[Illustration: E. F. Lantier]
VOYAGE
EN ESPAGNE.
Personne n’est exempt, dit Montaigne, de dire des fadaises: pourquoi
n’en dirai-je pas comme un autre? On aime à parler de soi; et ceux qui
censurent le plus amèrement les écrivains à ce sujet, privés du talent
d’écrire, occupent sans cesse les sociétés de leurs principes, de
leurs actions, de leurs défauts même: car, les avouer, c’est toujours
parler de soi. Sénèque mourant disait à ses amis, je vous laisse une
image de ma vie et de mes mœurs. J. J. Rousseau ne s’est pas énoncé
si explicitement; mais c’était le but de ses mémoires. Montaigne
s’entretient volontiers de lui-même avec ses lecteurs, et dit: «Si je
me semblais bon et sage tout à fait, je l’entonnerais à pleine tête.»
Mais la différence qu’il y a entre lui et Rousseau, c’est que ce
dernier parle de lui par orgueil, et l’autre par bonhomie.
Et moi aussi j’ai fait un livre: d’abord pour remplir mes loisirs,
ensuite pour m’occuper de moi. Si j’avance que je ne songeais pas à me
faire imprimer, Duclos me dira que je me trompe moi-même. Quoi qu’il en
soit, je vais conter ce que j’ai vu, ou cru voir, dans la plus belle
contrée de l’Hespérie, et les petits accidents de mon voyage; heureux
si je puis, en amusant mon lecteur, lui apprendre quelque chose, et
si les belles dames me lisent avec le même intérêt, la même avidité
qu’elles dévorent un roman moral et brûlant d’amour!
Avant d’entrer en Espagne, je crois devoir une légère notice de
moi-même et de ma famille; je dois faire connaître le motif de mon
voyage: on s’intéresse bien plus à un visage connu, qu’à celui que l’on
voit pour la première fois.
Je suis né dans le Vivarais, le 1er octobre 1739, d’une famille
noble, qui conserve de père en fils le portrait de l’un de nos aïeux,
capitaine au service d’Antoine de Bourbon, roi de Navarre, auquel il
fit cette belle réponse. Ce roi, faible et indécis, séduit par les
caresses de la cour et effrayé de ses menaces, congédia son armée, en
lui disant: «Il faut que j’obéisse; mais j’obtiendrai votre pardon. —
Allez et demandez pardon pour vous-même, lui dit mon trisaïeul; notre
pardon est au bout de nos épées.» Cette réponse est écrite au bas de
son portrait, qui est dans la salle à manger, vis-à-vis de celui de
ma grand’mère, nièce de Duplessis Mornai, le pape des protestants.
Dès ma naissance je fus nommé le chevalier de Saint-Gervais; c’était
le nom des cadets de ma maison, comme les cadets de l’ancienne maison
de France s’appelaient d’Artois ou d’Anjou. A la sollicitation de ma
famille, je tais le nom de mes pères; elle prétend que ce nom ne doit
briller que sur les registres de la guerre ou dans l’histoire. Malgré
la mort de mon frère aîné, j’ai toujours gardé le nom de Saint-Gervais.
Ce frère, mort à l’âge de quatorze ans, serait devenu un philosophe
dans le goût de Caton ou de Nicole; car il ne riait jamais, dédaignait
les jeux de l’enfance, lisait continuellement les sermons de Calvin,
les œuvres d’Abbadie, qu’il préférait aux élégies de Tibulle et aux
épîtres d’Horace.
De père en fils nous sommes enfants du calvinisme. Ma famille avait
encore sur le cœur les dragonnades de Louis XIV, à qui Dieu fasse paix:
mais je voudrais voir en enfer, pour quelques cents ans, le farouche
Le Tellier, tyran ambitieux, qui conseilla l’édit de la révocation et
le signa avec tant de joie. Je ne serais pas fâché aussi que l’ardent
Bossuet reçût une correction fraternelle pour avoir appelé Le Tellier
un grand homme, un vrai modèle de piété et de vertu. Ah! monseigneur
Bénigne, vous mentez dans la chaire de la vérité! vous louez un
hypocrite, un ambitieux, et vous persécutez, opprimez le tendre et
vertueux Fénélon!... Cette révocation a fait des martyrs dans ma
famille; mais Rome ne les a pas couronnés de l’auréole des saints.
