HISTOIRE
D'UN RUISSEAU
PAR
ÉLISÉE RECLUS
NEUVIÈME ÉDITION
[J H]
BIBLIOTHÈQUE
D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION
J. HETZEL ET CIE, 18, RUE JACOB
PARIS
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
9405.--PARIS, IMPRIMERIE A. LAHURE
9, Rue de Fleurus, 9
[Illustration: COLLECTION HETZEL]
HISTOIRE D'UN RUISSEAU
CHAPITRE I
LA SOURCE
L'histoire d'un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la
mousse, est l'histoire de l'infini. Ces gouttelettes qui scintillent ont
traversé le granit, le calcaire et l'argile; elles ont été neige sur la
froide montagne, molécule de vapeur dans la nuée, blanche écume sur la
crête des flots; le soleil, dans sa course journalière, les a fait
resplendir des reflets les plus éclatants; la pâle lumière de la lune
les a vaguement irisées; la foudre en a fait de l'hydrogène et de
l'oxygène, puis d'un nouveau choc a fait ruisseler en eau ces éléments
primitifs. Tous les agents de l'atmosphère et de l'espace, toutes les
forces cosmiques ont travaillé de concert à modifier incessamment
l'aspect et la position de la gouttelette imperceptible; elle aussi est
un monde comme les astres énormes qui roulent dans les cieux, et son
orbite se développe de cycle en cycle par un mouvement sans repos.
Toutefois notre regard n'est point assez vaste pour embrasser dans son
ensemble le circuit de la goutte, et nous nous bornons à la suivre dans
ses détours et ses chutes depuis son apparition dans la source jusqu'à
son mélange avec l'eau du grand fleuve ou de l'océan. Faibles comme nous
le sommes, nous tâchons de mesurer la nature à notre taille; chacun de
ses phénomènes se résume pour nous en un petit nombre d'impressions que
nous avons ressenties. Qu'est le ruisseau, sinon le site gracieux où
nous avons vu son eau s'enfuir sous l'ombrage des trembles, où nous
avons vu se balancer ses herbes serpentines et frémir les joncs de ses
îlots? La berge fleurie où nous aimions à nous étendre au soleil en
rêvant de liberté, le sentier sinueux qui borde le flot et que nous
suivions à pas lents en regardant le fil de l'eau, l'angle du rocher
d'où la masse unie plonge en cascade et se brise en écume, la source
bouillonnante, voilà ce qui dans notre souvenir est le ruisseau presque
tout entier. Le reste se perd dans une brume indistincte.
La source surtout, l'endroit où le filet d'eau, caché jusque-là, se
montre soudain, voilà le lieu charmant vers lequel on se sent
invinciblement attiré. Que la fontaine semble dormir dans une prairie
comme une simple flaque entre les joncs, qu'elle bouillonne dans le
sable en jonglant avec les paillettes de quartz ou de mica, qui montent,
descendent et rebondissent en un tourbillon sans fin, qu'elle jaillisse
modestement entre deux pierres, à l'ombre discrète des grands arbres, ou
bien qu'elle s'élève avec bruit d'une fissure de la roche, comment ne
pas se sentir fasciné par cette eau qui vient d'échapper à l'obscurité
et reflète si gaiement la lumière? En jouissant nous-mêmes du tableau
ravissant de la source, il nous est facile de comprendre pourquoi les
Arabes, les Espagnols, les montagnards pyrénéens et tant d'autres hommes
de toute race et de tout climat ont vu dans les fontaines des «yeux» par
lesquels les êtres enfermés dans les roches ténébreuses viennent un
moment contempler l'espace et la verdure. Délivrée de sa prison, la
nymphe joyeuse regarde le ciel bleu, les arbres, les brins d'herbes, les
roseaux qui se balancent; elle reflète la grande nature dans le clair
saphir de ses eaux, et sous ce regard limpide nous nous sentons pénétrer
d'une mystérieuse tendresse.
De tout temps la transparence de la source fut le symbole de la pureté
morale; dans la poésie de tous les peuples, l'innocence est comparée au
clair regard des fontaines, et le souvenir de cette image, transmis de
siècle en siècle, est devenu pour nous un attrait de plus.
Sans doute, cette eau se souillera plus loin; elle passera sur des
roches en débris et sur des végétaux en putréfaction; elle délayera des
terres limoneuses et se chargera des restes impurs déversés par les
animaux et les hommes; mais ici, dans sa vasque de pierre ou son berceau
de joncs, elle est si pure, si lumineuse, que l'on dirait de l'air
condensé: les reflets changeants de la surface, les bouillonnements
soudains, les cercles concentriques des rides, les contours indécis et
flottants des cailloux immergés révèlent seuls que ce fluide si clair
est bien de l'eau, comme le sont nos grands fleuves bourbeux. En nous
penchant sur la fontaine, en voyant nos visages fatigués et souvent
mauvais se réfléchir dans cette onde si limpide, il n'est aucun d'entre
nous qui ne répète instinctivement, et même sans l'avoir appris, le
vieux chant que les Guèbres enseignaient à leur fils:
Approche-toi de la fleur, mais ne la brise point!
Regarde et dis tout bas: Ah! si j'étais aussi beau!
Dans la fontaine de cristal ne lance point de pierre!
Regarde et pense tout bas: Ah! si j'étais aussi pur!
Qu'elles sont charmantes, ces têtes de naïades, à la chevelure couronnée
de feuilles et de fleurs, que les artistes hellènes ont burinées sur
leurs médailles, ces statues de nymphes qu'ils ont élevées sous les
colonnades de leurs temples! Combien sont aimables ces images légères et
vaporeuses que Goujon a su néanmoins fixer pour les siècles dans le
marbre de ses fontaines! Qu'elle aussi est gracieuse à voir, cette
source que le vieil Ingres a saisie et qu'il a presque sculptée de son
pinceau! Rien, semble-t-il, n'est plus fugitif, plus indécis que l'eau
jaillissante entrevue sous les joncs; on se demande comment une main
humaine peut s'enhardir à figurer la source avec des traits précis dans
le marbre ou sur la toile; mais, statuaire ou peintre, l'artiste n'a
qu'à regarder cette eau transparente, il n'a qu'à se laisser pénétrer
par le pur sentiment qui l'envahit pour voir apparaître devant lui
l'image à la fois la plus gracieuse et la plus ferme de contours. La
voilà, belle et nue, souriant à la vie, fraîche comme l'onde, où son
pied baigne encore; elle est jeune et ne saurait vieillir; dussent les
générations s'écouler devant elle, ses formes seront toujours aussi
suaves, son regard toujours aussi limpide, l'eau qui s'épanche en perles
de son urne brillera toujours du même éclat sous le soleil. Qu'importe
si la nymphe innocente, qui n'a pas connu les misères de la vie, ne
semble point rouler dans sa tête tout un flot de pensées! Elle-même,
heureuse, songe peu; mais sous son doux regard, on songe d'autant plus,
on se promet d'être sincère et vrai comme elle, et l'on affermit sa
vertu contre le monde hideux du vice et de la calomnie.
