un auto-da-fé, comme un juif, ou comme un renégat.

Séraphine n’était sortie, depuis quinze jours, que pour aller à la

messe; son père me pria de profiter de cette belle soirée pour la

mener à la promenade, et lui faire respirer l’air pur de la campagne.

Escortés du fidèle Antonio, je la conduisis sur les bords de la

rivière. Qu’il est doux d’être tête à tête avec ce que l’on aime, vers

le soir d’un beau jour, au milieu d’une campagne que le printemps

commence d’embellir, où l’on respire l’esprit des fleurs et des

végétaux, où l’air, une douce chaleur semblent renouveler la vie!

Séraphine était coiffée d’un réseau auquel étaient attachés des rubans

et des paillettes; un voile noir tombait négligemment sur ses épaules,

et cachait à demi cette charmante figure. _Quanto si monstra men, tanto

è più bella_.[24] Mais rien ne voilait l’élégance, la souplesse de sa

taille. Souvent j’entendais dire aux passants: Ah! la belle Espagnole!

Je le lui répétais, et elle souriait. Mais être seuls, s’aimer, et

ne pouvoir laisser échapper de son ame la plénitude des sentiments

qui la suffoquent, c’est un tourment égal à celui de Tantale. Des

regards étaient presque notre seul entretien. J’avais pourtant appris

quelques mots que je lui répétais; _querida_ (ma chère), _corazon_ (mon

cœur), _hermosa_ (belle); à son tour elle m’appelait _mi cortejo_ (mon

amant). Je pris sa main, je la mis sur mon cœur; elle la retira bien

vite, et la plaça sur mon front, pour me faire entendre que le cœur

des Français était dans la tête. Dans ce moment nous entendîmes les

cris perçants d’une femme, les aboiements d’un chien; nous avançâmes

vers le lieu d’où partaient ces clameurs, et j’aperçus un grenadier

du régiment, le sabre à la main, contre deux paysans armés de bâtons;

une jeune fille auprès d’eux, qui criait et se désolait, et un gros

chien aboyant, hurlant contre le grenadier. Je courus vers le champ de

bataille, laissant Séraphine avec Antonio. A mon aspect, le grenadier

voulut s’évader; mais je l’atteignis, le désarmai, et lui ordonnai de

se rendre en prison. La jeune fille, encore tremblante, me remercia

de tout son cœur. Heureusement personne n’était blessé; je demandai

la cause de cette rixe, et de la brutalité du soldat. Il est venu, y

répond la jeune fille, déjà sans doute échauffé de vin, et m’a dit en

m’abordant: Je boirais volontiers à la santé d’une jolie fille comme

vous. Nous ne refusons jamais, lui ai-je répondu, un verre de vin à un

brave homme. Je lui ai apporté aussitôt une bouteille de vin, et lui

ai dit: Monsieur le grenadier, buvez à la santé de mon père, qui vous

régale de bon cœur. — Et où est-il, ce père? — Il travaille dans les

vignes. — J’en suis bien aise, car je m’embarrasse fort peu des pères.

Il y en avait un autrefois dans ma famille, qui m’a donné plus de coups

de pied que de pièces de six liards; mais il est mort, et je n’ai

trouvé dans sa cave que des bouteilles vides et un sabre: j’ai pris le

sabre, et ai donné les bouteilles à ses créanciers. Allons, à votre

santé, mon cher cœur: ce vin est fort bon; il est digne de vos beaux

yeux. A chaque verre qu’il versait, il se levait, et, me nommant d’un

nom bizarre, il me disait: Je bois à Cipris. — Monsieur le grenadier,

je vous remercie; mais mon nom est Suzette, et non pas Cipris. —

Suzette ou Cipris, n’importe, c’est la même chose; vous êtes la reine

de mon cœur, plus fraîche qu’une rose, plus dangereuse qu’une bombe.

Alors il est venu vers moi pour m’embrasser; je l’ai repoussé: il a

voulu prendre ce baiser de force. Charlot, qui était dans la maison, et

qui le guettait de l’œil, est accouru, s’est opposé à ses brutalités;

alors le grenadier a tiré son sabre, Charlot a saisi un gros bâton;

j’ai jeté les hauts cris; mon père, qui n’était pas éloigné, m’a

entendue; il a couru de toutes ses forces, armé d’un échalas; et si

le Ciel ne vous eût envoyé à notre secours, il serait arrivé un grand

malheur.

Pendant ce récit, Séraphine, rouge, tout essoufflée, inquiète, arriva

avec Antonio. Notre tranquillité la rassura. La jeune Suzette alla

chercher de vieilles chaises de paille, nous fit asseoir devant la

maison, située sur une hauteur. La soirée était superbe: à l’occident,

le ciel étincelait des feux du soleil couchant; à l’opposite, la lune

se levait majestueusement et sans nuage. Nous étions environnés de

poulets, de poules, de canards, de deux chèvres et d’un gros chien

qui avait sonné l’alarme pendant le combat. Le père de Suzette nous

offrit une petite collation: nous refusâmes d’abord; mais Suzette nous

pria avec tant de grâce et d’intérêt, que nous acceptâmes. Elle courut

soudain, nous apporta du lait chaud, des fraises, et une bouteille de

vin de Grenache.

La table où l’on servit ce champêtre repas,

Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas.

Mais c’était l’agile Hébé, non la vieille Baucis, qui nous servait. Le

père nous demanda la permission de retourner à sa vigne, en nous disant

que sa fille ferait mieux que lui les honneurs de sa maison. C’était un

vigneron aisé. Nous voulûmes engager le jeune Charlot à partager notre

goûté; mais il n’osa jamais. Charlot est timide devant le monde, nous

dit Suzette; mais c’est un lion quand il s’agit de me défendre. Je lui

demandai si c’était son frère. — Non, c’est mon amoureux; nous devons

nous marier après la moisson. Il a un an de plus que moi, qui aurai

dix-sept ans dans huit jours. Depuis deux ans nous fesons l’amour. —

Et sans doute vous aimez Charlot bien tendrement? — Oui, parce que je

suis certaine qu’il m’aime de tout son cœur, et il y a du plaisir à

être aimée. — Et pourquoi avez-vous tant différé voire mariage? — Oh!

dame, il faut se connaître avant d’en venir là; c’est pour toujours que

l’on se marie. Dans les villes on n’y regarde pas de si près; on se

connaît toujours assez après le mariage. Oh! vraiment, vous autres vous

vous mariez pour être riches, et nous pour nous aider et nous aimer. —

Et pour être heureux, ajoutai-je. La naïveté de ce récit m’intéressait

beaucoup; j’étais fâché que Séraphine ne le comprît pas; mais sa

physionomie riante exprimait le plaisir que lui fesait cette scène

champêtre. La sensible Suzette me demanda la grâce du grenadier. Il

faut qu’il soit puni, lui dis-je; mais, à votre considération, au lieu

de rester six mois dans un cachot, il n’y restera que six semaines.

J’oubliais auprès de Séraphine et de ces bonnes gens l’heure qui

s’écoulait; mais le vigilant Antonio me tira plusieurs fois par la

manche, en me disant: _Senor, la noche viene_ (Monsieur, la nuit

vient). Il fallut se rendre à cet avis. Nous fîmes nos adieux et nos

remercîments à l’aimable Suzette; je lui souhaitai tout le bonheur

qu’elle méritait. Et moi, dit-elle, je vous souhaite pour femme cette

belle Espagnole: Séraphine l’embrassa. Je sollicitai la même faveur.

Volontiers, dit-elle; les messieurs sont sans conséquence.

Nous retournâmes à grands pas à la ville. Je tenais la main de

Séraphine dans la mienne, parfois je la pressais légèrement; Séraphine

ne me répondait pas, mais elle ne retirait pas sa main. J’étais désolé

de ne pouvoir épancher mon ame dans la sienne, et je pardonnais aux

Romains leur ambition et leurs conquêtes, puisqu’ils avaient propagé

leur idiome dans une grande partie du globe, et facilité le moyen de

s’entendre et faire l’amour dans tous les climats. Je trouvai don

Pacheco qui, après avoir récité son rosaire, chantait une romance en

s’accompagnant de la guitare; je l’en félicitai: preuve, lui dis-je,

que la goutte déloge? — Oui, j’espère que dans huit jours je serai en

état de partir. — Quoi! sitôt? Je vais prier le chirurgien-major de

rappeler la goutte. _Diavolo_, non; j’ai fait une assez rude pénitence

de mes vieux péchés. Quand je sortis, Séraphine m’accompagna jusqu’à la

porte, et me dit tout bas: _Adios, corazon mio_. Ces douces paroles,

prononcées d’une voix tendre et mélodieuse, firent le complément du

bonheur de cette journée.

Pendant la nuit je pensai à l’aimable Suzette, à cette union de deux

époux, qui, satisfaits d’un toit rustique, de quelques arpents de

terre, bornent leurs désirs, leur ambition à s’aimer, à partager leurs

travaux, à cultiver leur modeste héritage. Mais il y a des hivers, des

orages, de mauvaises récoltes, des querelles domestiques, des maladies;

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.

Les femmes, les enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier, la corvée,

sont des fléaux qui désolent les habitants des campagnes; où donc est

le bonheur? Rousseau a dit que l’homme le plus ennuyé d’un royaume

était son roi. L’orgueil a dicté ce paradoxe; il y a des jouissances

pour les rois comme pour les simples laboureurs: il est vrai que celles

du laboureur tiennent plus à la nature.

