Un jour je rencontrai un vieillard, courbé sous deux bottes de foin, qui

Marchait à pas pesants,

Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.

Il quitta son fardeau pour se reposer. Je l’abordai: Eh quoi! lui

dis-je, à votre âge vous travaillez encore? — Sans doute; il faut

mourir à la peine; je suis pourtant bien vieux, il n’y a que deux étés

que je ne vais plus à la montagne. Mon père m’y mena à l’âge de dix

ans; j’y suis monté pendant quatre-vingts étés de suite; j’y ai conduit

mon fils au même âge, et depuis cinquante ans il y mène notre troupeau.

J’ai nourri mes enfants: aujourd’hui ils me nourrissent. — Vos enfans

sont-ils riches? — Ils n’ont besoin de personne. Mais aidez-moi, je

vous prie, à charger mon foin, et venez vous reposer dans notre cabane,

si vous en avez le loisir. J’y consentis; je trouvai chez lui un sabre,

un fusil. Que faites-vous, lui dis-je, de ces armes? — Avec elles nous

combattons les hommes qui veulent ravager nos champs, et les loups qui

cherchent à dévorer nos moutons. Nous sommes des républicains sous la

protection de la France. Dans ma jeunesse, j’ai exterminé nombre de

loups, et essuyé dix combats avec les Espagnols, que j’ai toujours

battus. J’ai arraché ce sabre que vous voyez, à l’un de leurs soldats.

J’étais seul contre deux; ils me crièrent, _Rends-toi_! Ma réponse fut

un coup de crosse de mon fusil, qui en étendit un par terre. L’autre

s’échappe: je le poursuis, l’atteins et le saisis par les cheveux; il

m’offre de l’argent, et me demande la vie. «Je n’ai besoin, lui dis-je,

ni de ton argent ni de la vie; mais donne-moi ton sabre; il me paraît

bon, il me servira à te couper la tête si tu reviens nous attaquer.»

C’est alors que j’eus le malheur de perdre Agathe, ma femme. — Vous

vous êtes donc remarié? — Et comment aurais-je vécu sans femme? J’en

ai eu trois, et dix-sept enfans; Dieu ne m’en a laissé que sept, qui

travaillent et aident leur père. Mais, monsieur l’officier, est-il bien

certain que nous avons la paix? — Oui, elle est signée définitivement.

— Dieu soit loué! La guerre est un grand malheur: elle coûte au

pauvre peuple et son sang et son pain. Mais permettez-moi d’achever ma

besogne, j’ai encore bien des bottes à rentrer avant la nuit.

Voilà un homme, dis-je en le quittant, qui n’a point à se repentir du

temps perdu ni du mal qu’il a fait aux hommes.

Deux jours de pluie et d’orages interrompirent mes promenades

champêtres, et le désœuvrement, ou plutôt la contagion de l’exemple,

me jetèrent dans des parties de jeu. La fortune me fut favorable; un

jeune homme nommé Saint-Pons, officier au régiment de Navarre, perdit

beaucoup; je gagnai les trois quarts de cet argent. Nous avions joué

au quinze; le lendemain, Saint-Pons piqué me demanda sa revanche au

trictrac; je n’osai le refuser. Il me proposa un très-gros jeu; je

lui dis que je ne m’étais jamais permis ce jeu immodéré, mais que

je risquerais volontiers tout l’argent que je lui avais gagné. Nous

jouâmes deux jours de suite; le malheur le poursuivit: souvent je

voulus me retirer; mais il se plaignait, s’emportait même, et je

continuais.

Le soir du deuxième jour, à minuit, quand nous nous quittâmes, il

me devait soixante louis; il me dit d’un air froid: Monsieur le

chevalier, vous aurez votre argent demain à votre lever. — Rien ne

presse, lui dis-je; mais il s’éloigna sans me répondre.

J’étais touché de sa situation; la pâleur, le désespoir régnaient sur

son visage. Je me retirai réfléchissant sur cette funeste passion,

source de tant de crimes et de malheurs.

Le lendemain au matin, son domestique m’apporta les soixante louis. Je

lui demandai des nouvelles de son maître. J’en suis inquiet, dit-il:

il ne s’est pas couché; il a écrit des lettres; ce matin il a payé son

hôte; je l’ai surpris chargeant ses pistolets: il m’a dit qu’il allait

passer quelques jours dans un château à deux lieues d’ici, et qu’il

ne m’emmènerait pas. A propos, a-t-il ajouté, je te dois de l’argent;

tu as depuis long-temps la fantaisie d’une montre: tiens, voilà la

mienne. Elle est, lui dis-je, d’un prix bien au-dessus de ce que vous

me devez, je ne puis vous rendre le surplus. — Tu la garderas si je

meurs avant toi; et si je te survis, je me paierai sur les gages. — Mon

ami, repris-je aussitôt, mène-moi chez ton maître; il faut absolument

que je lui parle. — Oui, monsieur, parlez-lui; je ne sais ce qu’il a

dans la tête: tantôt il a l’air tranquille et de sang-froid, tantôt

il me regarde avec des yeux égarés; il a perdu tout son argent au jeu;

il n’a que cette malheureuse passion, car du reste c’est le meilleur

enfant du monde; il est généreux, plein de franchise, gai, jovial quand

il ne joue pas, brave comme son épée; jugez-en, monsieur: c’est un des

plus braves du régiment de Navarre. Nous étions venus ici avec une

bourse bien garnie et deux beaux chevaux que lui avait prêtés son père;

l’argent et les chevaux, tout a passé par le cornet du trictrac. Son

père a déjà payé trois fois ses dettes, je doute qu’il aille jusqu’à la

quatrième. Mon maître se flatte toujours que la fortune reviendra; il

cite souvent un vers latin d’un poète grec ou romain qui dit: Si cela

va mal aujourd’hui, cela ira mieux demain.[11] — Partons, lui dis-je.

Quand nous entrâmes dans la chambre de Saint-Pons, il sommeillait, dans

un fauteuil, enveloppé de sa redingote; ses pistolets étaient sur la

table, avec deux lettres, une à sa sœur, l’autre à un officier de son

régiment. Il s’éveilla en sursaut en s’écriant: Heureux celui qui ne

se réveille plus! Il fut très-surpris de me voir; je lui dis aussitôt

que je voulais lui parler en particulier: il renvoya son domestique.

Monsieur, repris-je alors, je vous ai gagné quatre-vingt-dix louis ces

jours passés; je ne connais pas d’argent plus mal acquis que celui du

jeu. Profiter du malheur, de l’ivresse d’un homme pour le dépouiller,

c’est à peu près la même chose que l’attendre au coin d’un bois, ou

tout au moins c’est ressembler à celui qui volerait un homme dans le

vin: permettez que, pour tranquilliser ma conscience, je vous rende

votre argent. Je sais que vous allez m’opposer de vieux préjugés de

délicatesse et d’honneur; mais veuillez réfléchir qu’au trictrac je

joue mieux que vous; que je me possédais; que vous fesiez des écoles

sans nombre; et si je gardais votre dépouille, je ressemblerais à l’un

des deux personnages que je viens de citer.

Saint-Pons étonné refusait de reprendre son argent. Composons, lui

dis-je; faites-moi un billet des trente louis que je vous ai gagnés au

quinze; nous jouions alors à jeu égal, et n’étions pas tête à tête;

à l’égard des autres soixante, souffrez que je ne me donne pas la

réputation d’un escroc.