Mon père, après avoir fait toutes les campagnes de la guerre de 1740,
abdiqua sa lieutenance colonelle, et vint dans sa terre cultiver ses
laitues à l’instar de Dioclétien et de Candide; il se retira avec
une modique pension, un rhumatisme et un bras de moins. Il refusa
constamment la croix de Saint-Louis qu’on lui offrit en l’exemptant du
serment de catholicité. La duchesse de ..., femme du ministre de la
guerre, chez lequel il dînait, lui dit: «J’espère que vous ne refuserez
pas la croix de Saint-Louis de ma main, et que vous voudrez bien me
donner l’accolade. — J’accepterais la croix, Madame, avec la plus vive
reconnaissance, si je pouvais mettre au bas que j’ai l’honneur de la
tenir de votre main; mais, comme on l’ignorerait, je serais accusé par
les protestants d’avoir trahi ma religion, en prêtant le serment de
catholicité.»
Mon père me donna, à l’âge de sept ans, pour précepteur un abbé
de Dijon, qui m’apprenait le latin qu’il savait un peu, et les
mathématiques qu’il ignorait entièrement. Mais ce Mentor tonsuré
s’étant avisé de donner des leçons d’histoire naturelle à la femme
de chambre de ma mère, fut banni des États de mon père, comme
autrefois Ovide avait été exilé de Rome, pour avoir trop aimé la fille
d’Auguste.[7]
A l’âge de dix ans, mon père m’envoya finir mes éludes à Toulouse,
chez les pères jésuites. Je fis de tels progrès, qu’à la fin de mon
troisième lustre je remportai les trois prix de poésie, d’amplification
et de version. Mon régent fut si étonné de la cumulation de mes
triomphes, qu’il promit en moi un successeur à Racine et à Voltaire;
ainsi Sylla découvrit dans le jeune César le germe d’un grand homme,
mais le jésuite n’a pas si bien deviné. Dans la séance publique où je
fus couronné, le capitoul m’embrassa, les dames louèrent à l’envi la
précocité de mes talents, surtout les charmes de ma figure. Je ne sais
ce qui chatouilla le plus mon amour-propre, ou l’éloge de mon esprit,
ou celui de ma figure; cependant ma triple couronne me donna une idée
fort avantageuse de mon mérite naissant: une croix, un prix, peu de
chose tourne la tête d’un enfant, ainsi que celle de la plupart des
hommes; mais mon enivrement n’a pas duré long-temps: ayant lu, trois
ou quatre ans après, la Phèdre de Racine et la Henriade de Voltaire,
je fis comme les limaçons, je repliai mes cornes et rentrai dans ma
coquille.
Ma rhétorique finie, mon père me mit en pension chez un maître de
mathématiques. Du Parnasse au temple de l’Amour il n’y a qu’un pas: je
vis dans un bal une demoiselle de mon âge, belle comme Vénus, comme
Psyché, ou comme Flore; je ne savais précisément à laquelle de ces
trois déesses elle ressemblait, car dans mes vers elle était tantôt
l’une, tantôt l’autre, suivant le besoin de la rime, ou la manière
dont j’étais affecté. Or, cette jeune beauté alluma dans mon cœur les
premières étincelles du feu d’amour; mais quel feu! quelle ivresse!
quel enchantement! Je passais la moitié du jour dans la rue, pour
la voir quelques instants à sa fenêtre; et, quand elle l’ouvrait,
c’était l’Aurore ouvrant les portes du ciel. Je la suivais de loin à la
promenade; les dimanches, les jours de fête, j’entendais, le plus près
d’elle qu’il m’était possible, grand’messe, vêpres et sermons.
Je ne lui parlais pas, mais j’étais auprès d’elle.