Le chirurgien-major entra dans ma chambre à mon réveil, et me dit que

don Pacheco l’avait prié de lui faire avoir du bon chocolat. J’en fais

mon affaire, lui dis-je; mais il songe à son départ, ne pouvez-vous

pas le retarder? — Je ne puis lui rendre la goutte; mais, si vous le

désirez, je lui donnerai la fièvre? — Non, je ne suis pas assez barbare

ni assez égoïste: je vais lui chercher du chocolat. Je courus aussitôt

chez un négociant qui en fesait venir de Barcelone; il m’en céda douze

livres, que je fis porter chez don Pacheco. Il voulut me le payer;

mais je l’assurai que je l’avais reçu en présent, et qu’il n’était pas

honnête de vendre ce que l’on nous avait donné. Il fut si sensible à

ce procédé, à mes attentions pour lui, qu’il s’écria: J’accepte votre

chocolat, à condition que vous viendrez boire du mien à Cordoue: voilà

ma fille qui en sera bien aise. Séraphine rougit, jeta un regard

charmant sur moi, et sembla me confirmer cet aveu. Don Pacheco ajouta:

Les Espagnols ne sont point ingrats; vous êtes gentilhomme, capitaine

d’infanterie; vous avez fait six campagnes, reçu deux blessures

glorieuses; vous êtes jeune, sage, généreux, plein de probité; vous

jouez aux échecs; votre fortune est médiocre, la mienne est assez

considérable; venez me voir à Cordoue: je n’en dis pas davantage; mais

si ce que je pense est écrit là haut, ma reconnaissance sera acquittée.

Je le remerciai vivement, et lui promis qu’en septembre, à l’arrivée

des semestres, je me ferais un vrai bonheur d’aller lui rendre mes

devoirs. Ah! comme l’espérance soutient et réchauffe l’amour! A

ce discours, je fus embrasé d’un nouveau feu. J’aimai cette belle

Séraphine: je l’idolâtrai de ce moment. Je vis enfin que j’allais avoir

une amante, une épouse, unique besoin de mon cœur.

La surveille de leur départ, Séraphine me fit demander par son père

si mon confesseur entendait l’espagnol. Je lui dis que j’avais eu le

malheur de le perdre depuis quelque temps, mais que je trouverais

facilement dans la ville un religieux qui saurait cette langue.

Je m’adressai, pour déterrer cet homme, à une vieille dévote, qui

m’indiqua un capucin. J’allai soudain lui proposer cette confession; il

accepta sans peine le doux plaisir d’entendre les péchés d’une jeune et

charmante _senorita_. Séraphine me proposa de l’accompagner au tribunal

de la pénitence; j’en fus étonné: mais depuis j’ai su qu’en Espagne les

_cortejos_ suivaient leurs maîtresses à la comédie et à l’église.

Nous partîmes à huit heures du matin, escortés du fidèle Antonio.

Le couvent des capucins est au-delà du faubourg de la ville. La

belle Séraphine avait un air de componction et de recueillement qui

respirait la dévotion et l’amour; ce sont deux sœurs qui se tiennent

par la main: cependant, en chemin, elle me jetait les regards les

plus tendres, m’appelait _mi corazon, mi querido, mi amado_. En me

quittant, pour entrer dans le confessionnal où l’attendait le moine à

longue barbe, elle me serra tendrement la main. La séance fut longue;

le capucin, sans doute, y prenait plaisir. Cependant je réfléchissais,

et me disais: Comment cette jeune colombe peut-elle avoir offensé la

divinité? Que peut-elle confier à ce vieux derviche? ses pensées, ses

désirs naissants, ses tendres inquiétudes, quelques légères omissions?

Quel confident pour une fille si jeune, si intéressante![25] Pour

m’occuper, je lus dans ses _Heures_, qu’elle m’avait données à

garder, le _miserere_ de David. Qu’avec raison il pleurait ses péchés!

Bayle l’a traité un peu durement, ce qui lui a valu bien des injures;

mais Bayle parlait en sage. David était criminel; et les rois sont

justiciables de leur conduite au tribunal de la postérité. Pendant

cette confession, Antonio, à genoux, récitait son rosaire, fesait cent

signes de croix; entendait deux ou trois messes, se prosternait, se

frappait la poitrine, poussait des soupirs, et donnait la comédie à

tous les assistants.

Enfin Séraphine sortit du confessionnal, le teint coloré, les yeux

baissés, l’air humble et contrit; mais elle me sourit, et se mit à

genoux auprès de moi, pour faire sa pénitence. A merveille! dis-je:

son confesseur ne l’a pas brouillée avec l’amour! On croirait qu’une

Espagnole lutte continuellement entre la crainte de Dieu et son ardeur

pour le plaisir. La lutte n’est pas pénible; la nature triomphe

toujours; et une messe, un rosaire, ou une prière à la _Madonne_,

appaisent bientôt les reproches de la conscience.

La pénitence de Séraphine consistait à dire trois rosaires dans

vingt-quatre heures, à jeûner quatre vendredis de suite, et à baiser,

pendant huit jours, trois fois la terre, en fesant ses prières du

soir, et à mettre un écu d’aumône dans le tronc de l’église. Cette

pénitence me rappela celle qui fut imposée à Henri IV, pour avoir son

absolution. Il fut condamné, par le pape Clément VIII, de turbulente

mémoire, à réciter le chapelet tous les jours, les litanies le

mercredi; le rosaire le samedi; à entendre tous les jours la messe; à

se confesser et communier en public quatre fois l’an, et à faire bâtir

un couvent dans chaque province. Je doute que ce grand homme, ce vieux

guerrier, se soit soumis à une pénitence aussi puérile. Séraphine

entendit la messe très-dévotement, récita son rosaire; après quoi, il

ne fut plus question de cet acte de piété, et notre amour alla son

train, et n’en fut que plus animé.

Je pressentis que don Pacheco pouvait avoir besoin d’argent; je lui en

offris. Je l’accepte, dit-il, quoique je pense en avoir suffisamment;

mais, en voyage, on se trompe souvent dans ses calculs, car on ne

compte pas souvent sans son hôte, mais très-souvent avec son hôte.

Cependant je n’emprunte qu’à condition que vous viendrez chercher votre

argent dans la superbe ville de Cordoue. Je promis de nouveau d’aller

lui faire cette visite.

Hélas! le jour du départ arriva. Debout avec l’aurore, je courus

chez mes aimables hôtes. La voiture était déjà à la porte. Pendant

que don Pacheco s’occupait de ses paquets, dona Séraphina, les yeux

en larmes, me dit d’une voix touchante: _A Dio, querido esposo_; et

moitié français et espagnol: Je vous aimerai _siempre_ (toujours),

_si caro_ chevalier! _siempre_. En me parlant ainsi, elle me glissa

dans la main un petite boîte en écaille qui contenait une relique:

elle me fit entendre qu’elle me porterait bonheur, et me garantirait

de tout danger. Oui, lui dis-je, un gage de l’amour est un talisman

sacré qui doit écarter les soucis et les dangers. Son père, en me

serrant dans ses bras, me dit: Je vous aime comme mon enfant; mais,

si vous me manquez de parole, je reviens à Perpignan pour vous rendre

votre argent, et me battre avec vous. — Si vous veniez, je mettrais

mon épée à vos pieds; mais Cordoue est aujourd’hui la ville où tendent

tous mes vœux. Je lui demandai la permission d’agir à la française, et

d’embrasser sa fille: ce qui me fut accordé. Ce doux baiser est resté

long-temps imprimé dans ma mémoire, ou plutôt dans mon cœur. Ce qui

me le rendit encore plus précieux, c’est que ma bouche recueillit une

des larmes que versaient ses beaux yeux. Ce fut le dernier moment de

ma félicité; mes regards suivirent long-temps la voiture qui enlevait

Séraphine; et, triste, accablé, je lui disais, du cœur: Adieu, belle

Séraphine, idole de mon ame, doux charme de ma vie; adieu, pour six

mois.

Son absence sembla couvrir la terre d’un crêpe lugubre; la campagne

n’avait plus d’attraits; le printemps, plus de beaux jours: mon ame

semblait retomber dans le néant, et ne tenir à l’existence par aucun

lien. Ah! quels honneurs, quelles richesses, quels plaisirs peuvent

remplacer le doux sentiment de l’amour, ses tendres anxiétés, et les

heures délicieuses dont il nous fait jouir?

Je fus, pendant huit jours, triste, solitaire, rêveur; mais enfin

l’espérance éclairant l’avenir de la magie de ses couleurs, le rêve du

bonheur calma les peines présentes.

Avant de poursuivre ma narration, je dois achever ici de développer le

caractère de don Pacheco, et de son aimable fille.

Don Pacheco y Nunes y Garcie Lasso, comte de Montijo, était dans son

automne, doué d’un tempérament sec; il jouissait d’une santé robuste;

sa taille était médiocre, et son teint olivâtre: c’est la couleur

des Andalous. Au premier coup d’œil sa figure repoussait; au second,

on s’accoutumait à sa laideur; et, au troisième, on était séduit par

l’esprit et la vivacité de sa physionomie. Le sang de l’illustre

famille des Lasso, qui circulait dans ses veines, enflait son orgueil;

mais il était adouci par la générosité et la bonté de son cœur. Il

prouvait sa descendance par un arbre généalogique, de papier vélin,

qui le suivait partout. Il descendait, par sa mère, de François de

Borgia, duc de Candie, vice-roi de Catalogne, et puis jésuite, ensuite

leur général, et, après sa mort, couronné de l’auréole des saints.

Dans une famille espagnole, un saint est un beau titre de gloire; mais

je doute que le fier don Pacheco eût avoué saint Borgia pour l’un de

ses aïeux, s’il n’avait été un saint de bonne compagnie; certainement,

malgré sa haute vénération pour les élus de Rome, il n’aurait pas voulu

être le cousin de saint François d’Assise, né dans une étable, et fils

d’un petit marchand.[26] Il répétait souvent que sa famille était de

_los christianos viejos_.[27] Mais une chose manquait à sa gloire; il

n’était pas de ces premières familles qui se tutoient entr’elles, ne

se donnent aucun titre, mais en reçoivent de leurs inférieurs, et les

leur rendent quand ils en ont.[28] Don Pacheco avait aspiré long-temps

à l’honneur du tutoiement, et n’avait pu l’obtenir: ce refus troublait

le bonheur de sa vie. Citons ces vers de Métastase:

« Voi cola giu ridete

» D’un fanciullin che piange.

