J’ai vingt-cinq ans. Cet âge, sans doute, équitablement, peut compter
d’autres plaisirs que celui de démêler des écheveaux.
Donc un peu de précision et même, pourquoi pas? de brutalité. Après
avoir consenti à figurer dans telle ou telle catégorie--me déclarant par
exemple un sensuel--suis-je capable de me coucher et de m’endormir d’un
sommeil voué tout entier à la joie que ne manquera certes pas de me
valoir la résolution d’essayer, dès l’aube, quelque aventure?
--Une aventure dans ces montagnes!
Allons donc! Qu’attendre d’un pays perdu?
--Mais ce pays perdu est un pays bien portant. Au reste, j’ai ouï dire
que les animaux se prêtent volontiers à la curiosité amoureuse des
hommes. Et sans doute, pour l’ordinaire, les uns et les autres y
prennent-ils quelque agrément, puisque aucune religion n’a omis de le
défendre. D’ailleurs, la montagne n’est point réservée aux seuls animaux
et pourquoi n’espérerais-je point aussi de qui les gardent. Toute peau à
cette altitude doit être bien cuite, et offrir, à respirer d’un peu
près, une surprise plus affamante que celle du pain chaud. Et, déjà, se
laissent deviner les rudes secrets dont sauront user naïvement les
corps, en vraie peau, en vrais os, en vrais poils et tapissés de vraies
muqueuses, pour attiser le désir au plein air, quand le soleil tombe à
pic, découpe en tôle l’ombre des arbres et fait plus haletant le souffle
des bêtes qui n’ont que la langue pour transpirer.
Donc je partirai de bon matin. Amoureux des prairies, je caresserai
l’herbe, les fleurs. Mes paumes seront heureuses. Je les joindrai en
coupe, et ma bouche, pour se mettre en goût, permettra de s’échapper à
une langue qui sans doute alors connaîtra la surprise d’un coin de ma
peau--mes mains trop visibles--demeuré mystérieux quoique ou parce que
sans protection de vêtements, de linge.
Je marcherai.
De la fraîcheur dans mes cheveux et tant de joie qu’à l’étage au-dessous
on oubliera de penser.
J’ouvrirai ma chemise jusqu’à la ceinture. Autour de mon torse la brise
essaiera un drôle de jeu. Chaque caresse s’imprimera en cercles de
douceur. Des joies parallèles s’additionneront pour me donner la
méprisante vivacité du zèbre, et, mon épiderme devenu robe de bonheur,
ma poitrine s’élargira et se tendront mille petits muscles élastiques et
jamais soupçonnés.
Déjà les herbes se font plus hautes.
Des fleurs touchent mes genoux.
Ma chemise glisse.
Une épaule, un bras entier s’offrent à tout ce bleu du ciel.
J’ai honte de ce qui me reste de vêtements.
Belle vengeance. Si longtemps mes habits durent mépriser le corps que je
leur offrais.
J’arrache ma chemise.
Ma poitrine va-t-elle s’ouvrir, ruche enfin soumise aux abeilles du
bonheur?
Et soudain je comprends pourquoi les pâtres de tous les temps
demeurèrent attentifs aux insectes, aux cigales, à l’obstination
bourdonnante des champs. Il faut être docile. Dans les villes mes pieds
prisonniers du cuir s’obstinaient à quelque vengeance. Toute ma peau
exilée s’exaspérait jusqu’à ne plus savoir, après l’attente des jours,
utiliser pour le plus grand bonheur nocturne quelqu’autre peau dont la
recherche avait compliqué les heures. Mais aujourd’hui la chair est
libre, mes pieds ne se rappellent plus les chaussettes, les chaussures.
De simples espadrilles les protègent, des herbes les caressent. Parfois
jusqu’à la peur.
Quel miel allez-vous donc m’apporter, désirs, dont j’ai laissé se
disperser l’essaim?
Je suis curieux de toutes les fleurs.
Mais déjà voici le troupeau des corps animés par le sang. Déjà voici
venir les victimes que réclame mon orgueil d’homme nu. J’étais un homme
perdu. Je me suis retrouvé. Enfin je suis l’Homme. Je crois en ma
grandeur parce que j’ai marché nu dans le soleil. Je puis souffler mon
souffle aux coins les plus secrets de mon corps. Il n’y a pas de toit
entre ces nuages de chaleur et ma sécurité.
Je vois, je tâte, j’aime mon ventre, mes cuisses, moi, en pleine
lumière, en pleine solitude, en plein désir.
Mais déjà voici le troupeau des corps animés par le sang. Déjà voici
venir les victimes que réclame mon orgueil d’homme nu.
Les chèvres, les vaches, les chiens, celui ou celle qui les garde.
Il faut.
Allons.