Le coupé de maître qui menait Blanche et Paul dans la direction de
Longchamps se trouva un moment retardé, entre les deux lacs, par un
embarras de voitures. Il y en eut une qui, par une fausse manoeuvre de
son conducteur, faillit frapper en flanc, de sa flèche d'acier, le siège
du cocher de M. de Breuilly.
C'était un landau bleu, découvert et attelé dans le dernier genre. Une
très jeune femme y trônait seule. Abritée sous une ombrelle doublée et
bordée de guipure blanche, l'inconnue, dont la toilette rose et grise,
plus austère que les modes nouvelles, faisait pourtant valoir une taille
svelte et délicieuse, ne put retenir un léger cri en voyant la tête de
ses chevaux se heurter presque à la lanterne de l'autre voiture. En ce
moment, les yeux des trois personnes se rencontrèrent.
Paul porta, comme instinctivement, la main à son chapeau; pas un muscle
de son visage ne tressaillit. La jeune blonde rougit en souriant vaguement,
mais elle tourna aussitôt toute son attention sur la dame qui
accompagnait M. de Breuilly. Les deux femmes passèrent ainsi, l'une de
l'autre, une de ces revues auprès desquelles une inspection militaire
n'est qu'un jeu d'enfants. Rien n'échappa ni à l'une ni à l'autre,
sur leur âge, leur condition, leur toilette, l'expression de leur
physionomie.
Blanche acquit la conviction que la belle blonde connaissait M, de
Breuilly. Mais, pensa-t-elle, si c'est là ma rivale, chaque jour visitée
entre quatre et cinq heures par mon mari, comment l'a-t-il prévenue de ne
pas l'attendre aujourd'hui? Nous sommes partis de la rue de Verneuil
avant quatre heures, et Paul ne m'avait pas quittée un seul instant! De
quel raisonnement a-t-elle conclu que Paul n'irait point, qu'il viendrait
ici, qu'elle pourrait le rencontrer et échanger encore avec lui, faute de
mieux, un regard tendre?
--Mon ami, dit Blanche résolument, vous connaissez cette personne
vraiment charmante? Vous plaît-il de me dire son nom?
--Je ne suis pas l'_Almanach Bottin_, objecta Paul en souriant.
Réponse si raisonnable et si parfaitement unie, que Blanche en fut
désarçonnée encore une fois. Mais, se ravisant:
--Je n'ai, dit-elle, aucun souvenir de ce visage, du temps où j'étais du
monde et où j'y allais! Et vous, mon ami?
--Le monde est un kaléidoscope! dit le comte évasivement.
--Elle vous ressemble un peu, cette gracieuse figure, insista Blanche.
--Flatteur pour moi! balbutia Paul, en s'inclinant d'un air distrait. Ce
visage où pas une ride ... tandis que le mien....
Il n'acheva point.
--Mon ami, dit, un kilomètre plus loin, la pauvre comtesse, il y a de
chacun de nous une histoire que nous savons seuls, et que nous oublions
même quelquefois.
--Oui, répliqua Paul; cette remarque, qui est, je crois, d'Alphonse Karr,
pourrait être de vous, qui avez, dans l'occasion, tant de verve et
d'humour,
--Merci, mon ami. Eh bien! je me figure qu'il existe de vous une histoire
inédite, antérieure à moi, et dont vous me faites mystère depuis
quelques vingt ans.
--Une seule histoire serait trop peu, ma chère Blanche. Moi, je parie
pour la demi-douzaine, sans avoir pris le temps de les compter avant de
vous répondre. Que de folies s'accomplissent pour un jeune homme, entre
vingt et vingt-cinq ans! Mais tout cela tiendrait aujourd'hui dans la
paume de la main.
--Y compris le sang des blessures et les cendres des souvenirs?
--Le sang des blessures! répéta Paul avec une feinte ironie. Il faudrait
savoir d'abord si les blessures de cette époque de la vie rendent
beaucoup de sang!