» Che la cagion vedete

» Del folle suo dolor.

» Quassu di voi si ride

» Che dell’ eta sull’ fine

» Tutti canuti il crine

» Siette fanciullin encor.[29]

Don Pacheco, en qualité de gentilhomme, avait passé sa vie dans les

églises, dans les intrigues d’amour, et dans l’oisiveté. Il lisait

peu; mais écoutait et réfléchissait beaucoup. Sa mémoire était fidèle;

il avait dans la tête tout Don Quichotte, les généalogies des grandes

maisons d’Espagne, une connaissance assez étendue de la Bible, et des

miracles et de la vie des saints. Il n’attachait de gloire qu’aux

exploits militaires; aussi il citait souvent ses campagnes d’Italie. Il

avait la fierté d’un Castillan du seizième siècle, lorsque sa nation

était la première de l’Europe. Un jour, il répondit à son confesseur,

qui le menaçait de l’enfer, que Dieu y penserait à deux fois avant

de damner un homme comme lui. Quand il voulait louer le courage d’un

Français, il disait: _Valiente_ comme un Espagnol. Cet orgueil national

était la source de plus d’une vertu. Il était généreux, brave, discret,

fidèle à sa parole; et, quoique prévenu pour son rang et sa naissance,

il méprisait les flatteurs. La bassesse, disait-il, donne l’encens,

la sottise le respire. Il avait un goût très-vif pour le jeu; un

jour, après une perte considérable, il donna sa parole à la sainte

Vierge d’y renoncer pendant une année; et il la tint très-exactement.

Sa physionomie était grave; mais cette gravité n’était pas chez lui

un mystère du corps pour cacher les défauts de l’esprit, comme dit

Larochefoucault; c’était en lui l’amour de la décence, le sentiment de

sa dignité.[30] Cette gravité nationale donnait souvent à ses phrases

de l’expression et de l’énergie. Je lui demandai un jour s’il avait

été souvent amoureux: _Siempre_ (toujours); s’il avait été jaloux: De

ma femme, jamais; de mes maîtresses, souvent. Malgré ce caractère de

gravité et de fierté, il avait de l’enjouement dans la conversation;

il aimait les bons mots et les plaisanteries, surtout à table. Il

était également assidu aux farces, aux comédies, aux sermons et aux

cérémonies de l’église. Enthousiaste de la religion, il aurait, comme

Polieucte, renversé les idoles, et, comme Ignace de Loyola, mis l’épée

à la main pour soutenir la virginité de la Madonne. S’il rencontrait

le viatique, il se précipitait aussitôt à genoux, même dans la boue,

et le suivait ensuite jusqu’à ce qu’il fut rentré dans l’église. Il

regardait comme un grand péché l’inobservance des jeûnes et des jours

maigres; cependant, le samedi, il mangeait les ailerons, le foie, les

pieds et les abattis d’une volaille. Un jour, je lui en marquai mon

étonnement. Une bulle du pape, me dit-il, nous permet ces aliments,

en donnant huit sous à l’église.[31] Il se confessait tous les mois,

fesait le signe de la croix sur la bouche avec son pouce, à chaque

fois qu’il bâillait. Il était plastronné d’un large scapulaire, et il

prétendait que la Vierge avait fait deux beaux présents à l’humanité,

le rosaire et le scapulaire. Il portait des reliques; et, par une

inconséquence qui n’étonne plus quand on connaît la nation espagnole, à

côté des reliques, il avait des cheveux de ses maîtresses. Né glorieux

et vindicatif, à la plus légère insulte il mettait l’épée à la main.

Dans une maladie grave, son confesseur l’exhortait à pardonner, sous

peine de damnation, à un homme qui l’avait offensé. Par saint Jacques,

s’écria-t-il, puisque Dieu se venge, pourquoi la vengeance serait-elle

défendue à un gentilhomme? Son confesseur aurait dû lui répondre:

Et le vrai Dieu, mon fils, est le Dieu qui pardonne.

Il était très-attaché à son roi et à sa patrie. De toutes les nations,

après la sienne, il n’estimait que les Français, à cause que son prince

était français, et de la maison de Bourbon. Il improuvait beaucoup le

roman de don Quichotte, quoique le caractère et les bons mots de Sancho

lui fissent grand plaisir. Il prétendait que Cervantes, en jetant un

ridicule indélébile sur la générosité et la vaillance des chevaliers,

avait affaibli le courage de la nation. Il n’aimait pas le séjour de

la campagne; il n’y voyait que des mouches et des moutons. Il citait

souvent ce proverbe: _Donde esta Madrid, calle el mondo_.[32] Il avait,

dans sa maison, une chapelle, où était une petite statue de la Vierge,

qu’il appelait sa dame, sa souveraine. Tous les samedis, il la parait,

la couvrait de fleurs, allumait quatre bougies; et, le jour de la fête

de Marie, il doublait les bougies et les fleurs. Cette _Madonne_ était

sa déesse pénate. Les Romains avaient leur génie et leur petite Junon.

Ipse Deus absit genius visurus honores

Cui decorent sanctas florea serta comas.[33]

Mais, par une dévotion bizarre, sa Vierge était le portrait de l’une

de ses maîtresses.[34] On assure que Raphaël nous a transmis le

portrait de la sienne dans sa _Madonna della sedia_.[35] Il donnait

beaucoup aux pauvres, fesait dire quantité de messes pour l’ame de

ses aïeux, nourrissait dans sa maison tous les vieux domestiques

de son père et de sa femme, morte depuis trois ans. Un Anglais ou

un Parisien aurait regardé sa sobriété comme un régime monacal et

rigoureux; mais la sobriété est une vertu indigène de l’Espagne, et le

soutien de leur constitution. Une jolie femme était pour don Pacheco

un être céleste. Il voyait, comme jadis les Gaulois, dans ce sexe, une

émanation de la divinité. En effet, l’objet dont nous sommes épris a

pour nous quelque chose de divin. Il croyait, d’une foi robuste, à

l’infaillibilité du pape, aux sorciers, à la vertu des reliques, aux

miracles de saint Vincent Ferrier, de la Vierge, et de saint Jacques;

et il ne pouvait se persuader que l’on pût mesurer le diamètre des

planètes, et leur distance du soleil. Il avait pour les Juifs une haine

implacable. Je lui disais souvent que J. C. était de race juive,

ce qui l’embarrassait un peu. Il jouait fort bien de la guitare,

instrument apporté en Espagne par les Maures; il savait quantité de

romances, qui roulaient sur les miracles de la Vierge, ou sur des

aventures galantes et chevaleresques. Il avait un usage dégoûtant: il

portait son tabac, sans boîte, dans le gousset de sa culotte. Le grand

Frédéric de Prusse n’avait d’autre tabatière que la poche de sa veste.

Don Pacheco regardait le vendredi comme un jour sinistre: un vendredi,

il avait été blessé à l’armée; un vendredi, sa femme était morte; on

lui avait enlevé sa maîtresse un vendredi; et c’était à pareil jour

qu’il avait eu son attaque de goutte à Perpignan; un vendredi, il avait

refusé un premier rendez-vous d’une femme qu’il aimait passionnément.

Je lui disais cependant que Sixte-Quint regardait ce jour-là comme

très-heureux, parce qu’un vendredi avait été celui de sa naissance, de

sa promotion au cardinalat et à la papauté, et de son couronnement. Tel

était don Pacheco, dont je me suis plu à crayonner le portrait, parce

que je l’ai trouvé, dans son moral et dans son physique, le vrai modèle

des nouveaux Ibères: assemblage d’esprit, de crédulité, de défauts, de

vertus, de grandeur d’ame, de superstition et de galanterie; enfin,

un composé d’éléments si discordants, que l’on ne pourrait trouver sa

copie dans aucune autre nation.

Je ne dois pas oublier le portrait de celle qui m’enivrait d’amour.

Si je voulais peindre la volupté, je lui donnerais de grands yeux

noirs pleins de feu, et de longs cils qui en adouciraient l’éclat; une

physionomie expressive, animée; de beaux cheveux noirs, flottant sans

ordre autour de ses épaules, ou renfermés dans un réseau; sa taille

serait élevée, svelte, flexible; elle aurait la légèreté d’une biche,

un pied charmant, une voix tendre et mélodieuse. Tel serait le portrait

que j’aurais imaginé, ou telle plutôt était Séraphine. Pour une femme

douée du don céleste de la beauté, chaque jour est un jour de triomphe:

partout où Séraphine paraissait, les regards, l’admiration, les

applaudissements la suivaient. Elle avait peu d’embonpoint, la poitrine

peu élevée, défaut ordinaire aux Espagnoles, qui peut naître de

l’indifférence que les Espagnols ont pour les charmes d’un beau sein.

Séraphine aimait beaucoup la danse, passion des ames voluptueuses, et

la parure, passion de la vanité et de la coquetterie, sa fille. Elle

chargeait ses doigts de bagues.[36] Quant aux qualités de son esprit,

elle en avait, comme disent les Anglais, des parties: de la finesse,

de la pénétration, des pensées plus brillantes que justes, fruits

d’une imagination active, mais peu cultivée. L’éducation des femmes

est, en Espagne, encore plus négligée que celle des hommes; la nature

leur prodigue ses bienfaits, mais rarement l’art seconde la nature.

