XII

A la stupéfaction du concierge de la rue d'Anjou, n° 19, M. Berwick

était, dès le surlendemain, de retour dans son appartement, après avoir

annoncé une absence lointaine et prolongée. Le trousseau de ses clefs à

la main, il s'enferma chez lui tout seul, car il avait congédié les

domestiques qu'il n'avait pas emmenés. Il pratiqua une minutieuse

perquisition; tous les meubles à l'usage personnel de Laure y passèrent.

Ce fut en vain; le reçu n'était réellement pas rue d'Anjou.

Il était impossible, d'après les relations au moins amicales entre

M. de Breuilly et Laure, que celle-ci n'eût pas donné au comte, en

garantie d'un versement qui ne pouvait être venu que de lui, le papier

qui représentait les 300,000 francs. Ainsi, le créancier réel n'était

plus Mme Berwick: c'était l'ami imprudent et généreux qui avait fourni

cette somme, et c'était lui qu'il importait de sonder, de provoquer à un

aveu, de désarmer, s'il rêvait une campagne contre le débiteur. Berwick

prit donc une résolution hardie. Peu soucieux du mépris non dissimulé

du gentilhomme pour un Gobseck de son caractère, il affronta une entrevue

nouvelle avec lui. Paul l'avait, par écrit, traité de drôle, mais le

banquier se souciait peu des injures qui rentraient, selon lui, dans la

catégorie des _frottements inutiles_, nuisibles au bon fonctionnement

des affaires.

Le banquier apprit aisément, par Charaintru, l'adresse actuelle de Paul

et, comprenant qu'il ne pouvait faire venir à son cabinet de la rue Le

Peletier un personnage qui ne lui devait rien, il résolut d'aller aux

Batignolles. Il avait une entrée toute naturelle; s'il rencontrait la

comtesse chez elle, il pouvait se plaindre aimablement d'avoir été

frustré d'une visite annoncée par M. le comte lui-même.

Quel que fût l'empire de Paul sur lui-même, son visage marqua un vif

Dégoût quand Annette annonça à son maître le nom du visiteur qui le

demandait. Mais la défense des portes est plus difficile dans les

petites maisons que dans les grandes. Il n'y avait pas là de portières

épaisses et de pièces en enfilades pour amortir les voix.

A quelques mètres, Berwick entendit Annette prononcer son nom; il avait

Même entrevu déjà la figure austère du comte par une porte entrebâillée.

--Faites entrer! fut la seule réplique de Paul à l'annonce de cette

visite inattendue; et quand le banquier parut devant le gentilhomme,

celui-ci était debout derrière sa table à écrire, s'inclinait sans

ouvrir la bouche et de la main lui désignait un fauteuil.

À voir entrer Berwick souriant, pétillant, mis à la dernière mode, ganté

de frais et exhalant un vétiver intense, on aurait dit que ces messieurs

n'avaient pas cessé de se voir et que le banquier continuait simplement

avec M. de Breuilly d'anciennes relations de haute courtoisie.

--Monsieur le comte, dit le Juif, après les compliments d'usage, je veux

vous prendre pour confident. A une époque encore peu éloignée, j'ai

passé par de mauvais jours. Une confiance excessive peut-être dans des

opérations qui ne la méritaient pas me firent craindre un moment de

succomber dans la lutte. Ah! le terrain de la banque est bien glissant,

même pour un vieux patineur comme moi! Un banquier est difficile à

tromper; mais il se trompe quelquefois!... Il est homme!

À l'ouïe de cette tirade, le visage de Paul s'allongeait, de plus en

plus ennuyé; Berwick s'en aperçut.