Numa Pompilius, nous dit la légende romaine, avait pour conseillère la
nymphe Égérie. Seul, il pénétrait dans les profondeurs des bois, sous
l'ombrage mystérieux des chênes; il s'approchait avec confiance de la
grotte sacrée, et pour sa vue, l'eau pure de la cascade, à la robe
ourlée d'écume, au voile flottant de vapeurs irisées, prenait l'aspect
d'une femme belle entre toutes et souriante d'amour. Il lui parlait
comme un égal, lui, le chétif mortel, et la nymphe répondait d'une voix
cristalline, à laquelle le murmure du feuillage et tous les bruits de la
forêt se mêlaient comme un choeur lointain. C'est ainsi que le
législateur apprenait la sagesse. Nul vieillard à la barbe blanchie
n'eût su prononcer des paroles semblables à celles qui tombaient des
lèvres de la nymphe, immortelle et toujours jeune.
Que nous dit cette légende, sinon que la nature seule, et non pas le
tumulte des foules, peut nous initier à la vérité; que pour scruter les
mystères de la science il est bon de se retirer dans la solitude et de
développer son intelligence par la réflexion? Numa Pompilius, Égérie ne
sont que des noms symboliques résumant toute une période de l'histoire
du peuple romain aussi bien que de chaque société naissante: c'est aux
nymphes, ou pour mieux dire, c'est aux sources, aux forêts, aux
montagnes, qu'à l'origine de toute civilisation les hommes ont dû leurs
moeurs et leurs lois. Et quand bien même il serait vrai que la discrète
nature eût pu donner ainsi des conseils aux législateurs, transformés
bientôt en oppresseurs de l'humanité, combien plus n'a-t-elle pas fait
en faveur des souffrants de la terre, pour leur rendre le courage, les
consoler dans leurs heures d'amertume, leur donner une force nouvelle
dans la grande bataille de la vie! Si les opprimés n'avaient pu
retremper leur énergie et se refaire une âme par la contemplation de la
terre et de ses grands paysages, depuis longtemps déjà l'initiative et
l'audace eussent été complétement étouffées. Toutes les têtes se
seraient courbées sous la main de quelques despotes, toutes les
intelligences seraient restées prises dans un indestructible réseau de
subtilités et de mensonges.
Dans nos écoles et nos lycées, nombre de professeurs, sans trop le
savoir et même croyant bien faire, cherchent à diminuer la valeur des
jeunes gens en enlevant la force et l'originalité à leur pensée, en leur
donnant à tous même discipline et même médiocrité! Il est une tribu des
Peaux-Rouges où les mères essayent de faire de leurs enfants, soit des
hommes de conseil, soit des guerriers, en leur poussant la tête en avant
ou en arrière par de solides cadres de bois et de fortes bandelettes; de
même des pédagogues se vouent à l'oeuvre fatale de pétrir des têtes de
fonctionnaires et de sujets, et malheureusement il leur arrive trop
souvent de réussir. Mais, après les dix mois de chaîne, voici les
heureux jours des vacances: les enfants reprennent leur liberté; ils
revoient la campagne, les peupliers de la prairie, les grands bois, la
source déjà parsemée des feuilles jaunies de l'automne; ils boivent
l'air pur des champs, ils se font un sang nouveau et les ennuis de
l'école seront impuissants à faire disparaître de leur cerveau les
souvenirs de la libre nature. Que le collégien sorti de la prison,
sceptique et blasé, apprenne à suivre le bord des ruisseaux, qu'il
contemple les remous, qu'il écarte les feuilles ou soulève les pierres
pour voir jaillir l'eau des petites sources, et bientôt il sera redevenu
simple de coeur, jovial et candide.
Ce qui est vrai pour les enfants et les jeunes gens ne l'est pas moins
pour toutes les nations, encore dans leur période d'adolescence. Par
milliers et par milliers, les «pasteurs des peuples», perfides ou pleins
de bonnes intentions, se sont armés du fouet et du sceptre, ou, plus
habiles, ont répété de siècle en siècle des formules d'obéissance afin
d'assouplir les volontés et d'abêtir les esprits; mais heureusement,
tous ces maîtres qui voulaient asservir les autres hommes par la
terreur, l'ignorance ou l'impitoyable routine n'ont point réussi à créer
un monde à leur image, ils n'ont pas su faire de la nature un grand
jardin de mandarin chinois avec des arbres torturés en forme de monstres
et de nains, des bassins taillés en figures géométriques et des
rocailles au dernier goût; la terre, par la magnificence de ses
horizons, la fraîcheur de ses bois, la limpidité de ses sources, est
restée la grande éducatrice, et n'a cessé de rappeler les nations à
l'harmonie et à la recherche de la liberté. Telle montagne dont les
neiges ou les glaces se montrent en plein ciel au-dessus des nuages,
telle grande forêt dans laquelle mugit le vent, tel ruisseau qui coule
dans les prairies ont souvent plus fait que des armées pour le salut
d'un peuple. C'est là ce qu'ont senti les Basques, ces nobles
descendants des Ibères, nos aïeux: afin de rester libres et fiers, ils
ont toujours bâti leurs demeures au bord des fontaines, à l'ombre des
grands arbres, et plus encore que leur courage, leur amour de la nature
a longtemps sauvegardé leur indépendance.
