regard l'ombre d'où elle jaillit, et j'envie la petite araignée d'eau
qui s'élance en patinant et va fureter dans le creux du rocher. A
l'entrée, je vois encore quelques saillies du fond, des cailloux blancs,
un peu de sable qui se meut lentement sous le flot rapide; plus loin, je
distingue les plissements des vaguelettes et les petites colonnes de
pierre qui supportent la voûte; éclairées vaguement par le reflet des
rayons égarés, elles paraissent trembloter dans l'ombre: on dirait qu'un
réseau de soie flotte sur elles en légères ondulations. Au delà tout est
noir; le ruisseau souterrain ne se révèle que par son murmure étouffé.
Quelles sont les sinuosités de l'eau par delà le détour où le premier
reflet de lumière vient la caresser? Ces courbes du ruisseau, je cherche
à les retrouver par l'imagination. Dans mes rêves d'homme éveillé, je me
fais tout petit, haut de quelques pouces à peine, comme le gnome des
légendes, et sautant de pierre en pierre, m'insinuant au-dessous des
protubérances de la voûte, je dépasse tous les confluents des ruisselets
en miniature, je remonte les imperceptibles filets d'eau, jusqu'à ce
que, devenu moi-même un simple atome, j'arrive enfin à l'endroit où la
première gouttelette suinte à travers le rocher.
Pourtant, sans nous transformer en génies, comme le faisaient nos pères
aux temps de la fable, nous pouvons en nous promenant au milieu de la
campagne, reconnaître à la surface du sol des indices qui révèlent le
cours de notre ruisseau caché. Un sentier tortueux qui commence au bord
de la source monte sur le flanc de la colline en contournant les troncs
des arbres, puis disparaît sous l'herbe dans un pli du terrain, et gagne
le plateau couvert de champs de blé. Bien souvent, quand j'étais un
écolier sauvage, je montais à la course, puis je redescendais ce sentier
en quelques bonds; parfois aussi, je m'aventurais à une certaine
distance sur le plateau jusqu'à perdre de vue le bosquet de la source;
mais à un angle du chemin, je m'arrêtais court, n'osant aller plus
avant. A mes côtés, je voyais s'ouvrir un abîme en forme d'entonnoir
rempli de broussailles et de ronces entremêlées. De grosses pierres
jetées par les passants ou bien entraînées sur la déclivité par les
fortes pluies, pesaient çà et là sur le feuillage poudreux et meurtri;
au fond, se croisaient quelques rameaux; mais entre leurs feuilles
vertes, je distinguais le noir effrayant d'un gouffre. Un bruit sourd
s'en échappait incessamment comme la plainte d'un animal enfermé.
Aujourd'hui j'aime à revoir le «Grand-Trou;» je me hasarde même à y
descendre, au risque d'effrayer les couleuvres qui déroulent prestement
leurs anneaux entre les pierres; mais jadis, avec quelle terreur, nous
tous petits enfants, nous regardions ce puits sinistre au bord duquel
venait s'arrêter la charrue! Un soir, par un beau clair de lune, il me
fallut, seul, passer près de l'endroit fatal. J'en frissonne encore: le
gouffre me regardait, il m'attirait, mes genoux ployaient sous l'effort
et les tiges des arbustes s'avançaient comme des bras pour m'entraîner
dans l'ouverture béante. Je passai pourtant en frappant bruyamment de
mes talons le sol caverneux; mais derrière moi un long géant fait de
vapeurs surgit tout à coup: il se pencha pour me saisir et le murmure de
l'abîme me poursuivit comme un rire de haine et de triomphe.
Ce gouffre, je le sais maintenant, c'est un soupirail ouvert au-dessus
du ruisseau, et le bruit sourd qui s'en échappe est l'écho lointain de
l'eau clapotant contre les pierres. A une époque inconnue, même avant
que les premiers documents de propriété n'eussent été rédigés par les
notaires du pays, une des assises de rochers qui recouvrent la vallée
souterraine s'était effondrée dans le lit du ruisseau, puis les terres,
manquant de base, avaient été graduellement entraînées vers la plaine;
peu à peu le Grand-Trou s'était creusé, et les pluies, courant le long
de ses pentes, lui avaient donné la forme d'un entonnoir à peu près
régulier. Les paysans des environs, qui pensent toujours à leurs
récoltes, l'appellent le «Boit-tout,» parce qu'il boit en effet toutes
les pluies, toutes les averses qui pourraient fertiliser leurs champs.
