Mais--

--Mais quoi, alors?

Et c’est déjà une tristesse à ma bouche, corps rencontrés, corps

impraticables qui étaient pourtant des corps voulus.

Mes paumes n’ont pas oublié la fraîcheur d’une chemise dont la

transparence laissait, en réponse à mes premières exigences, deviner

cette chaleur qui montait en bouffées tout au long d’un corps qu’il me

plaisait de surprendre.

Réminiscences et parfums.

Un souvenir de talc faisait une plaine bien lisse de toute une surface

spontanément offerte à l’amour.

Certains plis gardaient un orient secret. Plantes des pieds qu’une

finesse d’épiderme révélait sœurs de mes lèvres, charnières des jarrets,

saignée du bras qu’il suffit de caresser pour n’ignorer plus la pitié et

toutes ces oasis d’odeur humaine qui persuadent le désir. Ventre creux,

ventre de Christ, cuisses polies, colonnes de mystère où s’accomplit le

travail des muscles bien réglés. Mes doigts à peine tangents, les

laisser aller et, par le sommet de leurs petits monts sensibles,

apprendre à connaître les vibrations d’une créature qu’on force à

l’amour, au bonheur. Et puis comment ne point vouloir se perdre au sein

des pays qu’offre un Atlas voluptueux. Cette veine traverse la

presqu’île d’une jambe en rivière souterraine. De l’une à l’autre hanche

c’est la plaine haletante qui, tout à coup s’élève pour s’achever par

une vallée de tendresse au milieu de l’indolence des monts--pics

indéniables ou dômes aux courbes à peine perceptibles--si doucement

nommés mamelles. Je n’aime pas le mot _sein_ dont la brusquerie convient

si mal à ces surprises élastiques glissant langoureusement vers l’isthme

du cou. De cet isthme, éventail de subtilités, des fibres s’épanouissent

pour effleurer le plateau des épaules, les steppes du dos, les môles des

mollets, les caps des coudes et des genoux, semblables à ces courbes qui

marquent le passage des paquebots. Rocher en bec d’aigle, le menton

assiste impassible aux tempêtes. La bouche est le gouffre où le plus

voluptueux de notre chair a connu les doux naufrages et aussi les

terribles tempêtes tout contre les rochers des dents.

Créature protégée par le dôme de mon amour, comme le plus beau pays par

un ciel à l’arc bien tendu, créature éternellement présente, ton

souvenir m’empêche d’aimer qui ne te ressemble pas.

Nu dans le soleil et si près d’être à jamais sauvé, c’est le réveil

d’une chair pour qui la lumière, la joie ne peuvent être encore que

d’intermittents miracles.

Vaches, chèvres, qui les garde?

J’entends les cloches de ce troupeau.

Moi qui lui avais donné un rendez-vous de sensualité. Je ramasse ma

chemise. Je couvre une peau dont j’ai honte, dont j’ai raison d’avoir

honte car la sensualité, la vraie sensualité ne ferait pas tant de

façons.

Je ne suis pas un sensuel.

Un sentimental? Pourquoi pas?

Mais si j’étais un sentimental, je ne me poserais point toutes ces

questions, et n’aurais point à me mettre en quête de quelque objet

d’amour.

Je ne suis donc ni un sensuel ni un sentimental et pourtant je me sais à

la fois sensuel et sentimental. Quelle accumulation d’ailleurs ne

serais-je à même de supporter. Il faut tant d’adjectifs pour me

qualifier que je puis me vanter--ou m’accuser--de n’appartenir à aucune

catégorie mais à toutes.

D’une minute à l’autre je ne me reconnais plus.

Je ne me reconnais plus dans mon corps.

Ainsi, lorsque, pour le plus précis des gestes, s’est exalté ce qui de

ma chair ne demande qu’à s’exalter, au moment de l’échéance voluptueuse,

ces quelques centimètres cubes, où se sont multipliées mes faims

éparses, parfois semblent ne même point être de ce corps auquel pourtant

ils servent de truchement.