Nos autres ancêtres, les Aryens d'Asie, chérissaient aussi les eaux
courantes et leur rendaient un véritable culte dès l'origine des âges
historiques. Vivant à l'issue des belles vallées qui descendent de
Pamir, le «toit du monde», ils savaient utiliser tous les torrents d'eau
claire pour les diviser en d'innombrables canaux et transformer ainsi
les campagnes en jardins; mais s'ils invoquaient les fontaines, s'ils
leur offraient des sacrifices, ce n'est point seulement parce que l'eau
fait pousser les gazons et les arbres, abreuve les peuples et les
troupeaux, c'est aussi, disaient-ils, parce qu'elle rend les hommes
purs, parce qu'elle équilibre les passions et calme les «désirs
déréglés». C'est l'eau qui leur faisait éviter les haines et les colères
insensées de leurs voisins, les Sémites du désert, c'est elle qui les
avait sauvés de la vie errante en fécondant leurs champs et en
nourrissant leurs cultures; c'est elle qui leur avait permis de poser
d'abord la pierre du foyer, puis le mur de la ville et d'agrandir ainsi
le cercle de leurs sentiments et de leurs idées. Leurs fils, les
Hellènes, comprenaient quel avait été, à l'origine des sociétés, le rôle
initiateur de l'eau, lorsque plus tard ils bâtissaient un temple et
dressaient la statue d'un dieu au bord de chacune de leurs fontaines.
Même chez nous, arrière-descendants des Aryens, un reste de l'antique
adoration des sources subsiste çà et là. Après la fuite des anciens
dieux et la destruction de leurs temples, les populations chrétiennes
continuèrent en maints endroits de vénérer les eaux jaillissantes: c'est
ainsi qu'aux sources du Céphise, en Béotie, on voit à côté les unes des
autres se dresser les ruines de deux nymphées grecques aux colonnes
élégantes, et les lourdes constructions d'une chapelle du moyen âge.
Dans l'Europe occidentale aussi, des églises, des couvents ont été bâtis
au bord de quelques fontaines; mais, en plus d'endroits encore, les
sites charmants où les premières eaux s'élancent joyeusement du sol, ont
été maudits comme des lieux hantés par les démons. Pendant les
douloureux siècles du moyen âge, la frayeur avait transformé les hommes;
elle leur faisait voir des figures grimaçantes là où les ancêtres
avaient surpris le sourire des dieux; elle avait changé en antichambre
de l'enfer cette terre joyeuse qui pour les Hellènes était la base de
l'Olympe. Les noirs magiciens, comprenant d'instinct que la liberté
pourrait renaître de l'amour de la nature, avaient voué la terre aux
génies infernaux; ils avaient livré aux démons et aux fantômes les
chênes qu'habitaient jadis les dryades et les fontaines où s'étaient
baignées les nymphes. C'est au bord des eaux jaillissantes que les
spectres des morts revenaient pour mêler leurs sanglots au frémissement
plaintif des arbres et au murmure étouffé de l'eau contre les pierres;
c'est là que les bêtes fauves se rassemblaient le soir et que le
sinistre loup-garou se tenait en embuscade derrière un buisson pour
s'élancer d'un bond sur le dos d'un passant et en faire sa monture. En
France, que de «fonts du diable» et de «gourgs d'enfer», évités par le
paysan superstitieux, et pourtant ce qu'il trouvait d'infernal dans ces
fontaines redoutées c'était seulement la sauvage majesté du site ou la
glauque profondeur des eaux.
Désormais c'est à tous les hommes qui aiment à la fois la poésie et la
science, à tous ceux aussi qui veulent travailler de concert au bonheur
commun, qu'il appartient de lever le sort jeté sur les sources par le
prêtre ignorant du moyen âge. Il est vrai, nous n'adorerons plus, comme
nos ancêtres aryens, sémites ou ibères, l'eau qui jaillit en
bouillonnant du sol; pour la remercier de la vie et des richesses
qu'elle dispense aux sociétés, nous ne lui bâtirons point de nymphées et
ne lui verserons point de libations solennelles; mais nous ferons plus
en l'honneur de la source. Nous l'étudierons dans son flot, dans ses
rides, dans le sable qu'elle roule et la terre qu'elle dissout; malgré
les ténèbres, nous en remonterons le cours souterrain jusqu'à la
première goutte qui suinte à travers le rocher; sous la lumière du jour,
nous la suivrons de cascade en cascade, de méandre en méandre jusqu'à
l'immense réservoir de la mer où elle va s'engouffrer; nous connaîtrons
le rôle immense que par son travail incessant elle joue dans l'histoire
de la planète. En même temps, nous apprendrons à l'utiliser d'une
manière complète pour l'irrigation de nos campagnes et pour la mise en
oeuvre de nos richesses, nous saurons la faire travailler pour le
service commun de l'humanité, au lieu de la laisser ravager les cultures
et s'égarer dans les marécages pestilentiels. Quand nous aurons enfin
compris entièrement la source et qu'elle sera devenue notre associée
fidèle dans l'oeuvre d'embellissement du globe, alors nous en
apprécierons d'autant mieux le charme et la beauté; nos regards ne
seront plus ceux d'une admiration enfantine. L'eau, comme la terre
qu'elle anime, doit nous sembler de jour en jour plus belle, depuis que
la nature s'est relevée, non sans peine, de sa longue malédiction. Les
traditions de nos précurseurs, les citoyens hellènes, qui regardaient
avec tant d'amour le profil des monts, le jaillissement des eaux, les
contours des rivages, ont été reprises par les artistes pour la terre
entière comme pour la source, et grâce à ce retour vers la nature,
l'humanité fleurit de nouveau dans sa jeunesse et dans sa joie.
