fleuve, afin d'aller visiter Regin le forgeron.--Et voilà le jeune
Sjurd qui chevauche devant sa porte. Regin rejette loin de lui
tous ses outils de forgeron et saisit une épée.....--«Ecoute,
Regin, rends-moi ce service, habile forgeron, forge-moi une
épée..... Forge-moi convenablement cette épée, de manière que
je puisse couper le fer et l'acier. Tu me forgeras cette épée
claire et étincelante, qui tranchera le fer et la pierre.»--Regin
saisit l'épée et la plaça dans le feu. Il y travailla dix nuits
entières. Dix nuits entières, il y travailla. Le jeune Sjurd se
met de nouveau à chevaucher. Un matin, de bonne heure, Sjurd.....
traverse le fleuve, afin de se rendre auprès de Regin. Et voilà le
jeune Sjurd qui chevauche devant sa porte. Regin rejette loin de
lui tous ses outils de forgeron _et saisit une épée_.--«Sois le
bienvenu, Sjurd, j'ai forgé ton épée. Si le cœur et le courage
ne te font pas défaut, tu seras bien préparé pour combattre. _Je
t'ai forgé une épée claire et étincelante, qui coupera le fer la
pierre._» Sjurd s'avance vers l'énorme enclume, afin de faire
l'épreuve de sa force. _L'épée, du coup, se brisa en deux._--«Tu
mourras, Regin, et de ma main, car tu as voulu me tromper avec tes
ruses d'armurier.» Regin, _le forgeron, se mit à trembler comme
une feuille de lis_...» etc. (Chants des Iles Féroë, traduits par
Em. de Laveleye, _La Saga des Nibelungen dans les Eddas et le Nord
scandinave_, Paris, 1866.) Cette même scène de l'essai des glaives
est dans la _Völsunga Saga_; dans le drame de La Motte Fouqué,
_Sigurd der Schlangentödter_ (_Siegfried le Tueur-de-Dragons_);
dans le _Wieland der Schmied_ (_Wieland le forgeron_) du
_Heldenbuch_ de Simrock (tome IV, 1843), et dans _Le Glaive de
Siegfried_ (_Siegfried's Schwert_), un poème d'Uhland.]
[Note 413-A: Durant le silence de ce jeu scénique le thème
héroïque de Siegfried a, pour la première fois ici, passé dans
l'orchestre. Il retentira jusqu'à la fin de la _Tétralogie_. Mais
à présent, sur cette vaillante enfance que chantent les deux
thèmes précédents, le grand thème héroïque vient planer comme le
resplendissement auroral des gloires futures. (Partition, page 15,
en bas.)]
[Note 413-B: A ce jeu scénique le second motif d'impétuosité
éclate à l'orchestre; il s'y agite, follement, en bonds et
en tourbillons, sur un violent _staccato_, toujours plus
fort. (Partition, pages 16 et seq.) Toute cette musique, ici,
tumultueusement dérivée de ce motif, est pleine d'une verve
irrésistible; et, sous les prestiges d'une telle polyphonie, le
tableau devient impayable, du vieux nain trembleur et futé, dont
le frétillement se tapit sous cette avalanche de jeunesse et de
fougue. Pris dans la souveraine bonne humeur de cette musique,
je ne puis m'empêcher de penser à ces paroles de M. Hans de
Wolzogen[413-B-a], dans ses souvenirs intimes sur Richard Wagner
(_Mercure de France_, mai 1894. _Souvenirs_ sur _Richard Wagner_,
par Hans de Wolzogen, David Roget, _trad._): «... Lorsqu'au milieu
d'une conversation particulièrement animée, il prenait tout à
coup, comme pour exprimer la bonne humeur, une scène de comédie
gaie, par laquelle il se délectait dans la béatitude du plus naïf
enthousiasme..., alors on voyait, en quelque sorte, les génies
des siècles jouer et plaisanter ensemble comme des enfants!...
C'était ce qui rendait la personnalité de Wagner si particulière
et si enchanteresse,--c'était, justement, ce caractère de l'enfant
agrandi par le prodigieux de la Génialité! Et jamais ce caractère
ne se montrait sous un jour de plus aimable liberté que lorsque le
monde, ce monde laid et bruyant, éternellement agaçant, taquin,
mordant, irritant, petit, le laissait en repos...»
Et _Siegfried_, c'est bien ce Repos-là! une large halte vivifiante
dans les bois.]