Était-ce que le désir se trouvait par trop localisé pour ne contraster

point avec certaine indifférence au fond?

Dès que j’avais choisi une créature, elle me semblait anonyme. Pour la

retrouver j’étais exigeant jusqu’à la rage. Alors je me perdais en elle,

ne la retrouvais pas en moi. Je ne l’aimais pas, elle m’empêchait de

m’aimer encore. Je n’avais même pas envie de la tuer. Elle existait si

peu dès que mon désir s’était contre elle non satisfait mais évaporé.

Je pensais que des curiosités extérieures peut-être pourraient tenir mon

attention en éveil. J’étais soldat, ce qui me permit de séduire assez

facilement une fille qui pesait cent kilos. Ni plus ni moins. Je l’avais

rencontrée dans un café. Elle m’avait invité à boire un Anis del Oso.

Elle expliquait: «Tu sais, petit, j’étais déjà belle fille, et puis j’ai

eu la chance d’attraper l’albumine. ça m’a permis de prendre encore du

poids. Veux-tu danser?»

J’accepte.

Grâce à Dieu elle a gardé ses gants et ma main échappe à l’écœurante

fraternité. Je regarde notre couple. Si j’étais un esthète je serais

heureux. Mes bras sont mêlés à ceux d’un monstre. Hélas! je n’ai point

le goût du pittoresque. Je préfère mon corps de pioupiou aux kilos de la

poufiasse. Et cependant pour toucher ma curiosité pour l’attiser, elle

me fait des confidences. Je rougis. J’ai chaud. Elle essaie d’autres

séductions. «Et puis tu sais, moi aussi je suis une raffinée, une

artiste. Je comprends tout. Je fais des poses plastiques à l’Olympia,

oui, mon petit homme. Mon homme.» Et voilà qu’elle s’autorise du refrain

à la mode pour me déclarer sien. Elle me serre, j’entends mon squelette

qui craque. Cette femme devrait m’amuser, elle me dégoûte. Si je couche

avec elle cette nuit, elle me dira «Tu ne m’embrasses pas aussi bien

après qu’avant.» Et comme toujours durant les essais d’amour contre une

chair anonyme, il faudra le secours de la parole. Et je me rappellerai

pour les regretter certaines nuits où le geste suffisait. Pourtant je

n’ai pas eu le courage de la solitude. Je me suis mis dans un lit avec

la grosse femme. Bien entendu elle m’accusa de n’être pas dévoué au

bonheur de son corps. Je me trouvais stupide à vouloir être méchant et

lui dis que, si je n’entreprenais rien pour la joie de sa chair, c’est

qu’intimidé par toute la masse qu’elle m’offrait, je ne savais à la

vérité par quel bout commencer. Elle était encore assez soûle pour

devenir sentimentale après une telle réponse. Elle essaya de

philosopher. L’amour, l’amour...

J’appuyai sur le bouton d’une poire électrique. La lumière se fit. Un

avant-bras sur les yeux pour n’être point éblouie, ma conquête

discourait.

La glace d’une méchante armoire m’envoyait l’image d’un jeune garçon

tout nu, accroupi auprès d’une maritorne dont la chemise de tulle rose,

remontée en tapon jusqu’au nombril, semblait salie de toute cette

graisse qui ne s’était pas décidée à fondre une fois pour toutes.

Grâce à l’indulgence de cette glace, je m’aimais comme à douze ans,

lorsque, ma famille couchée, j’allais dans la galerie, allumais les

lustres et, par la complaisance des miroirs qui me multipliaient,

jouissais d’un corps que mes mains aimaient à caresser sans d’ailleurs

savoir de quelle façon l’utiliser pour un plaisir précis.

La maritorne continuait à parler d’amour.

