VI

Un matin de printemps de l'année 1873, Paul de Breuilly, habitant alors

la rue de Verneuil, arpentait, à dix heures du matin, la contre-allée de

l'avenue Gabrielle aux Champs-Elysées. Le temps était gris et douteux,

contrastant avec les primeurs de la végétation parisienne, souvent

surprise en pleine éclosion par des avalanches de neige. Les piétons et

les cavaliers étaient si rares que le comte, par moments, aurait pu se

croire dans une ville morte. Il marchait pour marcher. Les grandes

douleurs ont souvent de ces besoins et de ces fantaisies gymnastiques.

Comme il allait, sans but déterminé, devant lui, se tenant droit et

cambrant son parapluie sous son bras d'un air qu'il voulait rendre

dispos, il se trouva face à face avec une jeune femme, mince et blonde

et, malgré la discrétion d'un voile brun, assez visiblement jolie pour

rendre Paul attentif à ses traits.

Mais elle ne se bornait point à être jolie. M. de Breuilly, en

l'examinant, lui trouva une ressemblance qui l'intrigua, l'émut; et s'il

n'avait pas été un homme déjà mûr, à qui ces caprices ne sont plus

permis, il se serait attaché aux pas de l'inconnue.

A part l'instant si court où les yeux de l'un et de l'autre se

rencontrèrent et se confondirent, la jeune personne marchait l'oeil en

terre, et l'élégante simplicité de sa mise et de sa tournure faisait

écarter de prime abord toute idée d'intrigue vulgaire.

Elle tenait dans sa petite main gantée de suède un mouchoir brodé; sous

le regard du passant, elle raffermit sa marche, cacha son mouchoir et

accéléra le pas, en baissant les yeux, qu'elle avait fort grands.

Paul fut frappé de cette rencontre, sans s'expliquer pourquoi.

Il passa, s'efforçant de n'y plus penser.

Il ne put y parvenir. L'image s'était comme fixée dans sa mémoire; elle

Eclipsait le reste, comme ce disque fauve qui persiste dans notre œil

fermé, après que nous avons considéré le soleil.

Paul avança jusqu'à l'embouchure de la rue de Ponthieu, puis il revint

sur ses pas. A la hauteur de la grille de l'ambassade anglaise, il se

trouva vis-à-vis de la jeune dame, revenant, elle aussi, en sens opposé.

Les deux promeneurs, surpris de leur double rencontre, allaient se perdre

de vue, quand Paul remarqua, à vingt pas derrière la dame, le mouchoir

brodé qu'il avait vu à la main de la dame une première fois. Il alla le

ramasser, sans rien dire, puis, hâtant le pas, il rejoignit la promeneuse

et le lui offrit en se découvrant.

--Ce mouchoir marqué L. B. est-il à vous, madame? demanda-t-il d'un ton

respectueux.

La jeune femme reconnut le mouchoir, le prit vivement et balbutia un

Remerciement plein de confusion.

--Vous vous appelez Léontine, Louise ou Laure? ajouta galamment M. de

Breuilly désireux de prolonger la conversation.

--Je m'appelle Laure en effet ... mais peu importe!

Elle salua de la tête et allait fuir.

--Non! reprit le comte, vous êtes moins pressée de partir qu'il ne vous

convient de le paraître! Un sentiment que nous ne nous expliquons pas

nous a fait l'un et l'autre revenir sur nos pas... Il y a entre nous un

air de famille extraordinaire, convenez-en! Il est impossible que vous

n'en ayez pas été frappée comme moi. A votre âge, vous pourriez être ma

fille, et vous ne me prenez pas, je l'espère, pour un de ces malotrus

qui abordent sans cause une dame dans la rue!

--J'avoue, monsieur, avoir été frappée comme vous de cet air de famille

dont vous parlez; mais comment rendrais-je excusable pour l'oeil du monde

la folie que j'aurais de causer plus longtemps avec vous? Vous-même,

vous vous méprendriez sur ce que je suis...

Elle hésita un instant, puis, cédant à une curiosité dont elle ne fut pas

maîtresse:

--Mais à qui ai-je honneur de parler? demanda la jeune femme.

