Paul de Breuilly donna à dîner au petit vicomte, comme si de rien
n'était. Blanche, qui ignorait la conversation qui avait précédé le
dîner, fut presque enjouée. Il vint, dans la soirée, plusieurs personnes.
Il y eût une table de whist où Paul prit place. Mme de Breuilly eut un
assez long aparté avec Charaintru. Mais, bien que Paul se défiât de la
sotte langue d'Hercule, il s'était assuré de son silence en lui demandant
sa parole d'honneur de laisser les Berwick de côté dans ses causeries de
ce soir-là, et le petit vicomte étant bien vicomte en ceci, qu'il savait
tenir sa parole.
Cependant, à un chasse-croisé dans la partie de whist, Paul, ayant quitté
son fauteuil, vint auprès du divan où Blanche causait avec Hercule.
--Le vicomte me parlait de vous, mon ami, répliqua Blanche; il me
conviait à lui dire s'il serait accueilli en vous faisant une amicale
proposition qu'il m'a exposée en détail.
--Et laquelle? demanda Paul en serrant légèrement le bras d'Hercule.
--Je prie madame de conserver la parole pour vous exposer ce dont il
s'agit. Elle s'en acquittera mieux que moi.
--Mon Dieu, reprit Blanche, cela n'est pas d'une complication extrême,
M. de Charaintru a, paraît-il, un cheval anglais dont la taille (c'est
le vicomte qui parle) correspond mieux à la vôtre qu'à la sienne. De
plus, il s'est épris d'un double poney ... sans grand usage chez nous,
depuis que...
--Oui, interrompit Paul, qui voulait dispenser Mme de Breuilly de
prononcer le nom de son fils mort. Et alors Hercule rêverait un échange?
--Avec toutes les compensations voulues! ajouta aussitôt le petit vicomte
d'un ton courtois.
--Cela se trouve merveilleusement bien, reprit Paul sans sourciller: je
veux réformer mon écurie. Je ne puis donc point acquérir votre anglais;
mais, au prix qui vous conviendra, mon double poney est à vous.
Blanche ne s'était nullement attendue à un accord aussi prompt, sachant
que Paul gardait le poney en souvenir du pauvre François. Et puis ce
mot: réformer mon écurie, indiquait des résolutions qu'elle n'avait pas
soupçonnées.
--Voulez-vous aussi notre Clarence, insista M. de Breuilly. Vous pourrez
y atteler votre anglais, s'il est à deux fins.
--Je réfléchirai à cela, repartit Hercule, presque aussi surpris de
cette liquidation de la remise que Blanche de la liquidation de l'écurie.
Puis les groupes du salon se formèrent autrement. Hercule alla s'asseoir
au whist, et Blanche, tout en causant avec deux dames de ses amies, sonna
pour le thé.
A onze heures et demie, il n'y avait plus personne dans le salon de la
rue de Verneuil; Blanche se faisait déshabiller par sa femme de chambre,
et Paul, retiré dans son cabinet, se mettait à compulser des papiers
et à couvrir de chiffres plusieurs pages.
Le lendemain matin, quand Blanche s'éveilla, le poney de son fils était
déjà emmené par le palefrenier chez le petit vicomte, sur l'ordre de
Paul, qui, par cette attention délicate, évita à la pauvre mère le
chagrin de voir partir, et peut-être la fantaisie de caresser une
dernière fois le cheval que François avait aimé et monté.
Ce fut ensuite sans aucune solennité et du ton uni et affectueux dont
les gens courageux savent parler d'une grande catastrophe à ceux qu'ils
chérissent, ce fut, en un mot, avec la bonne humeur d'un ancien soldat
que Paul dit à sa femme:
--Eh bien! ma chère, il faut nous préparer à un petit sacrifice purement
mondain. Il n'est qu'heur et malheur ici-bas! Bienheureux sommes-nous
encore, vous et moi, puisqu'il n'y va que de la caisse! Je connais votre
grand coeur et votre excellent esprit, et je dois vous avouer que nous
sommes décidément ... un peu ruinés! Je n'ai que faire de vous dire que
je n'ai point perdu au jeu, puisque je ne joue point. Je ne suis d'aucun
cercle et je ne vais jamais à la Bourse. Quoi qu'il en soit, j'ai perdu
et pas mal perdu! Rassurez-vous: votre dot est intacte! Du reste, voici
les chiffres...