Lorsque la renaissance des peuples européens eut commencé, un mythe
étrange se propagea parmi les hommes. On se racontait que loin, bien
loin par delà les bornes du monde connu, il existait une fontaine
merveilleuse, réunissant toutes les vertus des autres sources;
non-seulement elle guérissait, mais elle rajeunissait aussi et rendait
immortel. Des multitudes crurent à cette fable et se mirent à la
recherche de l'eau pure de Jouvence, espérant la trouver, non point à
l'entrée des enfers, comme l'onde noire du Styx, mais, au contraire,
dans un paradis terrestre, au milieu des fleurs et de la verdure, sous
un éternel printemps. Après la découverte du Nouveau Monde, des soldats
espagnols, par centaines et par milliers, s'aventuraient avec un courage
inouï au milieu des terres inconnues, à travers forêts, marécages,
rivières et montagnes, à travers les déserts sans ressources, et les
régions peuplées d'ennemis; ils marchaient, et chacune de leurs étapes
était marquée par la chute de plusieurs d'entre eux; mais ceux qui
restaient avançaient toujours, comptant trouver enfin, en récompense de
leurs fatigues, cette eau merveilleuse dont le contact leur ferait
vaincre la mort. Encore aujourd'hui, dit-on, des pêcheurs descendus des
premiers conquérants espagnols rôdent autour des îles dans les détroits
des Bahamas, espérant voir sur quelque plage bouillonner l'eau
merveilleuse.
Et d'où vient que des hommes, jouissant d'ailleurs de tout leur bon sens
et de leur force d'âme, cherchaient avec tant de passion la source
divine qui devait renouveler leurs corps et s'exposaient joyeusement à
tous les dangers dans l'espoir de la trouver? C'est que rien ne
paraissait plus impossible à ceux qui avaient vu s'accomplir les
merveilles de la Renaissance. En Italie, des savants avaient su
ressusciter le monde grec avec ses penseurs et ses artistes; dans la
brumeuse Germanie, des magiciens avaient trouvé le moyen de faire écrire
le bois et le métal; les livres s'imprimaient tout seuls, et le domaine
sans fin des sciences s'ouvrait ainsi à la masse du peuple, jadis
condamnée aux ténèbres; enfin, les navigateurs génois, vénitiens,
espagnols, portugais avaient fait surgir, comme une seconde planète
attachée à la nôtre, un continent nouveau avec ses plantes, ses animaux,
ses peuples et ses dieux. L'immense renouvellement des choses avait
enivré les esprits; le possible seul paraissait chimérique. Le moyen âge
s'enfuyait dans le gouffre des siècles écoulés, et, pour les hommes
commençait une nouvelle ère, plus heureuse et plus libre. Ceux d'entre
eux qui étaient affranchis par l'étude comprenaient que la science, le
travail, l'union fraternelle peuvent seuls accroître la puissance de
l'humanité et la faire triompher du temps; mais les soldats grossiers,
héros à contre-sens, allaient chercher dans le passé légendaire cette
grande ère du renouveau qui s'ouvrait précisément par les conquêtes de
l'observation et par la négation du prodige; ils avaient besoin d'un
symbole matériel pour croire au progrès, et ce symbole était celui de la
fontaine où les membres du vieillard retrouvent la force et la beauté.
L'image qui se présentait naturellement à leur esprit était celle de la
source jaillissant à la liberté du fond du sol ténébreux et faisant
naître aussitôt sur ses rivages les feuilles, les fleurs et la jeunesse.
CHAPITRE II
L'EAU DU DÉSERT
Pour bien comprendre de quelle importance ont été les sources et les
ruisseaux dans la vie des sociétés, il faut se transporter par la pensée
dans les pays où la terre avare ne laisse jaillir que de rares
fontaines. Étendus mollement sur l'herbe de la prairie, au bord de l'eau
qui s'échappe en bouillonnant, il nous serait facile de nous abandonner
à la volupté de vivre, et de nous contenter des charmants horizons de
nos climats; mais laissons notre esprit vaguer bien plus loin que les
bornes où s'arrête le regard. Voyageons à notre aise au delà des touffes
de graminées qui se balancent à côté de nous, au delà des larges troncs
des aunes qui ombragent la source et des sillons qui rayent le flanc de
la colline, au delà des ondulations vaporeuses des crêtes qui marquent
les frontières de la vallée et des blancs flocons de nuées qui frangent
l'horizon. Suivons dans son vol par delà les montagnes et les mers
l'oiseau qui s'enfuit vers un autre continent. La fontaine en reflète un
instant la rapide image; mais bientôt il disparaît dans l'espace.
Ici, dans nos riches vallées de l'Europe occidentale, l'eau coule en
abondance; les plantes, bien arrosées, se développent dans toute leur
beauté; les tiges des arbres, à l'écorce lisse et tendue, sont gonflées
de séve; l'air tiède est rempli de vapeurs. Par l'appel du contraste, il
est donc tout naturel de penser aux contrées moins heureuses, où
l'atmosphère ne laisse point tomber de pluies, où le sol, trop aride,
nourrit seulement une maigre végétation. C'est là que les populations
savent apprécier l'eau à sa juste valeur. Dans l'intérieur de l'Asie,
dans la Péninsule arabique, dans les déserts du Sahara et de l'Afrique
centrale, sur les plateaux du Nouveau Monde, même dans certaines régions
de l'Espagne, chaque source est plus que le symbole de la vie, c'est la
vie elle-même: que cette eau devienne plus abondante et la prospérité du
pays s'accroît en même temps; que le jet diminue ou qu'il tarisse
complétement et les populations s'appauvrissent ou meurent: leur
histoire est celle du petit filet d'eau près duquel se bâtissent leurs
cabanes.
Les Orientaux, lorsqu'ils rêvent de bonheur, se voient toujours au bord
des eaux ruisselantes, et leurs chants célèbrent surtout la beauté des
fontaines. Tandis que dans notre Europe bien arrosée, on s'aborde
bourgeoisement en se demandant des nouvelles de la santé ou des
affaires, les Gallas de l'Afrique orientale se disent en s'inclinant:
«As-tu trouvé de l'eau?» En Indoustan le serviteur chargé de rafraîchir
les demeures en aspergeant le sol, s'appelle le «paradisiaque.»
