Dès que Laure eut pu se recueillir, elle s'inquiéta sérieusement de
revoir M. de Breuilly, et, dans ce but, elle fut assidue à croiser en
voiture devant la place du bois de Boulogne où il lui était arrivé de
le rencontrer. Tout fut inutile. Elle ne pouvait pas aller rue de
Verneuil. Elle se décida à écrire, bien que, par expérience, le sort des
lettres lui semblât fort problématique; mais la délicatesse la plus
élémentaire ne lui permettait pas de rester muette en face d'un pareil
bienfait.
A vrai dire, la fille de Charlotte ne s'était jamais préoccupée de savoir
si Paul était plus ou moins riche.
Elle l'avait cru dans une aisance conforme à sa naissance et aux
habitudes qu'elle lui voyait; puis, le service immense et inespéré
qu'elle avait reçu de lui trahissait des ressources financières
considérables. Ce qu'elle ne pouvait imaginer (car le gentilhomme
s'était abstenu de toute réflexion à cet égard), c'est qu'il eût éventré,
pour sauver la jeune femme, le seul baril d'or dont se composait sa
fortune personnelle.
En aucun cas, Mme Berwick ne pouvait demeurer inactive, ni ignorante
de ce que le comte était devenu. Son coeur aimant et reconnaissant lui
avait fait d'ailleurs une telle nécessité de voir celui qu'elle appelait
son père, que peut-être elle eût choisi sans hésiter la misère si on
lui eût donné le choix d'être pauvre et de garder son ami, ou de lui
dire un éternel adieu pour conserver l'opulence.
Si la société de M. de Breuilly eût été celle des Berwick, peu de jours
auraient suffi pour permettre à Laure de se renseigner; mais les couches
sociales sont si distinctes à Paris, qu'une étrangère surtout comme
Mme Berwick, ne savait comment s'y prendre.
D'ailleurs les questions irréfléchies sont toujours dangereuses dans
un monde nouveau que l'on connaît mal, et le premier mot qu'elle aurait
prononcé devant un tiers indifférent aurait pu provoquer, notamment
au moins, cette réflexion:
«En quoi M. de Breuilly peut-il intéresser madame Berwick?»
Ce qui l'affligeait le plus, c'était la crainte que Paul ne fût malade,
ou qu'il eût clos ses relations avec elle par un bienfait, avec
l'arrière-pensée de ne pas les prolonger.
Elle lui écrivit donc:
«L'enfant que vous avez sauvée d'un si grand péril ne peut s'habituer
à ne plus vous voir. J'ai le besoin absolu de vous dire que votre
bienfait n'a pas été stérile, et que vos instructions ont été suivies
de point en point. Je ne voudrais pas que la situation compromise, puis
par vous rétablie, fût la seule preuve que vous eussiez de ma
reconnaissance.
«D'ailleurs, en _recevant_, vous savez que j'ai résolu de _rendre_!
Ne me laissez pas languir sans nouvelles de vous».
Cette lettre demeura sans réponse. Les jours, les semaines se passèrent
ainsi.
Mme Berwick avait beau se dire: «S'il s'abstient, c'est par nécessité.»
Cette nécessité l'épouvantait. L'infernal banquier y était-il pour
quelque chose? Il se doutait que M. de Breuilly avait joué un rôle dans
cette aventure; mais son intérêt même lui commandait de ménager un ennemi
en qui il avait trouvé un pareil allié. Dans quel but alors se serait-il
arrêté à un autre parti?
Après tant de petites infamies, le Juif s'avisait-il d'un tardif scrupule
d'honneur? Voulait-il ignorer officiellement qu'il avait été sauvé par
l'amant de sa femme?
Laure creusa la question et ne trouva rien.
En attendant, Berwick vivait en côtoyant sa femme, sans la froisser.
Il ne lui marquait qu'une courtoise indifférence. S'il continuait à
l'espionner et à la faire espionner, comme cela était plus que probable,
qu'aurait-il découvert, puisqu'il n'y avait rien?
Le gros de l'hiver se passa. Le banquier paraissait content de ses
affaires. Il menait sa femme au spectacle, et Paul était aussi invisible
dans les théâtres que dans la rue.
L'hôtel de la rue de Verneuil avait été vendu à huis clos; sans quoi,
la publicité de cette vente serait apparue à la quatrième page de
quelque journal, et Laure en aurait été avertie.