Et, tirant de son portefeuille une petite note, Paul lut ce qui suit:
--Cet hôtel vaut cent cinquante mille francs, au prix, faible toujours,
d'une réalisation immédiate. Il y a ici cinquante mille francs de
tableaux et de mobilier. Mes chevaux et ma voiture représentent, au
bas mot, vingt mille francs. Et il me faut 300,000 francs en chiffres
ronds pour boucher un trou qui n'a été creusé ni par mon incurie, ni par
mon imprudence. Ma fortune y passera, mais vous voyez que cela n'effleure
en rien le patrimoine qui vous est propre et qui est placé en rentes, car
j'aimerais mieux mourir que d'y toucher.
--Mais alors, Paul, il ne vous restera rien? Et comment cela est-il
arrivé?
--Eh bien! nous avions de la marge pour vivre et nous n'aurons plus que
le nécessaire; nous en aimerons-nous moins?...
--Tout pour ce mot-là, Paul! s'écria l'honnête et tendre femme en
se jetant dans les bras de son mari. Je ne regretterai rien, je ne
m'apercevrai de rien. Je te dis, Paul, qu'à part le deuil qui nous
suivra jusqu'à la tombe, je suis la plus heureuse des femmes avec toi!
--Aussi est-ce sans aucune appréhension, ma chère Blanche, que je t'avais
attendue là.
--Maintenant, est-il bien sûr que ... ce soit perdu, perdu sans remède!
--Oui!
--Vous avez été trompé?
--Je voudrais vous répondre que non, car j'ai, moi aussi, de
l'amour-propre.... Enfin, mettons que j'aie été trompé....
--Ah! mais ... où allons-nous prendre notre retraite?
--J'ai pensé, cette nuit, que peut-être il vous agréerait, comme à
moi, de vous rapprocher des tombes qui nous sont chères. Alors ... les
Batignolles?... Le cimetière Montmartre est tout près de là.
--Les Batignolles! Pourquoi pas? Répliqua sans hésiter la comtesse.
--Laisse-moi t'admirer! dit Paul en couvrant de baisers les mains de
Blanche.
La liquidation de M. et de Mme de Breuilly fut prompte et cruelle.
En voulant réserver les objets auxquels se rattachaient de précieux
souvenirs, Paul et Blanche s'aperçurent qu'à ce compte ils
n'abandonneraient aux tapissiers que des banquettes. On attaqua la
réserve en fermant les yeux, de peur de s'attendrir, et le mobilier
tout entier, sauf les portraits de famille et quelques meubles
personnels, y passa. Le poney de François était vendu à Hercule, les
deux lits de François et de sa soeur, avec les armes du premier et les
poupées de Louise, furent conservés comme reliques.
Ces émotions, sans cesse renaissantes pendant huit jours, firent ployer
la taille encore si droite de Paul, comme sous un invisible fardeau. Mais
son chagrin n'était pas borné à l'abandon de son hôtel. Il en avait un
autre dont il ne parlait à personne.
Les Anglais meurent du spleen, qui n'a pas de larmes et qui n'a pas
d'objet. Les Allemands ne connaissent en général, de la douleur, que les
phrases à effet et les libations posthumes. Seuls, les Français, qui
passent pour légers, peuvent devenir fous de chagrin ou en mourir.
Le logis que Paul de Breuilly loua aux Batignolles, après avoir vendu le
petit palais de la rue de Verneuil, était situé rue de la Condamine.
C'était un modeste rez-de-chaussée, sur un perron de dix marches, entre
cour et jardin. Le jardinet, au midi, séparé, par ses murs d'espaliers,
des jardins du voisinage; la cour, au nord, ayant un puits, un poulailler
et des plantes grimpantes.
Les lits des enfants, dans deux jolies mansardes, demeurèrent faits,
comme si ces êtres si chers étaient attendus. Les divers souvenirs qui
restaient d'eux furent groupés à leur chevet: des nippes, des jouets,
des cheveux coupés à différents âges, sur des têtes blondes ou brunes,
et enchâssés dans des médaillons, au-dessous de photographies.
Le matin, en se levant, Paul s'occupait avant tout de Blanche, la
grondait amicalement s'il lui trouvait les yeux rougis par l'insomnie ou
par les pleurs. Puis, après un déjeuner frugal, il s'occupait du jardin.
Une servante unique avait remplacé chez le comte cinq ou six domestiques.