Sur les côtes du Pérou et de la Bolivie, où l'eau pure est aussi des
plus rares, c'est avec une sorte de désespoir que l'on regarde souvent
l'étendue sans bornes des vagues salées. La terre est aride et jaune, le
ciel est bleu ou d'une couleur d'acier. Parfois il arrive qu'un nuage se
forme dans l'atmosphère: aussitôt la population s'assemble pour suivre
des yeux la gracieuse vapeur qui s'effrange trop tôt dans l'espace sans
se condenser en pluie. Cependant après des mois et des années d'attente,
un heureux remous des vents fait enfin crever la nuée au-dessus de la
côte. Quelle joie que celle de voir s'écrouler cette ondée! Les enfants
s'élancent hors des maisons pour recevoir l'averse sur leur dos nu, et
se baignent dans les flaques avec des cris de joie; les parents
n'attendent que la fin de l'orage pour partir aussi et jouir du contact
des molécules humides qui flottent encore dans l'atmosphère. La pluie
qui vient de tomber va rejaillir de toutes parts, non pas en sources,
mais par la merveilleuse chimie du sol, en verdure et en fleurs
éclatantes: pendant quelques jours, le désert se change en prairie. Par
malheur, ces herbes se dessèchent en peu de semaines, la terre se
calcine de nouveau et les habitants altérés sont obligés d'envoyer
chercher l'eau nécessaire sur les lointains plateaux couverts
d'efflorescences salines. L'eau est versée dans de grandes jarres, et
l'on aime à s'y mirer de même que sous nos heureux climats nous
regardons notre image dans le cristal des fontaines.
L'étranger qui s'égare dans certains villages de l'Aragon, haut perchés
comme des crêtes de rochers croulants sur les contre-forts des Pyrénées,
est surpris à la vue du mortier rouge qui cimente les pierres brutes des
masures. Il pense d'abord que ce mortier est formé de sable rouge; mais
non, les constructeurs, avares de leur eau, ont préféré se servir de
vin. La récolte de l'année précédente a été bonne, les celliers sont
remplis, et si l'on veut faire place à la nouvelle vendange, on n'a qu'à
les vider partiellement. Pour aller chercher de l'eau, bien loin dans la
vallée au pied des collines, il faudrait perdre des journées entières et
charger des caravanes de mules. Quant à se servir de l'eau de la
fontaine qui s'échappe en rares gouttelettes des flancs du rocher
voisin, ce serait là un sacrilége auquel personne ne peut penser. Cette
eau, les femmes, qui vont y remplir leur cruches pour le repas de chaque
jour, la recueillent perle à perle avec un amour religieux.
Combien plus vive encore doit être l'admiration pour l'eau transparente
et limpide chez le voyageur qui traverse les déserts de roches ou de
sable, et qui ne sait pas s'il aura la chance de trouver un peu
d'humidité dans quelque puits, aux parois formées d'ossements de
chameaux! Il arrive à l'endroit indiqué; mais la dernière goutte a été
bue par le soleil, et vainement il creuse le sol de sa lance, la
fontaine qu'il cherchait ne reviendra que pendant la saison des pluies.
Comment s'étonner alors que sa pensée, toujours obsédée de la vision des
sources, toujours tendue vers l'image des eaux, les lui fasse apparaître
soudain? Le mirage n'est pas seulement, ainsi que le dit la physique
moderne, une illusion du regard produite par la réfraction des rayons du
soleil à travers un milieu inégalement échauffé, c'est aussi bien
souvent une hallucination du voyageur altéré. Pour lui le comble du
bonheur serait de voir s'étendre devant lui un lac d'eau fraîche dans
lequel il pourrait en même temps se plonger et s'abreuver, et telle est
l'intensité de son désir qu'elle transforme son rêve en une image
visible. Le beau lac que sa pensée lui dépeint incessamment, ne le
voilà-t-il pas au loin qui réfléchit la lumière du soleil et développe à
perte de vue ses gracieux rivages ombragés de palmiers? Dans quelques
minutes, il s'y baignera voluptueusement, et ne pouvant jouir de la
réalité, il jouit du moins de l'illusion.
Quel heureux moment que celui où le guide de la caravane, doué d'un
regard plus perçant que celui de ses compagnons, aperçoit à l'extrême
limite de l'horizon le point noir qui lui révèle la véritable oasis! Il
l'indique du doigt à ceux qui le suivent, et tous sentent à l'instant
diminuer leur lassitude: la vue de ce petit point presque imperceptible
a suffi pour réparer leurs forces et changer leur accablement en gaieté;
les montures hâtent le pas, car elles aussi savent que l'étape va
bientôt finir. Le point noir grossit peu à peu; maintenant c'est une
sorte de nuage indécis, contrastant par sa teinte sombre avec la surface
immense du désert, d'un rouge éclatant; puis ce nuage s'étend et
s'élève: c'est une forêt, au-dessus de laquelle on commence à discerner
çà et là les fusées de verdure des palmiers, semblables à des volées
d'oiseaux gigantesques. Enfin, les voyageurs pénètrent sous le joyeux
ombrage, et cette fois, c'est bien de l'eau, de l'eau vraie qu'ils
voient ruisseler et qu'ils entendent murmurer au pied des arbres. Aussi
quel soin religieux les habitants de l'oasis mettent-ils à utiliser
chaque goutte du précieux liquide! Ils divisent la source en une
multitude de filets distincts, afin de répandre la vie sur la plus
grande étendue possible et tracent à toutes ces petites veines d'eau le
chemin le plus direct vers les plantations d'arbres et les cultures.
Ainsi employée jusqu'à la dernière goutte, la source ne va point se
perdre en ruisseau dans le désert: ses limites sont celles de l'oasis
elle-même: là où croissent les derniers arbustes, là aussi les dernières
artérioles de l'eau s'arrêtent dans les racines pour se changer en séve.