--La cicatrice que vous portez au menton, mon ami, et que vous attribuez
à un accident de chasse, pourrait bien....
--Non, répondit le comte avec une sévérité triste mais décisive, non!
Absolument rien de romanesque de ce côté! Tournez hardiment la page,
cette blessure n'était qu'une blessure bête!
Mme de Breuilly se mordit les lèvres et ne parla plus.
Au, bout d'un moment, Paul, craignant d'avoir affligé Blanche par un peu
de brusquerie, renoua la conversation sur un sujet différent. Il parla
musique avec un intérêt qui gagna la comtesse, et elle finit par ne
plus ressentir l'acuité du trait que le regard de la jeune inconnue
lui avait décoché. En se retrouvant dans son salon sans avoir eu à
s'affliger, ce jour-là, de l'absence de son mari, elle s'approcha de son
piano, l'ouvrit et elle chercha sur le clavier la phrase musicale dont
elle avait eu la révélation, un matin que Paul jouait du violon après des
années de silence.
On ne sait ni pourquoi une phrase musicale rentre dans la mémoire, ni
Pourquoi elle en sort; C'est de sa promenade au bois que Blanche avait
rapporté cette musique. Elle l'essaya, la retrouva, et le résultat fut
qu'en même temps, ou presque en même temps, Paul reprit son archet et
joua du commencement à la fin, non plus une phrase détachée, mais tout le
morceau, parfaitement nouveau pour la comtesse. Elle se tut, pour bien
écouter, et, cette fois, retenir le chef-d'œuvre inconnu.
C'en était un, sans nom d'auteur, mais à la composition duquel le génie
Allemand avait dû présider.
Blanche se leva, ouvrit la porte du salon, qui donnait dans le cabinet
de son mari, et elle lui dit:
--Quelle est donc cette musique que nous jouons tous les deux sans nous
être concertés?
--J'ai entendu cela à Dresde, il y a vingt-cinq ans; un duo pour violon
et clavecin, comme on disait encore dans la société française de ce
pays-là. Et vous, Blanche, vous la connaissez sans doute pour me l'avoir
entendu fredonner?
--Si vous saviez, mon ami, où trouver cette musique, nous pourrions
l'étudier ensemble, puisque vous l'aimez.
--Je m'en informerai, répliqua M. de Breuilly.
Mais, du ton même dont il fit cette réponse, Blanche inféra qu'il était
résolu à ne pas s'en occuper. Elle pensa qu'il exécutait ce duo avec une
autre musicienne qu'elle, et peut-être ... rue d'Anjou-Saint-Honoré.
--Êtes-vous bien sûr, Paul, reprit-elle, avec un triste sourire, d'aimer
encore à faire de la musique avec moi?
--Et vous, ma chère Blanche, êtes-vous bien sûre de ne pas exiger de moi,
depuis quelque temps, la démonstration extérieure de sentiments qui, chez
moi, pour être plus latents, n'en sont que plus profonds? Nous avons
traversé de si grandes peines, que nous sommes excusables d'être un peu
moins alertes qu'aux beaux jours.
--Le coeur des femmes est ainsi fait, interrompt la comtesse, qu'elles
veulent tout avoir, dans ce moment suprême où elles sentent que tout va
leur échapper.
--C'est un cri du fond de ton âme, Blanche, répondit Paul en allant à
elle et la pressant dans ses bras. Pauvre enfant, que crains-tu de perdre
encore? D'où vient la fébrile appréhension qui te ronge? De qui donc ou
de quoi donc te sens-tu jalouse? L'étais-tu de nos pauvres enfants,
quand tu me voyais les adorer! Le serais-tu d'un troisième enfant, si
Dieu nous l'accordait encore? Et toi-même, l'aimerais-tu moins que moi?