Dès que la maisonnette était en ordre, Paul et Blanche, dans deux pièces
contiguës, séparées seulement par une porte ouverte où flottait un
lambeau de vieille tapisserie de Beauvais, essayaient de s'intéresser à
quelque travail. Paul s'occupait des livres en petit nombre dont il
n'avait pas consenti à se séparer, Blanche brodait ou le plus souvent
raccommodait elle-même le linge de la famille. Le soir, la musique
rapprochait aussi les deux époux, qui s'étaient ordonné à eux-mêmes de
faire face à la vie en braves, et de ne point s'assassiner mutuellement
de leur douleur.
Mais, n'ayant plus de chevaux, Paul n'avait pas moins besoin d'exercice,
et même d'exercices violents, pour conserver sa santé, altérée par les
épreuves. Il s'imposait pour ainsi dire des marches forcées. Blanche
était la première à l'y engager, quand il les oubliait, bien qu'elle fût
portée à mesurer, par un reste d'inquiétude jalouse, les heures que son
mari passait dehors. Mais les heures de ces absences n'étaient pas fixes.
Il n'y avait donc point de convention entre la mystérieuse inconnue et
lui. Blanche évita longtemps de revenir, avec Paul, sur les causes de sa
ruine, parce qu'elle sentait que son mari était humilié d'avoir perdu sa
fortune. Jamais elle ne s'était beaucoup occupée des questions d'argent.
Cette négligence est assez fréquente chez les femmes nées au milieu du
luxe, et qui ont pour mari un homme incapable d'aventurer le commun
patrimoine. Cependant la question devait renaître, surtout depuis que
Paul et Blanche faisaient ensemble assaut d'économie.
--Vous saurez une fois, ma chère amie, dit Paul, comment un désastre
financier est venu s'ajouter à nos autres désastres; mais je vous demande
en grâce la permission de choisir l'heure de cette confession. Qu'il
vous suffise de savoir positivement qu'elle vous sera faite. Reconnaissez
qu'il me serait plus doux de m'exécuter sur ce point, si j'avais une fois
réussi à réparer cette brèche. Eh bien! je ne veux pas encore désespérer.
Mais rien ne changeait dans le régime austère des deux reclus, et,
quoique certaines amitiés anciennes leur fussent demeurées aussi
fidèles rue de la Condamine que rue de Verneuil, quoique, tous les mardis
et tous les jeudis, quelques voyageurs d'outre-Seine vinssent faire
stopper leurs chevaux devant la petite grille de l'ermitage, la mélancolie
de Paul semblait s'augmenter, et ses longues promenades hygiéniques
devenaient plus rares.
La capitulation suprême semblait entrer peu à peu dans la pensée de ce
Courageux champion. Il se plaignait par instants de palpitations
violentes et prolongées, mais, sans consentir à voir aucun médecin.
Enfin, la maladie éclata.
Le docteur de la famille, Billardel, le fameux sceptique, habitué du café
Procope, ancien convive de Paul et son contradicteur en matière de
religion, de politique et d'économie sociale, fut appelé par Mme de
Breuilly, qui avait autant de confiance dans l'amitié et dans l'habileté
de l'homme que d'aversion pour ses opinions. Billardel inventa une
maladie nerveuse sans gravité, ordonna des boulettes de mie de pain, sous
des noms scientifiques; mais il dit à la comtesse, en sortant:
--M. de Breuilly n'a qu'un seul mal, dont je ne guéris, il est vrai
personne: il meurt de chagrin.
--De quel chagrin? demanda vivement Blanche.
--Cherchez, madame! vous trouverez peut-être. Les femmes s'y entendent
mieux que les médecins.
--A son âge, ce ne serait pas?...
--Pourquoi non? riposta Billardel. Il n'y a pas d'âge pour cela!
Retirée dans sa chambre, Blanche se prit la tête à deux mains, demandant
Un miracle à Dieu.
Mais elle ne pouvait exiger de Dieu qu'il lui donnât, à son âge, un
troisième enfant, ni qu'il fit trouver à la femme légitime sa rivale
aimable.
Cependant, en retournant auprès de Paul, Blanche lui dit avec la
résignation d'une martyre:
--Vous êtes triste, mon bon ami, accablé, ennuyé surtout. Je ne suffis
pas pour vous distraire. Le docteur veut absolument pour vous de la
distraction. Y aurait-il quelqu'un dont la société vous amuserait?
Paul regarda fixement Mme de Breuilly et ne répondit rien d'abord. Puis
il parla:
--Tant de générosité, dit-il, ne restera pas sans récompense. Oui, il y a
quelqu'un que j’aimerais à voir. Mais ce quelqu’un, tu ne le connais pas.