Étrange contraste des choses! Pour ceux qui l'habitent, l'oasis est
presque une prison; pour ceux qui la voient de loin ou qui la
connaissent seulement par l'imagination, elle est un paradis. Assiégée
par l'immense désert où le voyageur égaré ne peut trouver que la faim,
la soif, la folie, la mort peut-être, la population de l'oasis est en
outre décimée par les fièvres qui s'élèvent de l'eau corrompue à la base
des palmiers. Lorsque les empereurs romains, modèles de tous ceux qui
les ont suivis, voulaient se défaire de leurs ennemis sans avoir à
verser le sang, ils se bornaient à les exiler dans une oasis, et bientôt
ils avaient le plaisir d'apprendre que la mort avait promptement rendu
le service attendu. Et pourtant ce sont ces oasis meurtrières qui, grâce
à leurs eaux murmurantes et à leur contraste avec les solitudes arides,
font surgir chez tous les hommes l'idée d'un lieu de délices et sont
devenues le symbole même du bonheur. Dans leurs voyages de conquérants à
travers le monde, les Arabes, désireux de se refaire une patrie dans
toutes les contrées où les menaient l'amour de la conquête et le
fanatisme de la foi, ont essayé de créer partout de petites oasis. Que
sont en Andalousie ces jardins enfermés entre les tristes murailles des
alcazars maures, sinon des miniatures d'oasis, rappelant celles du
désert? Du côté de la ville et de ses rues poudreuses, les hauts
remparts crénelés percés çà et là de quelques ouvertures étroites,
offrent un aspect terrible; mais quand on est entré dans l'enceinte et
qu'on a dépassé les voûtes, les corridors, les arcades, voici le jardin
entouré de colonnes élégantes qui rappellent les troncs élancés des
palmiers. Les plantes grimpantes s'attachent aux fûts de marbre, les
fleurs emplissent l'espace étroit de leurs parfums pénétrants, et l'eau,
peu abondante, mais distribuée avec le plus grand art, ruisselle en
perles sonores dans les vasques des fontaines.
A côté des aimables sources de nos climats dont l'eau pure nous abreuve
et nous enrichit, nous pouvons nous demander quel est, parmi les grands
agents naturels de la civilisation, celui qui a fait le plus pour le
développement de l'humanité. Est-ce la mer avec ses eaux pullulantes de
vie, avec ses plages qui furent les premiers chemins des hommes, et sa
nappe infinie conviant le barbare à voyager de rive en rive? Est-ce la
montagne avec ses hautes cimes, qui sont la beauté de la terre, ses
vallées profondes où les peuplades trouvent un abri, son atmosphère pure
donnant à ceux qui la respirent une âme de héros? Ou serait-ce plutôt
l'humble fontaine, fille des montagnes et de la mer? Oui, l'histoire des
nations nous montre la source et le ruisseau contribuant directement aux
progrès de l'homme plus que l'océan et les monts et toute autre partie
du grand corps de la terre. Moeurs, religions, état social dépendent
surtout de l'abondance des eaux jaillissantes.
D'après un ancien récit de l'Orient, c'est au bord d'une fontaine du
désert que les ancêtres légendaires des trois grandes races de l'Ancien
Monde ont cessé d'être frères et sont devenus ennemis. Tous les trois,
fatigués par la marche à travers les sables, périssaient de chaleur et
de soif. Pleins de joie à la vue de la source, ils s'élancèrent pour s'y
plonger. Le plus jeune, qui l'atteignit le premier, en sortit comme
renouvelé; sa peau, noire comme celle de ses frères avant de toucher
l'eau de la fontaine, avait pris une couleur d'un blanc rosé, et des
cheveux blonds brillaient sur ses épaules. Mais déjà le flot était à
demi tari, le second frère ne put s'y baigner en entier; toutefois il
s'enfonça dans le sable humide, et sa peau se teignit d'une nuance
dorée. A son tour le dernier venu plonge dans le bassin, mais il n'y
reste plus une goutte d'eau. L'infortuné cherche vainement à boire, à
s'humecter le corps; seulement les plantes de ses pieds et les paumes de
ses mains pressées contre le sable en exprimèrent un peu d'humidité, qui
les blanchit légèrement.
Cette légende relative aux habitants des trois continents de l'Ancien
Monde raconte peut-être sous une forme voilée quelles sont les
véritables causes de la prospérité des races. Les nations de l'Europe
sont devenues les plus morales, les plus intelligentes, les plus
heureuses, non parce qu'elles portent en elles-mêmes un germe quelconque
de prééminence, mais parce qu'elles jouissent d'une plus grande richesse
de rivières et de fontaines et que leurs bassins fluviaux sont plus
heureusement distribués. L'Asie, où nombre de peuples, de la même
origine aryenne que les principales nations d'Europe, ont une histoire
beaucoup plus ancienne, a fait cependant moins de progrès en
civilisation et en puissance sur la nature parce qu'elle est moins bien
arrosée et que de vastes déserts séparent les unes des autres ses
fertiles vallées. Enfin l'Afrique, continent informe ceint de déserts,
de plateaux, de plaines brûlées par la chaleur, de marécages, a
longtemps été la terre déshéritée, à cause du manque de fleuves et de
fontaines. Mais, en dépit des haines et des guerres qui durent encore,
les peuples deviennent de plus en plus solidaires, ils apprennent de
jour en jour à se communiquer leurs priviléges pour en faire un
patrimoine commun; grâce à la science et à l'industrie qui se propagent,
ils savent maintenant faire jaillir de l'eau là où nos ancêtres
n'auraient su la trouver, et mettre en communication rapide les bassins
fluviaux trop éloignés les uns des autres. Les trois premiers hommes se
sont séparés ennemis près de la fontaine de Discorde; mais, ajoute la
légende, ils se retrouveront un jour près de la source de l'Égalité, et
désormais resteront frères.
Dans les régions aimées du soleil où mythes et traditions vont chercher
l'origine de la plupart des civilisations nationales, c'est autour de la
source, condition première de la vie, que devaient nécessairement se
grouper les hommes. Au milieu du désert, la tribu est comme emprisonnée
dans l'oasis; forcément agricole, elle a pour limites de son territoire
les derniers filets d'eau sortis de la fontaine et les derniers arbres
qu'elle arrose. Les steppes herbeux, plus faciles à traverser que le
désert, ne retiennent point en captivité les populations, et les
pasteurs nomades, poussant leurs troupeaux devant eux, voyagent suivant
les saisons, de l'une à l'autre extrémité de la mer des herbes; mais
leurs points de ralliement sont toujours les fontaines, et c'est de la
plus ou moins grande abondance des sources que dépend la puissance de la
tribu. L'institution du patriarcat, chez les Sémites de l'Asie
occidentale et chez tant d'autres races du monde, était due surtout à la
rareté des eaux jaillissantes.