[Note 413-B-a: Signalons, de notre confrère allemand, le savant
ouvrage sur les Thèmes de la _Tétralogie_, ouvrage analytique qui
donne de ces thèmes une nomenclature remarquablement complète. De
cet ouvrage qui a magistralement inauguré les Études thématiques
de la _Tétralogie_ nous voudrions voir en France une traduction
répandue.]
[Note 415-A: Le Motif de la forge accompagne en sourdine,
comme d'une manière pateline, ces vantardises de Mime. On voit
un ouvrier,--un mauvais ouvrier gouapeur,--exhibant force
certificats,--son livret.]
[Note 416-1: Littéralement: «[C'est] comme enfant suçant--[Que]
je t'élevai,--Réchauffai de vêtements--Le petit ver» (ou: «ton
petit être chétif»; mais le mot peut aussi signifier «serpent»):
«--Nourriture et boisson--Je t'apportai,--Veillai sur toi--Comme
[sur] ma propre peau.....» etc. Il y a dans le texte une sorte de
berceuse, dont la traduction ne peut rendre l'accent:
Als zullendes Kind
zog ich dich auf,
wärmte mit Kleiden
den kleinen Wurm.....
La traduction de Victor Wilder («poupon vagissant», «chétif
vermisseau», etc.) est simplement intolérable. J'ai substitué, le
mieux que j'ai pu, comme une symétrie interrogative, au rythme
allitéré du texte.]
[Note 416-A:
«... Nouveau-né, qui t'a élevé?...» etc., etc.
Mon collaborateur (cf., ci-dessus, sa note) a judicieusement agi
en «substituant... comme une symétrie interrogative au rythme
allitéré du texte.» En effet, cette symétrie interrogative répond
exactement non seulement au rythme du texte, mais au mouvement
du passage musical correspondant. C'est encore ici ce Motif
de la forge qui, curieusement transformé, divisé comme en une
série de balancements réguliers, accompagne, enveloppe, ainsi
qu'une berceuse, ces paroles de Mime. (Partition, page 21.) On
touche ici du doigt un des grands procédés musicaux de Wagner:
son procédé de la logique transformation des thèmes. Comparez la
forme première du Motif de la forge (Cf. _Rheingold_, partition
pages 111 et seq.; voy. la note musicale de la page 273) à la
forme qu'affecte ce même motif dans cette scène de _Siegfried_.
Ce développement est tout simplement génial. Outre l'efficacité
de ce moyen au point de vue du maintien de l'unité dans l'œuvre,
il était impossible de mieux transposer en musique l'âme même des
vieux contes populaires, si vivace ici, des _märchen_ qui font de
Siegfried un apprenti forgeron, un «enfant trouvé» élevé par un
forgeron--Tout à fait forte la «dialectique»,--le mot n'est point
déplacé ici,--la «dialectique» de la musique wagnérienne.]
[Note 418-1: Littéralement: «puisque tu es si ingénieux».]
[Note 418-A: Le thème de l'Amour de Siegmund et de Sieglinde
baigne mélancoliquement le charme jeune de ces paroles; il
se développe et se modifie en plusieurs figures identiques.
(Partition, pages 29 et seq.)--C'est ce thème qui, parmi
l'exubérance de l'enfance de Siegfried, met une note rêveuse; lui
qui rêveusement enveloppe des tendres nuances suavement alanguies,
tristes, des soirs évanouis, ce présent si frais, ce matin si
joyeux. On retrouvera, plus largement, la même combinaison,
poussée à sa signification la plus précise, dans la Symphonie de
la Forêt.]
[Note 420-A: Passe, dans l'Orchestre, le thème héroïque de
Siegfried. (Partition, page 33.)]
[Note 420-B: Wagner n'a rien négligé pour toujours approfondir
l'atmosphère qui, dans son œuvre, baigne si largement toutes
choses--Qu'on en juge ici--Ces paroles si simples, si fortuites:
«... un poisson qui brille...»,
sont accompagnées, à l'orchestre, par une réminiscence du Thème
de la Nature, par le passage de ce thème qui exprime le mieux
l'épanouissement des choses, la souveraine montée du Fleuve-sacré.
(Partition, page 33, en bas.)--L'Art de Richard Wagner est tout
fait de ces évocations rapides, frissonnantes; et c'est par
ainsi qu'il devient la Vie même, toujours actuelle et toujours
évoquée. C'est en parlant de soi que Siegfried dit: «... Un
poisson qui brille...» Or, si l'on n'oublie pas que l'âme de
Siegfried communie avec l'ingénuité primordiale des choses, baigne
dans l'onde première baptismale, on sent pourquoi le symbole
mélodique de cette Onde revient ici, on comprend intimement cette
réminiscence du thème de la Nature.
