Lancés par la force de projection de l'immense éclusée, les troncs

d'arbres filent par le courant à la suite les uns des autres, et

derrière eux, sur les sentiers pierreux qui descendent en lacets des

promontoires, courent les bûcherons. Matelots à leur manière, ils ont à

diriger la navigation des flottilles de bois. Il leur suffit d'abord de

bondir le long du torrent; mais bientôt, il faut qu'ils interviennent

directement, et c'est alors que les hardis compagnons ont besoin de

toute la vigueur de leurs jarrets, de toute l'agilité de leurs bras, de

toute la netteté de leur regard, de toute l'énergie de leur volonté. Un

tronc d'arbre reste engagé dans un remous et tournoie en désespéré

au-dessus d'un gouffre: c'est au bûcheron de le dégager de l'étreinte du

tourbillon; armé de sa perche au fer pointu, il descend au flanc de la

roche de saillie en saillie, au risque de tomber lui-même dans le

tournant des eaux, il s'accroche d'une main à une forte racine, et de sa

perche repousse le tronc hors du cercle fatal dans le fil du courant.

Plus loin, un autre arbre s'est butté contre un promontoire et, la tête

prise dans une anfractuosité du roc, vibre sous la pression de l'eau,

impuissant à recommencer sa course. Le sauveteur est obligé d'entrer

dans le flot jusqu'à mi-corps et de saisir le tronc pour l'extraire des

tenailles de la roche et le relancer vers le milieu du ruisseau.

Ailleurs, dans un défilé, une bille s'est mise en travers du courant, et

retenue par deux pointes opposées, elle sert de digue pour arrêter

toutes les poutres qui la suivaient. Un barrage se reforme, barrage

irrégulier, bizarre enchevêtrement de troncs inégaux, les uns flottants

encore, les autres redressés, qui s'accroît sans cesse de tous les

débris, de toutes les branches que lui apporte le courant. C'est là que

les conducteurs du convoi ont à regarder la mort en face. Les eaux,

retenues par la barrière de troncs entassés, ont élevé leur niveau comme

le fait un canal en amont d'une écluse fermée, et s'épanchent en rapides

et en cascades par-dessus l'obstacle; le torrent, rejeté hors de son

cours normal, s'élance en bouillonnements soudains; les monstres couchés

s'agitent convulsivement et se redressent en faisant grincer et gémir

leur bois meurtri. C'est à ce chaos mouvant qu'il faut s'attaquer pour

lancer de nouveau le convoi. Les vaillants hommes se hasardent sur cet

échafaudage trompeur qui tremble sous leurs pieds; ils détachent un à un

tous les troncs supérieurs et les font rouler par-dessus la digue dans

la partie libre du courant, mais qu'un arbre à demi dégagé se redresse à

l'improviste, que le pied leur glisse sur le bois lisse et mouillé,

qu'un jet d'eau, qu'un bouillonnement du flot vienne inopinément les

heurter, qu'une perche tombée dans le courant rebondisse vers eux,

pointue comme une lance, ils risquent toujours d'être renversés, livides

et sanglants, à côté des sapins morts et de flotter en leur compagnie

sur l'eau du ruisseau. Ceux qui à force de courage, d'adresse et de

bonne chance échappent à tous ces périls, ceux qui, de la plus haute

écluse à la scierie, savent conduire leur flottille de sapins sans qu'il

leur arrive malheur, ont certes raison de se féliciter; mais qu'ils

attendent des semaines et des mois avant d'être rassurés entièrement,

car le cortége des maladies les suit de son pas boiteux.