Les jeunes personnes du sexe bornent leur lecture à la Vie des Saints,

à celle de Don Quichotte et de quelques comédies. Les mères occupées

de plaisirs et d’intrigues, confient leurs filles à des _camaristes_

(femmes-de-chambre), ou à des duègnes; mais la vivacité, les agréments

de leur esprit, couvrent les ombres de leur ignorance; du moins on ne

trouve pas dans cette nation, comme en France, des femmes qui lisent

par air, parlent de ce qu’elles ignorent ou savent très-imparfaitement,

ont la manie de juger des ouvrages comme Dandin avait celle de juger

les procès, et dont les doctes entretiens fatiguent les gens instruits

et ennuient les ignorants. Séraphine, sans prétention, ainsi que

toutes ses compatriotes, plaisait par un esprit vif et naturel; elle

avait une sensibilité si douce, si touchante, quand elle aimait,

qu’elle aurait pénétré d’amour l’ame la plus froide; rien n’est si

séduisant qu’une femme espagnole qui vous aime. Séraphine était plus

superstitieuse que douée d’une véritable piété. On inspire à une

Espagnole, dès son enfance, un enthousiasme mystique, une tendre

vénération pour la Madonne et pour les moines. La dévotion et l’amour

deviennent l’occupation de toute sa vie. Les miracles n’étonnaient pas

Séraphine, mais elle s’étonnait que Dieu eût défendu l’amour. C’était,

disait-elle, demander l’impossible. D’après ce portrait, exempt de

flatterie, mon lecteur ne sera pas surpris de mon voyage à Cordoue, où

m’attendaient l’hymen, l’amour et la fortune.

Avant l’arrivée de don Pacheco, je voyais souvent une jeune dame plutôt

par désœuvrement, ou esprit de galanterie, que par aucun mouvement du

cœur; car, autant par principe que par délicatesse de goût, je n’ai

jamais voulu suivre en volontaire le char de l’hymen. Tout absorbé dans

une nouvelle passion, j’avais négligé cette beauté; sa coquetterie,

bien plu que sa tendresse, en fut blessée: je crus devoir lui faire

une visite; je craignais la froideur de son accueil, mais je fus

rassuré par la sérénité de son visage. «L’Espagnole est donc partie,

me dit-elle d’un air aisé? — Oui, madame, et j’ai été obligé de donner

des soins à son père, attaqué de la goutte; — Et à sa fille qui se

portait bien? On ne saurait être plus charitable. Allez, monsieur le

protestant, retournez à confesse, et si le confesseur vous refuse

l’absolution, moi je vous absous sans exiger un acte de contrition. —

Ma confession se bornera à vous dire qu’un Français doit accueillir

tout honnête étranger qui a besoin de secours et de protection; quant à

sa fille, c’est un enfant. — Eh bien, qu’on lui donne le fouet et qu’on

ne m’en parle plus. — Est-ce un arrêt de proscription? Me défendez-vous

de venir vous faire ma cour? — Oui; à moins que vous ne me donniez

votre parole que vous oublierez cette petite fille. — Les souvenirs,

madame, ne dépendent pas de nous; et si par hasard je l’oubliais

pendant le jour, la nuit, un songe pourrait me la rappeler. — Il

suffit; j’ai ma toilette à faire, je vous prie de me laisser. Ainsi

finirent notre entretien et nos liaisons. Ah! bien loin d’oublier

Séraphine, elle était toujours présente à ma pensée; je ne vivais que

par elle et avec elle; je lui parlais, je l’entendais encore. Je pris

un maître de langue espagnole, et comme je savais un peu d’italien et

assez bien le latin, je fis des progrès qui étonnèrent mon maître; mais

j’étais aiguillonné par l’amour, aiguillon plus actif que l’ardeur du

savoir, ou l’attrait de la gloire. Il me fit lire l’histoire d’Espagne

de Ferreras, de Mariana, écrivain qui me plaisait par l’éloquence et la

noblesse de son style, quoiqu’il maltraitât les Français, surtout les

protestants; mais il était Espagnol, et il écrivait dans le seizième

siècle. L’été s’écoulait dans cette étude, non assez vite au gré de mon

impatience; car tel est l’homme, la vie lui paraît très-rapide et les

journées bien longues.

Je reçus, dans le mois de juin, une lettre de don Pacheco, qui disait:

«Par la grâce de Dieu et de la Madonne nous sommes arrivés en bonne

santé à Cordoue; je vous attends, mon cher capitaine, dans le plus beau

pays de l’Europe, sur les bords du Betis (_le Quadalquivir_), avec de

bon chocolat et d’excellent vin de Xérès et de Malaga, qui vous sera

versé par la main d’Hébé: elle ne vous oublie ni dans ses prières,

ni à table avec moi, où nous parlons toujours de vous, et buvons bien

souvent à votre santé. Quand vous partirez, elle fera dire trois messes

à la Sainte-Vierge, pour le succès de votre voyage. Allons, partez,

vaillant chevalier, sous les auspices de l’amour et de la vierge Marie.

_Viva usted mil anos._» Dans ma réponse, j’annonçai mon départ aux

premiers jours de septembre.

Le père de l’intéressante Suzette vint me prier à la noce de sa

fille. Je m’y rendis; j’aime beaucoup les fêtes champêtres. Je vis

revenir de l’église les deux époux. Charlot portait un gros bouquet

à sa boutonnière, et Suzette était couronnée de fleurs et vêtue en

blanc; elle était suivie de jeunes gens de l’un et l’autre sexe;

les filles avaient de grands bouquets, et les garçons, des rubans à

la boutonnière; ils marchaient en sautant et en dansant au son du

tambourin. Le père de Suzette, le père, le grand-père et la mère de

Charlot, fermaient la marche, se tenaient par la main, se rappelant

leurs noces et leurs plaisirs,

Racontant ce qu’ils ont été,

Oubliant qu’ils vont cesser d’être.

On se mit à table en arrivant; le couvert était dressé devant la

maison; la mariée me fit asseoir à ses côtés: je lui trouvai l’air

grave; je lui en parlai. C’est, me dit-elle, que le bonheur est

recueilli; et vous, monsieur le chevalier, quand épousez-vous cette

belle Espagnole? — J’espère que ce sera l’hiver prochain. — Si elle

vous aime autant que j’aime Charlot, vous ne serez pas à plaindre.

Les cris de joie, les éclats de rire interrompaient souvent notre,

conversation. On chanta, on but en chœur à la santé des nouveaux

époux; on me fit l’honneur de boire à la mienne, en me qualifiant de

commandant; je remplis mon verre, je me levai, et bus à la santé des

bienfaiteurs de la patrie, des honnêtes laboureurs. Le vin coulait

à grands flots; un jeune homme se glissa sous la table et enleva le

soulier de la nouvelle mariée. A la vue de ce trophée, la joie et les

éclats redoublèrent, et l’on acheva d’épuiser les flacons. Après le

dîné, on dansa au son du galoubet et du tambourin. J’ouvris le bal par

le menuet avec la nouvelle épouse; le menuet fini, je l’embrassai, aux

applaudissements de la joyeuse assemblée: mon exemple l’enhardit, et

chacun voulut embrasser l’aimable Suzette; mais elle se déroba à leurs

empressements et courut se cacher. On voulut faire payer les jeunes

filles pour la fugitive; elles prévirent le complot et se mirent à

courir comme des perdreaux devant le chasseur; mais les jeunes gens

plus lestes, les poursuivent, les atteignent, les amènent dans le

cercle, et toutes, tour-à-tour, sont embrassées, non sans de bruyantes

clameurs et des battements de main. On m’invita d’en faire autant;

ce fut très-volontiers; j’embrassai même les vieilles femmes, ce qui

redoubla les éclats de rire. Enfin, la nuit approchant, je m’éclipsai

tout doucement et regagnai la ville, satisfait de ma journée et de la

joie que j’avais vue régner au milieu de ces bonnes gens. Mais chaque

heure nouvelle amène de nouveaux événements. Je trouvai, en rentrant,

une lettre du vicomte de Beaupré, cachetée en noir. Mon cœur palpita

d’effroi: j’hésitai à l’ouvrir; je voulais attendre au lendemain,

pour éviter une mauvaise nuit; mais la curiosité, ou plutôt l’amitié

l’emporta: j’ouvre la lettre d’une main tremblante, et je lis:

«Mon cher ami, vous avez envié mon bonheur, aujourd’hui vous

pleurerez sur moi. Cécile, la sensible Cécile, la vertueuse Cécile,

si digne d’une vie immortelle, le Ciel me l’a ravie: depuis trois

jours elle n’est plus. La mort a enlevé à la terre un de ses plus

beaux ornements. Elle était accouchée heureusement d’une fille.

Elle a d’abord demandé des nouvelles de son enfant: on l’a assurée

qu’il se portait très-bien. Quelques moments après elle a entendu

ses vagissements; ce cri a produit une émotion si vive dans l’ame de

cette tendre mère, qu’elle a expiré sur-le-champ. L’amour maternel,

l’excès de sensibilité, l’ont suffoquée. Nos vœux, nos soins, tous

les secours prodigués n’ont pu la rappeler à la vie. Chère Cécile,

épouse adorée, que vais-je devenir sans toi? La main me tremble, des

larmes remplissent mes yeux; et vous, mon cher chevalier, vous perdez

une excellente amie: parents, amis, voisins, tous les domestiques la

pleurent. Le deuil est dans le château et dans les environs. Vous la

pleurerez aussi. Dès que ma santé, un peu altérée, sera rétablie,

j’irai à Nancy, rejoindre mon régiment. Je brûle de quitter un séjour

où, du faîte de la félicité, je suis tombé dans l’abîme du malheur.

J’y vois partout l’ombre errante de ma chère Cécile. L’enfant se

porte bien. Adieu, mon cher ami, je vous quitte pour la pleurer.»