--Comment ne me l'avez-vous pas présenté?
--Ce quelqu'un...
Mais il n'acheva point, et sa tête s'inclina sur sa poitrine.
--Est-ce un homme ou une femme?
--Ne me demande rien, Blanche.
--Mais encore...
Paul ne sortit point de son mutisme. Il sembla à sa femme qu'il étouffait,
car il rougit excessivement.
Il étendit la main, comme s'il cherchait un breuvage. Blanche lui tendit
un verre d'eau sucrée placé sur un guéridon à quelques pas de lui.
--Puisque vous ne pouvez me parler de cela, je vais, dit Blanche dès
qu'elle vit son mari plus calme, je vais vous donner un exemple que vous
suivrez certainement, car l'aveu à vous faire me coûte probablement
encore plus que l'aveu que je vous demande.
Paul tressaillit et sembla se ranimer tout à fait.
--Il y a, reprit Mme de Breuilly, dix jours que vous gardez la chambre.
Le cinquième jour, on frappa timidement à la porte du vestibule. Par un
coup d'oeil jeté vers la grille, je m'aperçus qu'elle n'était pas fermée.
Annette, notre unique servante était sans doute sortie pour un instant.
J'ouvris la porte du vestibule, et une dame voilée parut devant moi. Elle
paraissait fort troublée.
--Que souhaitez-vous, madame? Lui demandai-je.
--Mon mari, n'ayant pas vu M. de Breuilly depuis quelques jours, m'a
chargée de prendre de ses nouvelles.
--A qui ai-je l'honneur de parler, madame?
Pour toute réponse, la dame voilée me tendit une carte écrite à la main
sur laquelle je lus: _Laure Widmer_.
--Mon mari, lui dis-je alors, est plutôt indisposé que malade. Il ne
saurait vous recevoir, il repose en ce moment. Je mentais, mon cher Paul!
J'avais pour excuse d'avoir déjà reconnu sous son voile la dame ... du
bois de Boulogne!
V
A cet aveu de Blanche, un pli soucieux crispa le front et les lèvres du
malade. Mais Blanche continua:
--Je mentais! je promis à la dame de vous remettre sa carte, et j'étais
résolue déjà à ne point le faire. Quelle était ma pensée? Celle d'écarter
de la voie douloureuse où je marche, une pierre de plus... Je cédais à
mon aversion instinctive de femme pour une autre femme, plus jeune, plus
belle et qui me paraissait vous aimer... Pour abréger, et sans offrir à
la dame d'entrer, ce qui était peu courtois, je dis à l'inconnue que
votre première sortie serait pour rendre à son mari cette visite, et je
la congédiai. Par bonheur pour le succès de mon mensonge, Annette ne
rentra que lorsque la visiteuse était déjà loin. Voilà mon péché, sans
réticence aucune. Et maintenant, la dame du Bois, la dame au voile qui se
dit être Laure Widmer, est peut-être justement la personne dont l'absence
vous cause tant d'ennui, et que vous souhaiteriez voir auprès de vous.
Dois-je, en expiation de ma faute, aller la chercher?
--Vous n'avez pas conservé cette carte? demanda Paul, dont les mains se
tordaient avec une agitation fiévreuse.
--Je l'ai brûlée sur-le-champ! Répliqua Blanche sans hésiter.
--Voici, dit alors le comte après une méditation douloureuse: j'ai à
choisir entre de nouvelles réticences vis-à-vis de vous (je ne dis pas
mensonges, car je n'ai pas conscience de vous avoir jamais menti!) et
le récit complet d'une chose que mon orgueil et le respect de vos
sentiments pour moi m'engageaient à ne point vous faire. Avant de vous
initier à des circonstances de moins d'intérêt pour vous que vous ne
l'imaginez, je voudrais avoir terminé une oeuvre entreprise dans un but
qui m'honore, veuillez le croire. Eh bien! voulez-vous me faire encore
quelques mois de crédit? Je laisse cela à votre entière discrétion.
Parlez! Quant à aller chercher Laure Widmer, je vous en dispense. Je la
verrai, quand je serai en état de sortir. En attendant, je vais lui
adresser quelques lignes que vous lirez, et que vous ne ferez jeter
à la poste que si vous en approuvez la teneur.
--J'attendrai le temps qu'il vous plaira, mon ami; et je mettrai moi-même
votre lettre à la poste sans l'avoir lue.
--J'exige que vous la lisiez!
Paul parlait très fermement.
--Je vous obéirai, répliqua Mme de Breuilly en baissant la tête.