D'ailleurs, il arrive parfois que leurs efforts sont vains pour amener

les sapins sous la scie qui doit les dépecer en poutrelles et en

planches; l'eau manque dans le ruisseau, et malgré toute l'ingéniosité

et la force des travailleurs, ils ne peuvent parvenir à faire flotter

les lourdes masses, qui s'arrêtent çà et là sur les bancs de galets et

sur les pointes de rochers. Ils sont obligés d'attendre les crues, qui

remettent à flot tous les troncs échoués; mais alors ceux-ci, emportés

quelquefois trop tôt et trop vite, dépassent les berges où on les attend

et vont au loin courir le monde, en dépit des ouvriers qui les

guettaient au passage. Au débouché des rivières qui descendent des

Apennins dans la Méditerranée, des multitudes de sapins, tout à coup

surpris par les inondations, vont s'égarer ainsi dans la mer et y former

des brisants mobiles, que le marin étranger prend de loin pour des

écueils. Les bateliers, qui s'élancent à la poursuite des troncs

échappés, vont les pêcher comme des cachalots, et les ramènent attachés

à l'arrière de leur barque.

Tôt ou tard, cette industrie du flottage, actuellement reléguée dans les

gorges des hautes montagnes les plus difficiles d'accès, aura cessé

d'exister. Les routes et les chemins carrossables montent peu à peu du

fond des vallées pour escalader les promontoires et pénétrer dans les

cirques les plus élevés des monts; les chemins de fer, les plans

inclinés et tous les engins puissants inventés par l'homme viennent se

mettre au service du bûcheron pour lui faciliter la tâche; les forêts,

assiégées par les cultivateurs, battent en retraite vers les cimes, et

là où elles se maintiennent, là même où elles gagnent en étendue, elles

prennent un aspect tout nouveau, car les arbres, au lieu de croître en

liberté, sont plantés en quinconces à des distances régulières et

poussent sous la surveillance de gardes forestiers qui les coupent avant

l'âge. Nos descendants ne connaîtront plus que par tradition le flottage

des bois, cette rude ébauche de la navigation, qui sans doute inspira

aux sauvages ancêtres de Cook et de Bougainville l'idée de se hasarder

sur les flots de l'océan. Disciplinées désormais, les eaux des ruisseaux

ne nous rendront plus même pour le transport le service bourgeois de

charrier dans nos villes des radeaux de bois à brûler, sarments, bûches

et fagots.

CHAPITRE XVIII

L'EAU DANS LA CITÉ

Dans nos pays de l'Europe civilisée où l'homme intervient partout pour

modifier la nature à son gré, le petit cours d'eau cesse d'être libre et

devient la chose de ses riverains. Ils l'utilisent à leur guise, soit

pour en arroser leurs terres, soit pour moudre leur blé; mais souvent

aussi, ils ne savent point l'employer utilement; ils l'emprisonnent

entre des murailles mal construites que le courant démolit; ils en

dérivent les eaux vers des bas-fonds où elles séjournent en flaques

pestilentielles; ils l'emplissent d'ordures qui devraient servir

d'engrais à leurs champs; ils transforment le gai ruisseau en un immonde

égout.

En approchant de la grande ville industrielle, le ruisseau se souille de

plus en plus. Les eaux ménagères des maisons qui le bordent se mêlent à

son courant; des viscosités de toutes les couleurs en altèrent la

transparence, d'impurs débris recouvrent ses plages vaseuses, et lorsque

le soleil les dessèche, une odeur fétide se répand dans l'atmosphère.

Enfin le ruisseau, devenu cloaque, entre dans la cité, où son premier

affluent est un hideux égout, à l'énorme bouche ovale, fermée de

grilles. Presque sans courant, à cause du manque de pente, la masse

boueuse roule lentement entre deux rangées de maisons aux murailles

recouvertes d'algues verdâtres, aux boiseries à demi rongées par

l'humidité, aux enduits tombant par écailles. Pour ces maisons, usines

malsaines où travaillent les mégissiers, les tanneurs et autres

industriels, le courant vaseux est encore une richesse, et sans cesse

les ouvriers vont y puiser l'eau nauséabonde. Les berges ont perdu toute

forme naturelle; ce sont maintenant des murailles perpendiculaires où

sont ménagées çà et là quelques marches d'escaliers; les rivages sont

pavés de dalles glissantes; les méandres sont remplacés par de brusques

tournants; au lieu de branches et de feuillage, des vêtements sordides

suspendus à des perches se balancent au-dessus de la fosse, et des

barrières en planches, jetées d'un quai à l'autre quai, marquent les

limites des propriétés au-dessus du flot noirâtre. Enfin, la masse

boueuse pénètre sous une sinistre arcade. Le ruisseau que j'ai vu

jaillir à la lumière, si limpide et si joyeux, hors de la source natale,

n'est plus désormais qu'un égout dans lequel toute une ville déverse ses

ordures.