--Oui, naturellement, s'il était l'enfant, d'une autre mère! Mais, que
parlez-vous d'un troisième enfant? Vous savez, hélas! tout comme moi, que
je n'en aurai plus... Seulement, la prédilection pseudo-paternelle,
l'adoption est quelquefois une tentation de votre âge, Paul.
--Oui, très forte! répondit loyalement le comte. Mais je sens bien par
ce que vous venez de dire, que vous ne partagez point ce genre de
prédilection! Il serait donc absurde, de ma part, d'y songer,
--Vous y avez donc songé, vous?
--Je viens de le dire.
--Vous aviez en vue quelqu'enfant?
--C'est fini, n'en parlons plus jamais!
Il n'y avait pas à répliquer.
Blanche sortit, effrayée par l'expression du visage de son mari.
Mais quand M. de Breuilly fut seul, il pleura, longtemps, comme une
femme, les poings dans les yeux, sans aucun bruit. Le terrain venait de
manquer sous ses pas....
--Eh bien!_dit une voix qu'à travers la porte M. de Breuilly reconnut
pour celle de Charaintru, demandez à monsieur le comte s'il consent à me
recevoir, quoique l'heure assurément soit mal choisie.
Le domestique ainsi interpellé vint frapper à la porte de Paul, déjà
occupé, devant sa toilette, à faire disparaître la trace de ses pleurs
par des ablutions réitérées.
--Dans un moment, Hercule, je suis à vous, cria-t-il à Charaintru par la
porte entrebâillée, et bien que mentalement il envoyât le visiteur à tous
les diables.
Quand ils furent en présence:
--Mon cher Paul, dit Hercule, je viens sans façon vous demander à dîner,
sous la réserve de l'agrément de madame de Breuilly, bien entendu.
--Je me porte garant pour elle, répliqua Paul en offrant un siège à
Charaintru. Qu'y a-t-il de nouveau?
--Je voulais, reprit celui-ci, être très sûr de vous rencontrer, et j'ai
choisi l'heure du repas, ayant quelque chose d'important à vous dire.
Nous sommes seuls, n'est-ce pas?
--Absolument seuls.
--Tant mieux; ce que j'ai à vous dire ne comporte aucun témoin.
--Je vous écoute.
--L'autre jour, mon cher Paul, dit Charaintru, je vous ai horripilé, sans
le vouloir, par un stupide bavardage...
--J'ai oublié cela, mon cher Hercule. D'ailleurs, que pouvait
m'importer?...
--Aujourd'hui, je viens demander un service, comme si vous étiez fort
disposé à me le rendre.
--J'espère que vous n'en doutez pas.
--Que vous êtes bon! Eh bien! là, que savez-vous de la position
financière de Berwick, le banquier bien connu?
--Mais quelle raison aurais-je de savoir cela? Les banquiers juifs et
moi...
--Mon Dieu! les plus purs d'entre nous peuvent avoir eu affaire à des
banquiers juifs! Berwick est excessivement en vue. Vous êtes riche. Vous
spéculez quelquefois...
--Ici est votre erreur, Hercule; je ne spécule jamais.
--Sans spéculer positivement, vous avez, m'a-t-on dit, un compte ouvert
chez Berwick. Sa solvabilité vous intéresse donc, et alors, s'il est
quelqu'un de bien informé, c'est vous. Informez-moi donc à mon tour.
--Eh bien! Hercule, vous me croirez si vous pouvez, mais c'est à vous que
je demanderais la cote de Berwick sur la place, si j'avais besoin de le
savoir. Je ne sais rien, vous semblez savoir quelque chose, puisque vous
en demandez plus; eh bien! dites-moi ce que vous savez, et c'est vous
qui m'aurez rendu service.