Les longues heures de ces cérémonies se changeaient en minutes. Je
n’étais plus dans une église sombre et enfumée, mais au troisième ciel,
comme saint Paul dans ses extases. Cette belle Adélaïde ne marchait
que sous les ailes de sa mère. Au défaut de la parole, mes jeux lui
révélaient les secrets de mon ame. Dans mes ravissements, je ne voyais
plus rien sur la terre digne de mon affection. La gloire, la fortune,
le bonheur, tout était auprès d’Adélaïde. Sans elle, tout était vanité
et néant: un amant de seize ans est un grand philosophe. Enfin, la
tête égarée, le cœur enflammé, j’écrivis à mon père pour lui demander
la main de mademoiselle Adélaïde, lui protestant que ma félicité, mon
existence étaient attachées à ce mariage; que d’ailleurs mademoiselle
Adélaïde D..., fille d’un conseiller au parlement, joignait à la figure
la plus séduisante, le caractère le plus heureux, l’esprit le plus
aimable et toutes les vertus de son sexe. Je ne doutais pas que ce
portrait si brillant et si vrai n’enchantât et ne décidât mon père.
Grands Dieux, avec quelle impatience j’attendis sa réponse! La voici:
«Je viens, mon fils, de vous obtenir une lieutenance dans le régiment
de ..., où j’ai servi trente-cinq ans. Allez épouser la Gloire: elle
vous sera fidèle si vous la servez fidèlement, ce dont je ne doute
pas. Faites vos adieux à mademoiselle Adélaïde, et promettez-lui
de venir l’épouser dans dix ans, si elle consent à vous attendre.
Partez, lettre reçue; venez me trouver. Je vous embrasse.»
Quelle lettre! quel coup de foudre! que de larmes je versai en accusant
le sort et la tyrannie des parents! Je ne pouvais me résoudre à ce
départ. M’éloigner d’Adélaïde, c’était me séparer de mon ame; mais mon
professeur, qui avait reçu des ordres de mon père, m’arrêta une place
dans une voiture, et m’annonça que je partirais le surlendemain pour
le château ou la gentilhommière paternelle. Je lui demandai huit jours
de délai; mais l’ame d’un géomètre est peut-être aussi insensible
aux soupirs de l’amour qu’aux chants de Linus et d’Orphée. Celui-ci
n’eut pitié ni de mes pleurs ni de la plus belle passion da monde.
Pour comble d’infortune, ma chère Adélaïde était à la campagne, et je
ne pouvais lui faire mes adieux; mais l’amour, comme les torrents,
renverse tous les obstacles. Déguisé en paysan, je pars de grand
matin; je fais cinq lieues d’un pas rapide, je rode autour du château,
je trouve la porte du jardin ouverte, j’entre; malheureusement deux
cerbères jettent, à mon aspect, des hurlements épouvantables; je
voulais les assommer, mais ils ne se laissaient pas approcher. Enfin,
lassé de leurs aboiements, craignant d’être surpris, j’adresse un
dernier regard au plus beau, au plus fortuné des châteaux, et je
m’enfuis sans avoir vu l’astre qui l’éclairait. J’arrivai à la ville
accablé de fatigue, de faim et de douleur; triste dénouement d’une
passion si tendre.
Je partis de Toulouse le cœur navré, les yeux remplis de larmes. Je
cherchai quelque consolation dans le sein des muses; je composai une
élégie touchante. Je l’ai oubliée, ainsi que mon amour: tout finit.
Arrivé chez mon père, il me dit, sans me parler de mon projet d’hymen:
«Votre régent m’a mandé qu’il était content de vous; que vous étiez un
petit cicéronien, c’est son expression; que vous avez fait des progrès
considérables dans vos études. J’en suis bien aise, cela sert toujours;
mais la plus belle science de l’homme est celle de ses devoirs;
celle d’un gentilhomme est l’art de la guerre, et la valeur une de
ses vertus. Heureusement pour vous la guerre s’allume; nous allons
mettre le roi de Prusse à la raison. Dans trois jours vous aurez votre
uniforme, un bon cheval, six chemises neuves, et vingt-cinq louis dans
votre bourse. Vous partirez mardi prochain pour Strasbourg où se trouve
le régiment; un sergent qui va rejoindre vous accompagnera.»
