Différents par la hauteur, les monts le sont aussi par la nature des

terrains, le profil, l'aspect général. Le sommet le plus élevé, qui

semble le pasteur de tout ce troupeau de montagnes, est un large dôme

aux puissants contre-forts: la masse de granit cachée sous la verdure se

révèle par le mouvement superbe du relief. D'autres cimes plus humbles

montrent dans le voisinage leurs longues crêtes en dents de scie et

leurs déclivités rapides; ce sont des assises schisteuses que le noyau

de granit a redressées en se soulevant. Plus loin apparaissent des

hauteurs calcaires coupées à pic, et se continuant par de vastes

plateaux faiblement arrondis. Chaque sommet a sa vie propre, dirait-on;

comme un être distinct, il a son ossature particulière et sa forme

extérieure correspondante; chaque ruisselet qui découle de leurs flancs

a son cours et ses accidents propres, son babil, son murmure ou son

grondement à lui.

La source qui naît à la plus grande hauteur et fournit la plus longue

course jusqu'à la vallée, est celle du pic le plus élevé. Bien souvent,

dans les journées pluvieuses, ou même lorsqu'un beau soleil éclairait

les campagnes d'en bas, nous avons vu, d'une distance de plusieurs

lieues, la fontaine se former dans les hauteurs de l'air. Une nuée

blanche s'élève comme une fumée de la cime lointaine, elle grandit,

enveloppe les pâturages et s'effrange en flocons pourchassés du vent.

«La montagne met son chapeau,» dit le paysan, et ce chapeau de nuages

n'est autre chose que la source sous une autre forme: après avoir été

nuage, brouillard, pluie traînante, elle va reparaître fontaine à

quelques centaines de mètres plus bas, dans une crevasse de rochers ou

dans un léger pli de terrain.

En hiver et même au printemps, c'est comme neige que le vent dépose sur

les hauteurs l'eau qui doit rejaillir du sol en source permanente. Les

nuées grisâtres qui s'attachent au sommet ne s'évaporent point sans

avoir laissé de traces de leur passage; à l'endroit où l'on voyait d'en

bas le vert des pâtis s'étend maintenant une nappe éblouissante de

neiges. Cette blanche couche de flocons, c'est encore sous une nouvelle

forme le nuage de vapeurs qui se condensait dans l'espace, ce sera

bientôt le ruisseau qui s'élance joyeusement vers la plaine. Tandis que

la surface de la neige tombée se glace et durcit dans la froide

atmosphère de l'hiver, surtout pendant les nuits, un sourd travail

s'accomplit au-dessous du grand laboratoire de la montagne: les

gouttelettes que le soleil a fondues pendant le jour pénètrent dans le

sol jusqu'au rocher et de grain de sable à grain de sable, de cristal de

quartz à molécule d'argile, descendent imperceptiblement le long des

pentes; elles se rapprochent, elles deviennent gouttes, puis, se

réunissant les unes aux autres, ce sont des filets liquides qui glissent

souterrainement au-dessous des racines du gazon ou même dans les

fissures de la roche sous-jacente. Puis quand viennent les premières

chaleurs de l'année, la neige se fond rapidement en eau pour gonfler les

ruisselets cachés, et l'herbe que l'on dirait torréfiée par un incendie,

reparaît à la lumière et verdoie de nouveau.

Si la montagne était fracturée de lézardes profondes, les eaux

s'engouffreraient dans ces fentes et ne rejailliraient que bien loin

dans la plaine, ou même elles ne ressortiraient point de la terre; mais

non, la roche est compacte et fendillée seulement à la surface, l'eau

courante ne s'y enfonce pas, et voici que, tout à coup, dans une

dépression du sol, on la voit surgir en petits bouillons qui soulèvent

les paillettes du sable fin et balancent mollement les feuilles vertes

du cresson. Certes, elle est peu abondante, la jeune source, surtout

pendant les chaleurs de l'été, alors qu'il ne reste plus dans le sol que

l'humidité des pluies et des brouillards; en se couchant par terre pour

boire à la fontaine même, on la voit diminuer sous ses lèvres; mais la

vasque du ruisselet, à demi tarie, se remplit aussitôt, et son eau pure

déborde sur la pente des pâturages pour commencer son grand voyage dans

le monde extérieur.

