A l'intérieur comme au dehors, l'usine ne présente que des angles droits

et des lignes géométriques. Les grandes salles, pleines de la lumière

qui entre à flots par les vastes fenêtres, ont néanmoins je ne sais quoi

de terrible dans leur aspect. Des piliers de fer, se dressant à

distances égales, soutiennent le plafond; des machines de fer agitent

d'un mouvement régulier leurs roues, leurs bielles, leurs bras coudés;

des dents de fer et d'acier saisissent la matière qu'on leur donne à

diviser, à ronger, à broyer ou à pétrir de nouveau, et la rendent en

pâte, en fils, en flocons ou en nuée à peine visible, ainsi que le lui

demande la volonté maîtresse. De tous ces engins de métal qui s'agitent

et grondent comme des monstres féroces, l'homme a fait ses esclaves:

c'est lui qui les déchaîne après leur avoir donné la pâture; mais, tout

maître qu'il est, il n'en doit pas moins trembler devant cette force

brutale qu'il a domptée. Qu'il oublie seulement un instant de mettre son

propre travail en harmonie parfaite avec celui de la formidable machine,

que, sous l'impression d'un sentiment ou d'une pensée, il s'arrête dans

ses va-et-vient rythmiques, et peut-être le puissant mécanisme qui, lui,

n'a ni regrets ni espérances pour le ralentir ou l'accélérer, va le

saisir et le lancer broyé contre la muraille; peut-être va-t-il

l'entraîner par un pan de son vêtement, l'attirer dans ses engrenages et

le réduire en une bouillie sanglante. Les roues tournent d'un mouvement

toujours égal, qu'il s'agisse d'écraser un homme ou de tordre un fil à

peine visible. De loin, quand on se promène sur les coteaux, on entend

le ronflement terrible de la machine qui fait vibrer autour d'elle le

sol et l'atmosphère.

Cette force disciplinée, et néanmoins redoutable, des roues et des bras

de fer, n'est autre chose que la puissance transformée du ruisseau,

naguère indompté. Cette eau, qui jadis n'accomplissait d'autre travail

que de renverser des berges et d'en créer de nouvelles, d'approfondir

certaines parties de son lit et d'en élever d'autres, est devenue

maintenant l'auxiliaire direct de l'homme pour tisser des étoffes ou

pour broyer du grain. Guidé par l'ingénieur, le mouvement brutal de

l'eau a pris la direction qu'on lui traçait: il s'est distribué dans les

pinces les plus fines, dans les pinceaux les plus ténus, aussi bien que

dans les engrenages les plus puissants de l'énorme machine; il brise et

triture tout ce que l'on met sous le marteau-pilon, étire les barres de

métal qui s'engagent sous le laminoir; mais il sait aussi choisir et

mêler les fils presque imperceptibles, marier les couleurs, velouter les

étoffes comme d'un léger duvet, accomplir à la fois les travaux les plus

divers, ceux que ne pouvait même rêver un Hercule et ceux qui

défieraient les doigts habiles d'une Arachné. En donnant sa force à la

machine, le ruisseau est devenu un gigantesque esclave remplaçant à lui

seul ces milliers de prisonniers de guerre et de femmes asservies qui

peuplaient les palais des rois; toute la besogne de ces tristes animaux

enchaînés, il sait la faire mieux qu'elle ne fut jamais faite, et que de

choses en outre il peut accomplir! Bien utilisée, une cataracte comme

celle du Niagara animerait un assez grand nombre de machines pour se

charger du travail d'une nation.