Paul se nomma sur-le-champ. Son interlocutrice changea de couleur.

--Consentiriez-vous à être présenté à mon mari? demanda-t-elle à

brûle-pour-point.

--Sans doute, madame, répondit le gentilhomme, qui ne désirait rien de

plus que de rendre nette cette situation étrange.

--Vous avez sans doute rencontré autrefois une famille de Lussan?

Ce fut au tour de Paul de se troubler.

--Vous auriez connu ... Charlotte? fit-il en pâlissant?

--J'ai été élevée, répondit-elle, en face de votre portrait.

--Comment donc, de prime abord, ne m'avez-vous pas reconnu?

--Qui vous dit, au contraire, que telle n'ait pas été ma première pensée?

--Mais, qui êtes-vous, madame, par rapport à Mme de Lussan?

--Sa petite-fille!

--Et votre mère?

--Écoutez, monsieur de Breuilly; vous savez comment les de Lussan se

trouvaient en Saxe depuis 1832? A la suite des événements de la duchesse

de Berry, étant du nombre des familles françaises compromises dans cette

insurrection, la famille de Lussan émigra et s'établit à Dresde. M. et

Mme de Lussan, mes grands parents, y devinrent le centre d'une autre et

Plus ancienne émigration datant de la révocation de l'édit de Nantes.

Leur fille, Charlotte, était âgée de huit ans. Elle avait dix-huit ans en

1842, quand elle se maria...

--Passons! interrompit le comte de Breuilly en faisant le geste d'écarter

un nuage appesanti sur son front.

--De cette union naquit en 1843 une petite fille Laure, que vous avez

devant vous...

--Vous vous appelez Laure ... Widmer! demanda le comte très bas et comme

si ce nom de Widmer lui serrait la gorge.

--C'est ce nom que j'ai porté jusqu'au jour de mon propre mariage avec

M. Berwick, à qui j'aurai le plaisir de vous présenter.

--Mais votre mère, Charlotte de Lussan?

--A rendu son âme à Dieu, en 1846, trois ans après m'avoir mis au monde.

Vous l'ignoriez?

--Hélas! murmura Paul en creusant le sable de l'allée du bout de son

parapluie, elle est morte sans que je l'aie revue!

--Elle est morte veuve....

--Elle a été libre? s'écria Paul dont les yeux s'humectèrent.

II y avait un banc à quelques pas de l'endroit où Laure et le comte

causaient debout. Il s'approcha du banc et y tomba plutôt qu'il ne s'y

assit.

--Votre place est là! dit-il à la jeune femme après cinq minutes

d'accablement, ici, à ma gauche, Laure, près de ce coeur dont vous venez

de rouvrir les blessures!

--Monsieur, repartit Laure, interdite, nous sommes ici en public. Nous ne

sommes pas censés nous connaître, et....

--Ne pas nous connaître! La fille de Charlotte et moi! Mais vous me

rappelez, mon enfant, aux réalités présentes. Je ne vous avais jamais

vue, puisque vous n'étiez pas encore de ce monde, quand j'étais à Dresde

et qu'un drame ignoré de vous, j'espère.... Enfin, Charlotte a pu me

croire mort! Elle vous a pourtant légué quelque sympathie pour mon

souvenir, puisque mon portrait, conservé par elle, a été longtemps

conservé par vous?

--Un jour d'égarement n'est pas un crime?

--Ah! vous saviez?... J'aurais dû mourir alors!

Sans prolonger l'entretien, Paul se leva en s'excusant d'être demeuré

assis un instant devant Mme Berwick. Puis, se découvrant, il fit à la

jeune femme un salut profond.

--J'espère, madame, vous revoir avant longtemps.

--Rue d'Anjou-Saint-Honoré. n° 19, répondit Laure en rendant son salut

à Paul.

Paul se rassit dès que Laure se fut éloignée, et, les yeux fixés sur

l'empreinte des petites bottines de la fille de Charlotte dans la terre

humide, il revécut en une demi-heure toutes les émotions de sa vie

passée.