Au même point de vue, un autre exemple, pris dans le même passage,
un exemple décisif d'où éclatera quelle force dramatique,--_vis
dramatica_,--s'infiltre,--comme le sang dans les veines les plus
ténues,--dans les plus infimes détails de l'œuvre.
Ces paroles [qui succèdent aux paroles précédentes: «tout autant
qu'un poisson qui brille»]:
«... pourrait différer d'un _crapaud_...»,
ces paroles, qui se rapportent à Mime, au Nibelung Mime, sont
accompagnées par le Motif de la forge. (Partition, page 33, en
bas.)--Immédiatement nous songeons à ce crapaud,--métamorphose
d'Alberich,--dont le coassement ponctua le martèlement des
enclumes, dans les Forges des Nibelungen (_Or-du-Rhin_, IIIe
tableau); et le particulier antagonisme existant, entre Siegfried
et Mime devient ainsi, plus profondément, l'intime écho des grands
chocs dont le Drame a jusqu'ici tressailli.
Le Motif de la Forge précède immédiatement, dans la Partition,
le thème de la Nature. Si les paroles de la présente traduction,
avant tout dramatique et littéraire, étaient _notées_, il faudrait
écrire ainsi la phrase citée ci-dessus:
[«... Je m'y suis trouvé (dans l'eau) tout différent de toi:]
_... tout autant que pourrait différer d'un crapaud un poisson qui
brille..._»
--«Jamais un poisson n'est issu d'un crapaud», conclut
triomphalement l'Enfant Siegfried.--En effet..., le Thème de la
Nature n'est guère issu du Motif de la forge.]
[Note 422-1: Littéralement: «Je ne suis [un] père--Ni [un] cousin
pour toi.»
Nicht bin ich _Vater_
Noch _Vetter_ dir.
C'est un jeu de mots fondé sur l'allitération. Aussi les
expressions _père_, _parent_, rapprochées, traduisent-elles mieux
l'original que la plus fidèle des versions. Répéterai-je que je me
suis rarement donné la peine de justifier ainsi mes «infidélités»?
Ce jeu fût devenu fastidieux pour le lecteur plus que pour moi.
Mais un exemple çà et là peut contribuer à le convaincre que, dans
la présente traduction (n'eût-elle aucun autre mérite, ce qui est
possible), absolument pas une syllabe ne fut choisie à la légère.]
[Note 423-A: Le motif triste des Wälsungen et le motif de la
Compassion accompagnent très doucement ces paroles. Cette
combinaison se passe de commentaires. (Partition, page 37, en
bas.)]
[Note 423-B: Le Motif de l'Amour de Siegmund et de Sieglinde
succède aux deux motifs précédents. (Partition, page 38.)]
[Note 423-C: Cette évocation, qui a déjà ramené les thèmes notés
ci-dessus, éveille enfin, à l'orchestre, le thème héroïque de
Siegfried; il passe, très doucement, enveloppé, comme les autres,
dans une brume de souvenir. (Partition, page 38.) Avec quelle
rapidité se succèdent les thèmes, comme ils s'entrelacent,
drus, en un large tissu harmonique, on le voit par les exemples
précédents. Une seule portée, parfois, en contient jusqu'à trois.
Cela sans disparates, chacun d'eux exprimant une idée précise
qui se lie, _dramatiquement_, à l'idée suivante. De toutes ces
palpitations surgit, noble et clair, le mouvement. On pourrait
dire de cette musique ce que Berlioz écrivait au sujet de la
_Neuvième Symphonie_: «Les dessins les plus originaux, les traits
les plus expressifs se pressent, se croisent, s'entrelacent en
tous sens, mais sans produire ni obscurité, ni encombrement; il
n'en résulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et
les voix multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent,
chacune à sa manière et dans son style spécial, semblent n'en
former qu'une seule, si grande est la force du sentiment qui
les anime.»--(Passage cité par Victor Wilder, à propos de
_l'allegro maestoso_ de la _Neuvième Symphonie_: Beethoven, 1
vol. Charpentier, 1886).--Le finale de la _Walküre_ offre un
exemple frappant de cette combinaison des thèmes. _Trois_ motifs
différents s'y développent simultanément et complètement: le
Motif de l'Incantation du Feu, la Mélodie du sommeil et le thème
héroïque de Siegfried. (Voy. _Walküre_, partition, pages 303 à
308, et la note de la page 402.) Ces exemples, cependant, et ces
citations concernent plus particulièrement la _combinaison_ des
motifs. Il y a un autre point de vue, celui de la _liaison_ des
motifs, et qui est plus important encore, dès qu'il s'agit de la
_Tétralogie_. Nous y reviendrons, sur un prochain exemple.]