Presque incalculables sont les richesses dont l'usine a gratifié

l'humanité; et chaque année ces richesses s'accroissent encore, grâce à

la force que l'on sait dégager des combustibles, grâce aussi à l'emploi

plus savant et plus général de l'eau courante qui glisse sur le lit

incliné des ruisseaux. Et pourtant, ces produits si nombreux qui sortent

des manufactures pour enrichir l'humanité tout entière et pour aller,

d'échange en échange, initier les peuplades les plus lointaines à une

civilisation supérieure, laissent encore bien souvent dans une misère

sordide ceux qui les mettent en oeuvre. Non loin de la puissante usine

dont les monstres de fer ont tant coûté, non loin de la magnifique

demeure seigneuriale qu'entourent de beaux arbres exotiques importés à

grands frais de l'Himalaya, du Japon, de la Californie, des maisonnettes

en briques, noircies par la houille, s'alignent au milieu d'un espace

jonché de débris sans nom et parsemé de flaques d'une eau fétide. Dans

ces humbles demeures, moins hideuses, il est vrai, que les tanières de

serfs dominées par le château du baron féodal, les familles sont

rarement réunies autour de la même table; tantôt le mari, tantôt la

femme ou les enfants en âge de travail, appelés par l'impitoyable cloche

de la manufacture, doivent s'éloigner du foyer et se succéder au service

des machines, travaillant elles-mêmes sans trêve ni repos comme le

courant du ruisseau qui les met en mouvement. Parfois, la maison se

trouve tout à fait vide, à moins qu'il ne reste dans un coin quelque

nourrisson réclamant en vain sa mère par des vagissements plaintifs. Le

pauvre enfantelet, enveloppé de langes humides, est encore tout chétif,

à cause du manque d'air et de soins; tôt ou tard, il sera rongé de

scrofules, à moins qu'une maladie quelconque, phthisie, variole ou

choléra, ne l'emporte avant l'âge.

Ainsi, tout n'est pas joie et bonheur sur les bords de ce ruisseau

charmant où la vie pourrait être si douce, où il semble naturel que tous

s'aiment et jouissent de l'existence. Là aussi la guerre sociale est en

permanence; là aussi les hommes sont engagés dans la terrible mêlée de

la «concurrence vitale.» De même que les monades ou les vibrions de la

goutte d'eau cherchent à s'arracher la proie les uns aux autres, de même

sur la berge chaque plante cherche à prendre à sa voisine sa part de

lumière et d'humidité; dans le ruisseau, le brochet s'élance sur

l'épinoche, et celle-ci happe le goujon: tout animal est pour quelque

autre animal au guet un plat déjà servi. Parmi les hommes la lutte n'a

plus ce caractère de tranquille férocité; grâce à la culture du sol et à

la mise en oeuvre de ses produits, nous n'en sommes plus à nous

entre-manger; mais nous nous regardons encore les uns les autres d'un

oeil oblique, et chacun de nous suit avec envie le morceau de pain que

son frère porte à la bouche. Les spectres de la misère et de la faim se

dressent derrière nous, et pour éviter, nous et nos familles, d'être

saisis par leur effroyable étreinte, nous courons tous après la fortune,

dût-elle même être acquise, d'une manière directe ou indirecte, au

détriment du prochain. Sans doute nous en sommes attristés; mais saisis

par un engrenage comme le marteau-pilon qui se soulève et qui broie,

nous aussi nous écrasons sans le vouloir.

Cette lutte féroce pour l'existence entre hommes qui devraient s'aimer

n'aura-t-elle donc pas fin? Serons-nous toujours ennemis, même en

travaillant côte à côte dans l'usine commune? Parmi tous ceux qui de

leurs mains ou de leurs têtes sont associés de fait à la même oeuvre,

les uns, de plus en plus enrichis, s'arrogeront-ils à jamais le droit de

mépriser les autres, et ceux-ci de leur côté, condamnés à la misère, ne

cesseront-ils de rendre haine pour mépris et fureur pour oppression?

Non, il n'en sera pas toujours ainsi. Dans son amour de justice,

l'humanité, qui change incessamment, a déjà commencé son évolution vers

un nouvel ordre de choses. En étudiant avec calme la marche de

l'histoire, nous voyons l'idéal de chaque siècle devenir peu à peu la

réalité du siècle suivant, nous voyons le rêve de l'utopiste prendre

forme précise pour se faire la nécessité sociale et la volonté de tous.

Déjà par la pensée, nous pouvons contempler l'usine et la campagne

environnante telles que l'avenir nous les aura changées. Le parc s'est

agrandi; il comprend maintenant la plaine entière, des colonnades

s'élèvent au milieu de la verdure, des jets d'eau s'élancent au-dessus

des massifs de fleurs, de joyeux enfants courent dans les allées. La

manufacture est toujours là; plus que jamais, elle est devenue un grand

laboratoire de richesses, mais ces trésors ne se divisent plus en deux

parts, dont l'une est attribuée à un seul et dont l'autre, celle des

ouvriers, n'est qu'une pitance de misère; ils appartiennent désormais à

tous les travailleurs associés. Grâce à la science qui leur fait mieux

utiliser la puissance du courant et les autres forces de la nature, les

ouvriers ne sont plus les esclaves haletants de la machine de fer; après

le travail de la journée, ils ont aussi le repos et les fêtes, les joies

de la famille, les leçons de l'amphithéâtre, les émotions de la scène.