Je m’écartai d’elle, mordis à même mon épaule et, comme je n’avais plus

douze ans, sur le conseil de la glace pris un plaisir que mon orgueil se

louait de ne partager point avec un corps plus méprisable que le mien. A

la minute où le bonheur m’arrachait un soupir, la maritorne, qui ne

pouvait plus ne pas se douter de quelque chose, souleva le bras qui

cachait son visage. Elle vit. Et moi joyeux qu’elle vît et ne profitât

point, je connus une exaltation telle que je me laissai tomber comme si

la vie m’avait été ravie. Et la grosse bête de vouloir goûter ce dont

elle avait été privée. Je me mis en boule pour échapper aux exigences de

son appétit car je savais que si elle feignait d’être quémandeuse

c’était pour, soumise, tirer quelque vengeance. Et moi, j’avais pitié

d’un corps que le plaisir faisait d’autant plus vulnérable.

J’écartai les cent kilos, arrangeai le drap entre eux et moi, éteignis

la lumière et, imitant le sommeil, me pris à réfléchir. D’abord je m’en

voulus de n’avoir point trouvé ce bel oubli de l’âme assez rare pour que

je le veuille appeler bonheur.

Mais de cet oubli, de ce bonheur, étais-je digne, moi qui avais commencé

par chercher des mots, en réponse aux avances de cette lourde fille, à

seule fin d’oublier la tristesse d’un endroit que je n’avais pas eu le

courage de quitter, et où rien ne s’était offert de curieux hormis la

monstresse, par qui--péché d’orgueil--je m’étais amusé à me faire

enlever?

Et au lit, si j’avais essayé de la bonté, ce qui, de ma chair, s’était

dévoué, n’avait, à dire le vrai, point songé à son propre plaisir, mais

au moyen d’imposer silence à cent kilos bavards, et finalement n’avait

réussi qu’à parfaire un dégoût initial.

Or, maintes fois, parallèlement et lorsqu’il ne s’agissait plus hélas de

quelque phénomène de graisse et d’ennui, le geste d’amour, non seulement

ne m’a point rapproché de la créature, son prétexte, mais m’en a

éloigné, libéré.

Ne dit-on pas de Psyché qu’elle perdit l’amour pour l’avoir voulu

connaître? Si le verbe faire remplace le verbe connaître, nous avons

l’histoire de tous les couples.

Ainsi mes doigts ont perdu certain bégaiement passionné pour apprendre à

flatter des peaux inconnues au gré de leurs cocasseries.

Je m’amuse.

Je bibelote.

J’éprouve la même sorte de plaisir à ranger ma bibliothèque une fois par

an.

Entre des draps, deux corps débarrassés de tout linge, et la curiosité

des doigts déjà se nomme zèle amoureux. On se décide à me rendre le bien

pour le bien. Alors je me laisse manœuvrer. J’attends que le vide en moi

se fasse, et auparavant ne veux plus voir que ce poignet monté sur

quelque imperceptible roulement à billes, et, qui, pour la joie de mon

épithélium cherche des inflexions plus douces que celles mêmes des

violonistes. Je ne veux plus voir que cette bouche, lichen humide, et

qui doucement se serre, anneau docile à l’arbre charnel.

Hélas!

Incapable de m’absorber dans un plaisir dont quelques morceaux de peau

sont le champ de départ, l’intelligence trop lourde pour voler jusqu’en

un ciel de précises transparences, l’esprit attentif mais non ailé, la

chair sceptique, en dépit de certaines victoires, malgré la conscience

des muscles, très vite, je laisse mon regard se prendre à quelque

bizarrerie dont le spectacle d’ailleurs ne saurait en rien me suffire.

Nu et me rendant compte qu’il faut encourager le dévouement des doigts

ou de la bouche, tout à coup, je veux me rappeler quelques leçons de

civilité puérile et honnête. Ainsi ai-je appris à connaître l’art des

saccades. Je choisis quelques mots dont je sais changer les proportions.

