L....

P.-S.--Je sortirai à quatre heures en voiture. J'aurai sur moi cette

lettre. Je la jetterai moi-même à la poste, si je ne vous rencontre pas.

A la lecture d'une semblable lettre, la première pensée de Paul de

Breuilly fut de recommander sa fille à la protection des lois, il ne

s'y arrêta pas. La protection des lois ne s'achète qu'au prix du

scandale. La justice informe, mais elle informe à la façon de l'ours de

la fable, qui écrase la tête de son maître pour le délivrer d'un

moucheron. A quel homme, jeune ou vieux, portant la robe, une femme qui

se respecte ira-t-elle dénoncer son mari, qui veut la vendre? Quelle

femme affrontera, même à huis clos, les questions qu'un pareil fait

dictera à ses juges?

Il ne reste, se dit-il, que les expédients de la défense individuelle.

Mettre le mari dans l'impuissance de nuire en le fuyant, ou en le tuant;

ou bien le réduire, lui qui veut vendre les autres, en l'achetant

lui-même! Mais la fuite passera toujours pour un enlèvement; une femme

n'est jamais réputée partir seule.

Tuer Berwick? Celui qui le provoquerait sera obligatoirement réputé

l'amant de sa femme.

Acheter Berwick? Oui, il n'y aurait que cela de vraiment pratique. Mais

alors, ce serait subir les conditions d'un adversaire victorieux. Payer

pour empêcher la persécution, la violence! Payer pour avoir le droit de

vivre et pour désarmer celui qui prétend empêcher les autres de vivre!

C'est monstrueux! Si Laure ne cède pas (et elle ne cédera pas), quel

sort, quelles brutalités l'attendent! Et moi qui, les mains liées par

le respect que je dois à Blanche, ne puis ni me mouvoir en liberté, ni

montrer même la moindre préoccupation de cet intérêt qui m'enfièvre!

Ne pouvoir dire, dans le moment de la lutte: Cette femme que je dois

protéger et que je veux sauver, c'est ma fille! Car enfin, je ne puis

ni inventer une fable, ni confesser la vérité! Assurément, je puis

disposer de ma fortune personnelle, comme bon me semble, puisque j'ai

perdu mes enfants; mais comment avouer que j'en aurai disposé?

J'alléguerai vainement que je l'ai perdue; je ne suis ni joueur de

baccarat ni joueur à la Bourse. J'aurai eu beau respecter l'héritage

personnel de ma femme, je n'en serai pas moins ruiné et, par contrecoup,

je l'aurai appauvrie! Je vivrai donc désormais de ses deniers, n'étant

plus en âge de réparer mes brèches. De bonne grâce, elle subira mes

revers; mais je devrai lui en cacher la cause, comme une honte. Je veux

admettre que je fasse à Blanche l'aveu devant lequel j'ai toujours

reculé, afin d'avoir un prétexte de m'occuper de Laure ouvertement, et

de lui chercher un asile. Si cet asile est ma maison, la présence de

Laure y sera le reproche vivant d'un premier amour. Si je crée à la

fille de Charlotte un autre asile, une autre retraite, jamais Blanche

n'admettra que cette retraite ne soit point un second ménage. D'ailleurs,

dans l'une comme dans l'autre hypothèse, Berwick est un fin limier qui

aura bientôt déjoué les précautions les plus ingénieuses, et c'est alors

que ses exigences pécuniaires croîtront, comme prix de sa complaisance

pour un marché honteux. Et cependant, elle m'a dit: «Pensez pour moi!

Disposez de moi!» Un égoïste de bon sens me dirait: «Laure n'est pas

ta fille! Elle s'appelle Laure Widmer! Tu n'es pas responsable d'elle;

abandonne-la!» Mon coeur se révolte contre cette lâcheté!... Abandonner

la fille aujourd'hui, ce serait le digne pendant d'avoir voulu déserter

la vie, pour n'avoir pu posséder la mère! Eh bien, quelle partie de

moi-même dois-je immoler pour la sauver? Le bonheur de Blanche, l'honneur

de Laure ou ma fortune?