Cette proposition termina la dispute, et il me fit un billet de trente

louis payable dans un an. En me le remettant, il me sauta au cou, en

s’écriant: Ami trop généreux! vous me rendez la vie; éperdu, désespéré,

en horreur à moi-même, un pistolet allait terminer mon existence et

mon désespoir: voilà deux lettres qui devaient partir pour annoncer

ma mort. — Que je suis heureux, que je me félicite d’avoir prévenu

ce malheur! Mais pourquoi ce projet affreux? — Je n’avais plus de

ressources; il y a huit jours que j’ai vendu, pour quinze louis,

deux chevaux de mon père qui en valent cinquante, en me réservant le

droit de les racheter au bout de ces huit jours; ce terme expirait ce

matin: je n’osais plus reparaître devant mon père qui m’avait tant

recommandé ses chevaux, et dont la bonté, la tendresse a déjà payé mes

dettes jusqu’à trois fois, et après vingt paroles d’honneur que je lui

ai données de renoncer au jeu. — Peut-être si vous la donniez à un

étranger, à moi par exemple, vous vous croiriez plus obligé à la tenir.

— Je vous la donne; que je sois déshonoré, que la foudre m’écrase si je

joue jamais un jeu à perdre plus d’un écu. Je partirai demain, ce soir

j’irai vous faire mes adieux et vous témoigner toute ma reconnaissance.

Je le vis le soir; il me renouvela son serment, me demanda mon amitié;

et nous nous quittâmes après de longs embrassements.

Pour achever son histoire, au bout de trois mois il me renvoya mes

trente louis avec un présent d’une bague d’environ vingt louis,

qu’il me priait d’accepter et de porter pour l’amour de lui. Cette

promptitude à se libérer, ce cadeau, me firent soupçonner, malgré sa

parole et son appel à la foudre, une rechute dans son péché d’habitude:

six mois après, étant à Bordeaux, son domestique vint me voir; je

lui demandai d’abord des nouvelles de son maître. — Hélas! monsieur,

il n’est plus; je le pleure encore tous les jours: c’était un si bon

maître! — Il est mort? — Oui, monsieur; tout à fait mort. — Quoi, si

jeune! et comment? — Nous avons fait courir le bruit qu’il avait été

frappé d’apoplexie; mais la vérité est qu’il s’est brûlé la cervelle.

Ce maudit jeu, cette exécrable passion en est la cause. — Il m’avait

donné sa parole d’honneur qu’il ne jouerait plus! — Et à moi aussi,

monsieur; mais il l’aurait donnée au pape, au Père Éternel, qu’il ne

l’aurait pas tenue. La passion l’emportait; souvent il me disait,

quand il avait perdu, je suis un indigne, un misérable: je ne mérite

pas de vivre. Huit jours avant sa mort il avait gagné considérablement;

c’est alors qu’il vous envoya vos trente louis, et une bague en

présent. Il était au comble de la joie de ce retour de fortune qui le

mettait à même de s’acquitter envers vous, et de vous témoigner sa

reconnaissance. Il paya quelques dettes, et envoya cent écus à son

père nourricier, autant au curé du village de la terre de son père,

pour les distribuer aux indigens. Enfin, c’est grand dommage qu’il ne

fut pas toujours en bonheur, car l’argent ne pouvait rester dans ses

mains. Mais la fortune l’abandonna bientôt; il perdit dans deux nuits

non seulement tout son bénéfice, mais mille écus sur sa parole. Il

rentra dans sa chambre à quatre heures du matin; je sommeillais alors

dans un fauteuil, et j’entendis qu’il disait en parlant de moi: «Que ce

coquin est heureux! il dort». Non, monsieur, lui dis-je en me frottant

les yeux, je ne puis attraper le sommeil. Je vis à son air sombre

que le vent avait changé; je lui en parlai. Oui, me répond-il assez

tranquillement, ma nuit a été mauvaise. Donne-moi ma redingote, fais

du feu, et va te coucher. — Et vous, monsieur? — Je n’ai pas envie de

dormir; on m’a prêté la Nouvelle Héloïse, et je vais en lire quelques

lettres. Je crus facilement ce qu’il me disait; j’allai me coucher, et

je m’endormis. Mon lit était dans un petit cabinet qui donnait dans

la chambre. Une heure après je fus éveillé en sursaut par un grand

bruit; je me lève effrayé, j’entre chez mon pauvre maître: je le trouve

renversé sur son fauteuil, le visage couvert de sang. Il s’était tiré

un coup de pistolet dans la bouche. Je jette des cris terribles; pâle,

tremblant, je m’approche de lui. Il respirait encore; il jeta sur moi

un regard si touchant, si pitoyable, que je ne l’oublierai jamais. Je

fondais en larmes; je prends sa main, je la baise. Mais bientôt il

expira; je crie, j’appelle l’hôte; nous étions dans un hôtel garni.

On accourut, on me donna du secours, car j’étais prêt à m’évanouir.

On trouva le livre qu’il lisait, ouvert à la lettre sur le Suicide;

et un billet où il disait: «Ne pouvant rien laisser à mon fidèle

domestique, Antoine Bérard, auquel je dois une année de ses gages, et

une récompense pour son zèle et son attachement, je le recommande à mes

parents, à mes amis, à tous les honnêtes gens...» Ah! mon cher maître!

malheureux jeune homme! je vous pleurerai toute ma vie!

Ce récit m’attendrit jusqu’aux larmes; je tirai alors de mon doigt le

diamant dont m’avait fait présent l’infortuné Saint-Pons, et je le

donnai au fidèle Antoine; il voulait le refuser. Mon ami, lui dis-je,

en payant la dette de ton maître, j’honore sa cendre, et je remplis ses

intentions. Mais rentrons à Barrège, dont m’a éloigné ce triste récit.

Après le départ du jeune Saint-Pons, je vis plus rarement mes

camarades; le jeu m’était devenu odieux. Le beau temps ayant reparu,

je recommençai mes promenades solitaires. J’allai m’asseoir avec un

livre que me prêtait le médecin des eaux, au pied d’un rocher, au bord

d’un torrent, où, lisant, rêvant, contemplant la nature, je voyais

mes heures s’écouler aussi rapidement que le torrent qui fuyait à mes

pieds. Mes camarades m’appelaient, les uns le sauvage, les autres le

philosophe: deux épithètes qui ont quelque rapport. L’arrivée de madame

de Montheil et de sa fille prouva que je n’étais sauvage qu’avec les

indifférents, et que ma philosophie était de bonne composition. Cette

dame venait aux eaux pour une sciatique, et Cécile pour sa mère. Elles

connaissaient ma famille, et leur accueil me prouva l’estime qu’elles

en fesaient. Le premier regard que je jetai sur Cécile éveilla mon

cœur, assoupi par sept ans de guerre. Cependant elle n’avait point cet

éclat de beauté qui d’abord frappe, éblouit; mais son ame donnait à sa

physionomie une expression si heureuse, si touchante; ses grands yeux

bleus parlaient si bien le langage du sentiment, qu’ils semblaient

dire: J’aime tout ce qui m’environne; mon ame expansive se plaît à se

répandre, et le plaisir d’aimer est mon premier besoin. Son ingénuité,

sa douceur, sa grâce, donnaient un charme ineffable à ses paroles,

à tous ses mouvements. On ne pouvait voir Cécile un quart-d’heure

sans émotion, ni la quitter sans regret. Sa voix douce et mélodieuse

achevait de gagner les cœurs que ses regards attiraient Sa toilette

l’occupait très-peu; le négligé était sa parure, et les fleurs qu’elle

aimait beaucoup, ses perles et ses diamants. Elle préférait les doux

rayons de la lune à l’éclat du soleil; elle aimait l’ombre des bois,

les sites champêtres, romantiques, le silence des déserts, la belle

horreur des rochers. Elle me disait souvent: Je ne hais pas la société;

je danse volontiers, et cependant je m’ennuie souvent dans les bals,

dans les grands cercles. Elle préférait de beaucoup Melpomène à Thalie;

et, comme madame de Sévigné, elle aimait les romans où l’on donne de

grands coups d’épée. Plus d’une fois je l’ai trouvée pleurant la mort

d’un héros, ou de quelque victime du malheur; et je lui disais alors,

comme ce bon curé qui prêchait la passion disait à ses paroissiens

fondants en larmes: «Allons, mes frères, ne pleurez pas; ce que je

vous conte n’est peut être pas vrai.» Quand je blâmais son goût pour

les romans, elle me répondait: «J’y vois le danger des passions, et

la vertu très-souvent récompensée; et dans l’histoire, le crime est

presque toujours heureux.»