--Toujours est-il, poursuivit-il, qu'un secours providentiel, offert par

une main inconnue, me tira d'embarras d'une façon singulière, au moment

où je m'y attendais le moins. Quelqu'un, qui poussa la délicatesse

jusqu'à garder l'anonyme, me procura sans garantie aucune, le moyen de

faire face à mes échéances. Cet inconnu pensa-t-il que le masque épais

dont il avait si généreusement couvert son visage ne serait jamais percé

par mes regards? Ou bien fit-il à ma loyauté l'honneur de croire qu'elle

serait d'autant plus scrupuleuse, qu'il m'était plus facile, si je

n'étais pas ce que je suis, d'oublier le bienfait? A la seconde question,

ma présence chez vous répond suffisamment. Elle est en même temps une

dénégation opposée à la première.

--Pardon, monsieur, répondit le comte, toujours glacé, je ne vois

décidément pas où vous voulez en venir. Il est invraisemblable de

m'attribuer un service aussi extraordinaire, rendu à quelqu'un qui n'est

ni mon parent, ni mon ami.

--Je regrette amèrement, monsieur le comte, que vous ne soyez plus le

mien, mais je suis demeuré le vôtre, et, quand même je ne le serais plus,

ma venue ici est l'accomplissement d'un devoir. Si vous n'êtes pas

l'auteur de cette belle action, le connaissez-vous? Je pense qu'alors

vous m'aideriez à le découvrir. Quant à moi, les relations anciennes que

vous avez soutenues avec ma famille vous désignaient comme seul capable

d'une pareille abnégation, dictée sans doute par des souvenirs qui vous

sont toujours chers; et dans cette hypothèse, ce que vous m'avez prêté,

je me suis mis en mesure de vous le rendre,

--Ainsi, dit Paul, je ne vous ai pas réclamé d'argent, et vous m'en

apportez? Mais pour l'accepter il faudrait que j'eusse reconnu la dette.

--Et c'est ce que vous allez faire, mon cher comte; car il m'est

impossible de rester dans la situation où je suis. Vous n'êtes plus mon

ami, dites-vous? A plus forte raison n'avez-vous pas de cadeaux à me

faire, et il ne me convient pas, à moi, d'en recevoir.

Paul était excessivement combattu; car, ou Berwick, ayant appris la

vérité, venait réellement pour s'acquitter, et la position du comte

Etait trop amoindrie pour qu'il pût mépriser une pareille aubaine; ou

bien le rusé banquier voulait seulement obtenir la preuve que Paul avait

réellement fourni à Laure les 300,000 francs.

Paul savait parfaitement que, à vues humaines, il faut être l'amant

d'une femme, quand on n'est ouvertement ni son frère, ni son père, ni

son mari, pour accomplir des actions d'un pareil dévouement; et si

Berwick voulait avoir une preuve matérielle de l'infidélité de sa femme,

il n'en avait pas de plus belle à recueillir que l'aveu du service

rendu par Paul.

Et le comte ne voulait ni perdre décidément sa fortune, ni compromettre

Laure en s'avouant l'auteur du bienfait.

Il regardait fixement Berwick, qui ne baissait pas les yeux, et qui

cherchait en vain, dans la physionomie de son interlocuteur, une trace

des sentiments qui l'agitaient.

--Monsieur, dit-il enfin au banquier, vous n'êtes point mon obligé, et

pour ce motif je ne puis que vous remercier de la sollicitude exquise

qui vous conduit chez moi. Il est en effet possible que, par mes

relations personnelles et sous le sceau de la confidence, j'aie connu

l'auteur de cette libéralité dont vous parlez. Si elle a raffermi votre

crédit, j'en suis aise. Si vous avez à coeur une restitution, cette

restitution sera certainement bienvenue, mais pour que je puisse en

toucher un mot à la personne que cela intéresse, au moins faudrait-il

que je pusse lui dire sous quelle forme cette restitution aurait lieu.

De quelle somme s'agit-il et qu'offrez-vous?