La plus haute source et le gazon qui l'entoure, c'est là sur toutes les

montagnes, le lieu délicieux par excellence! On se trouve sur la limite

entre les deux mondes; d'un côté, par delà les promontoires boisés, se

montre la riche vallée avec ses cultures, ses maisons, ses eaux

paisibles, et la brume indistincte qui pèse au loin sur la ville; de

l'autre côté, s'étendent les pâturages solitaires et le pic baigné dans

la bleue profondeur des cieux. L'air est fortifiant et léger: on plane

de haut dans l'espace, et quand on voit au loin l'aigle porté sur ses

fortes ailes, on se demande presque si l'on ne pourrait comme lui voler

au-dessus des campagnes et des collines, en laissant tomber de haut sa

vue sur les petites oeuvres des hommes. Que de fois, bien plus encore

pour la volupté de voir que pour la douceur du repos, je me suis accoudé

près de la source de la montagne, en reportant mes regards de la

discrète fontaine à ce grand monde inférieur qui se perdait au loin dans

le cercle infini de l'horizon!

De la vasque de la source s'épanche un petit filet d'eau qui çà et là

disparaît dans une rainure du sol entre les touffes de gazon; il se

montre et se cache tour à tour: on dirait une série de fontaines

superposées. A chaque nouvel élan, le ruisselet prend une autre

physionomie; il se heurte sur une saillie de rocher et rebondit en

paraboles de perles; il s'égare entre les pierres, puis s'étale dans un

petit bassin sablonneux; ensuite, il s'élance en cascatelle et baigne

les herbes de ses gouttes éparses. D'autres sources, venues de droite et

de gauche, se mêlent au filet principal, et bientôt la masse liquide est

assez abondante pour couler sans cesse à la surface: quand elle arrive

sur une roche inclinée, elle s'étale largement en une vaste nappe, que

l'on peut même voir de la plaine à des kilomètres de distance. Cette eau

glissante, qui brille au soleil, apparaît de loin comme une grande

plaque de métal.

Descendant, descendant toujours, le ruisseau, qui grossit incessamment,

devient aussi plus tapageur: près de la source, il murmurait à peine;

même, en certains endroits, il fallait coller son oreille contre terre

pour entendre le frémissement de l'eau contre ses rives et la plainte

des brins d'herbe froissés; mais voici que le petit courant parle d'une

voix claire, puis il se fait bruyant, et quand il bondit en rapides, et

s'élance en cascatelles, son fracas réveille déjà les échos des roches

et de la forêt. Plus bas encore, ses cascades s'écroulent avec un bruit

tonnant, et même dans les parties de son cours où son lit est presque

horizontal le ruisseau mugit et gronde contre les saillies des berges et

du fond. Il ne poussait d'abord que de petits grains de sable; puis,

devenu plus vigoureux, il mettait en mouvement des cailloux; maintenant

il roule dans son lit des blocs de pierre qui s'entre-choquent avec un

sourd fracas, il mine à la base les parois de rocher qui le bordent,

fait ébouler les terres et les pierrailles, et déracine parfois les

arbres qui l'ombragent.

Ainsi, le filet liquide presque imperceptible s'est changé en ruisselet,

puis en vrai ruisseau. Il se grossit d'un nouveau cours d'eau à l'issue

de chacun des vallons tributaires, et bruyant, impétueux, il échappe

enfin à ses défilés des montagnes pour couler avec plus de lenteur et de

calme dans une large vallée que dominent seulement des coteaux arrondis.

L'intrépide marcheur qui l'a suivi dans la partie supérieure, depuis la

haute source des pâturages jusqu'à l'uniforme surface de la vallée, a

vu, durant sa course de descente, çà et là dangereuse, les plus brusques

inégalités du sol, les différences de pente les plus soudaines: aux

«plans» où l'eau semble s'endormir succèdent les précipices

perpendiculaires d'où elle s'élance avec fureur; abîmes, déclivités plus

ou moins fortes, surfaces horizontales alternent sans ordre apparent, et

cependant lorsque le géographe, négligeant les détails, calcule et trace

sur le papier la courbe décrite par le ruisseau jusqu'à la verdoyante

vallée, il trouve que cette ligne est d'une régularité presque parfaite:

le torrent, travaillant sans relâche à se creuser un lit à son gré,

abattant les saillies, emplissant de sables et d'argile les petits creux

de la roche, a fini par se développer en une parabole régulière,

analogue à celle d'un char descendant du haut d'une montagne russe.