Madame de Montheil avait eu de la beauté: neuf lustres, en ternissant

sa fraîcheur, laissaient sur son visage le souvenir de ses attraits;

elle suppléait par un grand usage du monde à la médiocrité de son

esprit, et la grâce et l’aménité de son caractère attachaient à sa

personne, plus que l’esprit, les talents et le savoir. Il est chez les

femmes une ignorance aimable; ce sont des fleurs qui, pour parer le

printemps, n’ont besoin que d’une légère culture.

La seconde fois que je vis Cécile, je sentis que j’allais l’adorer.

Bientôt je ne la quittai plus; sa mère m’accueillait avec bonté

et amitié, et sa fille avec cette douceur, cette sensibilité qui

entraînent l’ame la plus indifférente. On peint l’Éloquence avec des

chaînes d’or sortant de sa bouche: c’est la Sensibilité qu’il faudrait

présenter sous cet emblème.

Depuis mes amours de Toulouse, mon cœur, occupé de carnage et de

gloire, n’avait plus senti ces mouvements si doux, qui raniment la vie,

et en l’agitant nous la rendent plus chère. Mais enfin l’espérance

et l’amour, avec tout leur prestige, entrèrent dans mon ame et

l’enivrèrent de leurs délices. Un jour, me promenant avec la mère et

la fille, madame de Montheil, qui marchait avec peine appuyée sur mon

bras, me dit: «Je vais m’asseoir; promenez-vous là devant avec Cécile

qui a besoin de faire de l’exercice.» Je fus ravi de cette occasion.

Lorsque nous fûmes seuls, Cécile me dit: «Je passerais sans peine mon

hiver dans ces montagnes, au milieu des glaces et des neiges, et des

torrents dont le bruit m’attache en me fesant frissonner. — Vous

comptez sans doute sur le charme de votre présence qui adoucirait

l’âpreté de ce climat? — Non, je compterai sur mon penchant pour ces

beautés sauvages et terribles. L’aspect d’une nature riante réjouit

l’ame, mais ne la remue pas, ne lui fait pas une impression aussi

profonde que la vue d’une belle horreur. — Il faudrait donc être bien

malheureux pour intéresser la vôtre? — Je crois que la pitié s’en

ouvrirait plus aisément l’accès que la gaîté et le contentement. — En

ce cas, mademoiselle, il me sera bien difficile de vous plaire; car,

lorsque je vous vois, je ne puis m’empêcher d’être heureux. Loin de

vous je suis triste, mais vous ne me voyez pas, vous n’entendez pas mes

soupirs. — Heureusement pour moi, dit-elle en souriant; il faudrait

vous plaindre et m’intéresser à un malheur imaginaire?» Un montagnard

qui passait auprès de nous rompit cet entretien, en me demandant une

prise de tabac; je lui répondis que je n’en prenais pas. — «Tant pis,

c’est une bonne chose.» Puis il ajouta en me regardant marcher: «Pour

un boiteux (car je boitais encore un peu), vous avez là une femme

que je troquerais volontiers contre la mienne.» Ce propos nous fit

rire, mais nous étions auprès de madame de Montheil, et je ne pus

renouer notre entretien. Deux jours s’écoulèrent sans que je pusse

trouver l’occasion de parler en particulier à Cécile. Cependant mon

ame flottait dans une incertitude accablante; son regard, sa douceur,

ses prévenances, ses paroles flatteuses, tout paraissait me promettre

son cœur, et cependant elle éludait toute déclaration, évitait même

de se trouver tête à tête avec moi. Après beaucoup d’indécision, je

résolus de hasarder une lettre, où je peignis ma passion avec les

termes les plus expressifs. Je mis cette lettre sous ses yeux dans un

sac à ouvrage; elle rougit, mais elle ne put la refuser. Je lui dis

à l’oreille: de grâce, daignez la lire. Elle sortit quelques minutes

après pour en faire la lecture. Elle rentra bientôt, le visage un peu

coloré, et jeta sur moi un regard triste et touchant. Quand elle put

me parler sans être entendue de sa mère, elle me dit: «Demain, je vais

déjeûner seule, à dix heures, chez madame de Pernay; trouvez-vous

dans la rue, je prendrai votre bras, et je répondrai à votre lettre

de vive voix.» Ces mots, prononcés d’un ton moins affectueux qu’à

l’ordinaire, me donnèrent quelque inquiétude et me firent attendre

avec impatience l’heure du rendez-vous. Que la vie d’un amant serait

courte, s’il pouvait hâter la marche du soleil comme celle d’une

montre! Le lendemain, à neuf heures du matin, j’étais en faction dans

la rue. Cécile parut à dix heures précises; elle prit mon bras, en me

disant, vous êtes exact; et puis elle garda le silence, marchant les

jeux baissés. J’aperçus sur sa physionomie je ne sais quel embarras,

une hésitation qui m’alarma. Mademoiselle, lui dis-je, vous m’avez

promis une réponse verbale. — J’en conviens. — Vous semblez hésiter?

— Je voudrais la différer; mais vous l’exigez, je vais vous ouvrir

mon ame avec toute la franchise de mon caractère et la sincérité que

vous méritez: je vous trouve très-aimable, et votre cœur me plaît,

m’attache autant que votre esprit; vous m’avez inspiré l’amitié la plus

tendre, mais je ne puis vous aimer comme vous le désirez. — O ciel! je

suis bien malheureux! — Écoutez-moi jusqu’à la fin, sans chercher à

m’affliger; vous arrivez trop tard: mon cousin, le vicomte de Beaupré,

m’aime depuis un an de l’aveu de mes parents. Notre mariage est arrêté,

et doit se faire au retour des eaux. — Votre sincérité me donne la

mort; je ne vous verrai plus, je pars demain. — Pourquoi ce départ,

pourquoi vous désespérer et m’affliger? Mon amitié est-elle sans prix

à vos yeux? Ne comptez-vous pour rien le plaisir que ma mère et moi

avons à vous voir? Restez avec nous, je vous en conjure; ne me rendez

pas le séjour de Barrège odieux. L’idée de vous savoir malheureux

troublerait, contristerait ma vie. — Eh bien! je resterai pour vous

voir, vous adorer et souffrir en silence. Nous étions alors devant la

maison de madame de Pernay, et nous nous séparâmes. Navré de douleur,

je rentrai chez moi; je voulus lire: mes yeux étaient sur le livre et

ma pensée ailleurs. Je rejoignis mes camarades, et je n’entendis rien

à leur conversation. J’allai me promener, et je m’en trouvai mieux,

car je n’étais qu’avec Cécile. Je retournai l’après-dînée chez sa

mère; elle me trouva triste, m’en demanda la cause. — J’ai reçu, ce

matin, une nouvelle fâcheuse. A ces mots Cécile jeta sur moi un regard

touchant. Un moment après; sa mère entra dans un cabinet. Cécile alors

me tendit la main, en me disant: Je vous en prie, ne vous affligez pas;

vous me faites beaucoup de mal. En réponse, je pris sa main, la baisai

et la baignai d’une larme. — Soyez mon ami, ajouta-t-elle; reprenez

votre gaîté. — Ah! vous ne m’aimez pas! — Je vous aime beaucoup...

d’amitié; peut-être vous aurais-je aimé autrement si vous étiez venu le

premier.

