milliers de siècles, avant le séjour de l'homme sur les bords du fleuve
et des ruisseaux qui s'y déversent. Comme aux temps du plésiosaure, la
terre et l'eau se confondent en une sorte de chaos: des bancs de vase,
des îlots émergent çà et là, mais à peine distincts de l'eau qui les
pénètre, ils brillent comme elle et reflètent les nuages de l'espace;
des nappes liquides s'étalent entre ces îlots, mais elles se mêlent à la
boue du fond: ce sont elles-mêmes de la fange, plus fluides seulement
que la vase des rives. De toutes parts on est environné de terres en
formation et cependant on se trouve déjà comme au milieu de la mer, tant
la surface du sol est unie et l'horizon régulier. C'est qu'en effet tout
l'espace embrassé par le regard était autrefois la mer. Le fleuve l'a
comblé peu à peu; mais le sol récemment déposé n'est pas encore affermi;
sans d'immenses travaux d'assèchement, il ne saurait même être approprié
au séjour de l'homme, puisque les miasmes mortels s'échappent de ses
boues et de ses eaux corrompues.
Arrivé sur ce domaine qui fut autrefois celui de l'océan, le fleuve,
graduellement ralenti, s'étale de plus en plus et devient en même temps
moins profond. Enfin, il approche de la mer, et ses eaux douces,
glissant en nappe tranquille, vont se heurter contre les vagues
écumeuses de l'eau salée, qui se déroulent avec un bruit de tonnerre
continu. Dans le conflit des masses liquides entre-choquées, l'eau du
fleuve s'est bientôt mélangée aux flots de l'immense gouffre, mais en se
perdant, elle travaille encore. Tous les nuages de boue qu'elle avait
pris sur ses bords et qu'elle tenait en suspension sont repoussés par
les vagues dans le lit fluvial; ne pouvant aller plus avant, ils se
déposent sur le fond et forment ainsi une sorte de rempart mobile
servant de limite temporaire entre les deux éléments en lutte. Tout en
se déposant molécule à molécule, le banc, qui obstrue la bouche du
fleuve, ne cesse de se déplacer pour se reformer plus loin; poussées par
le courant fluvial, incessamment grossies par de nouveaux apports, les
boues sont entraînées plus avant dans la mer, et peu à peu la masse tout
entière se trouve avoir progressé. De siècle en siècle, d'année en
année, de jour en jour, ce fleuve, qui semblait impuissant contre
l'immense mer, empiète néanmoins sur elle, et l'on peut même calculer de
combien il avancera dans une période donnée, tant sa marche est
uniforme. Eh bien! cette victoire du fleuve sur l'océan, ce sont les
mille petits ruisseaux et ruisselets des coteaux et des monts qui la
remportent. Ce sont eux qui ont rongé les parois des défilés, eux qui
roulent les quartiers de roches, qui froissent et broient les cailloux,
qui entraînent les sables et délayent les argiles. Ce sont eux qui
abaissent peu à peu les continents pour les étaler dans la mer en vastes
plaines où tôt ou tard l'homme creusera ses ports et bâtira ses villes.
CHAPITRE XX
LE CYCLE DES EAUX
De même que le grand fleuve, Rhône, Danube ou courant des Amazones, la
mer est composée des milliers et des millions de ruisselets qui se
déversent dans ses tributaires. Une première fois mêlées dans le fleuve,
ces eaux, accourues de tous les points des continents, se mêlent encore
d'une manière bien plus complète dans ces immenses profondeurs du
gouffre marin, assez grand pour contenir l'eau que lui apporteraient
toutes les embouchures fluviales pendant cinquante millions d'années.
Par ses mouvements de flux et de reflux, ses flots de houle, ses vagues
de tempête, ses courants et ses contre-courants, il promène l'eau de
toutes les rivières de l'une à l'autre extrémité du globe. La
gouttelette, issue du rocher dans un antre des montagnes, fait le tour
de la planète; purifiée des alluvions terrestres qu'elle portait, elle
dissout des molécules salines, et de vague en vague, suivant les parages
qu'elle traverse, change de poids spécifique, de salinité, de couleur,
de transparence; la faune d'infiniment petits qui l'habite se modifie
aussi sous les divers climats: tantôt ce sont des animalcules
phosphorescents qui la peuplent et la font briller pendant les nuits
comme une étincelle, tantôt ce sont d'autres infusoires qui la font
ressembler à une tache de lait. Sa température varie également sans fin.
