II

Le comte de Breuilly était originaire du Languedoc, et très gentilhomme

au point de vue du caractère.

Sa vie avait été pleine de mystère. Militaire, il avait quitté le service

pour se marier, et, depuis lors, il s'était voué à la science avec

l'acharnement d'un homme qui se fuit lui-même, et à la musique par

passe-temps. Il s'était fait ainsi une vie occupée, la partageant entre

ses livres, son violon et les soins qu'il rendait à sa famille. Il avait

eu deux enfants, un garçon, d'humeur bouillante et aventureuse, et une

fillette, blonde, pâlotte, pour qui son frère était le soleil.

Le siège prussien avait emprisonné dans Paris, en 1870, le père, la femme

et les enfants.

François de Breuilly, engagé volontaire, tomba à Champigny, dans un fossé

de neige, pour ne plus se relever. Le père sortit de Paris pour aller

reconnaître les restes de son fils unique. Louise, malgré les efforts

réunis de son père et de sa mère, avait voulu l'accompagner.

Sa détermination était si formelle, et pour ainsi dire si violente, que

le père céda, et ce fut la jeune fille qui, en furetant le long d'une

tranchée funéraire, entre les deux files de Frères de la Doctrine

chrétienne qui maniaient la pioche dans ce cimetière improvisé, prononça

tout à coup, le doigt levé, ce seul mot: _François!_. Puis elle

chancela.... Le comte regarda le mort en soutenant sa fille évanouie.

François était là, tranquille et raide sur sa dernière couche, un trou à

la tempe, le képi encore au front. Le père trouva la force d'emporter

sa fille, croyant retenir vivante la seconde des créatures qu'il avait

le plus aimées; mais elle ne se remit point de cette épreuve. Elle était

dans l'âge d'éclosion des jeunes filles. L'ébranlement de la douleur

et le froid lui furent fatals. Peu de mois après, elle mourut de la balle

qui avait tué son frère.

M. de Breuilly et sa femme se demandèrent s'il était possible d'être plus

malheureux.

La maison était bien vide et les jours désormais coulèrent longs et

tristes pour ces deux êtres si éprouvés.

Parfois, dans le silence de cette demeure désolée, le père, commençait

Une phrase:

«Quand j'avais vingt ans!...» Mais il n'achevait pas.

--Eh bien! répliquait la comtesse, quand vous aviez vingt ans?

--Ai-je dit cela? répondait Paul; mais il semblait avoir oublié déjà sa

pensée.

Blanche se répétait à elle-même:

--Que signifie? Il était alors en Allemagne, mais, à part des études

scientifiques, je n'ai jamais su ce qu'il y avait fait. Du reste, les

hommes sont généralement sobres dans le récit de leur première jeunesse;

il ne faut pas le tourmenter, il est assez malheureux....

Un matin, à sa stupéfaction, Blanche, arrangeant dans un vase les fleurs

qu'elle avait cueillies la veille au cimetière, crut entendre, et entendit

en effet, le susurrement d'un archet sur un stradivarius qui, depuis la

bataille de Champigny, n'était pas sorti de sa boîte. Elle tourna vivement

la tête vers les fenêtres de Paul, et il lui fallut l'entrevoir pendant

quelques minutes, avec l'instrument de musique à la main, pour se

convaincre qu'il avait repris son violon et qu'il en jouait.

Il y avait quelque chose d'effrayant pour elle dans cette espèce de

miracle; mais, si consoler son mari de leur commune douleur était bien un

devoir qu'elle s'était imposé, elle n'en tenait pas moins Paul pour

inconsolable. Vouée désormais aux capelines noires, répudiant les grâces

de son sexe, se plaisant même à ressembler aux religieuses, elle n'était

plus femme; et, à ce trait d'un archet courant, agile encore, sur une

chanterelle raffermie, elle augura que sa propre vieillesse avait devancé

les années de Paul. Son mari, plus robuste et peut-être moralement plus

jeune, n'avait donc pas dit encore aux joies de la terre un éternel adieu?

Les solitaires et les mélancoliques remarquent tout. Paul avait un gardien

plus attentif dans la personne de Blanche que dans n'importe quel infirmier;

d'abord parce qu'elle l'aimait, et ensuite parce que, n'ayant

plus que lui, elle tenait à l'avoir tout entier. Ce réveil accidentel du

violon eut donc des retentissements extraordinaires dans l'hôtel de la

rue de Verneuil, où habitaient les deux époux. Il marquait une crise, une

transition.