Cependant peu à peu je m’accoutumai à cette situation. Je passais avec

la mère et la fille une partie de la journée. La douceur de Cécile, ses

amitiés, ses regards, ses discours trompaient mon imagination et me

fesaient oublier mon rival. Je lui disais un jour: Vous comptez bien

sur vos appas, car vous négligez votre parure. — C’est que si je vous

plais, je me trouve assez parée. D’ailleurs le cadre d’un tableau ou la

reliure d’un livre n’en font pas la beauté. Lorsqu’elle apercevait sur

mon front quelque nuage de tristesse: Quoi! me disait-elle, vous n’avez

donc plus de plaisir à me voir, à m’aimer? — Je sens à vous aimer un

charme inexprimable; vous ne faites pas un geste, ne dites pas un mot,

ne jetez pas un regard que je n’y attache un vif intérêt de plaisir ou

de peine. Hier un jeune officier vous baisa la main, j’en souffris;

bientôt après vous m’honorâtes d’un regard, et je fus consolé.»

Cependant le dénouement approchait. J’étais prié à dîner chez madame

de Montheil; nous avions arrangé pour l’après-dînée une promenade

charmante pour aller goûter sur l’herbe: la mère prenait une monture,

et Cécile et moi devions suivre à pied. Ma cuisse se fortifiait, je ne

boitais presque plus. La perspective d’une promenade si agréable me

rendit la matinée délicieuse.

A l’heure du dîner, transporté de plaisir, j’arrive chez madame de

Montheil. J’y trouvé un jeune homme en bottes, portant l’uniforme du

régiment du roi. Je restai comme frappé de la foudre: je pâlis; mon

sang glacé s’arrêta dans mes veines; un cruel pressentiment m’annonçait

l’arrivée de mon rival. Je regarde Cécile, et je la vois dans le

fond de là chambre, immobile, les yeux baissés. Sa mère, loin de

tout soupçon, s’avance d’un air riant, et me dit: Chevalier, je vous

présente le vicomte de Beaupré, notre ami, et bientôt mon gendre.

Troublé et interdit, je balbutiai je ne sais quelle réponse. Madame de

Montheil, étonnée de mon trouble, m’en demanda la cause. Je répondis

que j’avais eu la fièvre toute la nuit, et un mal de tête violent qui

durait encore; que je m’étais traîné avec peine chez elle pour venir

m’excuser, et la prier de ne point m’attendre à dîner.

Cette aimable dame, touchée de mon état, me pressa beaucoup de rester,

me promettant ses soins et ses secours. Cécile alors se lève, vient

à moi, et me dit de l’air le plus affectueux: Restez, vous nous ferez

grand plaisir; nous tâcherons de vous distraire. — Je vous serais à

charge; j’ai besoin de repos, permettez que je rentre chez moi: je

reviendrai dès que je me sentirai mieux. — Mais, retourner seul! me dit

sa mère; à peine vous pouvez vous soutenir.

Alors le vicomte offrit de me donner le bras; j’eus beau refuser: sur

ses instances et celles de madame de Montheil, il fallut accepter.

Cécile me dit: Revenez le plus tôt que vous pourrez; votre maladie nous

fait bien de la peine...

Voilà donc mon heureux rival qui me donne le bras, m’accable de

soins, de prévenances, me parle de mon indisposition, m’offre ses

services; mon embarras, ma confusion croissaient avec ses marques

de bonté et d’amitié; j’hésitais, mes réponses étaient succinctes

et insignifiantes. A cette aménité de mœurs, le vicomte joignait

une figure charmante, et mon ame flottait entre la jalousie et la

reconnaissance: tantôt je lui pardonnais son bonheur, tantôt j’en étais

désespéré.

Lorsqu’il m’eut quitté, loin de rentrer chez moi, j’allai m’égarer dans

les montagnes. L’aspérité des lieux, l’aspect triste et sauvage de ces

rochers arides et menaçants, le silence profond de ce désert, la chute,

le bruit des torrents, tout ce deuil de la nature si analogue à la

situation de mon ame, nourrissait sa tristesse, semblait l’y attacher

plus fortement. Vingt fois je m’écriai: Ah! Cécile, Cécile! et l’écho

me répondait: Cécile.

Fatigué de marcher, je m’assis au pied d’un sapin. Je m’y livrais à

la plus sombre rêverie quand tout-à-coup le son d’une musette frappa

mon oreille. Ces modulations douces et plaintives, que la mélancolie

écoute avec tant d’intérêt, suspendirent ma douleur; j’écoutai avec

attendrissement et je versai des larmes; elles me soulagèrent; et

quand ces sons eurent cessé, je me levai et retournai chez moi plus

mélancolique, mais moins malheureux.

Le lendemain, à peine avais-je quitté mon lit, que j’entendis frapper

à ma porte. J’ouvre; quel étonnement! je vois le vicomte. Je viens,

me dit-il, de la part de ces dames, m’informer de votre santé. — Je

regrette la peine que vous vous êtes donnée; je me trouve un peu mieux.

— Vous verra-t-on aujourd’hui? — Je ferai mon possible. — Votre absence

nous afflige tous; moi-même j’ai le plus grand désir de faire voire

connaissance; mais je vous tient debout, asseyons-nous.

Maintenant permettez, chevalier, que je vous parle avec franchise et

cordialité, comme il convient entre camarades. Au premier coup d’œil

vous m’avez inspiré de l’intérêt; votre trouble subit à mon aspect,

votre maladie, que je crois supposée, m’ont fait soupçonner vos

sentiments pour mon aimable cousine. Je lui ai fait part de mes doutes,

et son ame noble et pure, que n’a jamais terni le souffle du mensonge,

m’a tout avoué, votre amour, vos assiduités et son amitié pour vous.

Je suis désolé de faire votre malheur; mais jugez-moi. Je suis attaché

depuis près de deux ans à mademoiselle de Montheil; nos parens

respectifs ont approuvé notre amour et notre mariage; et je viens la

chercher pour la mener à l’autel: voyez ce que je dois faire, ce que

vous feriez à ma place. — Peut-être je ne serais pas aussi généreux que

vous; mais du moins je sais apprécier un procédé si beau: je renonce

à l’amour, mais dédommagez-moi, par votre amitié, de la perte que je

fais. — Je vous la promets en échange de la vôtre; de plus, vous aurez

celle de ma cousine, qui m’a déclaré que, si vous souffriez, vos peines

troubleraient son bonheur. Vous verra-t-on à dîner? Cécile et sa

mère vous attendent. Nous partons dans trois jours: accordez ce temps

à notre amitié. — Oui, je m’y rendrai; je veux m’accoutumer à votre

bonheur. — Adieu, chevalier; je vais vous annoncer, et porter la joie

dans le cœur de Cécile.