[Note 424-1: _Voir_, dans _la Walküre_, la note (2) de la p. 387.]
[Note 425-1: Dans les sources norraines, Hjördis.--Voir
l'annotation de _La Walküre_, pp. 388-389.]
[Note 425-2: Littéralement: «Silence avec la vieille--Chanson
d'étourneaux»!]
[Note 426-1: Dans les _Chants de Iles Féroë_, comme dans la
_Völsunga Saga_ (voir l'annotation de _La Walküre_, p. 387),
Hjördis a reçu, grosse de Sigurd, les débris du Glaive sur le
champ de bataille, où, blessé à mort, Sigmund lui a dit: «Quand
je reçus le premier coup, mon épée se brisa en deux..... Prends
les deux morceaux de mon épée, et fais-les porter au forgeron par
le jeune fils que tu as conçu..... Regin le forgeron habite de
l'autre côté du fleuve.... Tu lui feras porter les deux morceaux
de mon épée.....»]
[Note 426-2: Dans les _Chants des Iles Féroë_, Sjurd est allé
trouver sa mère, laquelle n'est point morte en le mettant au
monde: «Ecoute, ô mère chérie, et dis-moi la vérité.....» .....
Hjördis se dirigea vers un coffre qui était tout lamé d'or: «Voici
l'armure que portait ton père quand il fut tué.» ..... Elle prit
aussi les morceaux de l'épée et les remit à Sjurd: «Voilà ce que
m'a donné ton père qui me chérissait si tendrement. Prends les
deux morceaux de son épée, afin d'en faire forger une nouvelle
aussi bonne que la première. Le forgeron Regin habite de l'autre
côté du fleuve, tu lui feras porter les deux morceaux de l'épée.»
Voir ci-dessus la note (1) de la p. 413; et, dans _La Walküre_, p.
387, note (1).]
[Note 426-A: Le Motif de la forge souligne à souhait ce jeu
scénique. (Partition, page 43). Il devient, pour ainsi dire,
inséparable du thème de l'Épée, de même qu'il avoisine, en quelque
sorte, dans _Rheingold_, le motif du Tarnhelm. Remarquez ce
continuel souci d'unité.]
[Note 426-B: A ces paroles, l'orchestre entonne solennellement
la Fanfare du Glaive. (Partition, page 44.) Par une suite de
sonorités martiales, qui l'élargissent, elle se lie à l'un des
deux motifs d'impétuosité, à celui qui caractérise l'impatience
juvénile de Siegfried. On a là un exemple très complet de la
liaison des thèmes, chez Wagner, la parfaite réussite d'un des
plus efficaces moyens que le Maître employa pour obtenir la double
unité musicale et dramatique sur tous les points de son immense
composition. On le voit: les thèmes successivement affectés à un
personnage se lient, à point nommé, _sur_ ce personnage. En outre,
Wagner a, par ce moyen, obtenu de pouvoir logiquement transformer,
transposer plutôt, les thèmes ramenés et d'éviter ainsi la
monotonie. Ils se lient en un frisson mélodique dont le diapason
convient aussi bien au thème ramené qu'au thème surgissant. Ils
s'enrichissent l'un l'autre. C'est la vie nouvelle, incessamment
végétante, chargeant de ses vivantes couleurs les vieux dessins
sculpturaux du Passé.]
[Note 427-1: «Tu mourras, Regin, et de ma main, car tu as voulu
me tromper avec tes ruses d'armurier.» Il prit les deux morceaux
de l'épée et les jeta sur ses genoux. Regin, le forgeron, se mit
à trembler comme une feuille de lis. Il prit les deux parties de
l'épée brisée dans sa main, mais sa main tremblait comme la tige
d'un lis.--«Tu vas me forger une autre épée, mais sache-le bien,
Regin, si tu ne la fais pas mieux que celle-ci, tu ne conserveras
pas la vie. Tu me forgeras une épée d'une trempe effroyablement
dure. Je veux pouvoir couper le fer et l'acier.....» (_Chants des
Iles Féroë._)]
[Note 428-1:
Wie führ'ich _den Huien_.....