L'eau surabondante tombée sur le plateau s'épanche dans le trou en
filets jaune d'argile pour reparaître ensuite dans la source, dont elle
trouble pendant quelques heures la pureté de cristal.
Le gouffre qui m'effrayait tant dans mon enfance n'est pas le seul qui
se soit ouvert au-dessus des galeries profondes. En suivant la partie la
plus basse d'une sorte de plissement du sol dans le plateau, on passe à
côté de plusieurs autres cavités, qui indiquent aux promeneurs le cours
souterrain des eaux. Ils diffèrent tous de forme et de grandeur. Les uns
sont d'énormes puisards où des fleuves disparaîtraient en cataractes,
les autres sont de simples affaissements du sol, charmants petits nids
bien tapissés de gazon, où l'on aime à se chauffer au soleil par les
belles journées d'automne, sans crainte du vent déjà froid qui passe en
sifflant sur les herbes frissonnantes du plateau. Quelques-uns de ces
trous s'obstruent et se comblent graduellement; mais il en est aussi que
nous voyons se creuser et qui, chaque année, s'approfondissent sous nos
yeux. Telle étroite ouverture qui nous semblait une retraite de serpent
et dans laquelle, de crainte d'être mordus, nous n'osions mettre le
bras, était un commencement d'abîme: les pluies et les écroulements
intérieurs l'ont élargie d'année en année; c'est maintenant un précipice
aux flancs d'argile rouge, raviné par les averses.
De ces puits naturels, le plus pittoresque est précisément le plus
éloigné de la source. En cet endroit, le plateau, devenu plus inégal,
s'arrête brusquement au pied d'une muraille rocheuse, de l'autre côté de
laquelle s'ouvre une vallée déversant ses eaux dans un fleuve éloigné.
Les rochers dressent haut en plein ciel leurs beaux frontons dorés par
la lumière; mais leur base est cachée par un bosquet de chênes et de
châtaigniers; grâce à la verdure et à la variété du feuillage, le
contraste trop dur que formerait l'abrupte paroi des rochers avec la
surface horizontale du plateau se trouve adouci. C'est au plus épais de
ce bosquet que s'ouvre le grand abîme. Sur ses bords, quelques arbustes
inclinent leurs tiges vers la trouée d'azur ouverte entre les longues
branches des chênes; seulement un bouleau laisse retomber au-dessus du
gouffre ses rameaux délicats. Il faut prendre garde ici, car le sol se
dérobe soudain et le puits n'a point de margelle comme ceux que creusent
les ingénieurs! Nous nous avançons en rampant, puis couchés sur le
ventre, appuyés sur nos mains, nous plongeons du regard dans le vide.
Les murs du gouffre circulaire, çà et là noircis par l'humidité qui
suinte à travers la roche, descendent verticalement; à peine quelques
corniches inégales se projettent-elles en dehors des parois. Des touffes
de fougères, des scolopendres jaillissent des anfractuosités les plus
hautes; mais au-dessous la végétation disparaît, à moins qu'une plaque
rouge entrevue là-bas dans l'ombre, sur une saillie du roc, ne soit une
traînée d'algues infiniment petites. Au fond, tout n'est d'abord que
ténèbres; mais nos yeux s'accoutument peu à peu à l'obscurité, et nous
distinguons maintenant une nappe d'eau claire sur un lit de sable.
Du reste, on peut descendre dans le puits, et je suis même de ceux qui
se sont donné ce plaisir. Certes, l'aventure offre un certain agrément,
puisqu'elle est un voyage d'exploration; mais en elle-même, elle n'a
rien de fort séduisant et nul de ceux qui ont fait cette descente aux
enfers ne tient beaucoup à la renouveler. Une longue corde, prêtée par
les paysans des environs, est attachée solidement à un tronc de chêne,
et plongeant jusqu'au fond du gouffre, oscille doucement sous
l'impulsion du filet d'eau dans lequel trempe l'extrémité libre. Le
voyageur aérien saisit fortement la corde à la fois des mains, des
genoux et des pieds et se laisse glisser avec lenteur dans la bouche
ténébreuse du puits. Malheureusement, la descente n'est pas toujours
facile: on tournoie sur soi-même avec la corde, on s'embarrasse dans les
touffes de fougères, que brise le poids du corps, on se heurte maintes
fois contre la roche hérissée d'aspérités et l'on essuie de ses
vêtements l'eau glacée qui suinte des failles de la paroi. Enfin on
aborde sur une corniche, puis, après s'être reposé un instant pour
reprendre l'haleine et l'équilibre, on se lance de nouveau dans le vide
et bientôt on débarque sur le fond solide.