Cet entretien, l’aimable franchise du vicomte, firent tomber le voile

qui couvrait mes yeux, obscurcissait ma raison; et mon ame, amollie par

les délices de l’amour, reprit tout son ressort. Cependant, en entrant

chez madame de Montheil, j’éprouvai un saisissement qui altéra mes

traits; Cécile, qui s’en aperçut, vint à moi, et me dit: Craignez-vous

vos amis? ils ont tant de plaisir à vous voir! — Hélas! non; mais je

suis un convalescent encore bien faible. — Laissez agir le temps et la

raison.

Madame de Montheil, qui n’avait aucun soupçon, me fit de tendres

reproches sur mon absence et mon entêtement à fuir mes amis.

Cependant le vicomte eut la délicatesse de s’occuper plus de moi que

de sa cousine, et paraissait la négliger. Cécile, de son côté, mettait

tant de grâce, de sensibilité dans ses regards, dans ses expressions,

que je commençai à leur pardonner leur amour; et je crois même que

j’aurais pardonné à Cécile une infidélité réelle.

Les trois jours s’écoulèrent, et l’instant de la séparation arriva.

Cécile, avant de monter en voiture, me dit: Mon cher chevalier, ne

nous oubliez pas; songez que l’amitié doit être encore plus fidèle

que l’amour. Je ne lui répondis rien; j’avais le cœur oppressé, et,

ne pouvant retenir mes larmes, je m’évadai sans faire des adieux. Le

vicomte me poursuivit, m’embrassa, et me fit promettre d’aller le voir

au château de son père, où devait se célébrer le mariage.

Le séjour de Barrège me devint insupportable, et je partis le

lendemain. J’étais entièrement rétabli, et je n’ai plus boité que

parfois dans les variations du temps. J’allai dans la terre de mon père

chercher au sein de ma famille des consolations contre les disgrâces de

l’amour.

La vie de la campagne paraît triste, insipide, monotone aux ames arides

et agitées par les passions, et infectées des vices de la société.

L’ennui file leurs heures éternelles. Sans doute à la campagne il y

a des moments de langueur; mais quoi! l’ennui craint-il le séjour

des villes? ne se trouve-t-il pas au milieu des grandes sociétés,

des fêtes bruyantes, dans les salons des grands, à leurs spectacles?

C’est là qu’est son séjour habituel. L’ennui est une maladie de

l’esprit humain. Si l’on peut s’en défaire, c’est au sein d’un air pur,

élastique, et des beautés riantes et vraies de la nature. Mon père me

disait: Je vois avec plaisir que tu as un bon esprit et un bon cœur;

que tu aimes la campagne; mais ce n’est pas encore pour toi le temps

de la retraite; il faut payer ta dette à la société: un gentilhomme ne

doit se retirer dans sa terre qu’avec la croix de Saint-Louis, s’il est

catholique, ou avec des titres de gloire, s’il est protestant. Dans

le calme heureux des champs, dans le sein de ma famille, je n’oubliai

pas l’aimable Cécile; mais il se mêlait à ce souvenir un charme, une

douceur qui tempéraient l’amertume de mes regrets.

Mais tout-à-coup Melpomène vint s’emparer de mon imagination et fixer

mes pensées. Après souper, me promenant dans le jardin, par un beau

clair de lune, dans une inspiration soudaine, je conçus le projet

d’une tragédie. Tourmenté de cette idée malgré moi, car, qui connaît

la cause de nos idées et de notre volonté? j’aiguisai le poignard de

la muse tragique pour assassiner Tarquin-le-Superbe, le héros de mon

drame. Dans la chaleur de la composition, j’aurais passé la nuit dans

un délire poétique, et dans le jardin, si mon père ne m’avait fait

appeler. Mais, éveillé des l’aurore, je courus dans le bois où, le

charme des vers entraînant mon imagination, je commençai à dialoguer

une scène du quatrième acte, avant d’avoir fait mon plan. Le dîner

sonné, je vins me mettre à table, le visage enflammé, les cheveux

hérissés; j’avais l’air d’un conspirateur. En effet, je conspirais

contre Tarquin. Mon père me demanda, en riant, si je voulais renouveler

les guerres de la religion, et me faire chef de parti, comme les

Coligny, les Rohan. Non, lui dis-je, je n’en veux qu’aux tyrans de

Rome. Il me remit alors une lettre qui venait d’arriver; elle était du

vicomte de Beaupré, qui me fesait part de son mariage, et me rappelait

ma promesse de venir passer quelque temps avec eux. Cécile avait mis,

par apostille: «J’ai prononcé hier le _oui_ éternel; venez, mon digne

ami, partager et augmenter mon bonheur». Je me rendis à ces tendres

invitations: mon congé expirait dans deux mois, et je résolus de les

donner à l’amitié. Mon père approuva cette visite; et deux jours

après je partis pour Alby. Le château du vicomte était auprès de cette

ville. Je fus reçu par ces jeunes époux comme un frère; et par le

père du vicomte, comme l’enfant de la maison. L’hymen et le bonheur

semblaient avoir embelli la vicomtesse; mais son ame était le plus doux

de ses charmes. Née avec le besoin d’aimer, sa sensibilité se répandait

autour d’elle, comme dans un beau jour d’été la chaleur se propage

dans la nature. Cette sensibilité s’étendait sur tous les animaux,

qu’il fallait bien se garder de maltraiter en sa présence. Quand

son mari, grand amateur, revenait de la chasse, elle lui demandait:

Combien avez-vous massacré de pauvres bêtes? Elle portait elle-même

des secours sous les toits de l’indigence. Ces secours, disait-elle,

administrés par nous, sont plus efficaces, consolent mieux l’homme

souffrant. Bien des femmes exercent la charité pour Dieu, par l’espoir

de ses récompensés. Cécile, entraînée par son cœur, ne songeait qu’au

plaisir de faire du bien. Nous allions nous promener tête à tête dans

les bois; elle était alors vêtue d’un habit d’amazone; un chapeau de

paille couvrait ses beaux cheveux blonds. Nous fesions des courses

très-longues, et parfois nous nous reposions au bord des ruisseaux,

dans des sites agréables. Que sa gaîté, son ingénuité étaient aimables

dans ces moments! Mais loin que tant d’attraits réunis rallumassent un

amour mal éteint, l’hymen et l’amitié la couvraient à mes yeux d’un

voile sacré. Quel trésor que l’amitié d’une femme douée d’esprit,

d’appas, et d’une ame pure et tendre! Un jour, assis tous deux à

l’ombre d’un bois où gazouillaient un essaim d’oiseaux, elle s’écria,

dans une plénitude de bonheur: Que Dieu est bienfesant! que je dois

l’aimer! que ma vie est douce à la campagne, au sein de la nature, avec

un époux et un ami! Puisse cette félicité durer long-temps!

Une autre fois, nous trouvâmes une jeune fille qui pleurait, se

désolait. Qu’as-tu, ma chère amie, lui demanda Cécile en l’abordant.

— Ah, madame, je n’ose retourner chez mon père; il me battrait. — Et

pourquoi? — Je me suis endormie dans le bois, et j’ai perdu notre

chèvre; elle s’est échappée; oui, mon père va me battre. Mon Dieu,

ma pauvre chèvre! je l’aimais tant! Ce qu’elle disait en versant un

torrent de larmes. — Eh bien, répliqua la généreuse Cécile, va lui dire

que c’est moi qui l’ai prise, qui la veux acheter, et que je le prie de

venir chercher son argent au château.