CHAPITRE IV

LA GROTTE

Au-dessous d'un promontoire à la base escarpée, à la cime arrondie et

revêtue de grands arbres, le torrent de la montagne vient se heurter

contre un autre ruisseau, presque aussi abondant et lancé comme lui sur

une pente très-inclinée. Les eaux de l'affluent, qui se mêlent à ceux du

courant principal en larges tourbillons bordés d'écume, sont d'une

pureté cristalline; aucune molécule d'argile n'en trouble la

transparence, et sur le fond de roc nu, ne glisse pas même un grain de

sable. C'est que le flot n'a pas encore eu le temps de se salir en

démolissant ses berges et en se mêlant aux boues qui suintent du sol; il

vient de jaillir du sein même de la colline et, tel qu'il coulait dans

son lit ténébreux de rochers, tel il bondit maintenant sous la lumière

joyeuse.

La grotte d'où jaillit le ruisseau n'est pas éloignée du confluent: à

peine a-t-on fait quelques pas et déjà l'on voit, à travers le branchage

entre-croisé, la porte énorme et noire qui donne accès dans le temple

souterrain. Le seuil en est recouvert par l'eau qui s'épanche en rapides

sur les blocs entassés; mais en sautant de pierre en pierre, on peut

entrer dans la caverne et gagner à côté du courant une étroite et

glissante corniche où l'on se hasarde, non sans danger.

Quelques pas ont suffi, et l'on est déjà transporté dans un autre monde.

On se sent tout à coup saisi par le froid et par un froid humide; l'air

stagnant, où les rayons bien aimés du soleil ne pénètrent jamais, a je

ne sais quoi d'aigre, comme s'il ne devait pas être aspiré par des

poumons humains; la voix de l'eau se répercute en longs échos dans les

cavités sonores, et l'on croirait entendre les roches elles-mêmes

pousser des clameurs, les unes retentissant au loin, les autres sourdes

et glissant comme des soupirs dans les galeries. Tous les objets

prennent des proportions fantastiques: le moindre trou que l'on voit

s'ouvrir dans la pierre semble un abîme, le pendentif qui s'abaisse de

la voûte a l'apparence d'une montagne renversée, les concrétions

calcaires entrevues çà et là prennent l'aspect de monstres énormes; une

chauve-souris qui s'envole nous donne un frisson d'horreur. Ce n'est

point là le palais fantastique et splendide que nous décrit le poëte

arabe des _Mille et une Nuits_; c'est au contraire un antre sombre et

sinistre, un lieu terrible. Nous le sentirons surtout, si pour jouir en

artiste de la sensation d'effroi qui saisit même l'homme brave à son

entrée dans les cavernes, nous osons y pénétrer sans guide et sans

compagnons: privés de l'émulation que donne la société d'amis, de

l'amour-propre qui force à prendre une attitude audacieuse, de

l'enivrement factice que produisent les exclamations, les échos des

voix, la lueur des torches nombreuses, nous n'osons plus marcher qu'avec

le saint effroi du Grec entrant dans les enfers. De temps en temps nous

jetons les regards en arrière pour revoir la douce lumière du jour.

Comme en un cadre, le paysage vaporeux et souriant de lumière apparaît

entre les sombres parois, frangées à l'entrée de lierre et de vigne

vierge.