Je me rappelle sans joie mon séjour de quelques instants dans le
gouffre. J'avais les pieds dans l'eau; l'air était humide et froid; la
roche était couverte d'une sorte de pâte gluante consistant en argile
délayée; une ombre sinistre m'entourait; je ne sais quelle lueur
blafarde, vague reflet du jour, me révélait seulement quelques formes
indécises, une grotte, des pendentifs bizarres, un large pilier. Malgré
moi, mes yeux se reportaient vers la zone éclatante qui s'arrondissait
au-dessus du gouffre; je regardais avec amour la guirlande de verdure
qui s'épanouissait à la marge du puits, les grandes branches au
feuillage étalé que doraient joyeusement les rayons, et les oiseaux
lointains planant en liberté dans le ciel bleu. J'avais hâte de revoir
la lumière; je poussai le cri d'appel et mes compagnons me hissèrent
hors du trou, tandis que je les aidais en poussant de mon pied les
saillies de la roche.
Naïf jeune homme, je me considérais comme une sorte de héros pour avoir
opéré ma petite descente aux enfers, à trente mètres de profondeur à
peine, je cherchais dans ma tête quelques rimes sur le poëte qui se
hasarde au fond des abîmes pour y surprendre le sourire d'une nymphe
emprisonnée, et je ne songeais pas aux vrais héros, à ces intrépides
mineurs, qui, sans jamais réciter de vers sur leurs entrevues hardies
avec les divinités souterraines, conversent avec elles pendant des
journées et des semaines entières! Ce sont eux qui connaissent bien le
mystère des eaux cachées. A côté de leurs têtes, la gouttelette,
suspendue aux stalactites de la voûte, brille comme un diamant à l'éclat
des lampes, puis tombe dans une flaque et rejaillit avec un bruit sec,
répercuté au loin dans les galeries retentissantes. Des ruisselets
formés de tous ces suintements de gouttes, coulent sous leurs pieds et
se déversent de rigole en rigole jusque dans le bassin de réception, où
la machine à vapeur, semblable à un colosse enchaîné, plonge
alternativement ses deux grands bras de fer, en gémissant à chaque
effort. Au bruit des eaux de la mine se mêle parfois le sourd grondement
des eaux extérieures qu'un coup de pioche malheureux pourrait faire
s'écrouler en déluge dans les galeries. Il est même des mineurs qui
n'ont pas craint de pousser leurs travaux de sape jusqu'au-dessous de la
mer et qui ne cessent d'entendre le terrible océan rouler des blocs de
granit sur la voûte qui les abrite. Pendant les jours d'orage, c'est à
quelques mètres d'eux que les navires viennent se fracasser contre les
falaises.
CHAPITRE VI
LE RAVIN
En descendant le cours du ruisseau, dans lequel viennent s'unir le
torrent tapageur de la montagne, le ruisselet de la caverne, l'eau
paisible de la source, nous voyons à droite et à gauche vallon succéder
à vallon, et chacun d'eux, différent des autres par la nature de ses
terrains, par la pente, l'aspect général, la végétation, se distingue
aussi par la quantité des eaux qu'il apporte au lit commun de la vallée.
Presque en face d'un petit torrent babillard qui bondit avec joie de
pierre en pierre pour se mêler à la masse déjà considérable du ruisseau,
s'ouvre un ravin très-incliné, le plus souvent à sec. Il est probable
que ce ravin, creusé dans un sol poreux, est superposé à un lit
souterrain où coule un ruisseau permanent; mais il n'est lui-même
parcouru des eaux qu'après les averses d'orage ou les longues pluies.