Ils sont égaux et libres, ils sont leurs propres maîtres, ils se

regardent tous en face, aucun d'eux n'a plus sur le front la flétrissure

qu'imprime l'esclavage. Tel est le tableau que nous pouvons contempler

d'avance en nous promenant le soir près du ruisseau chéri, quand le

soleil couchant borde d'un cercle d'or les volutes de vapeur échappées

de l'usine. Ce n'est encore là qu'un mirage, mais si la justice n'est

pas un vain mot, ce mirage nous montre déjà la cité lointaine, à demi

cachée derrière l'horizon.

CHAPITRE XVII

LA BARQUE ET LE TRAIN DE BOIS

Pendant le cours des siècles, les progrès matériels de l'humanité

peuvent se mesurer par les services que l'on a demandés au ruisseau.

Actuellement, l'impulsion de son courant se transforme en force vive

dans nos manufactures pour moudre, pétrir ou tisser; ses eaux et ses

alluvions se changent en séve et en tissu végétal dans nos prairies et

dans nos vergers; il est devenu notre grand auxiliaire dans

l'agriculture et l'industrie. Autrefois, il n'en était pas ainsi. La

forêt sans bornes recouvrait les plaines et les montagnes. Les sentiers

qui serpentaient entre les arbres, de clairière en clairière, étaient

rares, mal frayés, obstrués d'herbes et de broussailles; aussi le

sauvage utilisait-il la nappe du ruisseau pour en descendre ou remonter

le cours navigable sur le tronc d'arbre creusé qui lui servait

d'embarcation.

[Illustration: C'EST POUR L'HOMME UNE RÉCRÉATION PHYSIQUE (PAGE 266.)]

De nos jours, grâce aux routes, aux chemins, aux sentiers qui traversent

la campagne dans tous les sens, la navigation sérieuse a presque

entièrement cessé sur le ruisseau; on n'y vogue plus que pour le plaisir

de ramer et de se sentir balancer doucement par l'onde ridée. C'est là

pour l'homme une récréation physique des plus douces qu'il puisse se

donner: à peine est-il possible de faire un rêve de bonheur sans

s'imaginer aussitôt qu'on flotte avec des êtres aimés dans une barque

dont la rame plonge à temps égaux dans le courant. Même quand on est

seul, c'est une volupté réelle de pouvoir animer par son bras un de ces

bateaux effilés qui fendent le flot comme des poissons. On se déplace à

son gré: tantôt on est près de la cascade, tantôt sur le bassin

tranquille; ici l'on effleure le gazon des berges, plus loin on rase les

troncs des saules; on passe de l'avenue toute noire d'ombre à la nappe

pailletée de la lumière qui tombe en pluie à travers le feuillage. Et

puis, ne fait-on pas corps avec le bateau, de manière à former avec lui

comme un étrange animal, à la fois homme et dauphin? De ses longues

rames, semblables à de puissantes nageoires, on creuse des remous de

chaque côté de la barque, on fait ruisseler les gouttes en perles à la

surface de l'eau; à sa guise, on ouvre le flot en sillons écumeux, et

derrière soi on laisse un long sillage où vibre la lumière en lignes

serpentines.

Malheureusement, sur le ruisseau les embarcations sont rares. A peine si

des bateaux à une ou deux rames se mirent dans les bassins où les eaux

s'accumulent avant de plonger sous les roues des usines et de mettre en

mouvement meules et engrenages. Ailleurs, un vieux batelet, attaché par

une chaîne à un pieu de la rive, est presque toujours enfoui sous les

lames recourbées des glaïeuls et des iris; sans doute il servait jadis à

quelque pêcheur; mais aujourd'hui ses planches sont disjointes, l'eau y

pénètre de toutes parts, et les seuls navigateurs qui se hasardent à

l'utiliser sont les gamins de l'école buissonnière: posant chacun de

leurs pieds sur l'un des bordages, ils avancent avec précaution de

manière à maintenir leur équilibre; puis, se penchant de tout leur poids

sur la gaffe, ils repoussent l'embarcation délabrée au milieu du

courant, et, d'un saut vigoureux, bondissent sur la rive opposée;

parfois ils tombent dans la vase, mais la traversée s'est accomplie tant

bien que mal, et ils s'en vont joyeusement cueillir des fraises ou des

merises dans la forêt. C'est à cela que se borne pour les enfants la

grande navigation sur le ruisseau. Toutefois, au printemps, ils

fabriquent aussi de petits navires en creusant une branche de sureau;

ils y plantent un mât portant à son extrémité un fier drapeau rouge ou

bleu, puis, avec des cris de joie, ils le lancent sur le flot en lui

donnant un équipage de hannetons.