A quelques kilomètres d'intervalle, le contraste est absolu. Là-haut,

dans la libre campagne, l'eau scintille au soleil, et transparente,

malgré sa profondeur, laisse voir les cailloux blancs, le sable et les

herbes frémissantes de son lit; elle murmure doucement entre les

roseaux; les poissons s'élancent à travers le flot comme des flèches

d'argent et les oiseaux le rasent de leurs ailes. Des fleurs naissent en

touffes sur ses bords, des arbres pleins de séve étalent au loin leur

branchage, et le promeneur qui suit la rive peut à son aise se reposer à

leur ombre en contemplant le gracieux tableau qui s'étend entre deux

méandres. Combien différent est le ruisseau sous le pavé retentissant

des villes! L'eau est bien la même en substance, mais seulement pour le

chimiste; elle est mélangée de tant d'immondices qu'elle en est devenue

visqueuse. Plus de lumière dans la sombre avenue, si ce n'est de

distance en distance un rayon qui passe entre deux barreaux de fer et se

répercute sur la paroi gluante. La vie semble absente de ces ténèbres;

elle existe pourtant: des champignons, nourris de pourriture, se

blottissent dans les coins; des rats se cachent dans les trous, entre

les pierres descellées. Les seuls promeneurs qui s'aventurent dans ce

triste séjour sont les égoutiers chargés de rétablir le courant en

enlevant les amas de fange, et les «ravageurs», faméliques industriels

qui, perchés sur le bourbier fétide, le remuent de leurs mains pour y

trouver quelque menue monnaie ou d'autres objets tombés de la rue par

les soupiraux.

Enfin, la masse infecte, aidée soit par le râteau des ouvriers, soit par

de soudains orages, arrive à la rivière et s'y déverse lourdement. Noire

ou violacée, elle rampe le long des quais, et reste distincte de l'eau

relativement pure du courant par une ligne sinueuse nettement tracée.

Longtemps on la suit du regard, s'écoulant à côté de la rivière et

refusant de se mêler avec elle; mais les tourbillons, les remous, les

reflux de toute espèce causés par les inégalités du fond et les

sinuosités des rives ont pour résultat de mélanger les eaux; la ligne de

séparation s'efface peu à peu, de gros bouillons transparents surgissent

du fond à travers la masse boueuse; les impures alluvions, plus pesantes

que l'eau qui les entraîne, se déposent sur les plages et dans les

dépressions du lit. Le ruisseau se purifie de plus en plus; mais en même

temps, il cesse d'être lui-même et se perd dans la puissante masse

liquide de la rivière qui l'emporte vers l'océan. Son courant se divise

en filets, ceux-ci sont partagés à leur tour en gouttes et en

gouttelettes, toutes les molécules se confondent. L'histoire du ruisseau

vient de finir, du moins en apparence.

Cependant la bouche du grand égout n'a point vomi dans le fleuve toute

la masse d'eau qui roulait entre les berges ombreuses en amont de la

ville et de ses fabriques. Tandis qu'une partie du courant continue de

suivre le lit naturel, transformé en fossé, puis en canal souterrain par

la main de l'homme, et va se traîner lourdement le long des quais, une

autre partie du ruisseau, détournée de son cours normal, est entrée dans

un large aqueduc et s'est dirigée vers la cité en suivant le flanc des

collines et en passant par d'énormes siphons au-dessous des ravins.