Ce mardi mémorable, à quatre heures du matin, toute la maison était
sur pied; ma mère m’embrassa en versant un torrent de larmes, et me
glissant deux louis d’or dans la main. Mon père me mena dans son
cabinet où était un vieux portrait de Henri IV, sous lequel il y avait:
_né à Pau, le 15 décembre 1554, assassiné le 14 mai 1610_. Et plus bas
cette inscription:
_Rex lugendus orbi, nullis flebilior quam nobis._[8]
«Vous voyez, me dit mon père, ce grand homme, le modèle des rois et
des guerriers. Dans les combats, rappelez-vous sa vaillance et celle
de vos ancêtres, dont l’un fut tué auprès de lui à la bataille de
Coutras. Vous êtes environné de leur gloire; faites-vous tuer s’il le
faut pour conserver l’honneur de la famille.» Ensuite, en m’embrassant,
il ajouta: «Partez sous la garde de Dieu. — Et de mon épée, lui dis-je
fièrement en mettant ma main sur la garde.» Ce beau mouvement fit
briller sur son visage les rayons de la joie.
Bientôt la campagne s’ouvrit, et je fis toutes celles de la guerre de
sept ans, sous Richelieu, Broglio, Soubise et le prince de Clermont.
Je fus blessé d’un coup de sabre à la joue à la bataille de Crevelt,
perdue en 1758 par le prince de Clermont. Le duc de Gisors était
accouru à franc étrier de Paris, pour s’y faire tuer à la tête des
carabiniers. Il fut regretté de toute l’armée et de tout Paris. Pour
moi je combattis comme un Achille; mais je ne trouvai pas un Homère
pour célébrer mes exploits et ma gloire. Pas un journal ne parla de
ma blessure; mais mon père m’écrivit qu’il fesait beaucoup plus de
cas de ma cicatrice que des stigmates de saint François d’Assise. La
cour répara le silence des journaux et m’accorda une gratification de
200 livres. Le prince de Clermont fut moins heureux; car le lendemain
de l’affaire, les officiers généraux le destituèrent, et envoyèrent à
la cour le procès-verbal de cette destitution. La cour abandonna sa
créature, et une épigramme contre ce prince consola la nation de la
perte de cette bataille.[9]
Je fus encore grièvement blessé à la cuisse au combat de Joursberg, où
le jeune prince de Condé se signala, et repoussa le prince héréditaire
de Brunswick. Je restai trois mois à l’hôpital; un seul sans doute
aurait suffi pour ma guérison, si les chirurgiens n’avaient pas eu
une si grande quantité de jambes, de bras, de cuisses à amputer ou
à raccommoder. Mon père, à la nouvelle de cette seconde blessure,
m’écrivit: «Mon cher Louis, je le dirai ce qu’une femme de Sparte
disait à son fils, tu ne pourras faire un pas sans te rappeler la
gloire.»
Enfin la Paix, fille du Ciel, précipita aux enfers la Discorde et le
Démon de la gloire, et les enfants de Mars vinrent se reposer à l’ombre
de leurs lauriers. Notre régiment, réduit au tiers, et ce tiers couvert
de blessures et d’habits sales et déchirés, fut envoyé en garnison à
Metz, ensuite à Bordeaux. J’obtins un congé d’un an pour aller aux eaux
de Barrège achever la cure de ma claudication.
Je me rendis d’abord chez mon père, qui baisa ma cicatrice du visage,
en m’appelant son cher balafré, malgré son aversion pour le fameux
Guise honoré de cette épithète. Boiteux et balafré, ces deux grands
titres de gloire m’attirèrent les regards et l’admiration de tous les
habitans de mon village; ajoutez à cela que j’étais capitaine à l’âge
de vingt-trois ans.
Après quelque séjour dans ma famille, je partis pour Barrège. A
Toulouse je demandai des nouvelles de ma chère Adélaïde; j’appris
qu’elle était la femme d’un magistrat et mère de trois enfants,
qu’elle avait nourris d’après le commandement de Jean-Jacques. Je
ne fus pas tenté de faire le petit Pâris, et de ravir Hélène à son
époux le conseiller, auquel je pardonnai volontiers son bonheur et ma
disgrâce.