Désormais inutile pour le transport des voyageurs, le ruisseau l'est

devenu également pour le flottage. Les forêts de la plaine ont disparu,

remplacées par les prairies, les champs, les villages, et pour les

arbres coupés sur les collines, les chemins ont fourni, des moyens de

transport moins capricieux que le courant des ruisseaux. Pour nous

figurer l'aspect de notre petit cours d'eau et les services que lui

demandaient nos ancêtres au bon vieux temps de la barbarie primitive, il

nous faut traverser l'Océan et pénétrer, près des rivages de la mer des

Antilles, dans une de ces forêts du Honduras, de la Mosquitie, du

Yucatan, où les Caraïbes et les Sambos coupent l'acajou, le bois de

rose, le cèdre, le campêche. Le ruisseau n'est qu'une large rue ouverte

dans l'épaisseur de la forêt; la nappe liquide, assombrie par le reflet

des voûtes de feuillage, est unie comme une glace; seulement, les

flèches obliques de lumière, qui çà et là percent la ramure épaisse,

font briller comme des paillettes d'or les plus petits insectes et

jusqu'aux poussières de pollen; les lianes, qui trempent dans le courant

de l'eau, le rayent de minces sillons noirâtres où vacille un instant

l'image des branches. Soudain, à un détour, apparaissent quelques hommes

assis dans un arbre creusé et suivis d'un radeau de troncs immergés dans

le courant: c'est le train d'acajou qui glisse silencieusement à la

surface du ruisseau. L'équipage n'a guère qu'à se laisser aller à la

dérive en accompagnant de sa cantilène la cadence des rames. D'ailleurs,

si quelque obstacle se présente, si les troncs d'arbre s'arrêtent sur un

banc de sable ou sur une roche cachée, les athlètes caraïbes, aux

muscles puissants, au large torse de bronze, ont bientôt remis à flot le

convoi tout entier, et, quand ils arrivent à la plage où les attendent

les grands navires, un coup d'aviron leur suffit pour aborder. Qu'ils

sont beaux, ces hommes de la nature, lorsqu'aux embouchures fluviales,

et, plus héroïquement encore, en pleine mer, ils se hasardent dans leurs

«pitpans» sur les vagues dansantes, et tantôt semblent s'abîmer, tantôt

reparaissent au milieu de l'écume! Combien aussi ces honnêtes barbares

sont dévoués et sincères, et combien profond reste leur souvenir chez le

voyageur fatigué qui a reçu l'hospitalité dans leur cabane! L'histoire

de leur race est celle de longs massacres; il n'est peut-être pas un de

leurs ancêtres qui, pendant trois siècles après la conquête des

Antilles, n'ait été brutalement massacré par un «civilisateur»; mais ils

n'ont point gardé de haine, et, par leur touchante bonté, ils

s'harmonisent avec leur ciel si pur, leur terre si féconde et leurs

ruisseaux aux rives si charmantes.

La tâche de nos bûcherons d'Europe est bien autrement pénible. La

destruction graduelle des forêts de la plaine les a forcés à continuer

leur industrie dans les âpres gorges des montagnes. Au lieu de se

laisser bercer doucement par le cours tranquille d'une eau sinueuse, il

faut qu'ils disciplinent le torrent sauvage, qu'ils musèlent ce monstre

furieux et tantôt l'arrêtent, tantôt le poussent en avant. Le danger les

menace à chaque heure, et, s'ils évitent la mort, ce n'est que par la

force, la souplesse, la gaieté, un héroïsme continuel. L'endroit même où

ils travaillent a quelque chose de terrible, non durant l'été, sous le

chaud rayon du soleil qui dore les feuilles des arbres et fait sourire

jusqu'à l'horreur des précipices; mais dans la froide automne, quand les

nuages passent en courant au-dessus des sombres ravins et laissent aux

cimes des montagnes leurs lambeaux déchirés, quand le vent déjà glacé

s'engouffre avec fracas dans les vallées étroites, et, comme un long

tonnerre, va mugir au loin d'écho en écho. Là haut, sur les sommets,

s'étend la neige fraîchement tombée, et souvent les brouillards qui

rampent sur le penchant des monts laissent derrière eux une triple

traînée, ici de flocons blancs, plus bas d'un mélange grisâtre de neige

et d'eau, plus bas encore de pluie. Pourtant, dans cette glaciale

atmosphère, les bûcherons suent à grosses gouttes, car ils manient la

coignée, et chaque coup qu'ils portent sur le tronc d'un arbre est lancé

de l'effort de tous leurs muscles. En lutte avec l'énorme sapin qui,

depuis des siècles, vivait librement sur le roc de la montagne, ils sont

peu à peu saisis de cette rage qui s'empare toujours de l'homme acharné

à détruire une autre existence. Comme le chasseur poursuivant une proie,

comme le soldat cherchant à tuer son semblable, l'abatteur d'arbres

s'exaspère dans son oeuvre de destruction parce qu'il sent avoir devant

lui un être vivant. Le tronc gémit sous la morsure du fer, et sa plainte

est répétée de proche en proche par tous les arbres de la forêt, comme

s'ils compatissaient à sa douleur et comprenaient que la hache se

retournera contre eux.