Quel coup de foudre, au sortir d’une scène bruyante, des transports

de la joie, d’une fête d’hymen aussi gaie que touchante! Cécile avait

célébré sa noce avec la même joie, au milieu des plaisirs et des

félicitations. Hélas! en signant son contrat de mariage, elle avait

signé l’arrêt de sa mort. Quel excès d’allégresse quand elle se vit

enceinte! et ce bonheur devait la précipiter dans la tombe! Pauvres

humains! formez des vœux! Tendre amie, m’écriai-je en m’inondant de

larmes, douce image de la divinité, la terre n’était pas digne de te

posséder! Ta beauté, ton printemps, tes plaisirs, tes espérances sont

ensevelis dans la nuit éternelle. Ta jeune ame s’ouvrait à peine aux

rayons de la vie. C’est au Ciel que ta place était marquée, et que

les anges t’attendaient! Je passai une partie de la nuit à verser des

larmes, et à répondre au vicomte. Pendant un mois je pleurai tous les

jours cette aimable et malheureuse amie. Cicéron, à la mort de sa

fille, ne trouva quelque allégement à sa douleur que lorsqu’il put

reprendre ses livres et sa plume: j’en trouvai dans l’étude de la

langue espagnole, et dans les promenades où j’allais, le cœur malade,

rêver, parler à ma chère Cécile, et tromper mon affliction par de

tendres souvenirs.

Cependant septembre approchait, non au gré de mon impatience. Le temps

nous cache ses ailes, ce n’est qu’après sa fuite qu’on les aperçoit.

Enfin ce mois parut, et je demandai à mon colonel la permission de

partir avant l’arrivée des semestres. Vous voulez donc, me dit-il en

riant, aller passer quelque temps dans les prisons du saint-office.

Vous êtes enfant de Calvin, quelquefois mauvais plaisant, et les

inquisiteurs n’entendent pas raillerie. J’adopterai, lui dis-je, avec

le manteau espagnol, la gravité d’un docteur de Salamanque. — Partez,

j’y consens; mais recommandez-vous à la _Madonne_ et à saint Jacques de

Compostelle.

Comme j’avais lu dans Don Quichotte que son hôte lui avait recommandé

de ne jamais voyager sans argent, j’avais amassé un petit viatique;

ma mère informée de mon voyage, m’envoya cent écus. C’était, me

disait-elle, le denier de la veuve, le fruit de ses économies. Je les

refusai, et lui écrivis que ses bontés et ses prières m’étaient plus

pré et plus utiles que son argent; d’ailleurs j’avais pour principe de

régler ma dépense sur ma fortune. Si j’avais voyagé en Mésopotamie,

du temps des patriarches, ou en Grèce, dans le beau siècle de Ménélas

et d’Alcinoüs, partout on m’aurait accueilli, hébergé; de jeunes

filles m’auraient mis dans les bains; mais le monde, en vieillissant,

s’endurcit: le temple de l’hospitalité s’est fermé. Au commencement de

l’été j’avais acheté, pour me promener et pour mon voyage, un petit

cheval alezan, que je nommais _Podagre_, par antiphrase, comme par

la même figure de rhétorique les furies portent le nom d’Euménides.

Je m’attachai beaucoup à ce cheval. Il n’était pas beau _d’orgueil_

et _d’amour_, n’appelait pas la guerre; on ne voyait pas bondir

les flots de son épaisse crinière; mais il était doux, modeste et

robuste: _Qualem me decebat_. Je ne l’aimais pas autant que Caligula

chérissait le sien,[37] ou que la marquise de ... aimait son chat,

dont elle a porté le deuil pendant trois jours. Peu de femmes ont eu

autant de tendresse pour leurs maris, que cette marquise en avait pour

cet animal-tigre, selon Buffon. Ayant donc rempli mon porte-manteau

de quelques effets, de plusieurs livres, et ma bourse de quelques

pièces d’or, vêtu d’un uniforme, décoré de l’épaulette de capitaine,

jargonnant assez bien l’espagnol, je montai sur Podagre le 3 septembre

1766. Annibal était parti de Saragosse, pour marcher à Rome, dix-neuf

cent quatre-vingt trois ans avant mon entrée en Espagne.

Je sortis de Perpignan par la porte de Saint-Martin, autrement dite _la

porte d’Espagne_, laissant mes habitudes et mes préjugés au faubourg de

la ville, me promettant surtout de me dépouiller de ce caractère léger

et irréfléchi d’un Français de mon âge. Solon disait que personne ne

peut être réputé heureux avant sa mort.

_La vita al fin, e ’l di loda la sera,_[38]

a dit Pétrarque. On peut dire avec autant de justesse, qu’il faut

attendre la fin d’un voyage pour savoir s’il a été heureux.

Les amants qui courent après leurs maîtresses ne sont ni des

Anacharsis, ni des Strabon; ils veulent arriver; tout retard irrite

leur impatience; ils aiment mieux faire du chemin que de s’arrêter

pour voir des tableaux, ou des débris d’antiques monuments. Mais ils

ont un avantage sur les doctes voyageurs: s’ils ne font pas comme eux

des descriptions brillantes des sites pittoresques, des beautés de la

nature, ils en jouissent beaucoup mieux. Un amant sera plus ému, plus

attendri par les charmes de la campagne, par la vue d’un troupeau, le

son d’une musette, le chant des oiseaux, que le savant qui voyage pour

voir des décombres, des tableaux et examiner la qualité des terres. Je

renvoie mes lecteurs avides de connoître ces objets scientifiques, aux

nombreux voyages d’Espagne, qui seront, pour ainsi dire, les appendices

du mien. Mais je m’attacherai spécialement à la description des usages

et des mœurs générales et particulières; je parlerai de ce qui m’a

frappé et de ce qui m’est arrivé.

Une médaille de l’empereur Adrien représente l’Espagne assise, appuyée

sur une montagne (les Pyrénées) placée à sa gauche, tenant une branche

d’olivier à sa main; à ses pieds est un lapin.[39]

A Gironne je notai sur mon album, que les miquelets ouvrirent mon

porte-manteau, le tournèrent, le retournèrent, et quand ils l’eurent

visité pièce à pièce, ils me demandèrent si je n’avais point d’effets

prohibés. Comme l’Avare de Molière, ils auraient voulu voir l’autre

main après avoir vu les deux. Je me flattais de sortir sain et sauf

de leurs serres; mais ils s’étaient emparés de mes livres, et me

dirent que, pour les retirer, il me fallait aller chez le seigneur

Théologal, qui déciderait s’ils pouvaient entrer en Espagne. Je

suivis donc mes livres chez le seigneur Théologal, non sans donner

au diable les miquelets et lui. Il fesait la sieste quand j’arrivai.

Sa servante n’aurait pas troublé son repos pour un roi de France. Je

me rappelai, pour me consoler, que le prince de Condé, assassiné à

Jarnac par Montesquiou, avait attendu à une porte, assis sur un banc

de pierre, qu’un procureur eût dîné. Après quelques moments d’attente,

je priai cette fille d’aller voir si son maître dormait encore; je la

suivis, et, fatigué de ces délais, je donnai un grand coup de pied à

la porte, qui s’ouvrit, et ce bruit éveilla le chanoine, qui s’écria

effrayé: _Kesus, Kesus_ (Jésus), _que demonio e aquel_! Je lui fis

mille excuses, et tâchai de le rassurer, en lui disant le motif de

ma visite. Alors il se leva, quitta son bonnet de coton, et se fit

apporter les livres. Je lui dis en espagnol que c’étaient des ouvrages

de littérature qui ne pouvaient être prohibés. Monsieur, répondit-il,

vous pouvez vous servir de votre langue, je la parle fort mal, mais

je l’entends très-bien; ce qui me surprit. Vous autres, Français,

continua-t-il, vous êtes un peu ariens. — Qu’entendez-vous par-là? —

Que vous avez du jansénisme dans la tête. — Le jansénisme est passé de

mode, et nous ne connaissons pas plus Jansenius, que vous Arius.[40] —

C’est fort bien; mais voyons vos livres. Horace! j’en ai ouï parler. La

Fontaine n’a-t-il pas fait des contes fort gais? — Oui, et des fables

bien supérieures. — Ici nous préférons ses contes: ils sont plaisants,

un peu libertins; mais il n’y a rien contre la religion. Virgile!

celui-là je le connais; _procumbit humi bos_... Vous n’avez sans doute

rien de Voltaire? — Pardonnez-moi, j’ai la Henriade. — A coup sûr elle

n’entrera pas. Vous voulez infecter notre pays du poison que distille

cet auteur venimeux. — Mais, monsieur, c’est un poëme où la morale

et la religion sont très-respectées. Écoutez ces beaux vers sur la

transsubstantiation:

Le Christ, de nos péchés, victime renaissante,

De ces élus, nourriture vivante,

Descend sur ses autels à ses yeux éperdus,

Et lui découvre un Dieu, sous un pain qui n’est plus.

— Les vers seront beaux tant que vous voudrez, mais le sens n’est pas

clair. — De plus, sachez, monsieur, que le général des capucins l’a

affilié à l’ordre de Saint-François. — Dites, affilié au diable. J’en

suis fâché, monsieur l’officier, mais pas un seul feuillet de Voltaire

ne passera Gironne. Messieurs les Français, vous critiquez notre

sévérité et notre inquisition, mais nous n’avons ni Saint-Barthélemi,

ni guerres de religion. A l’égard de vos autres livres, je vais voir

s’ils sont sur la liste des livres prohibés. Il prit alors son index,

et, après l’avoir parcouru, Horace, Virgile, la Fontaine eurent la

permission d’être mes compagnons de voyage, et Voltaire resta dans les

plains de M. le Théologal.

De Canet à Mattaro la route est charmante; on traverse des villages

entourés d’arbres, de jardins; on jouit de la vue de la mer, d’une

infinité de barques de pêcheurs. La figure aimable des femmes répondait

à l’aménité du pays. Elles sont la plupart occupées à faire des

dentelles. Le travail des hommes est la pêche. Ce sont des hiboux au

milieu des colombes. Mattaro est une ville très-agréable. Ses environs

produisent d’excellent vin. De cette ville à Barcelone, on côtoie

la mer par un chemin bordé de mûriers, qui vivifient le paysage. Je

marchais souvent à pied, soit pour soulager mon cher Podagre, soit pour

me délasser d’une même position. Je m’assis un matin, après une assez

longue marche, auprès d’un vignoble, à l’ombre de plusieurs caroubiers.