La fière cité grecque, et avec elle cette admirable civilisation des
Hellènes, qui de tout temps restera l'éblouissement de l'histoire,
s'expliquent aussi en grande partie par la forme de l'Hellade, où de
nombreux bassins que séparent les uns des autres des collines élevées et
des montagnes, ont chacun leur petite famille de ruisselets et de
rivières. Peut-on s'imaginer Sparte sans l'Eurotas, Olympie sans
l'Alphée, Athènes sans l'Illyssus? D'ailleurs les poëtes grecs ont su
reconnaître ce que devait leur patrie à ces faibles cours d'eau qu'un
sauvage de l'Amérique ne daignerait pas même regarder. L'aborigène du
Nouveau Monde méprise le ruisseau parce qu'il voit rouler dans leur
terrible majesté des fleuves comme le rio Madeira, le Tapajoz ou le
courant des Amazones; mais ces énormes masses d'eau, il ne les comprend
pas même assez pour en célébrer la puissance: en les contemplant, il
reste dans une sorte de stupeur. Le Grec, au contraire, plein de
gratitude envers le moindre filet d'eau, le déifiait comme une force de
la nature; il lui bâtissait des temples, lui élevait des statues,
frappait des médailles en son honneur. Et l'artiste qui gravait ou
sculptait ces traits divinisés, comprenait si bien les vertus intimes de
la source, qu'en en voyant l'image, les citoyens accourus la
reconnaissaient aussitôt.
Combien sont grands les noms des ruisselets de l'Hellade et de l'Asie
Mineure ainsi transfigurés par les sculpteurs et les poëtes! Quand le
voyageur débarque de l'Hellespont sur la plage où les compagnons
d'Ulysse et d'Achille avaient mis à sec leurs vaisseaux, quand il
aperçoit le plateau qui portait autrefois les murs de Troie et voit sa
propre image se refléter, soit dans les sources fameuses du Scamandre,
soit dans l'eau du petit fleuve Simoïs, où faillit périr le vaillant
Ajax, bien pauvre est son imagination, bien rebelle est son coeur s'il
ne se sent profondément ému à la vue de ces flots que le vieil Homère a
chantés! Et que doit-il éprouver en visitant ces fontaines de Grèce, aux
noms harmonieux, Callirhoé, Mnémosyne, Hippocrène, Castalie? L'eau qui
s'en écoulait et qui s'en échappe encore est celle que les poëtes
regardaient avec amour comme si l'inspiration s'était élancée du sol en
même temps que les sources; c'est à ces filets transparents qu'ils
allaient boire en rêvant d'immortalité, en cherchant à lire les
destinées de leurs oeuvres dans les rides du bassin et les vaguelettes
de la cascatelle.
Quel est le voyageur qui n'aime à reporter sa pensée vers ces sources
célèbres, s'il a eu le bonheur de les contempler un jour! Quant à moi,
je me rappelle encore avec une véritable émotion les heures et les
instants où j'ai pu, discret amant des fontaines, baigner mon regard
dans l'eau si pure des sources de la Sicile grecque et surprendre à leur
joyeuse apparition sous la lumière du soleil les clairs torrents d'Acis
et d'Amenanos, les bouillons transparents de Cyane et d'Aréthuse. Certes
toutes ces fontaines sont belles, mais je les trouvais mille fois plus
charmantes à la pensée que des millions d'hommes, aujourd'hui disparus,
les avaient admirées comme moi: une sorte de piété filiale me faisait
partager les sentiments de tous ceux qui, depuis le sage Ulysse,
s'étaient arrêtés au bord de ces eaux pour y étancher leur soif ou
seulement pour en contempler la profondeur bleue et le ruissellement
cristallin. Le souvenir des populations qui s'étaient amassées en foule
autour de ces fontaines, et dont les palais et les temples avaient jeté
leurs reflets tremblants dans la nappe ridée, se mêlait pour moi au
murmure de la source bondissant hors de sa prison de lave ou de
calcaire. Les peuples ont été massacrés; des civilisations diverses se
sont succédé avec leurs flux et leurs reflux de progrès et de décadence;
mais de sa voix claire, l'eau ne cesse de raconter l'histoire des
antiques cités grecques: plus encore que la grave histoire, les fables
dont les poëtes ont orné la description des sources servent maintenant à
susciter devant nous les générations d'autrefois. Le petit fleuve Acis,
que courtisaient Galathée et les nymphes des bois et que le géant
Polyphème ensevelit à demi sous les roches, nous parle d'une antique
éruption de l'Etna, le géant terrible, au regard de feu allumé sur le
front comme l'oeil fixe du Cyclope; Cyane ou «l'Azurée», qui se
couronnait de fleurs quand le noir Pluton vint saisir Proserpine sur
l'herbe pour s'engouffrer avec elle dans les cavernes de l'enfer, nous
fait apparaître les jeunes dieux à l'époque de leurs fiançailles avec la
terre vierge encore; la charmante Aréthuse, que la légende nous dit être
venue de la Grèce en nageant à travers les flots de la mer Ionienne,
dans le sillage des vaisseaux doriens, nous raconte les migrations des
colons hellènes et la marche graduelle de leur civilisation vers
l'ouest. Alphée, le fleuve d'Olympie, plongeant à la poursuite de la
belle Aréthuse, avait aussi franchi la mer et mêlé son onde, sur les
rivages de la Sicile, à l'onde chérie de la fontaine. Parfois, disent
les marins, on voit encore Alphée jaillir de la mer à gros bouillons,
tout près des quais de Syracuse, et dans son courant tourbillonnent les
feuilles, les fleurs et les fruits des arbres de la Grèce. La nature
tout entière, avec ses eaux et ses plantes, avait suivi l'Hellène dans
sa nouvelle patrie.
