M. de Vermont sourit.

--Les gorilles, dit-il, sont, suivant la science officielle, des

mammifères, des quadrumanes, famille des simiens, division des singes

anthropomorphes, genre voisin des chimpanzés, créé par Isidore Geoffroy

Saint-Hilaire et ne renfermant qu'une seule espèce: le _gorilla gina_ de

Hannon, le _gorgona_ de Pline, le _pongo_ d'André Battel. Pour les nègres

de la Guinée, les gorilles sont d'assez méchants nègres, velus comme les

troncs séculaires ou les roches où ils vivent, faisant des fagots,

construisant des cabanes au moyen de ces fagots, enlevant des négresses

pour leur sérail, mais ne sachant ni parler un idiome, ni faire du feu,

ces deux apanages de l'humanité. Un peloton de gorilles, armés de ses

dents et de simples bâtons, mettrait en fuite un de tes bataillons,

Gustave, alors même que tu le commanderais en personne.

--Cette petite digression, dit le général, pour en arriver à nous dire

que tu as tué tout seul une douzaine de ces colosses-là?

--Non, un seul, et pas à moi seul! J'étais à Denis, au Gabon, côte de

Guinée. Une vaste case, au pied d'une colline, à la lisière d'un

hémicycle de pâturages, bordé de grands bois, était habitée par un

clergyman anglais avec sa famille. Sa fille aînée, miss Esther, était

âgée de dix-huit ans et fort belle.

Un beau jour, elle disparut. Je laissai la mère et les autres soeurs en

larmes, et je partis avec le père et quelques gaillards déterminés, pour

une battue, de celles où une branche cassée, où des empreintes de pas

sont les seuls guides.

Après trois jours, nous revenions plus tristes qu'en partant. Au moment

de revoir fumer le toit de la case dans la plaine, nous retrouvâmes, sous

un grand arbre, Esther gisant meurtrie, presque méconnaissable, roulée

dans ses vêtements déchirés et tachés de sang. Elle semblait morte.

Cependant ses yeux étaient ouverts et ils nous regardaient. Le clergyman

se prosterna, en portant vivement la main sur le coeur de son enfant.

Plus médecin que lui, j'examinai la situation, qui semblait désespérée,

et je dis au père quelques mots à voix basse. Il frémit. La jeune fille

fut relevée et emportée à la maison avec des précautions infinies, tandis

qu'un nègre nous devançait pour annoncer à la mère que miss Esther

n'était pas morte. Je puis vous dire qu'elle avait été guettée, emportée

et violentée par un gorille.

Brisée, anéantie, folle de peur, miss Esther n'avait pu ni fuir, ni même

se rappeler par où son athlétique ravisseur avait passé; elle s'était

renfermée dans l'immobilité de l'oiseau surpris par la couleuvre;

seulement elle avait supplié avec des larmes dans une langue que les

gorilles n'entendent pas, et, comme le lion de Florence, le bourreau

semblait avoir eu pitié de sa victime.

La brute avait subi l'ascendant d'une race supérieure, en abritant la

prisonnière dans une cabane inaccessible, ébauchée sur un roc où l'on

n'arrivait qu'en grimpant aux arbres. Le gorille lui apportait des

fruits; mais, la voyant agoniser toujours et refuser toute nourriture,

il prit son parti: il la chargea de nouveau, et sans plus songer à sa

lubricité, il reporta Esther à l'endroit où il l'avait surprise et où

nous venions de la retrouver.

Pour un gorille, il fit là quelque chose approchant du sublime; pour

nous, il se désignait à notre vengeance. Elle fut terrible.

Le récit d'Adrien avait couvert de sueur le front de Paul de Breuilly.

--Savez-vous qu'il y a des gorilles ailleurs que dans les forêts du

Gabon? dit-il à ses amis; seulement ils sont plus impitoyables! Mais

pardon, Adrien, de t'avoir interrompu. Poursuis. La vengeance, dis-tu,

fut terrible? Savourons un peu cette vengeance.

--Voici, dit Adrien. Je laissai miss Esther entourée des soins de sa

famille, et je repartis pour les bois. Je n'avais avec moi que trois

compagnons: un matelot français, un soldat anglais, un petit pointer, mon

vieux compagnon de chasse; peu de vivres, des fusils de choix, des

munitions excellentes. Quant au chien, il avait son admirable instinct et

une obéissance inconnue chez les hommes. Bref, nous découvrîmes enfin la

retraite du gorille, vieux solitaire qui avait élu domicile à une lieue

de la plaine, dans l'endroit escarpé dont je vous ai dit un mot.

Il vivait de rapines, et il avait étranglé plus d'une négresse sans que

personne s'en fût ému autant que de la disparition de miss Esther.