--C'est bien, dit le comte, en congédiant sa femme d'un geste un peu
impatient.
Elle se retira sans ajouter un mot.
Paul, sans plus attendre, se mit à son bureau et, écrivit, non pas comme
les comédiens écrivent ou feignent d'écrire quand ils sont en scène,
mais avec une difficulté extrême, cherchant et ne trouvant pas ses mots.
Enfin, après une série de projets, raturés les uns après les autres, il
parut s'arrêter à une rédaction, qu'il relut plusieurs fois avant de
l'adopter définitivement.
Sur ces entrefaites, Hercule de Charaintru, qui n'avait pas abandonné
non plus les exilés de Batignolles, arriva rue de la Condamine avec son
habituel et si merveilleux à-propos.
Il fut reçu d'abord par Mme de Breuilly, beaucoup trop troublée pour
bénir l'arrivée du personnage en pareil moment.
--Cette fois, dit-il, ayant une lieue de poste à courir pour visiter mes
amis, je me suis botté et éperonné comme vous voyez, et j'ai fait l'étape
sur mon poney, au lieu de me voiturer en coupé. Il est délicieux, ce
petit cheval-là, et je ne l'ai pas payé trop cher à votre mari.
--Vous auriez pu le faire entrer dans la cour, dit Blanche.
--Ah! mon groom est resté à la porte avec les deux chevaux. Puis-je être
admis à l'honneur de visiter notre savant dans le sanctuaire de ses
livres?
Et sans attendre la réponse de Blanche, il se dirigea vers le cabinet
De son ami. C'est à regret que Paul, ayant reconnu sa voix, lui cria
d'entrer.
--Mon excellent ami, dit Hercule, je vous dérange évidemment; mais je
tenais à vous faire les remerciements que je vous dois, tant pour le
cheval que pour une affaire plus grave, vous savez?
--Bonjour, Charaintru. Entrez donc, je suis enchanté de vous voir.
--Ce que vous faites là est donc d'une gaieté médiocre, puisque c'est
encore moins amusant que moi?
--Très médiocre, mais il y a sur la terre où nous sommes des obligations
de force majeure, et dame...
--D'abord, il y a les obligations d'Orléans...
--Vous en avez? Vous êtes bien heureux...
--J'en ai, parce que je viens d'en acheter, quoiqu'elles ne soient pas à
bas prix; mais, après avoir été remboursé par Berwick de mes 150,000
francs, suivant votre prophétie, et m'étant tâté depuis lors pour
trouver un bon emploi, je ne me suis décidé qu'hier à celui-ci, et je
vous en apportais la nouvelle.
--Vous mettez du temps à réfléchir, mon cher; car ce remboursement
remonte, je crois, à l'époque de mon déménagement?
Charaintru, en rentrant chez son ami, avait naturellement, par égard pour
Blanche, laissé la porte du salon ouverte, en sorte que Mme de Breuilly
était en tiers, sans le vouloir positivement, dans cette conversation.
Elle ne put rien perdre, quand même elle l'aurait souhaité, du bavardage
d'Hercule qui, s'étant offert un siège à lui-même en se mettant à cheval
sur une chaise, continua de son ton de fausset:
--Vous aviez dit vrai, et il paraît que le banquier en question a trouvé
à temps de quoi payer ses chevaux neufs et son landau bleu. Son aimable
femme a pu continuer à fréquenter le bois dans ce gracieux équipage et en
dépit des médisances, ni madame Berwick, ni la caisse de monsieur Berwick
n'ont perdu leur réputation. On prête à une amitié désintéressée; cette
réouverture du Pactole....
Paul regardait fixement Charaintru, et son regard sévère conviait
vainement Hercule à s'arrêter.
--Est-ce par ironie ou par conviction, lui demanda-t-il enfin, que vous
parlez d'une amitié désintéressée?
--Moi, répliqua Charaintru, je nie les immolations absolues. Ne fût-ce
que par un sourire, une jolie femme sait toujours reconnaître les
services qu'on lui rend, et...
Ici la voix de Mme de Breuilly se fit entendre pour dire d'un ton
sardonique:
--N'est-ce pas un peu cher, un sourire de cent cinquante mille francs?
--II y a des sourires que l'on ne saurait payer, dit courtoisement
Charaintru, en revenant vers la porte du cabinet, devant laquelle
Blanche, debout, semblait plus occupée d'un écheveau de soie qu'elle
dénouait, que du fil de cette causerie.