Plus près de nous, dans le midi de la France, mais encore sur ce versant
méditerranéen qui, par ses rochers blancs, sa végétation, son climat,
ressemble plus à l'Afrique et à la Syrie qu'à l'Europe tempérée, une
fontaine, celle de Nimes, nous raconte les bienfaits immenses des eaux
de source. En dehors de la ville, s'ouvre un amphithéâtre de rochers
revêtus de pins, dont les tiges supérieures sont inclinées par le vent
qui descend de la tour Magne: c'est au fond de cet amphithéâtre, entre
des murailles blanches aux balustres de marbre, que s'étend le bassin de
la fontaine. A l'entour sont épars quelques restes de constructions
antiques. Au bord se dressent les ruines d'un temple des nymphes que
l'on croyait jadis avoir été consacré à Diane, la chaste déesse, sans
doute à cause de la beauté des nuits, alors que sur les eaux, l'orbe de
la lune se reflète en une longue traînée frémissante. Au-dessous de la
terrasse du temple, un double hémicycle de marbre borde la fontaine, et
ses marches, où les jeunes filles venaient autrefois puiser l'eau,
descendent sous le flot transparent. La source elle-même est d'un azur
insondable au regard. Jaillissant du fond d'un gouffre ouvert en
entonnoir, la gerbe d'eau s'épanouit en montant et s'étale
circulairement à la surface. Comme un énorme bouquet de verdure qui se
reploie hors d'un vase, les herbes aquatiques aux feuilles argentées qui
croissent autour de l'abîme et les algues limoneuses aux longs cordages
enguirlandés cèdent à la pression de l'eau qui s'épanche et se
recourbent en dehors vers le pourtour du bassin; à travers leurs couches
épaisses le courant s'ouvre de larges détroits aux rives flottantes et
serpentines. En échappant au bassin de la source, le ruisseau vient de
naître; il s'enfuit au loin sous des voûtes sonores, s'épanche en
cascatelles entre des colonnades ombragées de grands marronniers, puis,
enfermé dans un canal de pierre, traverse la cité dont il est l'artère
de vie, et dont plus loin, chargé de débris impurs, il devient l'égout.
Sans la fontaine qui l'alimente, Nimes n'aurait point été fondée; que
les eaux tarissent, et la ville cessera même d'exister; dans les années
de sécheresse, alors que de l'entonnoir jaillit seulement un maigre
filet, les habitants s'en vont en foule. Sans doute les Nimois
pourraient amener de loin sur leurs places beaucoup d'autres fontaines
et même y faire couler un bras de l'Ardèche ou du Rhône; mais à combien
de travaux futiles ne songent-ils pas avant de se procurer
l'indispensable, c'est-à-dire de l'eau en abondance apportant avec elle
la propreté et le bien-être! Comme s'ils avaient voulu se moquer avec
grâce de leur propre incurie, les Nimois ont même dressé sur leur place
la plus aride et la plus blanche de poussière un groupe magnifique de
fleuves armés des tridents et de rivières couronnées de nénuphars; mais
en dépit de ce faste sculptural, leur unique ressource est toujours la
fontaine vénérée, belle et pure comme aux jours où l'ancêtre gaulois
vint bâtir la première cabane à côté de son onde.
Dans nos pays du Nord, presque tous arrosés avec la plus grande
abondance par fontaines, ruisseaux et fleuves, les sources n'ont point
concentré sur elles comme les fontaines du Midi la poésie des légendes
et l'attention de l'histoire. Barbares qui voyons seulement les
avantages du trafic, nous admirons les fleuves surtout en proportion du
nombre de sacs ou de tonneaux qu'ils transportent dans l'année, et nous
nous soucions médiocrement des cours d'eau secondaires qui les forment
et des sources qui les alimentent. Parmi les millions d'hommes qui
habitent les bords de chacun de nos grands cours d'eau de l'Europe
occidentale, quelques milliers à peine daignent, dans une promenade ou
dans un voyage, se détourner de quelques pas pour aller contempler l'une
des sources principales du fleuve qui arrose leurs campagnes, met leurs
usines en mouvement et porte leurs embarcations. Telle fontaine,
admirable par la clarté de ses eaux et par le charme des paysages
environnants est même complétement ignorée par les bourgeois de la ville
voisine, qui, fidèles à la vogue, n'en vont pas moins chaque année, se
saupoudrer sur les grandes routes des cités à la mode. Vivant d'une vie
artificielle, ils ont perdu de vue la nature, ils ne savent pas même
ouvrir leurs yeux pour contempler l'horizon, ils ne se baissent même pas
pour regarder à leurs pieds. Que nous importe! Ce qui les entoure est-il
moins beau parce qu'ils y sont indifférents? Parce qu'ils ne les ont
jamais remarquées, sont-elles donc moins charmantes, la petite fontaine
qui ruisselle au milieu des fleurs et la puissante source qui s'échappe
à bouillons des cavernes du rocher?
CHAPITRE III
LE TORRENT DE LA MONTAGNE
Parmi les innombrables ruisseaux qui courent à la surface de la terre et
se jettent dans l'océan ou se réunissent pour former rivières ou grands
fleuves, celui dont nous allons suivre le cours n'a rien qui le signale
particulièrement à l'attention des hommes. Il ne sort point des hautes
montagnes chargées de glaces; ses bords n'offrent point une splendeur
exceptionnelle de végétation; son nom n'est point célèbre dans
l'histoire. Certes, il est charmant; mais quel ruisseau ne l'est pas, à
moins qu'il ne coule à travers des marécages rendus fétides par les
égouts des villes, ou que ses rivages n'aient été gâtés par une culture
sans art?
Les monts d'où s'épanchent les premières eaux du ruisselet sont d'une
élévation moyenne: verts jusqu'aux sommets, ils sont veloutés de
prairies dans tous les vallons, touffus de forêts sur tous les
contre-forts, et des pâturages, à demi-voilés par les vapeurs bleuâtres
de l'air, tapissent les hautes pentes. Une cime aux larges épaules
domine les autres sommets, qui s'alignent en une longue rangée en
projetant des chaînons de collines entre toutes les vallées latérales.
Les brusques escarpements, les promontoires avancés ne permettent pas de
comprendre d'un regard l'ordonnance du paysage: on ne voit d'abord
qu'une sorte de labyrinthe où dépressions et hauteurs alternent sans
ordre: mais si l'on planait comme l'oiseau, ou si l'on se balançait dans
la nacelle d'un ballon, on verrait que les limites du bassin
s'arrondissent autour de toutes les sources du ruisseau comme un
amphithéâtre et que tous les vallons ouverts dans la vaste rondeur
s'inclinent en convergeant l'un vers l'autre et se réunissent en une
vallée commune. La chaîne principale des hauteurs forme le bord le plus
élevé du cirque; deux autres côtés sont des chaînons latéraux qui
s'abaissent graduellement en s'éloignant de la grande arête, et quelques
collines basses se rapprochent pour fermer le cirque parallèlement aux
montagnes; mais elles laissent une issue, celle par laquelle échappe le
ruisseau.