L'eau, protégée contre l'évaporation par les parois de pierre ou de

métal qui l'entourent, emplit à son entrée dans la ville un vaste

réservoir maçonné, sorte de lac artificiel où le liquide se repose et

s'épure. C'est de là qu'il s'échappe pour se distribuer, de quartier en

quartier, de rue en rue, de maison en maison, d'étage en étage, par des

conduites ramifiées à l'infini, sur l'immense surface habitée. L'eau est

partout indispensable; il en faut pour nettoyer les pavés et les

demeures; il en faut pour abreuver tous les êtres vivants, depuis

l'homme et les animaux qui le servent, jusqu'à la fleur modeste qui

s'épanouit à la fenêtre des mansardes et au gazon qu'arrose le

brouillard irisé des fontaines. Par ses millions et ses milliards de

bouches et de pores absorbant incessamment veinules, gouttelettes ou

simple humidité dérivées du ruisseau, la cité devient comme un immense

organisme, un monstre prodigieux engloutissant des torrents d'un seul

trait. Il est des villes qui ne se contentent pas d'un ruisseau et qui

en boivent à la fois plusieurs, accourant de tous les côtés par des

aqueducs convergents. Une capitale,--il est vrai que cette capitale est

Londres, la cité la plus populeuse du monde entier,--ne boit pas moins

d'un demi-million de mètres cubes d'eau par jour, assez pour emplir un

lac où flotteraient à l'aise cent navires de haut bord.

Après s'être ramifiée à l'infini dans les rues et les maisons, l'eau des

aqueducs, désormais salie par l'usage et mélangée aux impuretés de toute

sorte, doit reprendre son chemin pour s'enfuir de la ville où elle

engendrerait la peste. Chaque dalle, comme une bouche immonde, vomit des

eaux ménagères; chaque rigole roule son petit torrent nauséabond; à

chaque angle de rue, une cascade rouge ou noirâtre se précipite dans un

puisard. Ce flot impur, seul ruisseau que puisse étudier le gamin de nos

cités, contribue, plus qu'on ne pense, à lui faire aimer la nature. Il

m'en souvient encore: lorsque des averses abondantes avaient enlevé la

vase de la rigole et rempli le lit jusqu'aux bords, nous construisions

des barrages, nous enserrions le courant dans un défilé, nous le

faisions se précipiter en rapides, nous formions à volonté des îles ou

des péninsules. Devenus hommes, les petits ingénieurs qui pataugeaient

avec tant de jubilation dans la rigole ne peuvent se rappeler sans

plaisir leurs jeux d'enfance; malgré eux ils regardent avec une certaine

émotion le filet d'eau bourbeuse qui se traîne le long du trottoir.

Depuis leurs jeunes années, dans l'espace d'une génération, que de

débris entraînés sur ce courant visqueux ont trouvé leur chemin vers la

mer! Jusqu'au sang des citoyens qui s'est mêlé à cette boue!

De toutes les rigoles latérales les impuretés vont rejoindre le grand

égout, qui souvent est le lit de l'ancien ruisseau lui-même, de sorte

que la ville ressemble à ces polypes dont l'unique orifice s'ouvre à la

fois à la nourriture et aux déjections. Toutefois, dans la plupart des

avenues souterraines de nos cités, on a eu le soin d'établir une

certaine séparation entre les deux courants. Des tubes de fer juxtaposés

servent de lit à deux ruisselets coulant en sens inverse: l'un est le

flot d'eau pure qui va se ramifier dans les maisons, l'autre est la

masse d'eau souillée qui s'en échappe. Comme dans le corps de l'animal,

les artères et les veines s'accompagnent; un cercle non interrompu se

forme entre le courant qui porte la vie et celui qui donnerait la mort.

Malheureusement, l'organisme artificiel des cités est encore bien loin

de ressembler pour la perfection aux organes naturels des corps vivants.