J’achetai la permission de manger du raisin; on m’apporta un morceau

de pain un peu dur, mais très-blanc. Pendant ce repas délicieux, des

tourterelles roucoulaient sur ma tête, et sans doute se parlaient

d’amour: Un ruisseau roulait à mes pieds sur des petits cailloux, et

mêlait son murmure au gémissement des tourterelles. J’étais si enchanté

de cette situation, que je m’écriai: Ma chère Séraphine, où es-tu?

Pourquoi n’es-tu pas avec moi dans cette riante solitude? Le souvenir

de l’infortunée Cécile vint mêler aux songes riants de l’amour et de

l’espérance, la mélancolie et les regrets. Chère Cécile, ton amitié eut

fait le charme de ma vie! Hélas! et tu n’es plus! Il fallut quitter

cet asile, car le soleil ne s’arrêtait pas pour moi, comme pour

Amphytrion ou pour Josué. Après quelques heures de marche, j’aperçus

les clochers, les tours, et bientôt les remparts de Barcelone. Je

jouis alors d’un tableau magnifique. Je voyais cette ville élever sa

tête au milieu d’une campagne riante; à sa gauche, une vaste mer, et

l’horizon éclatant de lumière; la splendeur de cet astre, la richesse

de la campagne, l’aspect de la ville, tout annonçait la puissance et la

prodigalité du Créateur de l’univers.

Le jour au jour la révèle;

La nuit l’annonce à la nuit.

J’allais au pas pour jouir de l’enchantement de cette superbe

perspective.

J’arrivai avec la nuit à Barcelone. Je comptais n’y séjourner qu’un

jour, quoique ce soit une des plus belles villes de l’Europe. On

dit qu’elle a été fondée deux cent cinquante ans avant notre ère,

par Amilcar Barca, père d’Annibal le borgne. Je veux bien croire à

l’époque de cette fondation; mais je pensais avec plus de plaisir au

lord Peterborough, qui, ayant pris cette ville, la sauva du pillage,

ne toucha point aux trésors immenses de sa cathédrale, et arracha une

belle duchesse des mains des soldats. Barwick la reprit pour Philippe

V, et la punit sévèrement de sa rébellion, ou de sa résistance. J’allai

loger à la Fontaine-d’Or.

Le lendemain, les chanoines avaient déjà chanté matines, plus d’un

poète trouvé trente rimes, les barbiers abattu bien des toisons,

lorsque je m’éveillai. Je demandai aussitôt à mon hôte du chocolat et

un barbier. Je voulais aller voir M. Aubert, consul de France, pour qui

j’avais une lettre de recommandation.

Pendant que je déjeûnais, un moine, à la mine hypocrite, entra dans

ma chambre, en me disant d’un ton mielleux: _Ave maria purissima_.

Je lui répondis: Très humble serviteur. J’ai su depuis qu’il fallait

repondre: _Sine peccado concebida_ (conçue sans péché), ce qui résout

une question qui a causé bien des disputes et de haines entre les

cordeliers et les dominicains. Après son compliment, le moine me

présenta une bourse, en me demandant quelque argent pour le luminaire

de la Vierge. Mon Père, lui dis-je en riant, la Vierge n’a pas besoin

de luminaire: elle n’a qu’à se coucher de bonne heure. Le révérend

s’enfuit à ces mots, en fesant le signe de la croix, et marmottant:

_Kesus_! _Kesus_! J’en riais encore, lorsque je vis entrer une jeune

femme grande et bien faite. Je lui demandai ce qu’il y avait pour son

service. Je viens, me répondit-elle dans son dialecte catalan,[41]

pour vous faire la barbe. — Vous, _senora_? — _Si, senor_; n’avez-vous

pas demandé un barbier? Mon père est à l’assemblée de la confrérie

des pénitents, et je viens à sa place. — J’en suis enchanté, pourvu

que vous ne laissiez pas sur mon visage des traces de votre rasoir,

et de vos études. Je craignais en effet qu’elle ne voulût faire son

apprentissage sur le visage d’un vil Français: mais elle m’assura que

je n’avais rien à craindre; qu’elle fesait tous les jours dix à douze

barbes de matelots. Je livrai donc ma tête avec confiance à cette jeune

_artiste_. Je sentis avec plaisir sa main douce et légère se promener

sur mon visage en le savonnant, et son rasoir semblait plutôt me

caresser, qu’enlever une épaisse toison. L’opération finie, je lui

demandai combien son père prenait pour une barbe. — Un réal (dix sous).

Eh bien, en voilà quatre pour votre talent et le plaisir que vous

m’avez fait. Elle me remercia par un doux sourire, en me disant: _Viva

usted mil anos_ (vivez mille ans). Cette formule de compliment est si

usitée en Espagne, qu’un jeune homme, entendant lire le testament de

son père décédé, touché des marques de tendresse qu’il lui donnait,

répétait à chaque article: Cher père, _viva usted mil anos_. Au reste,

j’appris bientôt qu’en Espagne nombre de femmes maniaient le rasoir

avec la même dextérité que l’aiguille.[42]

Je demandai à mon hôte ce qu’il y avait à voir dans la ville? —

Quatre-vingt deux églises, vingt-sept couvents d’hommes et dix-huit de

femmes. — Grand Dieu! quelle pépinière d’élus et de saints! Avant de

commencer ma tournée, j’allai chez notre consul qui me reçut avec toute

l’urbanité et la grâce françaises; il me présenta à sa femme, qui me

parut aussi aimable que jolie; elle me pria à dîner pour le lendemain,

désolée d’être invitée ce jour-là chez don Velasco, gouverneur de la

place. Je refusai d’abord l’invitation, m’excusant sur mon départ fixé

au jour suivant; mais lui et sa femme me pressèrent avec tant de bonté

et de chaleur, et madame Aubert surtout y mit tant de grâce, que je

n’osai refuser. Il était écrit dans le grand livre des destinées que

je ne partirais pas de sitôt. En quittant M. Aubert, j’allai parcourir

la ville: ce que j’y admirai le plus, c’est la propreté des rues

pavées de superbes dalles. L’affluence des habitants, des voitures,

des ânes, annoncent l’activité des Catalans et de leur commerce. Je

me promenai dans la place Saint-Michel, qui est fort belle, et à

laquelle toutes les grandes rues viennent aboutir; j’y achetai des

ciseaux et des rasoirs, qui sont fort estimés en Espagne et en France.

Mon dîné fini, après avoir lu quelques fables de La Fontaine pour

laisser tomber la chaleur, j’allai me promener sur la belle terrasse

qui règne le long du port, dans le quartier nommé _Barcelonette_; les

bords de cette promenade, qu’on appelle la _Lonja_, sont embellis par

de beaux édifices. Je jouissais tranquillement de ce lieu agréable et

du soir d’un beau jour, rêvant à mes projets, à mon avenir, à la belle

Séraphine. La lumière douce et mélancolique du crépuscule commençait à

se répandre, quand tout-à-coup six hommes m’entourent et m’ordonnent de

les suivre. Je leur réponds que je n’en ferai rien: l’un d’eux alors me

saisit au collet; je lui ripostai par un vigoureux coup de poing sur la

face; il crie, il beugle; et soudain les autres me serrent de si près,

que je ne pus tirer mon épée. Je me débattis entre leurs bras; mais je

n’avais pas la force d’Anthée ou d’Hercule. Ces coquins cherchèrent

à m’imposer le respect et la crainte en disant qu’ils étaient _los

familiares_ du saint-office, et ils m’invitèrent à la soumission pour

éviter le scandale et le mauvais traitement. Je cédai à la force, et je

fus mené dans les prisons de l’inquisition. Quand je me vis dans les

serres de ces oiseaux de proie, moi officier français, simple voyageur,

je me demandai quel était mon crime, ce que j’avais à démêler avec ce

tribunal odieux.[43] Ces prêtres jacobins, disais-je, ont-ils succédé

à ces druides qui se disaient les agents de la Divinité, et qui

s’étaient arrogé le droit d’excommunier et de condamner à mort leurs

concitoyens? Mais mes plaintes, mes imprécations se perdirent dans les

airs.

Le lendemain, un Dominicain voilé d’hypocrisie, au langage fallacieux,

vint me conjurer, par les entrailles de J. C., de confesser mes fautes

pour obtenir ma liberté. Confessez les vôtres, lui dis-je; demandez

pardon à Dieu de votre hypocrisie et de vos injustices. De quel droit

arrêtez-vous un gentilhomme français, qui n’est point soumis à votre

infernale juridiction, et qui d’ailleurs n’a point manqué aux lois du

pays? — Vierge sainte, vous me faites frémir! Je vais prier Dieu pour

vous; j’espère qu’il vous ouvrira les yeux, et vous touchera le cœur.

Vas prier le diable, dis-je tout bas; c’est ta divinité.

Cependant ce jour-là M. Aubert m’ayant attendu vainement pour dîner,

envoya à mon auberge. On lui répondit que j’avais disparu depuis la

veille, que j’avais laissé mes hardes, et que l’on ignorait ce que

j’étais devenu. Cet obligeant consul, très-inquiet de mon sort, fit

des perquisitions dans toute la ville; mais rien ne transpirait,

et ne découvrait la trace de mes pas. Étonné de ce silence, il

soupçonna qu’une indiscrétion de ma part avait pu m’attirer la

vengeance du saint-office, dont il connaissait parfaitement l’esprit

et les manœuvres. Il pria le capitaine-général de me réclamer. Les

inquisiteurs nièrent ma détention avec le sang-froid de la fausseté et

de la scélératesse; mais M. Aubert ne pouvant attribuer ma disparition

à une autre cause raisonnable, persista à me croire dans les repaires

du saint-office.