Alors la volupté s’exprime à merveille. L’autre, bien à son travail,

grogne d’aise. Je glousse en réponse et c’est à croire qu’au plus

profond déferlent, écume en tête, les vagues de quelque grondant et

souterrain mystère.

Les coquillages imitent bien le bruit de la mer.

Plages de peau, douces aux pieds, douces aux paumes, plages de peau que

je ne me résigne point à quitter pour cette tempête dont les secrets

ressorts me déchiquetteraient, m’ensanglanteraient et finalement me

rejetteraient jouissant et moribond au rivage; mais aurais-je jamais

l’audace de me précipiter tête-bêche au sein de l’immense désordre? J’ai

attendu longtemps les yeux clos, docile à votre caresse plus douce

d’être imprécise, plages de peau. Des coquillages, frères des oreilles,

imitaient si bien, trop bien, le bruit de la mer. Je n’avais point cette

sotte et triomphante brutalité du continental, brisant les conques

marines pour spécifier qu’il ne se laissera plus prendre à aucun

mensonge, fût-ce au mensonge des vagues.

Plages de peau les mieux aimées, si la tête qui vous terminait n’offrait

point quelque mystère à mes regards, je concluais qu’une langue de

chien, aussi habilement qu’une langue humaine, saurait lécher ce qui de

moi aime à être léché. Je haussais les épaules et reprenais mes pensées.

Les projets que je faisais pour l’économie des nuits futures ne

variaient guère. J’hésitais à me donner rendez-vous avec moi-même, car

si je me condamnais à une soirée de solitude, je savais qu’après

certaine lecture, quand viendrait l’heure du lit, ce serait devant la

glace, 15 ou 20 bonnes minutes de cabotinage, à seule fin d’imaginer

quelque autre présence. Écœuré de ce que le dictionnaire Larousse dans

sa sévérité de certificat d’étude baptise _vice solitaire_, je me

répéterais que mes dents à heurter les autres dents, les dents

étrangères, finissent par croire, au moins quelques instants, à

l’intimité réciproque des squelettes.

Et puis, devant un miroir, mes yeux ne sauraient apprendre à connaître

ce corps auquel ils appartiennent, cette âme dont ils sont les hublots.

Car seul, même au cas où ma propre image suffirait à me donner quelqu’un

de ces désirs en quoi il faut chercher les plus probables révélations,

des gestes identiques se faisant réponse, aucune surprise ne serait

possible.

Au contraire, si mon attention se voue à quelque autre, à force d’oubli

je me retrouve soudain plus riche. Spontanément fusent des brutalités,

des précisions. Alors, comme si les yeux projetaient au travers de mon

être des rayons X, j’ai l’impression de voir toute mon âme, et sans

mensonge enfin, sans le mensonge du muscle que le fort subit seul à

seul, sans le mensonge du fard que le faible épaissit dès qu’une vitre

lui envoie son reflet.

Mais il ne faut pas exagérer les bienfaits d’autrui. Rares demeurent

ceux qui m’aidèrent à découvrir un peu de moi-même.

Certains passants. Et surtout cette femme aux cheveux collés, tout

pailletés d’épingles de strass, caraco rouge tendu sur sa poitrine, robe

courte, socques qui battaient le pavé d’une rue chaude. Elle me valut la

surprise d’un contact. Un peu de ma chair métamorphosée battait contre

un coin de ma peau, qui, lui, avait conservé sa substance, sa

température. J’avais treize ans, n’étais pas en avance pour mon âge et

ignorais dans toutes leurs précisions les jeux des sexes.