Mais il fallait que Blanche se définît à elle-même cette métamorphose,

car elle ne pouvait dire à un homme désespérément triste: Vous êtes donc

bien gai aujourd'hui?

Paul modula plusieurs fois une phrase charmante, une phrase unique,

Inconnue de Blanche, qui, grande pianiste, croyait avoir, dans la

mémoire, toutes les musiques de quelque renom. Le retour de Paul à la

musique étonna d'autant plus que son caractère était plus égal. Il ne se

reposait jamais d'être lui-même, parce que cela tenait à sa nature et ne

le fatiguait pas. Les caprices lui étaient inconnus. De telles gens ne

courent point les rues; aussi les hommes, qui l'avaient apprécié dans ses

jours heureux, le recherchaient encore. C'est ainsi que, deux fois par

semaine, on voyait, arrêtés à sa porte, quelques équipages du faubourg

Saint-Germain.

On venait là pour causer comme on ne cause plus guère. La tristesse de

cet intérieur n'en avait pas banni ce certain tour d'esprit aimable, qui

s'était jadis réfugié à la Conciergerie lorsque la Terreur y avait exilé

le _high life_ du temps.

Ces réunions autour d'une table à thé commençaient à neuf heures pour

finir à onze. Par exception, le petit vicomte de Charaintru, qui vivait

sans penser, n'était pas le moins assidu, bien qu'en gommeux et en

désoeuvré qu'il était, il ne pût trouver personne chez le comte Paul qui

ressemblât à ses habituelles relations; mais Charaintru était capable

d'attachement, et il n'était pas fâché de faire événement dans un milieu

où on l'écoutait d'autant plus volontiers, qu'il donnait rarement à ses

interlocuteurs la peine de lui répondre. Très potinier, il mettait _les

pieds dans le plat_, selon son expression, mais sans malice et assuré de

l'indulgence d'un hôte plus âgé et très miséricordieux comme l'était Paul.

Cet enfant terrible de trente-six ans, habitué à rire lui-même de son

prénom d'Hercule, n'avait étouffé de sa vie aucun serpent, et quand il

était naïvement vipérin, c'était par bavardage et sans noirceur aucune.

Or, il lui arriva de dire un jour, avec une étourderie qui semblait

enfantine, que Paul avait donné à ses promenades un nouvel itinéraire,

puisque Charaintru le voyait tous les jours, entre quatre et cinq, passer

sous ses fenêtres de la rue d'Anjou.

--Surveillez-le, Madame, ajouta-t-il, en s'adressant à Blanche: votre

mari est dans l'âge critique des hommes, l'âge des passions tardives et

des incurables amours.

--Voilà, dit Paul avec un sourire impénétrable, ce qui s'appelle mettre,

d'intention au moins, les pieds dans le plat.

--De ma vie, cher ami, vous le savez du reste, répliqua le pygmée, je

n'ai fait autre chose.

--Vous avez pris mon mari pour un autre, dit Blanche; car il va plus

souvent au cimetière qu'au faubourg Saint-Honoré.

--Je puis, dit Paul, avoir conçu soudainement un amour à la Des Grieux,

pour une ingénue des Folies-Marigny!

--Non, mon cher, riposta Charaintru, excusez-moi! Les répétitions des

Folies-Marigny finissent à trois heures, et, vu la pluie, le café des

Ambassadeurs n'ouvrira que dans quinze jours. Enfin, dans mon voisinage,

il n'y a pas de bouquinistes pour vous couvrir. Cherchez-vous des nids

de corneilles dans les peupliers de l'Elysée? Pas davantage!

--Arrivons, répartit Paul, un peu contrarié; nommez, sans attendre,

l'objet de ma flamme.

--C'est m'imposer silence, car j'ignore jusqu'à la première lettre de

son nom.

Cependant la comtesse cherchait, sans le trouver, ce que son mari allait

faire, chaque jour, à la même heure, rue d'Anjou Saint-Honoré....