Le sang veineux, chassé du coeur dans le poumon, s'y renouvelle au

contact de l'air: il se débarrasse de tous les produits impurs de la

combustion intérieure et, recevant du dehors l'aliment de sa propre

flamme, il peut recommencer son voyage du coeur aux extrémités, et

rouler la chaleur et la vie d'artère en artériole. Dans nos cités, au

contraire, corps informes où s'ébauche l'organisation, l'eau souillée

continue de couler dans les égouts et va polluer les fleuves, où elle ne

se purifie que lentement, sans être reprise par l'industrie humaine pour

alimenter la ville en entrant dans la circulation souterraine. Mais

cette épuration, que la science de l'homme a le tort de ne pas

accomplir, les forces de la nature y travaillent de concert avec les

habitants des eaux. A toutes les bouches d'égout où ne plonge pas sans

cesse l'avide hameçon du pêcheur à la ligne, des multitudes de poissons,

entassés parfois en véritables bancs comme les harengs de la mer, se

repaissent avec volupté des restes de festins apportés par le torrent

boueux; les limons des murailles et des berges, les herbes frémissantes

du fond retiennent aussi et font entrer dans leur substance les

molécules de fange qui les baignent; les débris les plus lourds

descendent et se mêlent au gravier, les épaves sont rejetées sur le bord

ou s'arrêtent sur les bancs de sable; peu à peu, l'eau se clarifie;

grâce à sa faune et à sa flore, elle se débarrasse même des substances

dissoutes qui la dénaturaient, et si dans son cours elle n'était pas

souillée de nouveau par d'autres impuretés découlant des cités

riveraines, elle finirait par reprendre sa pureté première avant

d'atteindre l'océan.

Dans la ville future, ce que la science conseille sera aussi ce que

feront les hommes. Déjà nombre de cités, surtout dans l'intelligente

Angleterre, essayent de se créer un système artériel et veineux

fonctionnant avec une régularité parfaite et se rattachant l'un à

l'autre, de manière à compléter un petit circuit des eaux, analogue à

celui qui se produit dans la grande nature entre les montagnes et la mer

par les sources et les nuages. Au sortir de la ville, les eaux d'égout,

aspirées par des machines, comme le sang l'est par le jeu des muscles,

se dirigeront vers un large réservoir voûté où les ordures entraînées se

mêleront en un liquide fangeux. Là, d'autres machines s'empareront de la

masse fétide et la lanceront par jets dans les conduits rayonnant en

diverses directions sous le sol des campagnes. Des ouvertures pratiquées

de distance en distance sur les aqueducs permettront d'en déverser le

trop-plein en quantités mesurées d'avance sur tous les champs appauvris

qu'il faut régénérer par les engrais. Cette fange coulante, qui serait

la mort des populations, si elle devait séjourner dans les villes ou se

traîner dans les fleuves le long des rivages, devient au contraire la

vie même des nations, puisqu'elle se transforme en nourriture pour

l'homme. Le sol le plus infertile et jusqu'au sable pur donnent

naissance à une végétation luxuriante lorsqu'ils sont abreuvés de ces

liquides; de son côté, l'eau, qui servait de véhicule à toutes les

souillures de l'égout, se trouve désormais nettoyée par les opérations

chimiques des racines et des radicelles; recueillie souterrainement dans

les conduits parallèles aux aqueducs d'eau sale, elle peut rentrer dans

la ville pour la nettoyer et l'approvisionner, ou bien couler dans le

fleuve sans en ternir le courant limpide. Tandis qu'autrefois,

au-dessous de la première ville dont elle baignait les quais, la rivière

n'était plus jusqu'à l'océan qu'un immense canal d'égout, elle reprend

de nos jours sa beauté des temps anciens; les édifices des cités et les

arches des ponts, qui pendant des siècles ne se sont reflétés que sur

une onde troublée, recommencent à se mirer dans un flot transparent.