Mais le faisceau lumineux diminue graduellement à mesure que nous

avançons: soudain, une saillie de rocher nous le cache et seulement

quelques lueurs blafardes s'égarent encore sur les piliers et les murs

de la caverne; bientôt même, nous entrons dans le noir sans fond des

ténèbres et pour nous guider nous n'avons plus que la lueur incertaine

et capricieuse des torches. Le voyage est pénible et semble long à cause

de l'horreur de l'inconnu qui remplit les gouffres et les galeries. Çà

et là on ne peut avancer qu'avec la plus grande peine: il faut entrer

dans le lit du ruisseau et se tenir en équilibre sur les pierres

gluantes; plus loin, la voûte s'abaisse par une courbe soudaine et ne

laisse plus qu'un étroit passage dans lequel il faut se glisser en

rampant; on en sort souillé de boue, et l'on vient se heurter sur des

rochers aux étroites corniches que l'on escalade en tremblant. Les

salles aux voûtes immenses succèdent aux défilés, et les défilés aux

salles; des amas de blocs tombés du plafond se dressent en monticules au

milieu de l'eau. Le ruisselet, toujours divers et changeant, bondit ici

sur les roches; ailleurs, il s'étend en une lagune tranquille, que

trouble seulement la chute des gouttelettes tombées des fissures de la

voûte. Plus haut il est caché sous une assise de pierre, on n'en entend

plus même le bruit; mais à un détour soudain, il se montre de nouveau,

sautillant et rapide, jusqu'à ce qu'enfin, on arrive devant une

ouverture étroite d'où l'eau s'échappe en cascade comme de la bouche

d'un canon. C'est là que s'arrête forcément notre voyage le long du

ruisseau.

Toutefois, la grotte se ramifie à l'infini dans les profondeurs de la

montagne. A droite, à gauche, s'ouvrent comme des gueules de monstres

les noires avenues des galeries latérales. Tandis que dans le libre

vallon, le ruisseau, coulant sans cesse à la lumière, a successivement

démoli et déblayé les couches de pierre qui remplissaient autrefois

l'énorme espace laissé vide entre les deux arêtes parallèles des monts,

l'eau des cavernes qui s'attaquait à des roches dures, mais en se

servant de l'acide carbonique pour les dissoudre et les forer peu à peu,

s'est creusé çà et là des galeries, des bassins, des tunnels, sans faire

crouler les assises de l'immense édifice. Sur des centaines de mètres en

hauteur et des lieues de longueur, la masse des rochers est percée dans

tous les sens par d'anciens lits que le ruisseau s'est frayés, puis

qu'il a délaissés après avoir trouvé quelque nouvelle issue: les salles

sont superposées aux défilés et les défilés aux salles; des cheminées,

évidées dans le roc par d'antiques cascades, s'ouvrent au plafond des

voûtes; on s'arrête avec horreur au bord de ces puits sinistres où les

pierres qui s'engouffrent ne laissent entendre le bruit de leur chute

qu'après des secondes et des secondes d'attente. Malheur à celui qui

s'égarerait dans le labyrinthe infini des grottes parallèles et

ramifiées, ascendantes et descendantes: il ne lui resterait plus qu'à

s'asseoir sur un banc de stalagmites, à regarder sa torche qui s'éteint

et à s'éteindre doucement lui-même, s'il a la force de mourir sans

désespoir.

Et pourtant ces cavernes sombres, où même en compagnie d'un guide et

sous les reflets lointains du jour, nous avons la poitrine serrée par

une sorte de terreur, c'étaient les retraites de nos ancêtres. Dans

notre révérence du passé, nous nous rendons en pèlerinage aux ruines des

villes mortes et nous contemplons avec émotion d'uniformes tas de

pierres, car nous savons que sous ces débris gisent les ossements

d'hommes qui ont travaillé comme nous et souffert pour nous, amassant

péniblement dans la misère et dans les combats ce précieux héritage

d'expériences qui est l'histoire. Mais si la reconnaissance envers les

générations des anciens jours n'est pas un vain sentiment, avec combien

plus de respect encore nous faut-il parcourir ces cavernes où vivaient

nos premiers aïeux, les barbares initiateurs de toute civilisation! En

cherchant bien dans la grotte, en fouillant les dépôts calcaires, nous

pouvons retrouver les cendres et les charbons de l'antique foyer où se

groupait la famille naissante; à côté sont des os rongés, débris des

festins qui ont eu lieu à des dizaines ou à des centaines de milliers

d'années; puis, dans un coin, gisent les squelettes des festoyants

eux-mêmes entourés de leurs armes de pierre, haches, massues et

javelots. Sans doute, parmi ces restes humains mêlés à ceux des

rhinocéros, des hyènes et des ours, aucun n'enfermait le cerveau d'un

Eschyle ou d'un Hipparque; mais Hipparque ni Eschyle n'eussent existé si

les premiers troglodytes, divinisés par les Grecs sous les traits

d'Hercule, n'avaient d'abord conquis le feu sur le tonnerre ou sur le

volcan, s'ils n'avaient taillé des armes pour nettoyer la terre de ses

monstres, et s'ils n'avaient ainsi, par une immense bataille qui dura

des siècles et des siècles, préparé pour leurs descendants les heures de

répit pendant lesquelles s'élabore la pensée.