Le jour suivant, des familiers vinrent me chercher pour me conduire

devant les trois inquisiteurs: on me présenta une casaque jaune pour

l’endosser; je repoussai avec dédain cette livrée de satan. Mais on me

fit entendre que je n’obtiendrais ma liberté que par ma soumission.

Je comparus donc vêtu de jaune, un cierge vert à la main, devant les

trois prêtres de Pluton. Dans la salle était déployé le drapeau du

saint-office y où étaient peints un gril, des tenailles et un bûcher,

avec ces mots: _justice, charité, miséricorde_. Quelle atroce ironie!

Je fus tenté plus d’une fois de brûler avec mon cierge la face hideuse

de l’un de ces jacobins; mon bon génie m’arrêta. L’un d’eux m’exhorta,

avec l’air de la douceur, à faire l’aveu de ma faute. Ma grande faute,

lui dis-je, est d’être venu dans un pays où des prêtres foulent aux

pieds l’humanité, et se couvrent du manteau de la religion pour

persécuter la vertu et l’innocence. — Est-ce tout ce que vous avez

à nous dire? — Oui; ma conscience est sans crainte et sans remords.

Tremblez; si le régiment où je sers apprend mon emprisonnement, il

passera sur le ventre à dix régiments espagnols pour venir m’arracher à

votre barbarie. — Dieu est le maître; notre devoir est de veiller sur

son troupeau en fidèles pasteurs: notre cœur en est affligé; mais vous

retournerez en prison, jusqu’à ce que vous ayez reconnu votre faute. Je

sortis en jetant sur eux un regard de mépris et d’indignation.

Rentré dans ma geole, je cherchai dans ma conscience la cause d’un

pareil traitement; j’étais loin de penser que je le devais à ma réponse

au moine quêteur sur la Vierge et son luminaire. Cependant M. Aubert,

toujours persuadé que l’inquisition seule avait pu m’enlever, veillait

sur ses démarches, et l’entourait d’espions. L’un d’eux lui apprend que

trois des grands colliers de l’ordre de Saint-Dominique allaient partir

pour Rome, députés à l’assemblée conventuelle qui devait s’y tenir.

Il écrivit aussitôt à M. de Cholet, commandant de Perpignan, pour

l’informer de ma disparition, de ses soupçons sur les auteurs de cette

violence, et du passage à Perpignan des trois jacobins, l’invitant à

les faire arrêter, et à ne les relâcher que lorsque le saint-office

m’aurait mis en liberté.

M. de Cholet saisit avec joie l’occasion de la vengeance; l’ordre

est donné à la porte de la ville d’arrêter les trois révérends.

Ils arrivent sur le midi, joyeux et avec un grand appétit; ils

demandent à la sentinelle quelle est la meilleure auberge. L’officier

de garde se présente, et leur annonce qu’on va les conduire chez

le commandant de la place qui veut se charger de leur logement et

de leur nourriture. Les révérends, ravis d’une si bonne aubaine,

s’épuisent en remercîments, disent qu’ils ne veulent pas incommoder M.

le commandant. — Allez, mes pères; M. de Cholet veut absolument vous

faire les honneurs de la ville. En même temps il les fait escorter

par quatre soldats et un sergent. Les pères marchaient tout joyeux,

se félicitant entre eux et enchantés de la politesse française. Mes

pères, leur dit M. de Cholet, je suis charmé de vous tenir dans cette

ville; je vous attendais avec impatience. Je vous ai fait préparer

votre logement. — Ah! M. le commandant, c’est trop de bonté; nous ne

méritons pas... — Pardonnez-moi. N’avez-vous pas dans vos prisons,

à Barcelone, un officier français, le chevalier de Saint-Gervais? —

Non, M. le commandant; nous n’en avons jamais ouï parler. — J’en suis

fâché pour vous; car je vais vous faire conduire en prison, où vous

resterez au pain et à l’eau pour toute nourriture, jusqu’à ce que

cet officier soit retrouvé. Les révérends, fort dépités, se récrient

sur cette violation du droit des gens; ensuite disent qu’ils se

résignaient à la volonté du Ciel, et que M. le commandant répondrait

devant Dieu et devant le pape de la persécution qu’il fesait essuyer à

des gens d’église. Oui, j’en fais mon affaire, leur dit le commandant;

en attendant, vous allez vous rendre à la citadelle. Voilà mes trois

papelards, à face rubiconde et fleurie, enfermés dans une étroite

prison, condamnés au régime des Paul et des Hilaire, mais en pure perte

pour leur salut; car ils se déchaînaient contre le jeûne et contre le

commandant. Tous les jours le pourvoyeur, en leur apportant une cruche

d’eau et leur ration de pain, leur demandait s’ils n’avaient rien à

déclarer sur l’enlèvement de l’officier français. Pendant trois jours

ils persistèrent dans leur dénégation; mais enfin le cri, non de leur

conscience, mais de leur estomac, l’ennui de leur séjour fléchirent

leur opiniâtreté. Ils demandèrent à parler à M. le commandant, qui

se rendit aussitôt auprès d’eux. Ils avouèrent qu’un jeune officier

français était dans les prisons du saint-office pour des propos impies

qu’il avait tenus contre la Vierge. Sans doute, il a eu tort, leur

dit M. de Cholet; mais laissez à la Vierge le soin de sa vengeance.

Écrivez à Barcelone qu’on le remette en liberté. En attendant, je

vous garde en ôtage; mais j’adoucirai votre pénitence, et votre table

ne sera plus aussi frugale. Les jacobins se hâtèrent d’écrire qu’on

relachât bien vite ce damné de Français.

Pendant ce laps de temps, le dépit, l’impatitence, l’ennui, agitaient

mon ame et l’accablaient du poids de la vie. Enfin, les inquisiteurs,

sur la lettre de leurs confrères, se virent obligés de relâcher leur

proie. L’un d’eux vint me dire que par égard pour ma jeunesse et ma

qualité de Français, le saint-office avait délibéré de m’ouvrir les

portes de ma prison, et que j’étais libre, mais qu’ils m’engageaient

à avoir désormais plus de respect pour la Madonne, la mère de J. C. —

Mon révérend père, lui dis-je, les Français ont toujours eu beaucoup

de respect pour les dames. En prononçant ces mots, je m’élançai vers

la porte, et quand je fus dans la rue, je crus sortir du tombeau pour

renaître à la vie. Je courus aussitôt chez M. Aubert, qui m’embrassa

avec transport, et m’apprit par quels moyens on m’avait arraché aux

serres du saint-office. Il écrivit sur-le-champ à M. de Cholet, pour

faire ouvrir leur cage aux trois corbeaux voyageurs qui étaient venus

se prendre dans les filets. Je dînai chez cet estimable consul. Sa

femme me combla de bontés, m’invitant à rester un où deux jours à

Barcelone. Madame, lui dis-je, j’en serais bien tenté, mais je suis

un pigeon trop effrayé du voisinage des éperviers pour séjourner

plus long-temps dans cette ville; je compte partir demain. Je passai

le reste de la journée avec ces aimables époux: l’après-dînée des

négociants français, instruits de cette aventure, vinrent me féliciter

de ma délivrance, et l’on rit beaucoup du tour joué aux dominicains.

L’un de ces négociants, nommé M. _Duprat_, homme d’esprit, me dit:

Je vous conseille pourtant de payer à l’avenir le luminaire de la

Vierge, plutôt que de vous brouiller avec l’inquisition, qui est le

génie malfesant et tout-puissant de l’Espagne. Il a autant d’oreilles

que d’yeux, et il est muni de serres très-fortes. Sachez que la mère

de Saint-Dominique étant grosse de lui, rêva qu’elle accouchait d’un

chien, qui tenait dans sa gueule un flambeau allumé. Ce présage s’est

vérifié. — Comme celui d’Hécube, lui dis-je, qui rêva, enceinte de

Pâris, qu’elle accouchait d’un tison ardent. — Je vais vous donner

une idée, reprit M. Duprat, de la puissance et des manœuvres de ce

terrible tribunal. Naguère à Cordoue, un nègre, esclave du trésorier

de l’inquisition, pénétra, pendant la nuit, dans une maison voisine

pour aller trouver une esclave dont il était fort épris. La maîtresse

de cette femme, avertie par le bruit, s’avance vers la chambre; le

nègre la rencontre et la poignarde. Le mari et quelques personnes

accourent aux cris de cette infortunée. L’assassin est saisi, livré

à la justice, jugé et condamné à mort. Il allait subir son jugement,

lorsque le saint-office intervint et réclama le criminel. Le magistral

répond qu’il a été jugé selon la loi. L’inquisition le menace de

ses foudres, et le juge effrayé lui remet le nègre. Le conseil de

Castille, alarmé de cet abus de pouvoir, porta ses plaintes au pied

du trône. Le roi fit donner l’ordre, par le grand-inquisiteur, de

rendre le coupable. Cet ordre fut réitéré jusqu’à trois fois; enfin

les inquisiteurs de Cordoue, forcés d’obéir, aimèrent mieux faire

évader l’esclave que de fléchir sous l’autorité civile. Vous voyez,

monsieur le chevalier, jusqu’où s’étend le crédit et le despotisme

de cette puissance religieuse. — Oui, lui dis-je, et j’ajoutai,

_crimine ab uno disce omnes_.[44] — Ce qui est peut-être aussi

étonnant qu’impie, nous dit M. Aubert, c’est que le souverain pontife

accorde des indulgences à tous ceux qui assistent à des auto-da-fé.