CHAPITRE XIX

LE FLEUVE

La masse entière du fleuve n'est autre chose que l'ensemble de tous les

ruisseaux, visibles ou invisibles, successivement engloutis: c'est un

ruisseau agrandi des dizaines, des centaines ou des milliers de fois, et

pourtant il diffère singulièrement par son aspect du petit cours d'eau

qui serpente dans les vallées latérales. Comme le faible tributaire qui

mêle un humble courant à sa puissante masse, il peut avoir ses chutes et

ses rapides, ses défilés et ses entonnoirs, ses bancs de cailloux, ses

écueils et ses îlots, ses berges et ses falaises; mais il est beaucoup

moins varié que le ruisseau et les contrastes qu'il offre dans son

régime sont beaucoup moins saisissants. Plus grand, il nous étonne par

le volume de ses eaux, par la force de son courant; mais il reste

uniforme et presque toujours semblable à lui-même dans sa majestueuse

allure. Plus pittoresque, le ruisseau disparaît et reparaît tour à tour:

on le voit fuir sous les ombrages, s'étaler dans un bassin, puis encore

plonger en cascade comme une gerbe de rayons pour s'engouffrer de

nouveau dans un trou noir. Mais non-seulement le ruisseau est supérieur

au fleuve par l'imprévu de sa marche, par la beauté de ses rivages, il

l'est aussi par la fougue relative de ses eaux: proportionnellement à sa

petite taille, il est bien autrement fort que la grande rivière des

Amazones pour affouiller ses rives, modifier ses méandres, déposer des

bancs de sable ou bâtir des îlots. C'est par ses agents les plus faibles

que la nature révèle le mieux sa force. Vue au microscope, la

gouttelette qui s'est formée sous la roche accomplit une oeuvre

géologique proportionnellement bien plus grande que celle de l'océan

sans bornes.

De son côté, l'homme a su jusqu'à maintenant beaucoup mieux utiliser les

eaux du ruisseau que celles du grand fleuve. A peine la millième partie

de sa force est employée pour l'industrie; ses eaux, loin de se déverser

sur les campagnes en canaux fécondants, sont au contraire bordées de

digues latérales et retenues inutilement dans leur lit. Tandis que le

ruisseau appartient déjà dans l'histoire de l'humanité à la période

industrielle, qui de toutes est la plus avancée, le fleuve ne représente

guère qu'une époque déjà très-ancienne des sociétés, celle où les cours

d'eau ne servaient qu'à faire flotter des embarcations. Encore, cette

utilité diminue-t-elle constamment de nos jours en importance relative,

à cause des routes carrossables et des chemins de fer qui facilitent les

transports dans les campagnes riveraines. Avant que l'agriculteur et

l'industriel puissent avec confiance faire travailler les eaux du fleuve

à leur profit, il faut qu'ils cessent d'en craindre les écarts et soient

maîtres d'en régler le débit suivant leurs besoins. Et même quand la

science leur fournira les moyens d'apprivoiser le fleuve et de le mener

en laisse, ils seront impuissants tant qu'ils resteront isolés dans

leurs travaux et ne s'associeront pas afin de régulariser de concert la

force encore brutale de la masse d'eau qui coule presque inutile devant

eux. Comme nos ancêtres, nous sommes toujours forcés de regarder le

fleuve avec une sorte de terreur religieuse, puisque nous ne l'avons pas

dompté. Ce n'est point, comme le ruisseau, une gracieuse naïade à la

chevelure couronnée de joncs; c'est un fils de Neptune qui de sa

formidable main brandit le trident.