Oui, c’était à Toulon. Je marchais entre mon père et ma mère. On m’avait

montré les fameuses cariatides du quai Cronstadt. J’étais trop absorbé

par toute l’odeur. Passe la fille que j’ai dite. Et c’est, pour la

première fois, certaine suffocation. Je suis heureux, sur ma cuisse

restée froide, comprimée par le caleçon, ce petit bloc tiède, dont une

autre peau, ma peau quotidienne d’enfant triste, veut croire qu’il est

un morceau ferme du sein de cette fille qui m’a souri. Je m’arrête. Mes

parents me dépassent. Je n’ose plus avancer. Sont-ce des secondes, des

heures? A mon corps le linge est doux. Pourtant c’est la même chemise,

le même caleçon qu’hier. La fille chante:

Tu voudrais me voir pleurer

Tu cherches à me faire de la peine.

Des larmes montent. Je ne comprends plus rien à la rue, à mon corps. Je

n’ai connu pareil trouble qu’il y a trois années. J’avais dix ans.

J’étais au cirque. Je suivais les dangereuses coquetteries des

trapézistes, et soudain je rêvais que rien ne me ferait un plus vif

plaisir qu’une déchirure inopinée au plus intime endroit de leur

maillot. Beaux acrobates qui manquiez mourir à chaque mouvement et ne

daigniez point me montrer votre peau affamante sous ce jersey léger,

léger. J’ai eu bien chaud ce jour-là au cirque.

J’ai chaud dans la rue de Toulon. Mais je suis joyeux. Est-ce le soleil?

Le regard de cette fille qui me bouscule? Il me faut m’arrêter. Mon

oreille entend un gémissement triste. Je me rends compte enfin que tout

ce trouble est né de cette partie de moi-même dont on m’avait enseigné à

avoir un peu honte.

Je suis un homme.

Dès que mes yeux peuvent à nouveau comprendre les maisons, la vieille

église, le marché au poisson, un coin de rade là-bas, je pense qu’une

paix nouvelle en moi ne va point tarder à descendre.

Mon père et ma mère sont loin.

Je les retrouverai tout à l’heure à l’hôtel.

Je suis la fille au caraco rouge.

De grands marins sont joyeux sur le quai.

Leurs cous ont troué leurs vestes et par l’échancrure c’est la victoire

d’une chair puissante. Maillots bleus, peaux brunes comme des cheveux,

et leurs yeux trop clairs.

L’un d’eux parle à la fille. La main de cet homme, elle doit avoir

l’habitude des cordages jusqu’à leur ressembler. Je sais que la femme

est docile à cette peau rugueuse. Elle s’y adapte. Ils ont l’air

heureux. Je ne suis pas jaloux. Mais voilà que recommence l’histoire de

tout à l’heure. Au même endroit, la même chaleur. L’homme et la fille

s’embrassent. Les lèvres du marin doivent être si douces dans ce morceau

carré de hâle.

Ma langue passe et repasse sur mes lèvres pour mieux imaginer ce que

peuvent être des lèvres à des lèvres.

Pour la seconde fois, je m’arrête, ferme les yeux.

Mes mains de garçon qui n’est pas en avance pour son âge comprennent

enfin. Une toile rude encouragerait leurs maladresses et, malgré mes

yeux fermés, je saurais bien de telle chemise si elle est bise ou

blanche. Mais les larmes qui étaient tout à l’heure déjà montées jusqu’à

mes yeux, maintenant coulent. Aucun corps ne se tend. Deux fois cinq

petits doigts avaient espéré percevoir enfin par leurs sommets sensibles

une réalité humaine, une réalité apte à secourir une tristesse qui ne

savait pas encore très bien, une tristesse qui avait peur.

Depuis...

Mais n’est-ce point le mépris de la chair que j’ai rencontré chez tous

ceux qui vécurent par elle, pour elle, et en furent les victimes?