Dans les mers polaires, la gouttelette se transforme en un petit cristal
de glace; dans les mers équatoriales, elle s'attiédit assez pour que les
coraux puissent y déposer leurs molécules de pierre. Comparé à l'océan
sans bornes, le ruisselet des montagnes n'est rien, et cependant ses
eaux, divisées à l'infini, se retrouveraient dans toutes les mers et sur
tous les rivages, s'il était possible au regard de les suivre dans leur
circuit immense.
Pour chaque goutte marine qui coula jadis dans le ruisseau, la durée du
voyage diffère: l'une, à peine entrée dans l'océan, est saisie par les
frondes d'une algue et sert à en gonfler les tissus; l'autre est
absorbée par un organisme animal; une troisième, retenue prisonnière
dans un cristal de sel, se dépose sur une plage sablonneuse; une autre
encore se change en vapeur et monte invisible dans l'espace. C'est là le
chemin que prend tôt ou tard chaque molécule aqueuse; libérée par son
expansion soudaine, elle échappe aux liens qui la retenaient à la
surface horizontale des mers et s'élève dans l'atmosphère, où elle
voyage comme elle a voyagé dans l'océan, mais sous une autre forme. La
vapeur d'eau pénètre ainsi toute la masse aérienne, même au-dessus des
brûlants déserts, où sur des centaines de lieues ne coule pas un seul
filet d'eau; elle monte jusqu'aux extrêmes limites de l'océan
atmosphérique, à soixante kilomètres de hauteur perpendiculaire
au-dessus de la nappe marine, et sans doute qu'une partie de cette
vapeur trouve aussi son chemin vers d'autres systèmes de planètes ou de
soleils, car les bolides, qui traversent les cieux étoilés en flèches
lumineuses et jettent sur le sol leurs étincelles, doivent en échange
emporter avec elles un peu de l'air humide qui oxyde leur surface.
Toutefois la vapeur d'eau qui s'échappe de la sphère d'attraction
terrestre pour aller avec les bolides rejoindre les astres éloignés est
relativement peu de chose; la grande mer d'humidité, tenue en suspension
dans l'atmosphère, est destinée presque en entier à retomber sur le
globe terraqué. Les innombrables molécules de vapeur restent invisibles
tant que l'air n'en est pas saturé: mais que l'accroissement de
l'humidité ou l'abaissement de la température déterminent le point de
saturation, aussitôt les particules de vapeur se condensent, elles
deviennent gouttelettes de brouillard ou de nuée et s'agglomèrent avec
des millions d'autres molécules en immenses amas suspendus dans les
hauteurs de l'air. Trop lourds, ces nuages s'écoulent en pluies et en
averses dans l'océan d'où ils sont sortis, ou bien, poussés par les
vents, ils sont emportés au-dessus des continents où ils viennent se
heurter contre les escarpements des collines, sur les rampes des
plateaux, aux arêtes et aux pointes des montagnes. Ils tombent soit en
pluies, soit en neiges; puis gouttes et flocons, divisés à l'infini,
pénètrent dans la terre par les cavernes, les fissures des rochers, les
interstices du sol nourricier. Longtemps l'eau reste cachée, puis elle
reparaît à la lumière en sources joyeuses, et recommence son voyage vers
l'océan par les lits inclinés des ruisseaux, des rivières et des
fleuves.
Ce grand circuit des eaux n'est-il pas l'image de toute vie? n'est-il
pas le symbole de la véritable immortalité? Le corps vivant, animal ou
végétal, est un composé de molécules incessamment changeantes, que les
organes de la respiration ou de la nutrition ont saisies au dehors et
fait entrer dans le tourbillon de la vie; entraînées par le torrent
circulatoire de la séve, du sang ou d'autres liquides, elles prennent
place dans un tissu, puis dans un autre, et dans un autre encore; elles
voyagent ainsi dans tout l'organisme jusqu'à ce qu'elles soient enfin
expulsées et rentrent dans ce grand monde extérieur, où les êtres
vivants, par millions et par milliards, se pressent et se combattent
pour s'emparer d'elles comme d'une proie et les utiliser à leur tour.