Telle était la torture morale de cet homme sensible, délicat entre tous,

Compliquée par l'obligation de ne rien laisser paraître de cette torture;

et c'est alors que Charaintru vînt, avec son étourderie habituelle,

arracher Paul à sa solitude et retourner le fer dans la blessure, en

rejetant une fois encore la question Berwick sur le tapis.

Le petit vicomte somma avec insistance son ami de répondre au sujet de

la solvabilité du banquier, et à cette sommation Paul répondit par

l'assurance que Charaintru serait payé. À compter de ce moment, M. de

Breuilly devenait le débiteur anonyme et indirect d'Hercule. A compter

De ce moment, il devait réaliser, et (par un moyen qu'il n'avait pas

trouvé encore) faire passer dans les mains d'Hercule, sans que Berwick

fût tenté de les arrêter au passage, ces malheureux cent cinquante mille

francs. C'est ainsi que, dès le soir même, au grand étonnement de

Charaintru, qui ne se doutait pas d'avoir déterminé ce sacrifice, Paul

annonçait sa résolution de vendre sa voiture et ses chevaux; aveu

bientôt suivi d'exécution, comme de la vente de son hôtel et de son

mobilier.

Les jours qui suivirent furent bien remplis.

M. de Breuilly s'adressa à Falconet, l'homme d'affaires attitré de

Tout le faubourg Saint-Germain, pour connaître la situation exacte du

banquier Berwick et, de l'autre, pour le charger des réalisations qu'il

avait arrêtées.

Le crédit du comte était d'autant mieux établi qu'il n'y avait jamais

fait appel. D'ailleurs, Falconet était de ces confidents vis-à-vis

desquels les réticences sont superflues.

M. de Breuilly avait besoin d'argent. Mieux que lui peut-être, Falconet

sut chiffrer la position de fortune des deux époux, et il n'attendit

pas la consommation des ventes pour mettre à la disposition de Paul

les capitaux qu'il disait lui être nécessaires.

Ces préliminaires accomplis, la faillite imminente de Berwick roulait

sur un déficit de trois cent mille francs, chiffre qui dépassait de près

d'un tiers les prévisions du comte; mais il ne sourcilla point.

Il lui restait à délivrer Laure de ses angoisses.

Ce fut encore la promenade quotidienne de Mme Berwick au Bois qui

Lui offrit le moyen de communiquer avec elle sans retourner rue

d'Anjou-Saint-Honoré. Chaque jour, elle scrutait, en les traversant,

les plis de la foule des promeneurs, sans que son ami y apparût. Enfin,

une fois qu'à demi mourante de peur à la pensée de rentrer dans un

moment à l'hôtel somptueux qui était son lieu de torture, elle passait

sa revue accoutumée, elle vit Paul droit en face de l'avenue, assis sur

une des premières chaises qui borde le grand lac. L'échange des regards

fut rapide. Le comte se leva et, porta en silence la main à son chapeau,

puis il fit un pas, en avant de l'arbre au pied duquel il se trouvait.

Mme Berwick fit arrêter, et, ostensiblement pour les oreilles de son

cocher, qui devait être, lui aussi, un espion, elle dit à M. de

Breuilly:

--Vous voici donc revenu de votre excursion en Languedoc?

--Oui, madame, et je songeais au plaisir de me présenter chez vous;

mais vous paraissez souffrante?

--Au contraire, je ne me suis jamais mieux portée; mais ne voulez-vous

pas me faire ici la visite que vous venez de m'annoncer à l'heure même?

--Pourquoi pas? répliqua le comte en s'asseyant respectueusement sur le

siège du devant du landau.

La portière était refermée.

--Allez maintenant! dit Mme Berwick à son cocher. Ah!... Il était temps,

ajouta la jeune femme, qui sembla à Paul bien pâlie. Parlez-vous toujours

allemand?

--Moins bien que vous, madame, mais très passablement encore.

Alors, dans la langue de Goethe, la fille de Charlotte dit à son ami:

--A quel parti vous êtes-vous arrêté pour moi?

--Voici! répondit-il, en lui tendant un portefeuille.

X

M. de Breuilly n'avait peut-être point passé, en tout, un quart d'heure

dans le landau de Mme Berwick; et néanmoins dans ce court espace de

temps, la physionomie de la jeune femme avait complètement changé.