Pour contempler dans toute sa majesté un de ces puissants cours d'eau,

et comprendre qu'on a sous les yeux une des forces en mouvement de la

terre, il n'est pas besoin de faire un long voyage, de traverser

l'ancien monde et d'aller visiter près de leur embouchure le

Brahmapoutrah et le Yant-tse-Kiang, tous les deux fils d'un dieu; il

n'est pas besoin non plus de franchir l'Atlantique et de voyager sur le

Mississipi, sur l'Orénoque ou le fleuve des Amazones, large comme une

mer et semé d'archipels. Il suffit, dans les limites même du pays que

l'on habite, de suivre les bords d'un de ces cours d'eau qui se

ralentissent et s'étalent largement en approchant de l'estuaire où leur

flot tranquille va se mêler aux vagues de l'océan. Qu'on aille visiter

la basse Somme ou la Seine près de Tancarville, la Loire entre Paimboeuf

et Saint-Nazaire, la Garonne et la Dordogne à l'endroit où elles se

réunissent pour former la mer de Gironde! Qu'on aille surtout à la

pointe septentrionale de la Camargue, là où le Rhône se partage en deux

bras!

Le fleuve est immense et calme. La masse énorme, large de plus d'un

kilomètre, se divise sans effort entre les deux courants: à peine

quelques remous d'écume tournoient à l'abri d'une jetée qui prolonge la

pointe de l'île en forme d'éperon. A gauche, le moindre bras, qu'on

appelle le petit Rhône, est néanmoins un puissant cours d'eau, plus fort

que la Garonne, la Loire ou la Seine; à droite, le grand Rhône fuit sous

le regard jusqu'à un rivage indistinct bordé de saules que recouvre à

demi le vaporeux de l'espace. Dans le cercle immense de l'horizon, on

n'aperçoit que l'eau ou bien les terres apportées par le fleuve et

déposées couche à couche, molécule à molécule; seulement à l'est, on

distingue quelques-unes des cimes rocailleuses des Alpines, bleues comme

le ciel, et vers le nord apparaissent vaguement les cimes coniques de

Beaucaire, au pied desquelles commence l'ancien golfe marin que les

alluvions du fleuve ont peu à peu comblé. Iles, presqu'îles, berges,

tout est composé de sable noirâtre dont le Rhône et ses affluents ont

opéré le mélange, après avoir reçu des torrents supérieurs les roches

triturées des Alpes, du Jura, des Cévennes. La grande terre de Camargue,

dont on voit les rivages se profiler au loin entre les deux Rhône, et

qui n'a pas moins de huit cents kilomètres de surface, est elle-même en

entier un présent du fleuve, et faisait jadis partie des monts de la

Suisse et de la Savoie. Telle est l'oeuvre géologique du courant, et

cette oeuvre colossale se continue sans cesse. Pourtant le silence le

plus grand pèse sur ces puissantes ondes. Assis à l'ombre des saules, on

chercherait vainement à percevoir le murmure de la ville d'Arles, dont

on peut, en se haussant, distinguer dans la brume les arcades romaines

et les tours sarrasines. Le seul grondement qu'on entende, est celui des

locomotives et des wagons qui roulent de l'autre côté du fleuve en

ébranlant le sol. On ne les voit pas, et leur tonnerre lointain, qui

s'accorde si bien avec l'immensité du Rhône, semble être la voix du

fleuve. On se figure que le fils de la mer doit avoir, comme l'océan,

son éternel et formidable bruit.

Au-dessous de leur bifurcation, les deux fleuves déroulent chacun de

leur côté les longs méandres de leur cours. Les eaux, rejetées d'une

rive à l'autre, rasent le pied de la dernière colline et reflètent les

tours de la dernière cité. Déjà les fumées qui s'élèvent des maisons se

confondent avec les brumes lointaines, et sur les rivages, bordés

d'ypréaux à l'écorce argentée, ne se montrent plus que des cabanes et de

rares villas à demi perdues dans la verdure. Enfin, la dernière maison

est également dépassée; on se trouverait en pleine solitude, si quelques

noires embarcations, semblables à de grands insectes, ne voguaient sur

le fleuve. Les arbres du bord deviennent de plus en plus rares, et

s'abaissent en hauteur; bientôt ce ne sont que des broussailles; puis

celles-ci disparaissent à leur tour: il ne reste plus d'autre végétation

que celle des roseaux sur le sol encore boueux, affleurant à peine

au-dessus de l'eau terreuse.

Histoire d'un ruisseau · 第 11 / 12 段