Aux yeux de l'anatomiste et du micrographe, chacun de nous, en dépit de
son dur squelette et des formes arrêtées de son corps, n'est autre chose
qu'une masse liquide, un fleuve où coulent avec une vitesse plus ou
moins grande, comme en un lit préparé d'avance, des molécules sans
nombre, provenant de toutes les régions de la terre et de l'espace, et
recommençant leur voyage infini, après un court passage dans notre
organisme. Semblables au ruisseau qui s'enfuit, nous changeons à chaque
instant; notre vie se renouvelle de minute en minute, et si nous croyons
rester les mêmes, ce n'est que pure illusion de notre esprit.
Aussi bien que l'homme considéré isolément, la société prise dans son
ensemble peut être comparée à l'eau qui s'écoule. A toute heure, à tout
instant, un corps humain, simple mille millionième de l'humanité,
s'affaisse et se dissout, tandis que sur un autre point du globe un
enfant sort de l'immensité des choses, ouvre son regard à la lumière et
devient un être pensant. De même que dans une plaine, tous les grains de
sable et tous les globules d'argile ont été roulés par le fleuve et
déposés sur ses rives, de même toute la poussière qui recouvre le globe
a coulé avec le sang du coeur dans les artères de nos ancêtres. D'âge en
âge, les générations se succèdent en se modifiant peu à peu: les
barbares à la figure bestiale et luttant pour la prééminence avec les
animaux féroces sont remplacés par des êtres plus intelligents, auxquels
l'expérience et l'étude de la nature ont enseigné l'art d'élever les
animaux et de cultiver la terre; puis, de progrès en progrès, les hommes
arrivent à fonder les villes, à transformer les matières premières, à
échanger leurs produits, à se mettre en rapport d'une partie du monde à
une autre partie; ils se civilisent, c'est-à-dire leur type s'ennoblit,
leur crâne devient plus vaste, leur pensée plus étendue, et d'un cercle
de plus en plus large, les faits viennent se grouper dans leur esprit.
Chaque génération qui périt est suivie par une génération différente,
qui, à son tour, donne l'impulsion à d'autres multitudes. Les peuples se
mêlent aux peuples comme les ruisseaux aux ruisseaux, les rivières aux
rivières; tôt ou tard, ils ne formeront plus qu'une seule nation, de
même que toutes les eaux d'un même bassin finissent par se confondre en
un seul fleuve. L'époque à laquelle tous ces courants humains se
rejoindront n'est point encore venue: races et peuplades diverses,
toujours attachées à la glèbe natale, ne se sont point reconnues comme
soeurs; mais elles se rapprochent de plus en plus; chaque jour elles
s'aiment davantage et, de concert, elles commencent à regarder vers un
idéal commun de justice et de liberté. Les peuples, devenus
intelligents, apprendront certainement à s'associer en une fédération
libre: l'humanité, jusqu'ici divisée en courants distincts, ne sera plus
qu'un même fleuve, et, réunis en un seul flot, nous descendrons ensemble
vers la grande mer où toutes les vies vont se perdre et se renouveler.
FIN.
TABLE DES MATIERES.
Chap. I. La Source 1
Chap. II. L'Eau du désert 22
Chap. III. Le Torrent de la montagne 48
Chap. IV. La Grotte 59
Chap. V. Le Gouffre 74
Chap. VI. Le Ravin 87
Chap. VII. Les Fontaines de la vallée 101
Chap. VIII. Les Rapides et les Cascades 119
Chap. IX. Les Sinuosités et les Remous 132
Chap. X. L'Inondation 150
Chap. XI. Les Rives et les Ilots 166
Chap. XII. La Promenade 182
Chap. XIII. Le Bain 199
Chap. XIV. La Pêche 213
Chap. XV. L'Irrigation 231
Chap. XVI. Le Moulin et l'Usine 247
Chap. XVII. La Barque et le Train de bois 265
Chap. XVIII. L'Eau dans la cité 234
Chap. XIX. Le Fleuve 298
Chap. XX. Le Cycle des eaux 309
Imprimerie générale de Ch. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.