De Toulouse je me rendis à Pau. Heureuse ville, tu seras immortelle,
car le nom immortel de Henri IV est attaché au tien! Pénétré comme mon
père et mes aïeux de la plus vive tendresse pour ce grand homme,
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire,
je visitai avec un respect religieux, comme si j’entrais dans un
temple, le château, la chambre dans laquelle ce bon roi était né. Les
vieux meubles, les portraits de famille, tout était dans le même ordre
comme s’il devait revenir. Je croyais voir ce bon prince et respirer le
même air qu’il avait respiré. «C’est dans cette chambre, me disais-je,
où sa mère, en accouchant de lui, chanta une chanson béarnaise, où
Henri d’Albret s’empara de l’enfant, son petit-fils, lui fit sucer du
vin, et l’emporta dans sa robe. Ah! dis-je à son portrait, si tu avais
marché à notre tête, nous n’aurions pas été battus à Crevelt et à
Rosback!» Au sortir du château, j’allai me promener sur les montagnes
que gravissait ce héros naissant avec de jeunes paysans de son âge,
vêtu comme eux, souvent comme eux nu-pieds et tête nue, et mangeant du
pain et du fromage. «Hélas! ces montagnes sont encore debout, et lui
n’est plus!...»
Les environs de Pau sont charmants, et couverts de vignobles qui
produisent le jurançon.
Tarbes est au milieu d’une plaine riante, fertile et belle par la
majesté de ses formes. En quittant cette ville et côtoyant l’Adour,
j’arrivai à Bagnière, le rendez-vous des infirmes et des voluptueux.
Ses rochers, ses cavernes, ses cascades contrastent fortement avec ses
sites agréables et champêtres. Il semble que la nature ait voulu y
déployer sa puissance, son énergie et sa fécondité. Chaque maison de
la ville a son jardin, sa prairie et son bosquet. Il n’est point d’ame
sensible qui n’ait soupiré en se promenant dans la vallée romantique de
Campan, qui n’y ait appelé l’amour, et désiré d’y vivre avec le doux
objet de sa tendresse. De charmantes habitations éparses, et le cours
sinueux de l’Adour embellissent cette vallée.
Barrège est enfoncé dans une gorge de montagnes. La ville est
tout entière dans une rue longue et étroite. J’y trouvai nombre
de militaires, victimes de la guerre, qui venaient y chercher la
restauration de leurs membres.
Les premiers jours de mon arrivée, appuyé sur ma canne, j’allai
m’asseoir sur les hauteurs de la vallée. Les torrents frémissaient
et roulaient autour de moi; des nuages de vapeurs m’enveloppaient,
se dissipaient et allaient se perdre au fond des vallées. Mes yeux
rencontraient de toute part des sites pittoresques. Je retrouvai sur
ces montagnes les antiques traces de la vie pastorale, si célébrée
par les poètes et si peu imitée. Là des bergers, depuis un temps
immémorial, conservent les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, se livrent
aux mêmes travaux. Ils ont leur maison d’hiver au pied de la montagne,
leur cabane d’été dans les vallées supérieures. Ils y passent cette
saison avec leurs troupeaux, qu’ils envoient paître sur le sommet
des montagnes. Un seul homme conduit tous ceux de la communauté. Des
pierres entassées forment sa hutte. De cette hauteur il domine la
terre; il voit, avec la même indifférence, les torrents s’écouler à ses
pieds, les nuages se former, et les passions et les folies des hommes
agiter, ensanglanter les quatre parties du globe.
Je demandai un jour à l’un de ces pasteurs s’il était heureux. —
Pourquoi pas comme un autre! n’ai-je pas tout ce qu’il me faut? Ne
suis-je pas comme vous l’enfant de Dieu?... Beau sujet de réflexion:
combien de princes et d’hommes opulents n’ont pas tout ce qui leur faut!
Pendant que les troupeaux sont sur les hauteurs, les montagnards
s’occupent de la fenaison. A l’automne, quand les travaux de l’été sont
finis, chacun regagne sa maison d’hiver, où, seul avec sa famille,
investi par la neige, assailli par les vents et les tempêtes, il
consomme ses provisions. Si par malheur l’hiver se prolonge, alors la
famine menace et troupeaux et pasteurs. Leur vie est très-active, leur
sobriété très-grande: ils sont pauvres; mais, sous la livrée de la
pauvreté, ils ont de la fierté et du courage.[10]