Cécile pratiquait sa religion sans enthousiasme, j’ose dire sans

réflexion. Elle croyait, parce que c’était son devoir de croire; mais

elle ne pouvait se persuader que Dieu punit la faiblesse humaine d’une

éternité de tourments. Elle disait que les prédicateurs le calomniaient

en le représentant comme un Dieu irascible et vindicatif. Ah!

s’écriait-elle, j’aime trop cet Être suprême, cet éternel bienfaiteur,

pour croire qu’il veuille se venger si cruellement d’une faible

créature! Sans adopter la mysticité de madame Guion, comme elle, Cécile

aimait Dieu d’un amour pur et désintéressé.

Un jour je lui demandai si elle croyait que les protestans seraient

damnés. — Non, je ne le pense pas, car je serais bien malheureuse en

paradis si je savais en enfer mes frères et mon ami.

Larochefoucault prétend qu’il n’est point de mariages délicieux; il

ne connaissait sans doute que les mariages de Paris; mais s’il avait

vu dans leur château, au fond d’une province, ces deux jeunes époux

toujours occupés l’un de l’autre, ne se séparant qu’avec regret, et

se cherchant sans cesse, n’ayant qu’une volonté, qu’un désir, et deux

ames fondues, pour ainsi dire, l’une dans l’autre, alors il aurait cru

aux délices de l’hymen. Pour moi j’étais touché, ravi de ce tableau

du bonheur. Quand j’étais seul avec Cécile, je me croyais avec un

ange; son visage en avait la sérénité, et son ame la pureté. Que le

temps fut rapide dans ce séjour fortuné! Il fallut le quitter; mon

congé expirait, et je voulais arriver à Bordeaux, où était alors mon

régiment, le jour de son expiration: lorsque j’annonçai mon départ à la

vicomtesse, son visage pâlit, son ame se glaça; mais bientôt, remise,

elle me dit: Partez, puisque votre devoir l’exige; mais il est bien

douloureux de se quitter. Souvenez-vous que vous avez une tendre amie

dans ce château, et une chambre qui sera toujours vacante quand vous

n’y serez pas: nul étranger ne la profanera. Le vicomte me fit donner

ma parole qu’au premier semestre je viendrais passer trois mois avec

eux. Cécile me donna devant son époux une bague tissue de ses cheveux,

en me disant: Gardez fidèlement ce gage de l’amitié; peut-être ce

talisman vous portera bonheur: du moins je le désire vivement. Adieu,

mon cher chevalier; je me flatte que, malgré les distances, nous serons

souvent ensemble. Voilà les derniers mots que j’ai entendus de cette

tendre amie. Je la trompai sur mon départ; je partis un jour plus tôt,

au moment où l’aube commençait à poindre. En m’éloignant du château,

dix fois je tournai la tète pour le revoir, en disant: Adieu, charmant

séjour; adieu, Cécile, femme adorable; adieu, ma tendre et généreuse

amie. J’avais le cœur navré, oppressé de tristesse; il semblait qu’un

noir pressentiment m’annonçait que je ne la verrais plus. J’étais à

cheval; je marchai lentement tant que je pus apercevoir le château, le

clocher du village: dès qu’ils disparurent, je m’éloignai à grands pas.

J’arrivai heureusement à Bordeaux. Le maréchal de Richelieu y

commandait, et y avait porté ses mœurs, et la corruption de la cour. Il

en infecta les dames de la sienne; mais, avec les vices de Versailles,

il ne put leur donner les grâces et le coloris séduisant qui en voilent

la laideur.

Je fus bientôt dégoûté de cette société, d’où le gros jeu, l’adresse,

la subtilité des dames pour fixer la fortune, et la galanterie

effrontée, repoussaient tout homme honnête et délicat. Je parvins à

être admis dans les sociétés du parlement, où je trouvai, chez les

femmes, décence, amabilité, ton de la bonne compagnie; et parmi les

magistrats, esprit, sagesse, bonté, et beaucoup d’instruction. J’eus

le bonheur de faire la connaissance du président de Secondat, fils du

célèbre Montesquieu. Il n’avait ni le brillant, ni la vivacité, ni

le génie de son père. Il était grave, sérieux, mais doux, obligeant,

et d’un savoir profond. Il prit ma jeunesse en amitié, me prêta des

livres, m’éclaira de ses conseils. Un jour je lui montrai une ode de

ma façon. Mon cher, me dit-il, c’est du galimathias que je n’entends

pas; d’ailleurs je n’aime pas les vers, et surtout les odes, auxquelles

je suis toujours tenté de demander, comme Fontenelle le demandait à la

sonate: _Belle ode, que dis-tu_? J’ai lu les odes de Rousseau et de

Lamotte; celles du premier me paraissent manquer d’idées, et celles du

second, de coloris et d’harmonie; j’aime beaucoup mieux la philosophie

et la raison revêtues d’une belle prose, que d’une poésie faible et

sans couleur. Mon père n’approuvait, ne goûtait les vers que dans les

drames. L’abbé de Saint-Pierre annonçait la chute de la poésie dans

les siècles de la sévérité et de la raison. Renoncez, croyez-moi, au

métier de versificateur, dans lequel, comme le dit Boileau:

Il n’est pas de degré du médiocre au pire.

Cette leçon me désenchanta; je donnai son congé à Pégase; je

le rappelai pourtant à la sourdine, pour finir ma tragédie de

Tarquin-le-Superbe, dont je parlerai bientôt.

Au lieu de faire la description de Bordeaux, qui est partout, je

citerai deux anecdotes arrivées pendant mon séjour. La première peint

les mœurs du maréchal de Richelieu, l’autre celles des femmes de sa

cour. Le maréchal, frappé de la beauté de madame de ..., femme d’un

président au parlement, chercha tous les moyens de s’assurer cette

belle proie. Cette dame, ainsi que les autres femmes de son état,

paraissait rarement chez lui, et n’y allait que par bienséance et par

devoir. Le galant maréchal l’invita à un grand souper, où devait se

tirer une loterie, inventée par sa munificence, pour faire tomber un

lot considérable à l’objet de ses vœux; mais elle n’y parut point. Le

maréchal, quoiqu’un peu déconcerté, continua sa loterie, et voulut que,

malgré son absence, la présidente eût un billet. Le sort, comme on s’y

attendait, lui fut favorable, et elle gagna une très-belle boîte d’or.

Le lendemain, le capitaine des gardes du maréchal, son proxénète,

quoique qualifié de comte, porta ce beau présent à son adresse; mais

la présidente le refusa, en disant qu’elle ne recevait de présents de

personne. Mais, madame, lui dit ce messager, Louis XIV fesait souvent

de ces loteries pour les dames de sa cour. Il n’appartient, répond

fièrement la présidente, qu’à Louis XV de l’imiter. Cette réponse fit

cesser toutes les poursuites.

L’autre anecdote regarde un capitaine du régiment de Clermont,

cavalerie, et une dame d’Alp..., femme très-galante: elle avait reçu

les hommages, et bientôt fait le bonheur de ce militaire. Le régiment

eut un démêlé avec le directeur de la comédie; et les officiers

assemblés donnèrent tous leur parole d’honneur de ne pas y mettre les

pieds, et de plus condamnèrent à une amende de dix louis celui qui

manquerait à sa parole. L’amant de madame d’Alp... se rendit chez elle

l’après-dînée, et la trouva qui se préparait à aller au spectacle.

