Berwick revenait de la Bourse; il allait atteindre la maison de la rue
Le Peletier, n° 5, dont l'entresol était occupé par ses bureaux,
lorsqu'il rencontra M. de Breuilly.
Paul s'était présenté chez le banquier, il ne l'avait pas trouvé, mais
comme il s'était mis en tête de le voir, il était sorti, préférant
attendre son homme en se promenant dans la rue.
--Mon très cher comte, lui dit Berwick, en passant familièrement son
bras sous le bras de Paul, vous exaucez le plus cher de mes voeux en
venant me trouver. Avez-vous réfléchi à mes propositions? Vous
réconciliez-vous un peu avec ces coquines d'affaires? Vous savez si j'ai
de la prédilection pour vous; mais, à propos, passons donc la soirée
ensemble! J'ai quelques signatures à donner, vous me ferez la faveur de
m'attendre un instant. Vous dînez aujourd'hui au café Anglais avec moi.
On ne vous voit plus à la maison. Je suis fin, moi, et j'ai très bien
remarqué que vous êtes un peu en froid avec Mme Berwick. Mon Dieu, je
ne vous en fais pas un reproche, je sais qu'elle est un peu fantasque.
Je le regrette pour elle, car vous êtes un ami d'excellent conseil.
Tout en parlant, le banquier était entré dans son cabinet personnel par
une porte particulière. Il avait offert un siège à son hôte, et il
s'était enfoncé jusque sous les coudes dans un vaste fauteuil de cuir,
il fit retentir un timbre. Des employés entrèrent portant des lettres et
des effets à signer. Berwick lut avec méthode des paperasses couvertes
de chiffres, et il se mit à abattre des signatures.
Tout à coup il se leva et dit à M. de Breuilly:
--Maintenant, je suis à vous.
Paul, résigné et résolu, envoya rue de Verneuil un exprès avertir
Blanche qu'il ne rentrerait pas pour dîner, et les deux hommes
traversèrent le boulevard des Italiens.
Berwick fit bien les choses. Il ne manqua rien à ce dîner pour porter
Insensiblement les deux convives à ce degré où l'expansion est plus
facile.
--Mais enfin vous êtes marié, monsieur le comte, demanda tout à coup le
banquier, est-ce que nous n'aurons pas une belle fois l'honneur de
connaître madame la comtesse.
Depuis notre deuil, monsieur Berwick, nous n'allons pas dans le monde;
Ma femme vit dans la retraite, je ne saurais lui faire violence à cet
égard.
--Il y a pourtant dans la vie conjugale, reprit Berwick, des situations
de force majeure. Quand on occupe un certain rang dans le monde, on a des
relations à soutenir. Qui quitte sa place la perd. Les hommes savent,
mieux que les femmes, se conformer aux situations. Nos dames ont la
prétention de nous gouverner un peu. C'est à se demander, quand on les
voit si peu à la question, si elles sont positivement nos égales.
--Cela dépend de ce que vous entendez par là, monsieur Berwick; j'ai
peut-être des idées un peu différentes, mais je vous ferai grâce de ma
philosophie.
--Je ne suis pas philosophe, moi, monsieur le comte; je suis plutôt
mécanicien. Tenez, le monde moral obéit, comme le monde matériel, aux
lois de la statique et de la dynamique. Or, comme il est avéré que le
vice inhérent à toutes les machines est la déperdition des forces par
le frottement, il m'est avis que, dans la vie de famille, il convient
de le supprimer quand on peut; alors ça marche tout seul.
--Ah! vous avez supprimé, les frottements dans la vie de famille?
--Permettez, répondit Berwick, je vais vous exposer cela très simplement.
Moi, par exemple, j'ai épousé Laure Widmer, qui est une femme pétrie
d'esprit, d'intelligence, etc., mais je ne vivrais pas avec elle dans
une paix constante si je n'avais pris en tout la haute main.
--Et en quoi consiste cette haute main? demanda Paul d'un air intrigué.
--Mon Dieu! je répugnerais à parler de cela aussi crûment si j'étais un
jeune marié... Pour éviter, toute discussion, je ne consulte jamais ma
femme... Comme je tenais à ce qu'on ne me fît jamais aucune condition,
j'ai commencé par ériger en principe que les délibérations seraient
superflues.
--En tout?
--En tout.