Elle était redevenue radieuse, et c'est à peine si un pli fugitif du

front marqua le moment où elle aperçut ses fenêtres de la rue d'Anjou.

C'était merveille que Berwick n'eût jamais entravé les promenades de

sa femme au Bois; mais c'était moins par intérêt pour sa distraction et

pour sa santé que pour avoir, au vu de tous, une réclame vivante de sa

maison. Son équipage, ses chevaux, sa femme allaient jouer là le rôle

du chariot rouge d'_Old England_ ou du char-à-bancs de l'_Insecticide

Vicat_. Pour un rien, à défaut d'armoiries, Berwick aurait fait graver

sur les lanternes et peindre sur les portières: _Berwick et Cie,

banquiers. Entrez sans frapper_.

L'accueil de Mme Berwick à son mari, qui rentrait plus tôt que de

coutume, le remplit de stupéfaction.

--Vous voilà délivré des affaires, lui dit-elle du ton amical dont une

femme heureuse parle à son mari. Voici un siège qui vous attend.

Il était si peu fait à ces allures, qu'il regarda sous le fauteuil s'il

n'y avait pas quelque surprise à la dynamite.

--Votre situation s'est-elle un peu améliorée? Vos inquiétudes se

calment-elles? continua Laure d'une voix presque caressante.

--Le salut commun est toujours en question, répliqua le banquier d'une

voix dolente, et la question est toujours posée de la même manière.

Sebenico, offensé de vos rigueurs, est disposé à les oublier après

vous avoir donné des preuves de son peu de ressentiment; et, à votre

accueil plus gracieux de la dernière fois, il a répondu aussitôt par la

reprise des négociations pendantes avec moi. Que voulez-vous, ma chère?

Il est tout naturel que l'on soit susceptible. Vous l'êtes bien, vous.

Et pourquoi ferait-on des affaires? Pourquoi confierait-on des capitaux

à une maison où l'on est reçu comme un chien dans un jeu de quilles?

Sebenico a le choix.

--Il est bien exigeant, ce Sebenico! Il y a maison et maison. La rue

d'Anjou, n° 19, n'est pas la rue Le Peletier, n° 5. C'est rue Le Peletier

qu'il a affaire, plutôt qu'ici.

--Quant à moi, les deux adresses me semblent difficilement séparables,

et elles le sont si peu, dans la pensée de mon client, qu'il m'a promis

de venir tout à l'heure et de rester à dîner avec nous. Je l'ai même

devancé pour donner les ordres indispensables.

--Les ordres! Ne vous en mettez pas en peine, mon ami; je vais les

donner moi-même, pour que la réception à faire à M. Sebenico soit à la

hauteur de son mérite.

Et, sans attendre la réponse de son mari, elle sonna.

Un domestique parut.

--Monsieur Sebenico, vous savez qui est monsieur Sebenico?

--Oui, Madame.

--Il viendra tout à l'heure, et vous lui direz que nous sommes sortis.

Berwick bondit sur sa chaise:

--Mais, s'écria-t-il, vous rêvez, madame!

--Vous allez voir dans un moment que je ne rêve, point; d'ailleurs,

ajouta-t-elle d'un ton de dignité offensée, si je rêve quelque part, ce

n'est jamais devant mes gens!

Puis, s'adressant au domestique,

--Allez! fit-elle.

La porte se referma.

--M'expliquerez-vous enfin?... tonna Berwick en courant vers sa femme,

les poings crispés.

--Oui, mon ami, je vous expliquerai, quand vous vous serez rassis. Vous

me parlez de trop près. Vous avez fumé et l'odeur du tabac m'incommode.

Voyons, dites-moi franchement à quel chiffre se monte ce fameux déficit

qui devait, à la fin du mois, vous faire suspendre vos paiements?

--Faute de 275,000 francs, mon bilan sera déposé, et adieu les loges et

les voitures! fit Berwick, qui avait reculé docilement de quelques pas.

--Je croyais, dit Laure, que c'était 300,000 fr.?

--A présent, vous connaissez mieux que moi mes affaires.

--Si je ne les connais pas mieux, je les connais tout aussi bien, et je

les traite peut-être avec plus de bonheur que vous! Eh bien! faites-moi

un reçu de 300,000 francs!