Chevalier, lui dit-elle, vous me donnerez la main. Celui-ci allégua les

motifs qui lui défendaient de l’accompagner. Plaisant motif, dit-elle,

pour un amant! Eh bien! au pis aller, vous donnerez dix louis; songez

que je le veux. Le chevalier obéit. Après la comédie, il se rendit au

souper de ses camarades, et jeta en entrant dix louis sur la table,

en avouant qu’il sortait de la comédie. Votre argent ne vous absout

pas, s’écria un de ses camarades; il n’y a qu’un lâche qui manque à sa

parole. Une affaire fut inévitable: ils allèrent se battre le lendemain

à la pointe du jour; le malheureux amant reçut un coup d’épée dans la

poitrine et expira sur le champ de bataille. Il fut vivement regretté

de tout son régiment. Deux jours après, madame d’Alp... était fort

tranquillement dans sa loge à la comédie. A sa vue, mon sang bouillonna

dans mes veines; et sans un de mes camarades, je crois que j’allais

l’insulter.

Je reçus à cette époque une lettre du vicomte de Beaupré, qui

m’annonçait, avec des transports d’allégresse, qu’il aurait bientôt le

bonheur d’être père. Il ajoutait que sa femme était dans l’ivresse de

la joie, qu’elle s’écriait vingt fois par jour: Bientôt je serai mère!

j’aurai un enfant. Ah! comme je vais l’aimer, le caresser, le soigner!

Elle m’écrivait dans une apostille: Mon cher chevalier, ma grossesse me

jette dans un terrible embarras: mon mari veut un garçon, et moi je

désire une fille. A quoi me décider? Il y a beaucoup de raisons pour et

contre. Que me conseillez-vous? Je lui conseillai de faire deux jumeaux

d’un sexe différent.

Je me plaisais beaucoup à Bordeaux, où je voyais très-bonne compagnie,

où je cultivais à la fois les plaisirs et les lettres. Mais les

militaires, comme les moines, sont errants sur la terre: un ordre

envoya le régiment à Perpignan. Il fallut quitter ses liaisons, ses

maîtresses; il y eut des pleurs répandus, des promesses de revenir

bientôt; promesses qui furent gravées sur le sable. Pour moi, je pense

que le souvenir encore récent de la tendre Cécile, me sauva d’un

attachement. La personne que je regrettai le plus à Bordeaux, fut M.

de Secondat. J’allai prendre congé de lui; il me dit en m’embrassant:

Mon jeune ami, vous allez passer votre vie dans les garnisons; elles

sont tristes, leurs sociétés insipides: mais celui qui pense, qui sait

s’occuper, est bien partout, dans un grand bal, dans la solitude:

l’ennui, comme le vice, est enfant de l’oisiveté. Je lui promis de

ne point oublier ses leçons, ni son exemple. Arrivé à Perpignan, je

me rappelai le sage de Bordeaux; et, pour remplir le vide de mes

journées, je repris ma tragédie. Tarquin-le-Superbe était encore vivant

dans mon porte-feuille; je prononçai l’arrêt de sa mort sous la dictée

de Melpomène. J’entassai vers sur vers; et de rime en rime, je parvins

au dénouement, et Tarquin périt assassiné.

Ma pièce était dans toute sa perfection, lorsque le maréchal de ...,

gouverneur du Roussillon, arriva à Perpignan. On lui parla de mon œuvre

tragique, et il me témoigna le désir de l’entendre. Un simple capitaine

n’oserait refuser un maréchal de France; peut-être mon amour-propre

obéissait avec plaisir. Le maréchal composa l’aréopage qui devait me

juger, des personnages de la ville les plus distingués et les plus

éclairés, de l’état-major du régiment, du major et du commandant de la

place; de deux récolets, lumière de l’ordre; de deux avocats; de six

belles dames, engouées du bel esprit; de trois abbés, dont l’un fesait

des couplets, le second les chantait, et le troisième les mettait en

musique, de plus composait des romans et prêchait des panégyriques de

saints dans les couvents de religieuses.

Après que l’on eut pris des glaces, mangé des biscuits et des

confitures, on apporta une petite table et deux bougies. Je m’assis,

armé de mon manuscrit. L’aspect de cette brillante et savante

assemblée troubla un peu ma confiance; mais, après avoir balbutié

une vingtaine de vers, mon amour-propre se rassura. L’enthousiasme

me saisit, et je récitai chaque acte presque tout d’une haleine. Je

fus d’autant plus rassuré et enhardi, qu’à la fin du premier acte les

applaudissements retentirent, et éveillèrent le major de la place et le

lieutenant-colonel du régiment, qui aussitôt s’empressèrent de mêler

leurs louanges et leurs battements de mains, à ceux de l’assemblée.

Parmi les aréopagistes femelles qui me jugeaient, brillait la marquise

de Saint-Hilaire. La maturité de son âge ayant donné la chasse aux

amours, son ame flottait entre la dévotion et l’amour du bel esprit.

Dans son indécision, tantôt elle lisait Bourdaloue, Massillon, et

tantôt la nouvelle Héloïse, Voltaire et la Pucelle. Les rayons de la

grâce n’avaient pas encore agi assez vivement sur son cœur, et elle

était trop âgée pour suffoquer de l’amour divin. Un jour elle avait à

sa table des philosophes, des déistes, des poètes; le lendemain son

confesseur, son curé et des moines: et cette marquise qui passait

ses hivers à Toulouse, au milieu des érudits et des poètes de cette

belle contrée, qui se trouvait à toutes les séances académiques des

jeux floraux, qui, dans un assez long séjour à Paris avait soupé avec

Dorat, dîné avec l’abbé de Voisenon, déjeûné à l’anglaise chez l’abbé

Raynal, et qui avait reçu plusieurs lettres et des vers de Voltaire,

qui l’appelait Sapho, vers qu’elle montrait à tout le monde; qui de

plus était abonnée au Mercure, était l’oracle de cette assemblée. La

lecture finie, on attendit son jugement; personne n’osait parler avant

elle: enfin elle s’expliqua. La protase était lumineuse, l’intrigue

se développait avec art, l’intérêt était bien gradué, les caractères

étaient soutenus, la péripétie lui avait arraché des larmes, elle

qui n’avait pas pleuré depuis vingt ans. Elle me reprocha cependant

des négligences de style, des longueurs au second acte, et surtout

au quatrième, où l’action doit courir. Ce jugement fut adopté par

le maréchal et l’état-major de la place, et par les belles dames.

Les abbés trouvèrent que j’avais des vers raciniens; les récolets en

avaient remarqué dignes de Corneille; mais ils ajoutèrent que c’était

un dangereux exemple que de faire assassiner un roi par un républicain;

que d’ailleurs j’avais quelques maximes insidieuses que la Sorbonne

ne passerait pas. On se passera de la Sorbonne, s’écria le major de

la place; enfin le résultat de toutes les opinions fut qu’après les

corrections indiquées par madame la marquise, ma tragédie aurait à

Paris le succès le plus brillant. Alors le maréchal m’invita à remettre

l’ouvrage sur le métier. Oui, s’écria l’abbé romancier et prédicateur:

_Nocturnâ versate manu, versate diurnâ_. Le maréchal ajouta: Je

retourne bientôt à Paris; je me charge de présenter votre pièce aux

Français, qui me remercieront d’un si beau présent. J’hésitai quelque

temps; mon amour-propre disait oui et non; ce qui m’encourageait, c’est

que toutes les femmes et les abbés avaient pleuré. L’état-major seul et

les récolets m’avaient refusé des larmes. Mais les moines ne pleurent

pas aisément; et les militaires, après une guerre de sept ans, ont

l’ame endurcie, et les canaux des pleurs ossifiés. Enfin les instances,

les éloges de la marquise fixèrent mon incertitude, et je me décidai de

faire présent à la capitale d’un drame qui avait eu un si grand succès

à Perpignan. Le maréchal devant partir dans trois semaines, je me hâtai

d’élaguer mes deux actes, ce qui était aisé, et de remettre mes vers

sous la lime, ce qui était plus pénible. Quand l’ouvrage eut passé

sous le polissoir, je le portai à la marquise qui fut enchantée de mes

corrections, et surtout de ma docilité et de ma déférence à ses avis.