La seule explication plausible pour elle était la maladie ou l'absence;
mais elle ne se serait jamais avisée de la ruine.
Cependant il est bien rare que la volonté d'une femme qui aime n'arrive
pas à ses fins. Quand les jours plus longs et meilleurs permirent à
Mme Berwick de sortir à pied, elle commença par habituer ses argus,
maître et valets, à des sorties très apparentes, avec un but très avéré
pour objet. Tantôt elle se faisait conduire en voiture à quelque point
des promenades les plus rapprochées, les Champs-Elysées, le parc Monceau,
et, descendue-là, elle renvoyait ses chevaux, pour rentrer à pied. Tantôt
elle portait ostensiblement des secours à quelque famille pauvre, dont
elle donnait l'adresse. Ceci expliquait ses sorties matinales. Elle ne
s'en fit pas faute, et, pour le bel air comme pour son propre crédit,
Berwick fut flatté, en apparence, d'avoir pour femme une dame de charité.
Mais la charité sert trop souvent de prétexte à des fugues féminines qui
n'ont rien de trop catholique; Berwick le savait, et il est probable que
Laure était fréquemment suivie.
Toutefois, elle ne se démentit point; elle cherchait M. de Breuilly sans
le dire, et ce fut d'une fruitière de la rue de Verneuil qu'elle apprit
enfin que le comte avait déménagé. Toutefois, il fut impossible à cette
femme de dire où il était allé. Il restait à savoir quel chemin son
mobilier avait pu prendre, et il fallait, pour cela, s'adresser aux
entreprises de déménagements; mais cette recherche, faite un peu au
hasard, n'aboutit point, et elle pouvait d'autant moins aboutir, que
les meubles avaient été, non déménagés, mais vendus.
Quelque soin que Paul eût pris de laisser ignorer sa retraite, Mme
Berwick, rencontrant un jour le double poney noir sur lequel elle
Avait vu jadis le comte au Bois, eut la hardiesse de faire signe au
Palefrenier qui le montait et de lui dire, avec un sans-gêne dont elle
ne se serait pas crue capable:
--Cette jolie bête appartient à l'écurie du comte de Breuilly, n'est-ce
pas?
--Pardon, madame, elle est à présent à M. de Charaintru.
--Ah! depuis quand le comte l'a-t-il vendue?
--Oh! dit le palefrenier, cela remonte à plusieurs mois.
--Et sait-on où le comte demeure à présent?
--Monsieur le comte, répondit le domestique, demeure rue de la Condamine,
aux Batignolles.
Mme Berwick était enfin en possession du renseignement qui lui avait
coûté tant de soins, de recherches et de peines. Elle pouvait sauter
dans une voiture de place et courir sur-le-champ à l'adresse indiquée,
savoir enfin, par suite de quelles étranges circonstances un habitant
du faubourg Saint-Germain avait émigré au fond d'un quartier où les
hommes portent des abat-jour verts.
Mais un scrupule l'arrêtait. Elle qui avait toujours respecté, et
pour cause, les pénates de la comtesse Blanche, ne pouvait encourir
l'étonnement douloureux qu'elle lui causerait rue de la Condamine
comme ailleurs. Malgré son impatience, elle voulut prendre le temps de
la réflexion jusqu'au lendemain, et dès le matin, elle partait décidément
pour les Batignolles.
On sait ce qui s'y passa. On sait qu'alors Paul de Breuilly, malade,
confinait dans une obscurité calculée ses malaises et sa tristesse et
que Blanche en était parfois réduite à ouvrir elle-même sa porte.
La fatalité, qui avait déjà livré une lettre de Paul à Berwick, fit
tomber entre les mains du banquier la réponse écrite de Paul à la
démarche de Laure, Cette réponse adressée à Mme Laure Widmer intrigua
plus Berwick que si elle eût été adressée à Mme Berwick; donc il
l'ouvrit, et, comme le comte y parlait de présenter Mme de Breuilly
à Mme Berwick, il jugea qu'il était habile de donner cette lettre à sa
femme et d'attribuer la rupture du cachet à une inadvertance.
Du tout il résulta pour Laure que Paul était malade et ruiné; que sa
ruine avait été la cause de son silence et qu'il avait poussé la
générosité jusqu'à dérober à sa fille la cause réelle de son malheur.
La nécessité d'une restitution se dressa devant elle. Si le banquier
prospérait, il fallait que le remboursement commençât; mais, si M. et
Mme de Breuilly se présentaient chez elle, Laure pourrait-elle, sans
indiscrétion, faire une allusion quelconque aux faits accomplis?