--Mon Dieu! repartit Berwick avec une sorte de bonhomie, j'ai lancé

depuis peu l'affaire des «Fumiers de la ville de Paris». Or, il a été

créé des parts de propriété de cette mine inépuisable, pour récompenser

certains concours. Je m'en suis réservé une quantité considérable et je

puis en disposer en faveur de quelques privilégiés, sans leur faire

bourse délier. Ces titres, qui ne coûteraient rien à mon créancier, le

nantiraient d'un revenu tel, à moins qu'il ne préférât les vendre en

hausse, qu'il serait remboursé, capital et intérêts, en peu d'années.

Quoique Paul ne fût pas un homme de Bourse, il se rappela tout

soudainement les parts de propriété de certaines entreprises et il eut

sur les lèvres un mot qu'il n'articula pas: monnaie de singe!

Accepter ce mode de remboursement, c'était désarmer sa fille, à qui il

était bien réellement dû 300,000 francs, et liquider, en ce qui le

concernait lui-même, une créance de cette somme par un tant pour cent

dérisoire.

Il n'avait pas fait un sacrifice pour en bénéficier; en sauvant Laure

du déshonneur et de la persécution, il n'avait compté sur aucun avantage.

Il aurait accepté s'il avait été seul, aimant mieux, que sais-je? Trente

mille francs, sur trois cent mille que rien, mais il fut intraitable.

Seulement, comme il voulait réfléchir, il ajourna.

--J'ignore absolument, monsieur, quel accueil pourra être fait à cette

ouverture officieuse; mais il est une question à laquelle vous n'avez

pas répondu Quel est le quantum de la créance?

--Puisque ce n'est pas affaire à vous, monsieur le comte, en quoi ce

chiffre peut-il vous intéresser?

--Vous avez raison, répliqua M. de Breuilly avec brusquerie. Eh bien!

je dirai un mot dans l'occasion de vos «Fumiers de la ville de Paris».

C'est tout ce que je puis faire.

--Si vous jetiez un coup d'oeil sur la cote, ajouta le Juif d'un air

insinuant, vous verriez que, ces jours-ci, ces titres-là sont cotés

très haut. Or, tout a des fluctuations, et....

--Oui, interrompit Paul, ces fluctuations peuvent être défavorables si

l'on ne se hâte?

--Je ne dis pas cela, objecta Berwick; mais l'occasion n'a qu'un cheveu.

--J'ai dit, riposta le comte en se levant.

C'était mettre Berwick en demeure de l'imiter. Il le fit.

--Ah! il fait fi de mes parts de propriété qui ne lui coûteraient rien,

ni à moi non plus, et dont je lui avais apporté un ballot dans ma

voiture. Décidément, c'est un homme indécrottable, pensa le banquier.

Puis haut:

--Aurai-je l'honneur de vous revoir, monsieur le comte?

--C'est douteux, monsieur Berwick. Je suis avec Mme de Breuilly sur le

point de m'absenter.

Puis, dès que Berwick eut franchi la grille:

--Annette, dit Paul à la vieille femme de chambre, vous avez bien vu cet

homme? Je n'y suis jamais pour lui.

Comme il revenait sur ses pas en traversant la cour, le facteur sonna et

Remit une lettre qui portait le timbre de Tarbes.

La suscription était de Gustave Mayran. Paul sourit avant de l'avoir

ouverte, à la pensée d'y trouver la reconnaissance et le contentement

d'un ami.

Elle était courte, comme toutes les missives du général:

«Merci, mon vieux Paul! Tes démarches ont été couronnées de succès, et,

grâce à toi, je vais commander à Lunéville, ce qui, par la canicule

prochaine, sera plus rafraîchissant que Tarbes; et puis, étant de

Verdun, j'aime la Lorraine, je suis là chez moi. Les journaux annoncent

qu'Adrien de Vermont est arrivé de l'Afrique Centrale. Je pars pour

Paris. Le quartier général sera chez moi, rue de Bellechasse. J'aurai un

mois à vous consacrer.

«Mes plus empressés hommages à madame la comtesse.

«GUSTAVE MAYRAN».

Le gorille: roman parisien · 第 12 / 18 题