_De Laure à M. de Breuilly_
Mon bon père,
J'écris ceci à l'heure de la Bourse, le seul moment du jour où je sois
maîtresse de ma liberté. J'écris devant le feu, quoique les cheminées,
dans cette saison, ne soient pas généralement rallumées encore. C'est
afin de pouvoir y jeter ce papier à la moindre alerte. N'est-ce pas une
vie de prisonnière?
Je n'ai pas à vous dire comment votre lettre m'est parvenue un jour que
j'allais au Bois: je crayonnais la réponse.
Par préméditation ou par hasard, mon mari, qui ne va guère au Bois, se
trouva là pour monter dans ma voiture, où il ne monte jamais; il y
servait d'introducteur à un convive que j'avais supprimé, il y a quinze
jours. Je vous reparlerai forcément de ce convive, mais je vais, par un
aveu terrible, au devant d'un trop juste reproche: ne voulant ni jeter
votre lettre en menus morceaux, ni la conserver, je l'avais froissée et
jetée sous mes pieds; pour attendre le moment où je pourrais la livrer
aux flammes. A compter de l'instant où M. Berwick est monté dans la
voiture, la lettre a disparu, je ne sais comment il l'a ramassée.
Introduit de haute lutte dans ma voiture à la faveur d'une surprise,
l'ami de mon mari, M. Sebenico, fut exactement pour moi comme si je ne
l'avais pas éconduit.
Devant moi, M. Berwick voulut le retenir à dîner pour le jour même.
--Je n'accepterai, dit Sebenico en s'inclinant vers moi, qu'autant que
madame...
--Le désir de M. Berwick est un ordre, répondis-je en regardant
l'étranger avec une profonde indifférence.
Sebenico accepta, sans insister, comme s'il n'avait pas compris.
Au retour, à la façon dont mon mari sortit du salon, en m'y laissant
seule avec Sebenico, je jugeai qu'il était impatient de lire la lettre
volée. Je prétextai le besoin de changer de toilette, et je passai dans
ma chambre à mon tour. J'y séjournai peu d'instants, car je tremblais
que Berwick n'y vint, votre lettre d'une main et un pistolet de l'autre.
C'était un enfantillage, et, du reste, la présence même chez nous de
l'odieux Dalmate me rassura. Quand je me retrouvai avec ce dernier,
il me demanda si j'étais toujours aussi froide. La pensée de ce qui se
passait dans le cerveau de M. Berwick jetait un trouble profond dans
le mien. Sebenico me vit émue, sa vanité en trouva l'explication dans
le souvenir de libertés qu'il s'était permises avant son bannissement de
chez moi. Il pensa sans doute que cette émotion était un encouragement,
et qu'une femme interdite était repentante et à moitié vaincue. Il
recommença à m'obséder de protestations et de coups d'oeil que son
accent et son âge rendaient ridicules. Je n'y répondais en aucune sorte;
mais je demeurais immobile, tranquillement assise, et je me contentais
d'éloigner mes mains qu'il s'efforçait de saisir.
Enfin M. Berwick rentra. J'étais pâle, doublement anxieuse. Je compris
que mon mari avait lu la lettre, d'après le regard qu'il me lança. Mais
aussitôt, reprenant son sourire et son ton mielleux, il dit à son
hôte:
--J'espère que vous n'aurez pas abusé de ce petit tête-à-tête?
--Eh! répliqua Sebenico d'un ton gaillard, ce n'est pas l'envie qui
m'en a manqué; madame a le don de me faire oublier tout et toutes,
quand je la considère. II est même heureux, pour le salut de ma cervelle,
que vous soyez si vite arrivé.
--Vous oubliez, répondis-je au Dalmate en le persiflant, qu'il faut être
deux pour perdre la tête.
Permettez-moi, mon ami, de ne vous raconter au long ni la conversation,
ni le dîner, ni l'offre que fit Sebenico de sa loge à l'Opéra, ni la
façon dont Berwick accepta, pour m'obliger à l'y suivre. A mon grand
déplaisir, je me retrouvai seule avec l'étranger pendant un entr'acte,
M. Berwick étant sorti de la loge, sous un prétexte futile et sans
m'offrir son bras pour aller au foyer.
Ainsi, je restai le point de mire de la curiosité, et je pus juger que
la façon dont cet homme me parlait de trop près éveillait des sourires
dans la salle; en faisant braquer sur nous des lorgnettes.
Mais tout cela n'était rien encore. Sebenico, à la sortie du spectacle,
prit congé de nous, en m'annonçant qu'il viendrait bientôt me remercier
de mes _bontés_.
Je remontai dans mon coupé avec mon mari. Le tour de Berwick était venu.
Ici encore, je ne me sens la force ni de revivre ces vingt minutes-là,
ni de les écrire.
Me montrant la lettre à la lueur des réverbères sans la lâcher un seul
instant, il commença par me demander si je connaissais cette écriture,
et sur ma réponse que je ne savais pas lire à minuit sans lumière, il
me dit qu'il n'avait pas besoin de lumière pour me faire expier ma
trahison.
Vous dirai-je qu'il me frappa? Vous dirai-je que, de son aveu, peu lui
Importait d'où venait son déshonneur, pourvu que l'amant de mon choix
le sauvât d'une ruine imminente, que j'avais préparée en fermant ma
maison à tout venant, suivant mon caprice.
Laissons ces horreurs! J'avais du laudanum dans ma chambre, et si, dès
cette nuit-là, je n'en fis pas usage, c'est au souvenir de ma pauvre
mère que je le dois.
Brisée, anéantie, vous espérant, redoutant votre présence, en un mot
plus morte que vive, je reçus, à deux jours de là, du Dalmate la visite
de digestion.
Quelque honte que pour moi vous en puissiez ressentir, je vous confesse
que, pour gagner du temps, le temps de vous attendre, je laissai à cet
impudent des espérances.
Tout Dalmate qu'il est, il faut que cet individu soit bien peu
physionomiste, car, de la main que j'abandonnai à ces repoussantes
lèvres, j'eusse versé du poison si j'en avais eu à ma portée.
Berwick sut sans doute par les domestiques la visite que je venais
De recevoir. A la façon cynique dont il inspecta les meubles et ma
toilette, je compris ce que j'aurais voulu ignorer toujours. Je parvins
à lui parler d'un ton si souriant et si tranquille (celui des femmes qui
ont quelque chose à se reprocher), qu'il crut sans doute à son malheur
et à ma défaite.
L'idée même de ce malheur le rendit si heureux qu'il eut une lueur
d'amabilité pour moi. Il lui échappa de me dire qu'il attendait la
visite de Sebenico le surlendemain, pour la conclusion de leur grande
affaire.
Adieu, mon ami, mon père, les minutes sont maintenant des siècles. Je
me suis procurée la double clef de l'escalier de service pour m'enfuir
d'ici, à l'insu de mes domestiques, si vous me commandez de m'enfuir.
Où irai-je? Le temps et Sebenico marchent. Berwick me surveille, les
valets m'espionnent. Je perds la tête! Pensez pour moi!
Votre fille,