Pourrait-elle dire à Paul, devant Blanche, qu'elle était débitrice et
qu'elle songeait à s'acquitter? Et, avant tout, Paul avait-il eu
seulement connaissance de la dernière lettre adressée par elle rue de
Verneuil? La réponse du comte faisait allusion à la visite, mais point
à la lettre.
Elle se fia au hasard du soin de faciliter une tâche aussi difficile.
Seulement la visite annoncée se fit inutilement attendre. La
convalescence de Paul n'était donc pas encore déclarée?
Laure se dit bien qu'elle devait questionner son mari sur l'état actuel
de ses finances et insinuer de quelque manière qu'elle avait besoin
d'argent; mais, dès que cette allusion à l'existence du reçu en eut
ravivé le souvenir dans l'esprit du banquier, celui-ci recommença
à demander ce que cette pièce compromettante était devenue. Il en parla
un peu tous les jours, puis il manifesta de l'impatience de ce que Laure
ne lui répondait point; puis il menaça Laure d'indiscrétions qui,
pourtant, ne pouvaient émaner que de lui et dont il aurait été la
première victime.
Il voulait que Laure lui montrât au moins le reçu, pour l'aider à s'en
rappeler les termes et pour voir de quelle manière il était forcé de
tenir son engagement. Laure continua à dire qu'il n'était plus en sa
possession. Le banquier eut beau prétendre que sa caisse devait être le
dépôt des affaires et des secrets de famille, et que rien n'était en
sûreté que là, Mme Berwick fut inexorable. Elle allégua que, pour payer
ses dettes personnelles, elle se contenterait de cinquante mille francs
par an, mais qu'elle tenait à honneur de les solder.
--Eh bien! dit Berwick, je ne veux rien rendre, jusqu'à ce qu'il m'ait
été prouvé que ces malheureux trois cent mille francs ne sont pas le prix
de notre déshonneur. Vous voyez le comte presque tous les jours, et ce
n'est apparemment point pour parler politique ensemble. L'existence de
ce reçu dans des mains tierces me tient sous le couteau. Le reçu doit
être modifié, en tout cas. Si vous étiez bien inspirée, vous feriez ce
que je vous demande, ne fût-ce que pour prévenir le scandale d'un procès
entre nous.
Laure, alarmée, vit bien que son mari allait en revenir aux emportements
et aux violences, tandis qu'à elle-même sa conscience lui faisait un
devoir de secourir son père, comme lui-même l'avait secourue.
On était alors à la fin de mars.
Un beau jour, Berwick, se disant épuisé par le travail et dominé par un
ardent besoin de respirer un meilleur air que l'air de Paris, annonça
qu'il avait loué une propriété d'agrément et qu'il allait s'y rendre.
Sans autre forme de procès, il pria sa femme de se préparer à le suivre,
et comme elle lui demandait en quel pays se trouvait cette propriété,
il lui répondit qu'il tenait à lui ménager une surprise.
--Mais, du moins, lui dit-elle, emporterai-je ce qu'il faut pour une
absence de huit jours ou de trois mois, et pour habiter les Ardennes
ou la Provence.
--Peu importe, lui dit-il, emportez ce qu'il faut pour demeurer n'importe
où et partout. Quant à la durée, elle dépendra du bien que cette absence
pourra me faire. Il est temps que je songe à sauver la barque en sauvant
le pilote. Vous êtes la dernière à vous apercevoir que ma santé s'altère
profondément et de plus en plus.
Puis, dès le lendemain de ce jour-là, il annonça son départ pour le soir
même.
Mme Berwick, prêtant à son mari quelque dessein sinistre, n'avait plus
ni le temps, ni aucun moyen de communiquer avec M. de Breuilly.
Les malles furent improvisées; l'appartement de la rue d'Anjou fut fermé
et, à la nuit close, après un dîner silencieux auquel Laure ne toucha
point, un omnibus de famille conduisit les deux époux à la gare
Montparnasse.
Laure espéra du moins connaître la destination lorsque Berwick prendrait
les billets; mais il la fit entrer dans la salle d'attente des premières,
pendant qu'un domestique allait au guichet et faisait enregistrer les
bagages. Elle monta donc en voiture, littéralement sans savoir où elle
allait.
Pour comble, elle se trouva seule dans le compartiment avec Berwick.