Rude était le labeur de ces ancêtres; pleine de terreurs était leur vie:

sortis de la grotte pour aller à la recherche du gibier, ils rampaient à

travers les herbes et les racines afin de surprendre leur proie, ils se

battaient corps à corps avec les bêtes féroces; parfois aussi, ils

avaient à lutter contre d'autres hommes, forts et agiles comme eux; la

nuit, craignant la surprise, ils veillaient à l'entrée des cavernes pour

lancer le cri d'alarme à l'apparition de l'ennemi et donner le temps à

leurs familles de s'enfuir dans le dédale des galeries supérieures.

Cependant, ils devaient, eux aussi, avoir leurs moments de repos et de

joie. Quand ils revenaient de la chasse ou de la bataille, ils prenaient

plaisir à reconnaître le fracas du ruisseau et la plainte de la goutte

qui tombe; comme le bûcheron retrouvant sa cabane, ils regardaient avec

piété ces piliers à l'ombre desquels reposaient leurs femmes et ces lits

de pierre où leurs enfants étaient nés. Quant à ceux-ci, ils couraient

et gambadaient le long du ruisseau souterrain, dans les lacs glacés,

sous la douche des cascades; ils jouaient à se cacher dans les corridors

de la grotte comme nous aujourd'hui dans les avenues des forêts;

peut-être dans leurs prouesses joyeuses, grimpaient-ils aux parois pour

y saisir les chauves-souris dans ces grappes noires et grouillantes

suspendues à la voûte.

Certes, nous n'osons point dire que de nos jours la vie est devenue

moins pénible pour tous les hommes. Des multitudes d'entre nous,

deshérités encore, vivent dans les égouts sortis des palais de leurs

frères plus heureux; des milliers et des millions d'individus parmi les

civilisés habitent des caves et des réduits humides, grottes

artificielles bien plus insalubres que ne le sont les cavernes

naturelles où se réfugiaient nos ancêtres. Mais, si nous considérons la

situation dans son ensemble, il nous faut reconnaître combien grands

sont les progrès accomplis. L'air, la lumière entrent dans la plupart de

nos demeures; le soleil y projette par les fenêtres ses faisceaux de

rayons; à travers les arbres qui se penchent, nous voyons briller de

loin les perles liquides du ruisseau; l'espace appartient à notre regard

jusqu'à l'immense horizon. Il est vrai, le mineur habite pendant la plus

longue part de sa vie les galeries souterraines qu'il a creusées

lui-même, mais ces ombres terribles d'où suinte le feu grisou ne sont

point sa patrie; s'il y travaille, sa pensée est ailleurs, là-haut sur

la terre joyeuse, au bord du frais ruisseau qui gazouille dans les

prairies et sous les aunes.

Parfois, quand on nous raconte les guerres lointaines, d'effrayants

épisodes nous rappellent quelle était la vie de nos ancêtres

troglodytes, quelle serait la nôtre s'ils ne nous avaient préparé des

jours plus heureux que les leurs. Des tribus poursuivies se sont

réfugiées dans la caverne qui servait de demeure commune à leurs aïeux,

et ceux qui les traquaient, barbares ou prétendus civilisés, noirs ou

blancs, vêtus de peaux de bêtes ou d'uniformes brodés de décorations,

n'ont trouvé rien de mieux que d'enfumer les fuyards en allumant de

grands feux à l'entrée de la grotte. Ailleurs, les malheureux enfermés

ont dû se repaître les uns des autres, puis mourir de faim en essayant

de ronger quelque reste d'ossement. Par centaines, les cadavres sont

restés étendus sur le sol, et pendant de longues années on a pu voir

grimacer leurs squelettes, avant que l'eau tombée des voûtes ne les eût

cachés sous un manteau de blancs stalagmites. Symbole du temps qui

modifie toutes choses, la goutte, chargée de la pierre qu'elle a

dissoute, fait disparaître peu à peu les traces de nos crimes.