--Vous avez 300,000 francs à me donner? dit Berwick, ahuri, en se

renversant sur sa chaise en face de sa femme.

--Peut-être, riposta Laure d'un ton absolument sérieux.

--Vous les avez? Où sont-ils?

--Oh! répondit Mme Berwick, rien ne presse; le reçu d'abord, s'il vous

plaît.

--Un reçu? Ne sommes-nous pas communs en biens?

--Pas tout à fait, si vous vous rappelez notre contrat. Si je vous prête,

il est entendu que vous me rendrez.

--Vous n'avez rien en propre que cette méchante bicoque de Dresde, louée

cent florins par an.

--Enfin, mon ami, au lieu de nous égarer en vains propos, faites-moi,

sur papier timbré, un reçu de 300,000 francs en bonne et due forme, et,

si la forme vous embarrasse, en voici le modèle que vous n'aurez qu'à

transcrire, mot pour mot.

Le modèle du reçu dépista la curiosité de Berwick; car il était de

l'écriture de Laure, bien qu'il eût été dicté par Falconet à Paul,

avec les noms en blanc.

--Vous êtes bien forte pour une femme seule, dit le banquier; je ne sais

si je dois en passer par là.

--C'est comme il vous plaira, répliqua Mme Berwick, qui semblait

impassible. Vous êtes libre!

En ce moment, le timbre de la porte retentit, et l'on entendit Sebenico

qui entrait sans même demander si M. et Mme Berwick étaient visibles.

Ce fut une seconde d'agonie pour le banquier; car le domestique avait

ordre de congédier trois cent mille francs, sous les traits du Dalmate,

qui allait franchir le seuil; mais, pour prix de ce congé, trois cent

mille francs étaient offerts à Berwick par Laure, qui ne lui avait

jamais menti.

Le Juif fit le geste de se précipiter pour prévenir l'irrémédiable avanie

qui allait être faite à l'étranger; mais, pour l'arrêter, Mme Berwick

n'eut besoin que de dire à son mari, en levant l'index de sa jolie main

jusqu'à ses lèvres:

--Prenez garde! Trop parler nuit!

--Mais enfin!... tonna une voix dans l'anti-chambre, je vous dis que

monsieur Berwick m'a invité à dîner.

Le Dalmate se fâchait.

--Vous voyez, dit le Juif à sa femme d'un ton très bas, car il n'avait

nulle envie, en trahissant sa présence à la maison, de se compromettre

à tout jamais. Il écouta l'altercation en retenant son haleine.

Laure, beaucoup moins effrayée, eut de la peine à s'empêcher de rire.

Enfin, le bruit de la porte d'entrée, que l'on refermait à tour de bras,

lui fit dire avec ironie:

--Il paraît qu'en Dalmatie, c'est comme cela qu'on ferme les portes dans

les bonnes maisons.

--Cet homme est furieux! s'écria Berwick. Il est capable de me provoquer

à présent.

--Il est provocant, en effet, mais peut-être pas comme vous l'entendez.

Finalement, j'ai été insultée ici, chez moi, par ce galantin de

l'Adriatique, et vous n'étiez pas là pour défendre ou venger mon honneur.

J'en ai assez.

--Pas de mélodrame, et finissons-en avec les rébus! N'avez-vous pas

300,000 fr?

--Voici, dit Laure, de l'encre, une plume, du papier, voire du papier

timbré, enfin tout ce qu'il faut pour écrire un reçu. Ecrivez-le. Quand

je l'aurai, donnant, donnant!

Berwick se résigna et il transcrivit le reçu. Laure regardait s'il le

Transcrivait exactement, en se tenant penchée par-dessus son épaule.

--Vous oubliez quelque chose, lui dit-elle, en lui désignant de l'ongle

un membre de phrase omis.

--Pure inadvertance, riposta le banquier en rougissant.

--Tout y est bien, maintenant, lui dit-elle, quand il eut apposé sa

signature. Donnez-moi cela.

Elle prit le reçu, le plia, puis:

--Tenez, fit-elle, voici une clef, celle du chiffonnier de ma chambre.

Le dernier tiroir en bas. Vous y trouverez trois liasses de cent mille

francs en billets de banque.