J’ai lu une relation très-curieuse de l’un de ces auto-da-fé célébré

en 1680. L’écrivain commence ainsi sa narration: «Votre Majesté ne

sera pas dégoûtée de voir décrire ce qu’elle a vu exécuter. Lorsque

Jupiter fulmina les Titans, l’antiquité le nomma le roi des Dieux et

le plaça dans les astres. Que sera-ce d’un protecteur de l’église?

Les éléments et les astres ne seront-ils pas touchés de l’éclat de ce

Jupiter chrétien?» Ensuite, après avoir célébré la Croix-Verte qui

sert de blason et d’étendard au saint-office, le narrateur ajoute:

«Comme les païens ne dédièrent à leurs dieux que des arbres verts, le

myrte à Vénus, l’olivier à Pallas et le laurier à Apollon, ainsi nous

dédions à votre Majesté les triomphes de la Croix-Verte.» — Un trait

qui fait honneur à la mémoire de Cromwel, reprit M. Duprat, c’est

d’avoir offert à l’Espagne toutes les forces de l’Angleterre contre la

France, à condition que l’on supprimerait le tribunal du saint-office.

Il est vrai qu’il demandait aussi la liberté du commerce de l’Amérique

pour la nation anglaise. Une partie de reversi avec madame Aubert,

termina cette conversation. Je passai ainsi une journée très-agréable.

Cet aimable consul, au moment de nous séparer, me dit: «Monsieur le

chevalier, respectez l’inquisition comme les Romains respectaient leur

mauvais génie. On peut, en Espagne, jouir d’une grande liberté, être

fripon, voleur, athée même, pourvu que l’on fléchisse le genou devant

l’idole. Je lui promis de la respecter désormais, comme le voyageur

dans la Lybie respecte le sommeil du lion. J’ai renoncé, ajoutais-je,

à la décoration du _san Benito_, comme à celle de la Toison-d’Or. Il

me conseilla d’aller voir le mont Serrat, qui n’est qu’à huit lieues

de Barcelone; il m’offrit une lettre pour un des pères avec lequel il

avait quelque liaison; je l’acceptai, en le remerciant vivement de

toutes ses bontés et de ses bons avis. J’eus le plaisir d’embrasser

madame Aubert, qui me dit en souriant: Si vous étiez resté plus

long-temps avec nous, vous auriez été le chevalier de la Vierge et le

mien. — Et beaucoup plus fidèle à l’une qu’a l’autre, lui répondis-je

en riant.

Je partis pour le mont Serrat au jour naissant, monté sur le fidèle

Podagre, pressant son allure, car il me semblait que j’avais encore

à ma poursuite tous les familiers de l’inquisition. Le chemin fut

praticable jusqu’à Molinos del Reys, où je dînai; je traversai ensuite

un pont de cinq cents pieds de long sur la rivière de Lobregat; de là

je gravis une montagne escarpée. Je trouvai sur ma route une jeune

femme chargée d’un petit enfant; elle se traînait avec peine et versait

un torrent de larmes. Je lui demandai le sujet de ses pleurs et le

but de son voyage. Je viens, dit-elle, de Gironne: je vais au mont

Serrat, prier la _Madonne_ de me rendre mon mari, esclave à Alger. Je

suis à jeûn depuis douze heures, et je ne puis donner du lait à mon

enfant. J’ai perdu une piastre forte (cinq livres) qui me restait,

ou plutôt je crois qu’on me l’a volée: je ne puis plus me soutenir.

Je descendis de cheval. Je lui fis manger un morceau de chocolat, et

boire d’un vin de la Selva que j’avais dans un flacon d’osier. Ce vin

balsamique et le chocolat restaurèrent ses forces. Je la fis monter

sur mon cheval, malgré sa résistance, et je la suivis à pied, chargé

de son enfant. Cette bonne femme ne doutait pas que la _Madonne_ ne

brisât les fers de son mari. Je lui laissai cette douce illusion:

l’espérance est la divinité des malheureux. Nous arrivâmes au mont

Serrat au déclin du jour. Je rendis à cette femme la piastre qu’on

lui avait volée: elle en pleura de reconnaissance, et me promit de

dire quatre rosaires pour moi. Je demandai don Pedro, l’ami de M.

Aubert, et, sur sa recommandation, je fus très-bien accueilli. Il me

dit que je pouvais rester trois jours dans le monastère, qui accordait

l’hospitalité pendant ce temps à tout étranger, riche ou pauvre.[45]

Je lui répondis que je me proposais de repartir le lendemain, après

que j’aurais vu la maison. Je fus très-bien traité à soupé, et les

révérends me firent boire d’un excellent vin de Malvoisie des coteaux

de Sitgis;[46] et je vis que si ces bons pères étaient fort attachés

au culte de la _Madonne_, ils ne négligeaient pas celui de Bacchus.

Ces cénobites étaient au nombre de soixante-seize, de l’ordre de

Saint-Benoît.[47] A mon lever, don Pedro me proposa de commencer notre

tournée par l’église. J’y comptai quatre-vingts lampes d’argent, et

quantité de chandeliers du même métal. La chapelle de la Vierge est

derrière l’autel, séparée du chœur par une superbe grille. La Vierge

est très-brune: elle tient l’enfant Jésus entre ses bras. Quatre

cierges, dans de grands chandeliers donnés par un duc de Medina Cœli,

brûlent devant elle. Un amas d’ex-voto, de jambes, de cuisses, de bras,

et d’autres membres tapissent les murailles. Je me croyais en Grèce,

au temple d’Esculape. Don Pedro me raconta que cette _Madonne_ avait

été trouvée par des bergers, en 880. La nouvelle s’en étant aussitôt

répandue, l’évêque de Barcelone, suivi de son clergé, vint la prendre

pour la transporter ailleurs. La procession se mit en marche; mais,

après une centaine de pas, la Vierge s’arrêta d’elle-même, sans qu’on

pût la faire avancer: et c’est au lieu de sa station que, depuis, on

a bâti le couvent. Je trouvai, comme de raison, le miracle fort beau.

Don Pedro m’ouvrit l’armoire des reliques. Vous avez là, lui dis-je,

une précieuse et abondante collection. — Elle n’est pas si riche que

celle de la cathédrale de Burgos, où l’on possède une cassette qui

contient un morceau de la verge de Moïse, un os du prophête Zacharie,

un soulier de la Vierge, une pierre du Calvaire, un peu de sable du

Jourdain, et une boite de plomb remplie du sang des innocents. Ce

sont là, lui dis-je, des richesses inappréciables. Il me montra deux

couronnes chargées de pierreries, l’une pour la Vierge, l’autre four

l’enfant Jésus. J’aperçus, au fond d’une armoire, une longue épée

couverte de rouille. C’est, me dit don Pedro, l’épée dont s’arma

Ignace de Loyola, pour aller combattre le Maure qui niait la virginité

de Marie. Pour se préparer au combat, il fit la veille des armes,

et se déclara chevalier de la Vierge. Le Maure avant refusé de se

battre, Ignace vint ici déposer son épée aux pieds de la _Madonne_.

On a publié que c’est dans ce couvent qu’il avait conçu le plan de sa

société; mais il est impossible, à moins d’un miracle, qu’un homme

aussi ignorant ait imaginé un ouvrage si admirable; voici la vérité.

Nous avons, dans notre bibliothèque, un livre intitulé, _Exercices de

la Vie spirituelle_, composé par le vénérable Père Cisneros, notre

abbé, cousin du cardinal Ximenès; le successeur de don Cisneros le

prêta à Loyola; Ignace le copia mot à mot, et lui et ses disciples

répandirent le bruit qu’il le tenait de la Vierge.[48] Les Loyolistes

ont fait peindre à Rome, sur le plafond de l’église de Saint-Louis de

Gonzague, saint Ignace, dans le ciel, aux pieds de Jésus, et entouré

d’une foule de disciples conduits par les anges. Ils ont pratiqué, dans

cette même église, une ouverture devant l’autel, où leurs pénitents,

leurs affidés viennent jeter les lettres adressées à ce saint; et

ces pères leur font accroire qu’elles parviennent à leur adresse.

C’est par ces moyens frauduleux qu’ils pénètrent les secrets des

familles. Ils prétendent encore que la Vierge apparut à saint Ignace,

lui recommanda son fils, et lui dit que sa société devait s’appeler

la compagnie de Jésus. Je compris à ce récit que ce bon Père n’aimait

pas les jésuites. L’inscription de cette pierre, ajouta don Pedro, a

été gravée en son honneur.[49] J’en pris une copie. Il me conduisit

ensuite aux quinze hermitages disséminés sur la montagne, dans un

espace de deux lieues. A quelques pas de l’église, j’aperçus un immense

rocher incliné, qui menaçait d’écraser le couvent. Je demandai au

Père si la chute de cette lourde masse ne les effrayait pas. — Non;

tous les matins nous disons une messe pour prier la Vierge de la

tenir enchaînée. Mais dernièrement, pour nous punir de nos fautes, et

réchauffer notre tiédeur, elle permit à une partie de cette roche de

se détacher; et dans sa chute elle écrasa l’infirmerie et plusieurs

malades. — Ce n’étaient cependant pas les malades qui avaient péché? —

Non, mais c’est le secret du couvent. Nous montâmes environ six cents

marches presque perpendiculaires, et nous nous reposions de temps en

temps sur des sièges placés exprès pour la commodité des voyageurs.

Au milieu de ces déserts et de leur aspect sauvage, j’apercevais,

dans les intervalles, des tapis de verdure dont le contraste souriait

à l’imagination. C’est dans ces petites vallées qu’on a bâti quinze

hermitages, ou cellules, qu’habitent quinze hermites, la plupart

gentilshommes, occupés de leur salut, oublieux des vanités et des

folies du monde. Chaque hermitage a une chapelle, un puits creusé dans

le roc, et un petit jardin; leur vêtement est brun, et leur menton

couvert d’une longue barbe. Dans la première cellule, nous trouvâmes un

sexagénaire.

Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2) · 第 7 / 45 题