---Eh! mon Dieu! continua Charaintru, j'ai failli, moi aussi, avoir un

roman dans ma propre rue, circonstance toujours agréable par un temps de

pluie. La jeune dame était fort grande et blonde, approchant comme vous,

cher de Breuilly; par contre, le mari était un petit noir, environ comme

moi, et qui paraissait mauvais comme la gale (je ne nomme personne!).

Voici donc mon petit potin personnel. Commencement....

--Peut-être, interjeta Paul, feriez-vous mieux de commencer par la fin.

--Pourquoi? demanda naïvement Hercule.

--Pour abréger, riposta le maître de la maison avec une nuance de

sévérité mécontente.

--Vous me troublez, s'écria Charaintru, comme un enfant interrompu dans

la récitation de sa fable.

--Je demande le dénouement, répéta Paul d'un ton contenu, mais froid.

--Il n'y a pas eu de dénouement, dit Hercule.

--Pardon, il y a toujours un dénouement.

--Fleurs et correspondance anonymes, tout s'est borné là!

--Correspondance se dit d'un échange de lettres. Avez-vous reçu des

réponses?

--Pas une, répondit le petit vicomte avec une franche bonhomie.

--Alors, mon bon, pas de noeud à l'intrigue. Est-ce tout?

--Oui, dit Charaintru.

--Pas de correspondance? Pas d'intrigue? Ce n'est donc ni un roman, ni

même un potin! Vous n'avez pas tenu votre promesse, et je vous retire la

parole.

Charaintru regarda Blanche, qui regardait son mari.

Il y eut un froid; mais Mme de Breuilly fit dérailler la causerie, qui

roula dans une autre direction.

Quand il fut avéré pour elle que Paul sortait à des heures régulières et

qu'il y tenait, et quand elle eut essayé vainement de lui faire avouer le

but de ses sorties, à tort ou à raison elle ne douta plus de ce qu'elle

appelait «sa disgrâce».

Jamais, toutefois, Paul n'avait été plus prévenant ni plus gracieux;

Mais la jalousie, comme l'amour, court à son projet sans s'inquiéter

Beaucoup de la logique. Un homme qui s'absente sans dire où il va trompe

nécessairement sa femme, et s'il en aime une autre, c'est donc qu'il

n'aime plus la première?

Il ne s'offrait, pour Blanche, que deux moyens de combattre l'ennemie,

puisqu'il y avait nécessairement une ennemie: ou courir sus et la

combattre, ou bien employer ce moyen délicat et généreux qui consiste à

négliger la rivale et à ramener sur soi seule l'attention et la préférence,

par une incomparable tendresse.

Il était dans les aptitudes de la comtesse, femme supérieurement noble

d'esprit et de coeur, d'incliner au second parti et de le suivre avec

beaucoup d'art et d'opiniâtreté. On vit donc alors ce que l'on voit

rarement: une mère en deuil rejeter ses crêpes et, du recueillement de

la vie dévote, revenir à la fébrile activité de la vie, mondaine, à

commencer par la musique.

Elle se commanda d'être belle et aimable, et elle le pouvait encore. Elle

se préoccupa de mille riens, délaissés, oubliés, et son miroir put lui

rendre ce témoignage: que la plupart des femmes plus jeunes qu'elle ne

pouvaient entrer en ligne avec la comtesse de Breuilly.

N'étant plus une jeune femme, elle fut une femme jeune. Paul y prit garde

et l'en félicita de façon à la payer de ses soins; mais Blanche n'osait

attaquer de front cette heure redoutable de «quatre heures», à laquelle

Paul disparaissait invariablement; et, quoique se sentant déjà plus

forte, elle se prêchait le courage à elle-même, sans parvenir à se le

donner.

Enfin, un jour d'été, où la beauté d'un temps doux, après un orage,

conviait les rares Parisiens restés à Paris à revoir les horizons

factices du bois de Boulogne, Blanche eut l'audace de demander à Paul

deux heures de son temps et le tour des lacs.

Il était trois heures et demie. Paul y consentit sans hésiter, et il

s'exécuta de la meilleure grâce.

Ils partirent comme de vieux amants pour le bois, et la promenade se

serait accomplie dans toutes les conditions d'un contentement parfait

pour Mme de Breuilly si, au point de séparation des deux lacs, un rien,

un pli de rose n'avait rappelé soudainement Blanche à ses préoccupations.

Le gorille: roman parisien · 第 3 / 18 题