Surpris dans son fort, il ne chercha nullement à fuir. Quand il nous vit,

non sans étonnement, parvenus de trois côtés différents sur son aire

rocailleuse, le poil de son col se hérissa, ses narines se dilatèrent et,

faisant entendre un cri de guerre aussi rauque qu'une trompette marine,

ce lutteur, qui attaquait les panthères, sembla choisir qui de nous trois

il égorgerait le premier.

Une première balle envoyée par le matelot français le toucha au dos, mais

ne fit que lui effleurer l'omoplate. Il se retourna et, d'un bond

prodigieux, se trouva à portée de mordre le canon du fusil et de le

casser entre ses dents comme un sucre d'orge.

L'Anglais tira. J'ajustai aussi, mais je tremblais d'atteindre le

matelot. En peu de temps, grâce à nos revolvers, le gorille reçut une

averse de balles.

Les reins brisés, il faisait tête encore, hurlait, bataillait. Il nous

aurait écharpés, broyés, malgré ses blessures, si une dernière balle que

je lui logeai dans l'oeil ne l'avait fait rouler par terre; il tomba,

cette fois, pour ne plus se relever.

Son dernier cri fut celui de l'homme que l'on égorge. Nous le trouvâmes

Couché dans une boue sanglante, labourée par les ongles de ses mains

énormes. Son cadavre était effrayant à voir. Nous lui fîmes un bûcher

avec les débris de son ajoupa. Ainsi finit cet Almaviva rudimentaire!

Le comte avait écouté ce récit avec un intérêt fiévreux.

--Si tu rencontrais sur le boulevard, dit-il à M. de Vermont, un gorille

de l'espèce du tien, bien qu'ayant un état civil en règle et une position

notariée excellente, te chargerais-tu de le tuer?

--Cela dépend, repartit le sceptique, sans trop comprendre où Paul

voulait en venir. Si j'étais sûr de l'impunité et qu'il s'agît de venger

une miss Esther....

--Il y a longtemps, dit tristement le comte de Breuilly, que je me pose

cette question....

--Voilà une transition superbe pour arriver à faire ton petit récit, mon

cher Paul, dit le général. Eh bien! si Adrien a fini, à toi la parole!

--C'est que je n'ai nulle envie de la prendre, dit le comte d'un air

naïvement contrit.

--Pour te taire, dit Adrien, il faut que tu craignes de nous intéresser

trop.

--Ou pas assez, objecta Paul. Je voulais dire seulement qu'ayant fait de

l'anthropologie, je tiens la communauté d'origine du genre humain pour

une question secondaire. Pour moi, il est aisé de reconnaître à

première vue que tel type humain procède des ruminants, tel autre des

batraciens, tel autre des singes; celui-ci de l'aigle, celui-là du hibou.

On coudoie des gorilles et des bouledogues, exactement vêtus comme vous

et moi et se croyant nos égaux. C'est très drôle et très horrible.

Sur ce point, un domestique entra et remit à M. Mayran un journal sur un

Plateau de vermeil.

Le général regarda la bande et lut cette adresse écrite à la main:

_A Monsieur le général Mayran, pour remettre à Monsieur le comte de

Breuilly_.

--Écriture de femme! pensa le militaire; mais il se tut et passa le

journal à Paul.

C'était une feuille mondaine. Paul déchira la bande d'un geste brusque,

déplia rapidement le journal, passa à la seconde page, comme s'il était

sûr de ne rien trouver d'intéressant dans la première, et penché vers la

lampe, il s'arrêta tout à coup à un article quelconque, mais qu'un large

trait de plume désignait à son attention.

Presque en même temps il saisit son chapeau, passa lestement son

pardessus et dit à ses interlocuteurs ébahis:

--Pardon, mes amis, de prendre aussi promptement congé de vous; mais il

faut que je parte. Que Mayran veuille bien me faire avancer une voiture!

Quand il fut à la portière de la voiture de louage qu'un domestique était

allé chercher, Paul de Breuilly jeta au cocher ces seuls mots: Gare

Montparnasse!

En même temps, Gustave Mayran et Adrien de Vermont se demandaient si le

comte était conspirateur ou amoureux.

--As-tu toujours connu de Breuilly aussi étrange? demanda de Vermont au

militaire.

--Paul, répliqua Mayran, est un homme dont la poitrine est percée de part

en part et qui porte le fer dans sa plaie. S'il vit encore, c'est par un

miracle de volonté.

--Un amour tardif, peut-être?

--Oh! moi, dit le général, je n'entends rien à l'amour! D'ailleurs, Paul

n'a plus vingt ans.

--Où était-il à vingt ans? demanda Adrien.

--Je crois, en Allemagne, dit Gustave; mais je n'ai jamais su ce qu'il y

avait fait.

Le gorille: roman parisien · 第 2 / 18 题