Comme tous les vallons latéraux, il est tributaire de la vallée
centrale, mais tributaire intermittent. D'ailleurs, il est d'autant plus
curieux à visiter, car en se promenant sur le lit desséché, on peut
étudier tout à son aise l'action de l'eau courante.
Un petit sentier, que les sillons du laboureur détruisent chaque automne
et que le pied des passants ne tarde pas à tracer de nouveau, serpente à
côté de la berge du ravin. Il est vrai que des branches de buisson,
plantées par le propriétaire jaloux, défendent le passage; mais ces
broussailles, humble simulacre du redoutable dieu Terme, n'ont rien qui
terrifie les paysans des environs, et le chemin, frayé sans doute pour
la première fois par les hommes de l'âge de pierre, ne cesse de se
reformer d'année en année. Il serait donc facile de remonter le ravin
dans toute sa longueur sans avoir à se servir de ses mains pour une
seule escalade; toutefois, celui qui aime la nature de près méprise le
sentier battu et se glisse avec joie dans l'étroit espace ouvert entre
les berges. Dès les premiers pas, il se trouve comme séparé du monde. En
arrière, un détour de la gorge lui cache le ruisseau et les prairies
qu'il arrose; en avant, l'horizon est brusquement limité par une série
de gradins d'où l'eau, quand il en coule, descend en cascatelles;
au-dessus, les branches des arbres qui bordent le défilé se recourbent
et s'entre-croisent en voûte; les bruits du dehors ne pénètrent pas dans
cette sauvage allée presque souterraine.
C'est une grande joie de se retrouver ainsi dans la nature inviolée à
quelques pas des champs labourés en sillons parallèles et d'être obligé
de se frayer un chemin à travers rochers et broussailles, non loin de
l'honnête bourgeois qui se promène avec placidité, contemplant ses
récoltes. A chaque détour du tortueux ravin, l'inclinaison et la forme
du lit changent brusquement: défilés et bassins se succèdent en
contrastant de la manière la plus étrange. En amont d'un petit fourré
d'arbustes entremêlés de ronces que l'eau envahit seulement dans ses
plus fortes crues, s'étend une prairie en miniature, large de quelques
mètres et fréquemment noyée par des inondations d'une heure. Autour de
la prairie et du fourré se développe en demi-cercle une plage de sable
blanc dont tous les matériaux, ténus ou grossiers, se sont déposés en
ordre suivant la force du courant qui les entraînait. Le modeste lit
fluvial, d'où l'eau a disparu, est encore tel que l'a modelé le torrent
éphémère, et révèle d'autant mieux les lois de sa formation que plus une
seule flaque d'eau ne le recouvre. Une sorte de fosse, remplie de vase
et de feuilles en décomposition, montre qu'en cet endroit le ruisseau
était tranquille et presque sans courant; plus loin, le lit est à peine
creusé à cause de la rapidité de l'eau qui fuyait sur la forte pente;
ailleurs les arêtes parallèles d'assises rocheuses traversent
obliquement le fond d'une rive à l'autre, formant autant de petits
barrages sur lesquels le flot se brisait en vaguelettes. Un gros bloc de
pierre a détourné le cours du ruisselet qui s'est rejeté vers la berge
par un brusque méandre et s'y est graduellement creusé un lit à sa
taille; plus haut, des branches entraînées, des herbes, quelques pierres
ont servi de point d'appui à la formation d'un ou de plusieurs îlots,
qu'entourent des lits sinueux, remplis de sable d'une blancheur
éclatante. A dix pas de là, l'aspect du ravin est encore changé. Là, le
fond n'est plus qu'une rainure sciée par l'eau dans une dure argile
presque rocheuse; c'est à grand'peine si je parviens à passer dans le
défilé en m'accrochant à quelques branches qui se balancent au-dessus de
ma tête. Le filet ou la colonne liquide qui, suivant la force du
ruisseau temporaire, murmure doucement ou gronde avec fracas dans
l'étroit corridor a glissé en rapides par une succession de degrés, puis
au pied de la chute, elle a excavé une sorte de cuve, large bassin où
les pierres roulées tournoyaient sous la pression des eaux. Après avoir
dépassé le défilé, je trouve encore ce qui fut autrefois des îles, des
méandres, des rapides, des cascades: je vois même jusqu'à des sources
épuisées maintenant et reconnaissables à l'humidité du sable et des
fissures rocheuses. Le rebord d'où s'élance une des cascades est formé
par deux racines entre-croisées, engagées seulement par un côté dans
l'épaisseur de l'argile.