Petit voyou à la nuque rasée, au cou si blanc à l’ombre rouge d’un beau

foulard, qui attendiez derrière un verre de fine l’ami qui vous aidât à

oublier la pluie et la solitude d’une nuit, l’ami dont vous ne vouliez

pas qu’il vous payât. «Sweet pimp», disait-il, ce client d’un soir. Des

soldats américains vous avaient appris un peu d’anglais pendant la

guerre, et vous traduisiez «gentil maquereau» et vous fâchiez: «Non, je

ne suis pas un maquereau. Je fais de la boxe pour gagner ma vie. Il faut

être gentil avec moi.»

L’étranger venu à Paris pour ses jeunes apaches tâtait vos biceps. Il

était ravi: «Charmant petit poisse», s’extasiait-il et vous triste qu’on

vous aimât pour votre corps et surtout ce coin précis qu’une main

d’homme soi-disant bien élevé n’avait pas honte d’explorer, vous ragiez:

Pas touche.

L’étranger ricanait. Il vous invitait à danser. Une fille, qui vous

aimait sans doute, vous injuriait lorsque vous partiez avec l’étranger.

Vous caressiez les cheveux de la fille et ne répondiez point à ses

ordures.

L’étranger vous déshabillait.

Fier de votre corps aussi proprement que vous l’eussiez été de votre

intelligence, vous faisiez des exercices de souplesse, de force,

d’acrobatie, puis vous chantiez une chanson tendre. L’étranger qui vous

avait cru comestible, qui avait voulu vous acheter comme une boîte de

cigarettes, un fruit pour jouir de vous, était touché, réfléchissait,

comprenait. Et entre l’Anglo-Saxon ivre et le maquereau triste c’était

un dialogue où triomphait le mépris de la chair par quoi les plus sages

voulurent mettre en garde les plus ardents et leur faire savoir que

l’illusion de posséder en fait ne permet jamais d’atteindre à cette

joie, carrefour où des esprits tangents s’épanouissent et se mêlent

enfin par les antennes communes.

Et certes, ce désir obstiné qui cherche l’amour, fait s’échapper l’amour

dans le sursaut même, à la fin d’un acte qui ne laisse, entre deux

chairs sottes et partiellement fripées, qu’une honte de peau et

d’esprit.

Ainsi l’amitié, dont on a fait si longtemps profession de croire qu’elle

n’était possible qu’entre des êtres d’un même sexe, à la vérité me

semble exprimer non quelque sentiment d’une autre nature que l’amour,

mais le plus haut point de l’amour même.

Vouloir qu’à la femme soit réservée toute et rien que l’activité

sexuelle de l’homme sous-entend le mépris même de l’homme pour la femme.

A qui dédier alors le plus profond, le plus riche, le plus trouble de

soi?

Si toutes les filles de bordel sont lesbiennes ce n’est point qu’elles

soient, comme on serait tenté de dire, vicieuses. Mais, instruments

entre les jambes de l’homme, elles ne croient point à la possibilité de

devenir plus ou mieux pour lui. Dès lors c’est à leurs compagnes

qu’elles demandent secours affectueux. Le geste d’amour qu’elles

accomplissent si tristement avec des clients scellera le pacte

sentimental qu’elles ont fait entre elles.

C’est que la clef grossière des sens ne force aucun mystère. Un sexe

n’est pas un passe-partout.

Il y a vingt ans, d’après ce qu’on m’en dit, l’amour était un sport.

Pour remplacer le pushing-ball, un petit sac de peau humaine avec divers

accessoires secondaires, seins, cheveux, oreille, plante des pieds,

mains, fesses, bouche, etc...

Tout était très simple.

Une sorte d’onanisme impérieux et dont le besoin, à de certaines heures,

pouvait contraindre aux plus grandes folies devait donner l’illusion

d’une volonté supra-terrestre. La force en était supérieure à toutes les

autres, à celles qu’on dit simplement humaines. Mon désarroi est tel que

j’ai toujours demandé aux plus beaux yeux d’être intelligents, et les

êtres qui m’ont hanté m’ont hanté comme des pensées...

X

Mon corps et moi · 第 22 / 31 题