Les grottes elles-mêmes cessent d'exister par l'action du temps. La

pluie qui tombe sur les montagnes et pénètre dans les étroites fissures

de la roche se charge constamment de molécules calcaires. Quand, après

un voyage plus ou moins long, elle vient trembler en gouttelettes à la

voûte des cavernes, une partie du liquide s'évapore dans l'air, et une

petite pellicule de pierre, allongée comme la goutte qui la tenait en

dissolution, se suspend au rocher. Une autre gouttelette dépose une

deuxième écorce sur la première, puis il s'en forme une troisième et des

milliers et des millions à l'infini. Comme des arbres de pierre, les

stalactites croissent par couches concentriques durcissant peu à peu.

Au-dessous d'elles, sur le sol de la grotte, l'eau tombée s'évapore

également, laisse à sa place d'autres concrétions calcaires qui, de

feuillet en feuillet, s'élèvent par degrés vers la voûte. A la longue,

les pendentifs d'en haut et les cônes d'en bas finissent par se

rejoindre; ils deviennent des piliers, puis s'étalent en murs dans toute

la largeur de la galerie, et la grotte obstruée se trouve partagée en

une série de salles distinctes. Dans l'intérieur de la montagne, les

suintements et les filets d'eau qui s'associent pour former le ruisseau

accomplissent ainsi deux travaux inverses: d'un côté, ils élargissent

les fissures, percent les roches, se creusent de larges lits; de

l'autre, ils referment les fentes de la montagne, posent des colonnes

sous les voûtes, et remplissent de pierre les énormes vides qu'ils ont

eux-mêmes forés des milliers d'années auparavant.

D'ailleurs, les stalactites, comme toutes choses dans la nature, varient

à l'infini, suivant la forme des grottes, la disposition des fissures,

l'abondance plus ou moins grande des gouttes qui déposent les enduits

calcaires. Malgré l'horreur des ténèbres qui les emplissent, des

multitudes de cavernes sont ainsi changées en de merveilleux palais

souterrains. Des rideaux de pierre aux innombrables plis, çà et là

colorés par l'ocre en rouge et en jaune, se déploient comme des

draperies aux portes des salles; à l'intérieur se succèdent jusqu'à

perte de vue les colonnes aux soubassements et aux chapiteaux ornés de

reliefs bizarres; des monstres, chimères et griffons, se tordent en

groupes fantastiques dans les nefs latérales; de hautes statues de dieux

se dressent isolées, et parfois à la lueur des torches, on dirait que

leur regard s'anime et que, d'un geste terrible, leur bras s'étend vers

vous. Ces draperies de pierre, ces colonnades, ces groupes d'animaux,

ces figures d'hommes ou de dieux, c'est l'eau qui les sculpte, et chaque

jour, chaque seconde, elle est à l'oeuvre pour ajouter quelque trait

gracieux à l'immense architecture.

CHAPITRE V

LE GOUFFRE

Non loin de la caverne, grand laboratoire de la nature où l'on voit un

ruisselet se former goutte à goutte, s'ouvre un vallon tranquille au

fond duquel jaillit une autre source. C'est aussi du rocher qu'elle

sort; mais ce rocher ne se dresse point à pic comme celui de la grande

caverne; il s'est affaissé à la suite de quelque écroulement; du gazon,

des plantes sauvages, quelques arbres croissent sur ses pentes; à sa

base, autour de la claire fontaine, se sont assemblés de grands arbres

dont le branchage entremêlé se balance d'un même mouvement harmonieux et

rhythmé, sous la pression de la brise. Tout est calme et charmant dans

ce petit recoin de l'univers. Le bassin est transparent, presque sans

rides, et l'eau, sortie d'une arcade de quelques pouces de hauteur, s'y

épanche sans bruit.

Histoire d'un ruisseau · 第 2 / 12 段