A ces mots, Berwick sauta sur la clef, courut à la chambre de sa femme,

Força presque le tiroir en l'ouvrant, saisit, compta les trois cent

mille francs, les enfouit dans les poches de son veston et, rentrant

dans le salon, il dit, comme étonné:

--Il y a le compte!... Mais, ajouta-t-il aussitôt d'un ton railleur,

j'ai donné le reçu pour avoir les 300,000 francs; maintenant que je les

ai, je veux le reçu.

--Votre probité naturelle, mon ami, a de ces retours!...

--Il me faut le reçu! dit-il d'une voix sèche.

--Ce serait un vol, objecta Laure, d'un ton très doux.

--Vous dites?

--Je dis que vous ne l'aurez pas.

--J'aurai bientôt fait de le reprendre.

Et il se jeta sur sa femme, lui tordant les bras et fouillant avec

frénésie dans la poche de sa robe.

--Misérable! Vous pouvez me tuer, mais vous ne pouvez le reprendre; il

n'est plus là!

--S'il n'est pas sur vous, il est quelque part dans un meuble.

--Cherchez, dit-elle, vous ne trouverez pas.

--Je suis refait, fit Berwick, l'oreille basse.

--Est-ce là votre façon de remercier! Je vous sauve l'honneur, la vie,

et vous n'avez pas un mot aimable à me dire?

--Je voudrais remercier le véritable auteur de cette munificence, mais

il faudrait pour cela le connaître, savoir son nom.

--Cherchez, répéta Laure, vous ne trouverez pas.

--Vous avez donc un amant, madame, avec tous vos airs de vertu? Il vous

a enseigné la défiance!

--Tout est possible, dit-elle; n'est-ce pas vous qui m'avez montré le

chemin?

--Trêve de plaisanteries! C'est votre fameux comte de Breuilly, sans

doute?

--Demandez-le-lui!

--Mettons d'abord cela en lieu sûr, fit Berwick en se rendant à son

cabinet avec les billets de banque.

Dès qu'il fut sorti de la chambre, Laure prit, dans la corbeille de bois

à brûler, près de la cheminée, une bûche légèrement fendue qu'elle

transporta dans l'âtre de sa chambre, après en avoir retiré, et caché

dans le tiroir où avaient été les 300,000 fr., le reçu de son mari. Puis

elle mit la clef de ce tiroir dans un autre meuble dont elle retira la

clef à son tour.

Ces précautions prises, elle se rendit à la salle à manger, où, d'un air

distrait, le banquier parcourait les journaux du soir.

Le dîner eut lieu sans encombre, et les époux semblèrent en si bonne

Harmonie que les domestiques se demandaient si leurs maîtres étaient

bien les mêmes que les jours précédents.

Non que Mme Berwick donnât jamais volontairement le spectacle sans

dignité des dissidences conjugales; mais il était rare que le fond de

grossièreté de Berwick ne se traduisît point par quelque boutade de

mauvais ton.

Ce soir-là, il fut doux, doux comme s'il y avait eu là quelque convive.

En réalité, il songeait que cette haute main, dont il était si fier, il

venait de la perdre tout à fait, et que des égards au moins temporaires

étaient dus à une femme qui avait su faire tomber dans sa caisse une

aubaine de 300,000 francs.

Laure n'eut toutefois de véritable repos qu'après avoir utilisé sa

première sortie pour mettre le reçu en sûreté chez une personne de

confiance; car elle, redoutait, pour ce papier, nonobstant les

précautions prises, le sort de la lettre de M. de Breuilly.

De son côté, Berwick se demandait s'il devait attribuer à M. de Breuilly

le secours inespéré qui venait de rétablir son crédit, et si Laure

n'avait pas donné volontairement au comte les marques de tendresse

refusées au Dalmate.

La lettre volée lui prouvait que l'intimité, morale au moins, du comte

et de Laure avait été poussée très loin. La façon dont Berwick y était

traité ne laissait, pour ce dernier, nulle place au doute. Il pensait

qu'une femme est nécessairement infidèle dès qu'elle prête l'oreille au

mal qu'un tiers lui dit de son mari.

Il aurait frappé juste s'il eût eu devant lui des caractères ordinaires.

Il ne pouvait se douter du lien qui unissait sa femme à M. de Breuilly.

Le gorille: roman parisien · 第 10 / 18 题