--Je vais tout vous dire, Paul. Je suis venu à vous, vous sachant homme
de conseil, parce que j'ai ouï dire que le nouvel attelage de Berwick,
acquis pour épater le bourgeois, masque l'imminence d'une banqueroute,
et ... je suis fortement engagé avec Berwick. En second lieu, parce que
vous passez pour connaître sinon le Berwick lui-même, du moins ses
origines, ses attaches, sa famille, et que vous devez la vérité à un ami
comme moi... Vous pouvez savoir si, comme on le dit encore, les beaux
yeux de madame Berwick soutiennent le crédit du banquier; si un protecteur
anonyme, mais puissant, est sollicité d'empêcher la barque de sombrer,
si....
Le vicomte de Charaintru allait toujours récitant la leçon qu'il s'était
faite à lui-même avant d'entrer chez Paul. Chemin faisant, toutefois, il
eut l'idée de regarder M. de Breuilly, et la pâleur qui couvrait les
traits de son interlocuteur arrêta court le petit Hercule.
--Mais ... vous n'êtes pas bien? lui demanda-t-il avec un cordial intérêt,
en lui saisissant les deux mains. Vous souffrez! Dois-je appeler?
Paul, qui agonisait en silence, ne put que lui faire un signe impérieux
de s'abstenir.
Charaintru imagina qu'il venait et cette fois sans le vouloir, de mettre
encore les pieds dans le plat.
Paul, toujours silencieux mais se raidissant, fit l'effort de se lever
et de marcher--en s'appuyant aux meubles--vers une fenêtre du salon. Elle
était entr'ouverte; il l'ouvrit toute grande par un geste brusque, aspira
à longs traits l'air du dehors, et comme Hercule l'avait suivi, prêt à le
soutenir, Paul se retourna enfin et lui dit:
--Ce n'est rien!... Un éblouissement!... J'ai beaucoup souffert dans ma
vie, et ... je ne suis plus jeune!...
--Ce n'est pas ce que je vous ai dit, au moins, mon cher Paul?
Paul, s'asseyant près de la fenêtre ouverte et regardant Charaintru bien
en face, avec un sourire forcé, lui répondit:
--C'est si peu ce que vous m'avez dit que, déjà souffrant à votre
arrivée, je n'ai pas saisi un mot des dernières choses que vous m'avez
racontées. Je voyais remuer vos lèvres et je ne vous entendais plus. De
quoi parliez-vous donc?
--Je parlais des _potins_ qui courent sur Berwick, et je vous demandais...
--Ah! oui! s'il vendait sa femme pour combler un déficit? Si un galant
homme sauverait sa barque ou son huit-ressorts à point nommé? Écoutez
bien ceci, Charaintru: je ne sais pourquoi vous m'avez choisi pour
confident à propos des opérations d'un homme qui n'a jamais été pour moi
que le guichet vitré et grillé d'une caisse plus ou moins publique. Si
vous avez fait la cour à sa femme, comme vous le donniez, l'autre soir,
à entendre, en appelant Berwick le _petit noir_, vous savez à vos dépens
à quoi vous en tenir sur la vertu de cette dame? Et alors, pourquoi
m'interrogez-vous? Si vous avez des fonds chez ce banquier, retirez-les!
Je n'en sais pas davantage.
Hercule écoutait Paul avec une sérieuse attention; mais doutant encore
de l'ignorance dans laquelle Paul se drapait avec tant de tranquillité
apparente, il ajouta:
--Mais enfin, vous, monsieur de Breuilly, si vous aviez à cette heure
des fonds chez Berwick, les retireriez-vous?
Ici Paul eut une minute d'hésitation. S'il croyait à la vertu de Mme
Berwick, il était cruellement édifié sans doute sur l'actif et sur la
probité du mari. Il retarda sa réponse en adressant à Charaintru cette
question:
--Somme toute, que vous doit Berwick?
--Cent cinquante mille francs! Répliqua le petit vicomte sans hésiter.
Paul se releva, marcha dans le salon comme s'il se livrait en lui un
combat terrible, et il finit par dire à Hercule:
--Berwick est bon pour vos cent cinquante mille francs.