Ce ravin, dans lequel nous pénétrons avec tant de bonheur pour y
contempler en un étroit espace le tableau de la nature libre et pour
échapper à l'ennui de cultures monotones et barbares, une multitude
d'animaux et de bestioles, réfractaires comme nous, s'y glissent afin
d'y trouver un abri contre l'homme, le grand persécuteur;
malheureusement, l'âpre chasseur les suit aussi dans cette retraite, en
dépit des ronces et des racines. Des terres fraîchement remuées, des
trous noirs ouverts dans les berges nous révèlent les cachettes des
lapins et des renards; à notre approche, les couleuvres enroulées
développent prestement leurs anneaux et disparaissent dans les fourrés;
des lézards plus rapides, s'échappent en faisant bruire les feuilles
tombées; les insectes sautillent sur le sable et se balancent aux
herbes; on entrevoit des nids d'oiseaux dans l'épaisseur des
broussailles: tout un monde de fugitifs est dans cet asile, où il trouve
à la fois la nourriture et l'abri.
C'est qu'en effet, dans ce petit ravin, large de quelques mètres à
peine, la végétation est des plus variées; une multitude de plantes,
d'origine et d'attitude diverses, s'y rencontrent, tandis que dans les
champs voisins l'uniformité du terrain de labour laisse germer
seulement, outre les semences jetées par le cultivateur, les graines de
quatre ou cinq «mauvaises herbes,» banal ornement de tous les sillons.
Dans cette étroite fissure, invisible de loin, sauf par la verdure de
ses bords, toutes les qualités du sol, tous les contrastes de sécheresse
et d'humidité, toutes les différences d'ombre et d'insolation sont
brusquement juxtaposées et par suite nombre de plantes, bannies des
vulgaires terrains de culture, trouvent dans ce coin respecté par
l'homme un milieu propice où elles se développent avec joie. Le sable
tamisé par les eaux a ses herbes spéciales, de même que les amas de
cailloux éboulés et l'argile ocreuse et les interstices de la roche
dure. Les terres végétales mélangées en diverses proportions ont aussi
leur flore ou leur florule; la pente rapide exposée au soleil du midi
est revêtue d'herbes et d'arbustes qui se plaisent dans un terrain sec,
le fond humide où ne darde jamais un rayon de soleil a tout une autre
végétation, la vase où l'eau séjourne encore se distingue aussi dans ce
monde végétal par des représentants qui lui sont propres.
Et pourtant nul désordre dans cette étonnante diversité! Au contraire,
les plantes groupées librement, suivant leurs affinités secrètes et la
nature du terrain qui les porte, constituent par leur ensemble un
spectacle emplissant l'âme d'une impression singulière d'harmonie et de
paix. Là, rien d'artificiel ni d'imposé comme dans un régiment de
soldats au geste mécanique, au costume uniforme, mais le pittoresque, le
charme poétique, la liberté d'attitude et d'allure, comme dans une foule
d'hommes de tous les pays où chacun se rapproche des siens. Il est vrai,
dans ce ravin aussi bien que sur la terre entière, la bataille de la vie
pour la jouissance de l'air, de l'eau, de l'espace et de la lumière ne
cesse pas un instant entre les espèces et les familles végétales; mais
cette lutte n'a pas encore été régularisée par l'intervention de
l'homme, et l'on croirait, au milieu de ces plantes si diverses et si
gracieusement associées, se trouver dans une république fédérative où
chaque existence est sauvegardée par l'alliance de toutes. Même les
colonies de plantes étrangères à la nature libre sont respectées, du
moins pour un temps: sur une corniche de terre qui s'est affaissée et
qui reste suspendue au flanc de la berge, je vois se balancer les hampes
flexibles d'une touffe d'avoine, humble colonie d'esclaves fugitifs
aventurés dans un monde de libres héros barbares.