--C'est là ce qu'on appelle subir l'amour sans le partager. Ce genre de
passivité vous suffit?
--Le partager? Est-ce que nos femmes nous aiment? Et qu'est-ce, à
proprement parler, qu'aimer?
--Cette question nous mènerait loin, monsieur Berwick, si j'essayais
d'y répondre; mais là où l'amour n'existe point, je ne vois pas trop
quel plaisir...
--Ah! un plaisir très borné, quand la fantaisie des personnes n'y mêle
pas un peu d'imprévu! C'est comme le vin d'ordinaire qui, fût-il du
bordeaux à huit francs, finit par faire regretter la piquette. J'avoue,
du reste, que j'ai surtout eu besoin de toute mon autorité pour faire
bonne figure vis-à-vis de la famille de ma femme, composée en grande
partie de gens qui, à tort ou à raison, se croyaient le droit de me
regarder de haut, parce que je suis un parvenu.
--Et alors, monsieur Berwick, vous avez un peu mis l'orgueil des Lussan
à la raison?
--Oui et non! Je trouvais assez piquant de m'être adjoint une personne
m'ayant sacrifié son origine nobiliaire. Elle subit d'ailleurs cette
nécessité d'assez bonne grâce, mais ce n'est pas tout.
--Et que peut-il y avoir de plus?
--Eh bien! il y a eu pour moi des jours d'anxiété; car tout ne réussit
pas quand on commence avec rien. Je pars d'un principe: dans mon opinion,
les grâces de la femme doivent concourir à la fortune du mari. Ne vous
cabrez pas! Deux époux sont deux associés; ne faut-il pas que chacun,
dans la mesure de ses moyens, aide l'autre à arriver au but unique, la
fortune? Pourquoi la femme profiterait-elle d'un bien-être acquis au
prix des sueurs du mari exclusivement? Connaissez-vous une société dans
laquelle les associés ne participent qu'aux profits sans avoir à supporter
l'aléa des pertes? Dès l'instant que l'intérêt est commun, il ne convient
pas que l'on puisse reprocher à l'autre de consommer sans produire. Quand
on joue à deux la comédie sociale, il est bon de savoir monter tour à
tour sur les planches et de remplir le rôle.
--Et, comme cela, vous aimeriez que Mme Berwick battît aussi la caisse
pour la remplir?
--Oh! il y a tambour et tambour, comme il y a planches et planches!
Mais c'est sur ce point qu'elle a été d'un rétif...
--Je croyais qu'en toutes choses vous aviez la haute main?
--Toujours est-il que, vivant dans l'opulence, elle ne m'a apporté
jusqu'ici dans mes affaires nul concours. Elle reçoit mal les gens que
j'ai le plus grand intérêt à ménager. Vous seul aviez fait exception
jusqu'ici, et, comme un fait exprès, c'est presque de vous seul que je
n'attendais aucun service, puisque, par sympathie, je ne me suis, au
contraire, attaché qu'à vous en rendre.
--Ainsi, Mme Berwick fait grise mine à des gens à qui vous passez la
main sur le dos?
--Eh bien, oui! s'écria le banquier avec une sorte d'emportement; j'ai
à Paris, de passage, un correspondant étranger avec lequel je traite
une affaire de la plus haute importance. Ce capitaliste éprouve, à n'en
pas douter, un goût très vif pour Mme Berwick. Sans l'enhardir à l'excès,
elle pourrait répondre en quelque façon à la faveur que cet étranger
lui témoigne. Entre forfaire à ses devoirs et blesser des sentiments
délicats et tendres, il y a de la marge, et elle ne donne que des
camouflets à un homme de qui j'attends l'avenir, peut-être le salut de
ma maison! Je prétends que, si une femme a de la coquetterie (et toutes
en ont!), il vaut mieux que cela profite à son mari qu'à elle seule. Et
enfin, si une femme a un amant, elle doit au moins atténuer sa faute
envers son mari par des avantages qu'il en recueille, sans savoir d'où
ils viennent, et qui l'indemnisent.
L'excellent Berwick s'animait et ricanait si agréablement, en tenant
ces propos, que Paul, de plus en plus stupéfait, n'eut pas le courage
de lui déclarer qu'il le tenait tout simplement pour un drôle. Mais d'un
entretien aussi scandaleux il recueillit cette leçon que la beauté de
Laure était mise à prix et qu'au profit de la caisse conjugale, on
l'engageait à fouler aux pieds le contrat.