--Bref, dit Paul avec brusquerie, on veut que madame Berwick ait procuré
à son mari, par ses beaux yeux, les fonds qui manquaient à la caisse du
banquier? Et va-t-on jusqu'à nommer l'auteur de ce libre échange?
--On va jusque-là, mais avec des noms si invraisemblables que des paris
se sont ouverts. D'abord, on ne voit jamais ni Berwick ni aucun de ses
amis dans le landau bleu; ensuite, les gens qui fréquentent cette maison
sont généralement des ganaches; non qu'il n'y ait, par le monde, beaucoup
de ganaches parmi les soupirants d'amour, mais enfin, il y a de ces
ganaches qui sont au-dessus et au-dessous du soupçon! A défaut d'un
jeune premier en rage de se ruiner, il faudrait un vieux beau en rupture
de ban conjugal. Les vieux beaux sont quelquefois très généreux...
--Ah ça! interrompit M. de Breuilly, est-ce pour nous raconter ces
hypothèses outrageantes pour une femme qui n'a jamais fait parler d'elle,
que vous êtes venu en poste de la rue d'Anjou à la rue de la Condamine?
Paul était d'autant plus impatient de clore l'incident, que Blanche
paraissait plus pâle et plus troublée depuis que Charaintru avait pris
la parole.
--Non, répliqua Charaintru; je voulais aussi reconnaître le service si
grand que vous m'avez rendu, en vous donnant à mon tour un conseil pour
rétablir votre fortune.
--Ah! parlez! dit Blanche, cela ne serait pas de refus. Si ce conseil est
bon, je vous remets tous vos petits péchés.
--Voici! dit Hercule. Berwick monte une affaire dans laquelle je serai
compris; il serait aisé sans doute à Paul de s'y faire comprendre. Une
affaire de la force de vingt mille chevaux: la concession des fumiers
de la ville de Paris!
--Je suis bien revenu des affaires, dit M. de Breuilly en souriant
tristement, et il me serait d'autant plus difficile de souscrire à
aucune, que le peu qui me reste ne m'appartient pas.
--Si vous avez de ces scrupules, repartit Hercule, madame pourrait ne pas
les avoir, et je suis sûr qu'avec ses capitaux personnels, elle serait
ravie de vous enrichir.
--Mon ami, dit froidement M. de Breuilly, ces distinctions sont hors de
saison chez nous. II ne faut parler ni de corde dans la maison d'un
pendu, ni de spéculation dans la maison d'un homme ruiné. D'ailleurs, en
me mêlant des entreprises de votre banquier, je craindrais à juste raison
d'être considéré par les vipères de vos amis, comme «un vieux beau» en
quête d'un sourire de Madame Berwick, et je serais désolé de compromettre
en rien son honneur. Brisons donc là et, si les fleurs de notre jardin
sont dignes d'un regard de vous, priez madame de vous les montrer, tandis
que j'achève une lettre pressante.
Cette lettre, si malencontreusement interrompue par la visite du petit
vicomte, était définitivement ainsi conçue:
«Madame,
«Madame de Breuilly m'a fait part d'une démarche obligeante que vous avez
faite au cours de mon indisposition, de la part de votre mari et de la
vôtre, pour prendre des nouvelles de ma santé.
«J'ai différé de jour en jour l'expression de ma gratitude, espérant me
trouver assez rétabli pour vous la porter moi-même. Malheureusement il
n'en est rien encore.
«Dès que je le pourrai, je prendrai, en allant vous visiter, la liberté
de vous présenter madame de Breuilly, flattée de connaître personnellement
une famille dont les ascendants firent à ma première jeunesse un aimable
accueil lorsque je visitais l'Allemagne.
«Daignez, je vous prie, madame, agréer, etc.
«PAUL DE BREUILLY.»
A la suite de la visite de Charaintru, M. de Breuilly présenta
gracieusement à sa femme une enveloppe à l'adresse de Mme Laure Widmer.
Non moins gracieusement, Blanche la rendit à son mari, sans l'avoir
ouverte.
--Vous oubliez nos conventions, lui dit-il.
--Soit, dit Mme de Breuilly en s'exécutant.
Et elle ajouta en riant: Je vais même la clore pour plus de sûreté.
Alors, elle mouilla la gomme de l'enveloppe, la posa sur le marbre de la
cheminée et elle retourna paisiblement à sa broderie.
A compter de ce moment, la pensée de Paul sembla se rasséréner; sa santé
en éprouva le contre-coup favorable, et peu de temps après il était en
pleine convalescence.