Enfin le sapin vient de tomber lourdement sur le sol en brisant dans sa

chute les branches des arbres voisins. Les bûcherons entourent le

colosse renversé; ils en coupent les rameaux et la partie flexible de la

tige, puis, quand ils en ont fait une bille nue, ils le traînent au bord

d'un de ces couloirs qui rayent le flanc de la montagne et par lesquels

s'écroulent les neiges de l'hiver et les pierres désagrégées. Des

centaines, parfois des milliers de troncs sont amenés successivement

assez près du précipice pour qu'une simple poussée suffise à les lancer

sur la pente.

Dès que tous les préparatifs sont achevés, la glissade commence: les

troncs se mettent en mouvement sur le plan incliné; d'abord lents, puis

animés d'une vitesse de plus en plus grande, ils achèvent la dernière

partie de leur course avec une rapidité vertigineuse, et, souillés de

boue, dépouillés de leur écorce, entraînant avec eux des tourbillons de

pierres, ils plongent dans le profond réservoir d'eau qu'on a formé par

des barrages au-dessous du couloir. D'ordinaire, les arbres descendent

ainsi d'un jet; mais parfois la pointe d'un roc, un débris d'arbre

rompu, les arrête dans leur glissade; ils s'enfoncent dans le sol ou se

placent en travers du canal de chute; il faut alors qu'un bûcheron

descende, souvent au péril de sa vie, qu'il dégage le tronc et lui fasse

recommencer sa course vers la vallée.

Toutes les billes d'arbres, plus ou moins endommagées, sont enfin

réunies dans le lac artificiel qu'on leur a ménagé; entassées les unes

sur les autres, empilées sans ordre, elles remuent faiblement sous la

pression de l'eau dont on aperçoit çà et là le cristal bleuâtre et ridé.

Comme des animaux fatigués que le berger vient d'enfermer dans un parc,

elles se reposent en attendant le moment de s'enfuir. Rien de plus

étrange la nuit que de voir haleter tous ces grands monstres étendus et

ruisselants de lumière sous les rayons de la lune.

Un beau matin, tous les bûcherons, descendus de la montagne, sont

groupés sur les rochers du défilé, à côté de la barricade qui retient

les eaux du lac, et sur laquelle le surplus des eaux s'épanche en une

mince cascade. Les troncs de sapins, les pieux, les contre-forts qui

consolidaient la digue sont retirés avec soin, puis, à un signal donné,

la traverse qui servait de verrou à cette porte énorme est précipitée

dans la gorge, la vanne se lève et la masse impétueuse des eaux, prenant

tout à coup son élan, court avec fureur vers l'issue qu'on vient de lui

ouvrir. Gonflée au centre afin de s'échapper par l'orifice en une

colonne plus puissante, elle se reploie en cataracte pour aller

rejoindre, grossir et changer en une rivière tonnante le paisible filet

d'eau qui coulait sans bruit dans les profondeurs du défilé; mais la

nouvelle rivière ne plonge pas seule, elle s'écroule avec les troncs

d'arbre entassés dans le réservoir lacustre. Ceux-ci s'élancent vers la

chute comme d'énormes traits; ils se heurtent, roulent et rebondissent,

puis, en s'inclinant sur la cascade, ils s'entre-choquent encore,

tournoient en montrant à travers l'écume les plaies rouges laissées par

la hache, disparaissent un instant dans le gouffre pour surgir plus loin

dans un bouillonnement de flots et s'enfuir en oscillant sur l'eau

rapide. Ainsi se succèdent en une série de plongeons les centaines et

les milliers d'arbres mutilés qui naguère se balançaient en forêt

murmurante sur le versant de la montagne. Tous les bruits isolés se

perdent dans l'immense tonnerre de ce lac et de cette forêt qui

s'abattent ensemble dans le défilé sonore.

Histoire d'un ruisseau · 第 10 / 12 段