Aussi bien que le ruisseau de la vallée et les grands fleuves de la
plaine, le petit ravin a ses bords ombragés d'arbres. Le tremble s'élève
à côté du hêtre et du charme; les feuilles si finement découpées du
frêne se montrent entre deux larges ormeaux au branchage étalé; le tronc
blanc du bouleau resplendit à côté de la rugueuse et sombre écorce du
chêne. Vers le haut de la pente, là où le ravin n'est plus guère qu'un
plissement du sol, des pins à l'air grave, au feuillage presque noir, se
sont assemblés comme pour un concile. Autour d'eux, la terre sans
végétation a disparu sous une couche épaisse d'aiguilles couleur de
rouille, tandis que non loin de là, un joyeux mélèze, à la claire
verdure, ne jaillit que par la cime, fièrement drapée de clématite, hors
d'un fourré d'arbustes et de broussailles. A cause de l'extrême variété
des conditions du sol, l'étroit rideau est bien plus riche en espèces
diverses d'arbres que des forêts entières recouvrant de vastes
territoires. D'ailleurs, en maint endroit, les troncs sont tellement
rapprochés que d'une berge à l'autre, on ne voit pas se glisser un seul
rayon de lumière; du fond des gouffres, les arbres s'élancent comme les
colonnes pressées d'un édifice, puis au niveau des berges, les branches
s'étalent largement, enveloppent de leur verdure les troncs qui
croissent sur la berge et vont avidement chercher leur nourriture d'air
libre au-dessus des champs labourés.
[Illustration: SOUS CES VOUTES D'OMBRE. (PAGE 97)]
Sous ces voûtes d'ombre, dans les profondeurs du ravin, la température
est toujours fraîche, même au plus fort de l'été; les rameaux
entre-croisés empêchent l'atmosphère humide de s'échapper dans l'espace
et, grâce à la moite vapeur, les fougères aux grandes feuilles
retombantes, les champignons groupés fraternellement en petites
assemblées croissent et prospèrent sur toutes les berges. L'air est
tellement pénétré d'humidité qu'il suffit de fermer les yeux pour se
croire au bord d'un ruisseau glissant silencieusement dans son lit.
D'ailleurs, l'eau est en effet bien là; c'est en apparence seulement
qu'elle a disparu. Les mousses qui tapissent le fond du ravin et
recouvrent les racines des arbres se sont gonflées de liquide pendant la
dernière inondation: dilatées comme des éponges, elles gardent longtemps
cette humidité nourricière, puis, à la moindre pluie, elles se
remplissent de nouveau en absorbant avidement les gouttelettes tombées.
Ainsi de mousse en mousse et de plante en plante, dans la multitude
infinie des cellules organiques, se retrouve encore le flot continu du
ruisseau, de l'origine à l'issue du ravin. Sans doute on ne le voit pas,
on ne l'entend point murmurer, mais on le devine et l'on jouit de la
douce fraîcheur qu'il répand dans l'atmosphère.
Chose admirable et qui m'enchante toujours! ce ruisselet est pauvre et
intermittent; mais son action géologique n'en est pas moins grande; elle
est d'autant plus puissante relativement que l'eau coule en plus faible
quantité. C'est le mince filet liquide qui a creusé l'énorme fosse, qui
s'est ouvert ces entailles profondes à travers l'argile et la roche
dure, qui a sculpté les degrés de ces cascatelles, et, par l'éboulement
des terres, a formé ces larges cirques dans les berges. C'est aussi lui
qui entretient cette riche végétation de mousses, d'herbes, d'arbustes
et de grands arbres. Est-il un Mississipi, un fleuve des Amazones qui
proportionnellement à sa masse d'eau, accomplisse à la surface de la
terre la millième partie de ce travail? Si les rivières puissantes
étaient les égales en force du ruisselet temporaire, elles raseraient
des chaînes de montagnes, se creuseraient des abîmes de plusieurs
milliers de mètres de profondeur, nourriraient des forêts dont les cimes
iraient se balancer jusque dans les couches supérieures de l'air. C'est
précisément dans ses plus petites retraites que la nature montre le
mieux sa grandeur. Étendu sur un tapis de mousse, entre deux racines qui
me servent d'appui, je contemple avec admiration ces hautes berges, ces
défilés, ces cirques, ces gradins et la sombre voûte de feuillage qui me
racontent avec tant d'éloquence l'oeuvre grandiose de la goutte d'eau.
CHAPITRE VII
LES FONTAINES DE LA VALLÉE