Enfin, il se leva avec effort pour retourner chez lui.

--Morte veuve, un an après mon mariage!... répétait-il par instants. Elle

m'attendit peut-être! Elle ne serait pas morte si elle avait appris que

je vivais encore!... Oui, décidément, le suicide est un crime. Si je

n'avais subi le coupable entraînement de Werther, épris d'une autre

Charlotte, si je n'avais pas voulu venger sur moi-même l'union conclue

entre ma Charlotte et ce Widmer, mon rival n'en serait pas moins mort

quelques années après, et au lieu d'un souvenir de sang, j'aurais laissé

à ma bien-aimée un souvenir aimable; elle aurait gardé cette foi qui fait

vivre. Nous nous serions cherchés et retrouvés aisément sans doute, et

notre bonheur à deux, couronnant ma patience, aurait prolongé ses jours!

Et aujourd'hui je retrouve cette enfant qui me semble tout moi, ou plutôt

un mélange de mes traits et des traits de sa pauvre mère! Elle a mon

profil et ses yeux?... J'ai perdu les autres! celui-là seul me reste. Ah!

comme je vais l'aimer, cette Laure, cette épave de ma jeunesse! L'aimer,

et la pauvre Blanche que dira-t-elle?... Mon devoir impérieux est de me

taire, car Blanche ne pourra aimer Laure!

M. de Breuilly était visiblement agité en rentrant rue de Verneuil, et

bien qu'il se contînt en face de Blanche, à l'animation de ses yeux, sa

femme imagina aisément qu'il avait fait une rencontre extraordinaire.

Mais il ne répondit point aux questions que Blanche lui adressait au

sujet de sa promenade, et Paul rentra peu à peu dans l'apparente

monotonie de ses pensées et de ses occupations.

Dans les jours qui suivirent, il reçut une lettre de Gustave Mayran,

datée de Tarbes. M. Mayran, général de brigade, entretenait son ancien

compagnon d'armes du désir qu'il éprouvait de se rapprocher de Paris et

des difficultés de ce changement. Il priait Paul, qui avait conservé dans

l'armée de vieilles amitiés, de s'occuper de lui.

Paul et Gustave avaient servi ensemble en Algérie, sous le maréchal

Bugeaud, et Blanche salua avec joie le changement que ces réminiscences

apporteraient au cours des idées de son mari.

Elle-même se souvenait avec plaisir que, n'étant pas encore mariée, elle

avait suivi, de loin, avec un anxieux intérêt, le jeune militaire dans

ses campagnes.

Paul de Breuilly était sous les ordres du colonel de Montagnac, qui périt

en héros à Sidi-Ibrahim, avec la plupart de ses compagnons. Il fut de ces

quatre-vingt-trois hommes qui, bloqués par les Arabes dans un marabout,

y épuisèrent leurs vivres et leurs munitions, et, après trois jours de

lutte désespérée, tentèrent une trouée à la baïonnette.

Paul fut un des treize qui parvinrent seuls à se sauver. Après un pareil

Fait d'armes, il fut décoré.

Il continua à se distinguer dans les rangs des colonnes conduites par les

Généraux Bedeau, de Mac-Mahon et Lamoricière.

Après la défaite d'Abd-el-Kader, Paul, devenu lieutenant, fut désigné

pour faire partie de l'escorte de l'émir prisonnier, envoyé à

Djemma-Gazahouat.

La conquête de l'Algérie une fois terminée, Paul de Breuilly demanda son

changement, et il débarquait à Toulon, le 29 décembre 1847, en même temps

que l'émir prisonnier.

Ce fut une grande joie pour Blanche que de revoir en congé ce jeune

Lieutenant échappé à tant de périls.

Paul de Breuilly servit jusqu'à la fin de la guerre de Crimée et se

retira avec le grade de capitaine.

Il s'était marié dans l'intervalle, en 1850, et il était père de

François, né en 1851.

Ces souvenirs animèrent pendant quelques jours la solitude de la rue de

Verneuil sans faire oublier sa rencontre avec Laure Widmer.

Le gorille: roman parisien · 第 6 / 18 题