Elle fit partager son engouement au maréchal, qui emporta mon œuvre

tragique pour la faire couronner dans le temple de la gloire.

Ma vie coulait assez tranquillement dans cette garnison; c’est tout ce

que l’on peut désirer sur la terre, surtout avec l’espérance du mieux.

Mon titre de bel esprit m’avait attiré les regards et la bienveillance

des femmes; elles aiment la gloire. La marquise de Saint-Hilaire

s’était emparée de moi, et j’aurais pu, je crois, contrarier la grâce

et la réconcilier avec les amours; mais je ne voulus pas lui fermer les

portes du Ciel. Mes camarades me chérissaient; quelques-uns étaient

travaillés d’un levain de jalousie, mais si ma gloire les affligeait,

mes attentions, mon caractère les désarmaient. Ce qui acheva d’adoucir

l’envie, c’est l’affront que reçut ma muse au tribunal de la comédie

française; on lui refusa l’entrée du temple à l’unanimité. Le maréchal,

étonné de cette disgrâce; m’en donna la nouvelle, et ajouta, sans

doute pour consoler mon amour-propre, qu’un militaire n’avait pas

besoin d’un vain laurier du Parnasse; que ceux de Mars étaient les

véritables lauriers de la gloire. La marquise de Saint-Hilaire, outrée

d’un refus qui contrariait son jugement, traita les comédiens français

d’ignorants, d’allobroges et de béotiens; mais, me dit-elle, je pars

dans une semaine pour Toulouse, nous y avons de bons acteurs; je vous

ferai jouer; j’ai des amis, une grande influence, et je vous promets

un triomphe éclatant. Je la remerciai et ne jugeai pas à propos de

faire poignarder mon Tarquin par les Brutus de Toulouse. Je me consolai

de mon infortune en me rappelant qu’Auguste avait aussi composé une

mauvaise tragédie d’Ajax, qu’il avait étouffée courageusement.[12] Avec

la même intrépidité, je condamnai la mienne aux flammes dévorantes;

j’allumai un fagot dans ma cheminée, je saisis mon manuscrit d’une main

assurée, et, nouveau Jephté, j’offris mon enfant chéri en holocauste

au génie malfesant de la poésie. Une femme, à qui l’on racontait le

sacrifice d’Isaac, commandé par Dieu même à son père, répondit: Dieu ne

l’aurait pas ordonné à une mère; et moi j’ajoute que Dieu n’aurait pas

commandé à un véritable auteur le sacrifice de son ouvrage.

Mais je devais payer un tribut de douleur plus vrai et plus cruel.

Une lettre de ma mère m’apporta la nouvelle de la mort de mon père,

frappé d’apoplexie au sortir de table, au milieu de ses amis et de la

joie d’un festin qu’il leur donnait pour célébrer l’anniversaire de sa

naissance.

La plus courte mort est la meilleure, a dit Montaigne; oui, pour celui

qui meurt subitement: mais les parents, les amis sont plus attristés,

plus effrayés d’une mort si imprévue. Mourir dans un festin, entouré

de ses amis, le jour de sa naissance! Cette réunion de circonstances

rendait l’événement plus terrible: j’en fus accablé. Ma mère, en

m’annonçant cette perte cruelle, me mandait que mon héritage, les

dettes et la légitime de ma sœur payées, n’excéderait pas deux mille

livres de revenu, que pourrait rapporter la terre que mon père me

laissait avec la gloire de sa vie. Je la priai, en réponse, de

garder pour elle la moitié de ce revenu, l’assurant que mille livres

et ma compagnie me donnaient une aisance très-honnête. J’obtins une

permission de deux mois pour aller mettre ordre à mes affaires, et

verser quelques consolations dans le cœur de ma mère. En arrivant, je

courus au tombeau de mon père, situé au milieu d’un petit bois; je lui

dis en versant des larmes: Adieu, adieu, le meilleur des pères; que

l’Être-Suprême couronne tes vertus, et nous réunisse un jour dans la

demeure céleste! Quel homme sensible, auprès de l’urne de l’objet aimé,

pourrait douter de l’immortalité de l’ame? Je fis planter des rosiers

et des lauriers autour de la tombe, et j’y gravai cette épitaphe:

Ici gît un guerrier, bon père et bon époux;

Brave et fier aux combats; chez lui, doux et paisible;

O vous! ami passant, à la vertu sensible,

Venez baiser sa tombe et pleurer avec nous.

Mes affaires terminées, je retournai à Perpignan. Bien des lecteurs me

diront ici que mon titre leur promet un voyage en Espagne, et que je

suis toujours en France, parlant beaucoup de moi et de mes aventures

qui leur sont indifférentes: leur plainte est juste. J’ai cru

d’abord que deux ou trois pages suffiraient pour me faire connaître;

insensiblement je me suis laissé entraîner au plaisir de parler de

moi, des événements de ma jeunesse: pardonnez, messieurs, cette petite

faiblesse; bientôt nous entrerons en Espagne.

L’hiver finissait; le printemps, _gioventù del anno_, si hâtif, si beau

à Perpignan, s’avançait couronné de verdure et de fleurs; je renaissais

avec lui; mon ame s’épanouissait, s’ouvrait aux rayons des beaux jours,

à l’espoir des jouissances. Un dimanche, 10 avril, jour mémorable

dans mes annales, j’allai à la messe du régiment. O destinée! si je

n’avais pas entendu cette messe, je n’aurais pas voyagé en Espagne,

et par conséquent je n’aurais jamais fait un livre; l’imprimeur n’eût

pas fait gémir la presse, le marchand de papier reçu mon argent; les

journalistes n’auraient pas exercé leur talent pour la critique; je

n’aurais pas charmé les loisirs des habitants des châteaux et des dames

de provinces; mon nom n’aurait pas franchi les frontières de ma terre.

Ce que c’est qu’une messe entendue à propos! Si l’on n’eût pas enlevé

à Virgile son petit héritage, il ne serait pas allé à Rome, et sans

doute ses Églogues et l’Énéide n’existeraient pas. Si Villars n’eût pas

rencontré un curé, il n’eût pas gagné la bataille de Denain, et sauvé

la France. Ainsi tout se tient, tout est enchaîné.

Pendant cette messe, mes jeunes camarades, gens peu dévots, étaient

moins occupés du prêtre officiant que des jeunes beautés qui paraient

l’église. L’un d’eux me dit tout bas: Regarde cette jeune Espagnole

couverte de sa mantille, c’est un ange ou une divinité. A ces mots

je tournai mes regards sur elle, et je vis une figure céleste, les

plus beaux yeux... Elle me regarda: leurs éclairs m’éblouirent. Non,

Jean-Jacques, à l’aspect de sa chère pervenche, n’éprouva pas autant

de joie et de surprise. Je n’ai jamais oublié ce premier coup d’œil.

On dit que les Turcs craignent l’influence des regards; les Romains

pensaient de même, témoin ce vers de Virgile:

Voyage en Espagne du Chevalier Saint-Gervais (1 de 2) · 第 6 / 45 题