L'indignation de M. de Breuilly était peut-être moins forte que son
dégoût. Toutefois, il se demanda s'il était bien sûr que Berwick ne le
tînt pas pour un amant de Laure, duquel, à défaut du soupirant étranger
en vedette, le banquier pensait à tirer parti.
Berwick savait bien que Paul s'était présenté chez lui sous les auspices
d'anciens souvenirs de famille; mais le comte, de son côté, était sûr
qu'à un homme de cette trempe la fille de Charlotte, n'avait jamais
parlé du lien mystérieux qui l'unissait à Paul, ni surtout de la tragédie
sanglante qui avait rompu ce lien.
M. de Breuilly se sentait rougir en pensant être considéré par le
banquier comme un amant en titre, à qui Berwick tendait la main en lui
donnant à dîner.
Peu s'en fallut qu'il n'éclatât; mais le salut de Laure, qu'elle-même
avait remis entre ses mains, lui sembla plus précieux que l'éclat d'une
rupture, et, après avoir pris congé du banquier sur le seuil du Café
anglais, dans les termes d'une amitié et d'une gratitude ironiques pour
son amphitryon, il sauta en voiture pour aller écrire à Laure la lettre
suivante:
«Ma chère Laure,
«Vous m'avez prié de découvrir les secrets desseins de votre mari: vous
n'avez pas eu le courage de me faire part des insinuations infâmes
auxquelles vous étiez en butte et dont vous ne deviniez que trop le sens
et la portée. Je comprends votre réserve.
«Je sors d'une entrevue avec M. Berwick. Vos craintes n'étaient
malheureusement que trop fondées. J'éprouve trop de dégoût pour vouloir
entrer dans le détail de notre conversation; je résumerai en deux
mots l'impression qui m'en est restée:
«Votre mari, je l'ai deviné, est sur le chemin de la ruine. C'est en
vous que gît sa dernière espérance. Il veut vous vendre! Il veut
escompter son déshonneur, et c'est sur le vôtre qu'il tentera de
reconstruire l'édifice de sa nouvelle fortune. Le nom de l'amant importe
peu, vous serez au plus offrant et dernier enchérisseur!
«Vous avez à choisir entre deux partis: résister ou fuir! Résister!
Est-ce possible? J'en doute. Vos deux volontés seront opiniâtres. Vous
ne céderez jamais, lui non plus.
«Fuir! Peut-être serait-ce plus sage, mais où'? Comment? Laure, vous
avez un ami, mieux que cela, un père, disposé à tous les sacrifices pour
sauver son enfant. A quelque parti que vous vous arrêtiez, comptez sur
moi. Dans les deux cas, je suis à vous. Décidez!
«PAUL.»
Cette lettre, que Mme Berwick avait reçue en partant pour le Bois, elle
la lut, tandis que ses chevaux l'entraînaient trop rapidement pour que
nul ne pût voir ce qu'elle tenait; elle réfléchit que, pour répondre à
M. de Breuilly avec plus de sûreté, il valait mieux ne pas attendre
d'être rentrée. Elle déchira une page de son carnet et, au détour d'une
allée qui semblait presque déserte, ayant fait arrêter sa voiture, elle
traça au crayon ces seuls mots:
«Je ne sais quel parti prendre. Pensez et agissez pour moi.»
La lettre de Paul, déjà froissée, gisait aux pieds de Laure, dans le
fond de la voiture.
En ce moment, quelqu'un arrivant par derrière avec une autre personne
que, dans sa préoccupation douloureuse, Laure n'avait pas remarquée non
plus, tourna le bouton de la portière et invita son acolyte à monter.
Mme Berwick reconnut son mari et, dans son compagnon, un «vieux beau»,
Dalmate à breloques et à bagues, auquel elle avait, depuis quelque
temps, fait défendre sa porte. Ce dernier se présenta tête nue et d'un
air aussi avenant que le comportaient sa moustache en crocs et son œil
fourbe. Elle salua du geste en cachant lestement son carnet, tandis
qu'instinctivement, du pied, elle cherchait par terre la lettre de Paul
pour la soustraire à toute curiosité; mais son pied ne trouva rien, et
elle comprit qu'en ouvrant la portière, Berwick avait déjà ramassé ce
papier révélateur.