Littéralement: «Comment conduirai-je _le Prompt_?» Siegfried sera
qualifié plus tard «Héros _rapide_», _geschwinder_ Held.]
[Note 428-A: Ici, le thème du Voyage,--un charmant
_Scherzo_,--d'un mouvement gracieux et preste, déambule.
(Partition, page 46.) L'impatience aventureuse du jeune
Héros[428-A-a] y prend son aspect le plus séduisant; et c'est dans
cet élan rieur vers là-bas que Siegfried, pour toujours, demeure
tout entier profilé.--Cette idée, jaillissante ici, Wagner la
développera, ou pour mieux dire, il la liera étroitement à la
signification générale du Drame. A ce thème du Voyage, si jeune
et si léger, correspondra,--amenant un élargissement qui est
comme le regard promené sur le Monde enfin dévoilé,--la symphonie
de la _Rheinfahrt_ (le Voyage sur le Rhin). Large fleuve où se
perd le torrent tombé de la montagne, cette symphonie--, page
d'une importance capitale--, est comme le but et le couronnement
de tous les motifs d'aventure qui accompagnent le personnage
de Siegfried. (Pour la _Rheinfahrt_, voy. la partition du
_Crépuscule-des-Dieux_, pages 39 et seq., et, ci-après, page 524.)
Dans la partition de _Siegfried_, le thème du Voyage se lie au
motif d'impatience.]
[Note 428-A-a: Cf., notre Michelet (toujours génial!): «Dans cette
figure colossale de Siegfried est réuni ce que la Grèce a divisé,
la force héroïque et l'instinct voyageur, Achille et Ulysse».]
[Note 429-1: «Honneur à toi, Vafthrudner!..... Je me nomme
Gôngrôder» (Odin) «j'arrive de voyage et suis altéré; une
invitation hospitalière de séjourner chez toi me ferait plaisir,
car j'ai fait une longue course, géant.» (_Vafthrudnismal_, le
chant ou le poème de Vafthrudner, dans l'_Edda_ de Sœmund).]
[Note 429-A: L'apparition de Wotan s'annonce par une magistrale
succession d'accords, dite _Harmonie du Voyageur_. (Partition,
page 50, en bas.)--Ces accords reparaissent, un peu plus loin
(page 51), à ces mots de Wotan «... C'est le Voyageur...».
A noter aussi, dans cette scène, le thème du Pouvoir des Dieux, où
se retrouve un souvenir du thème de l'Epieu (voy. note de la page
236) et de la Détresse des Dieux (voy. note de la page 227).
Divers thèmes reparaissent, notamment celui du Walhall (p. 61, au
bas, et page suivante), à ces paroles du Voyageur:
«... Sur les cimes nébuleuses...»
Disons, d'une manière générale, que, dans toute cette scène
rétrospective, il y a à peu près autant de thèmes ramenés que
de faits accomplis rappelés et que ces thèmes expriment ces
faits.--L'Harmonie du Voyageur ne dérive nullement, comme on
le pourrait croire par un raisonnement assez naturel, des
thèmes d'aventure entendus déjà.--Elle exprime bien autre
chose!--En sa résonnance lente et profonde, voilée, elle donne,
positivement, l'impression d'une Force mystérieuse circulant par
le Monde.--Wotan, c'est bien cette Force-là, désormais. Maintes
fois déjà, dans ce premier acte de _Siegfried_, l'on a perçu
comme de grands murmures sombres et sourds.--Les accords qui les
constituent, je penche à les considérer comme des ébauches ou
bien des dérivés de cette Harmonie du Voyageur, fixée ici en sa
plénitude;--ils exprimeraient l'approche, encore indécise, de
Wotan, un environnement indéfini de Fatalité.
L'Harmonie du Voyageur appartient, avec d'autres harmonies, telles
que celles du Tarnhelm et du Philtre, à la série des Thèmes qui,
sans offrir un dessin mélodique caractérisé, _cantabile_, ont
pourtant toute la clarté, toute la signification du _leit-motiv_
proprement dit, et se ramifient, avec non moins de souplesse,
suivant les variations du Drame.]
[Note 431-1: «J'ai beaucoup _voyagé_.....» dit Gôngrôder (Odin)
dans le _Vafthrudnismal_ cité.--«Jamais, _depuis que je voyage
parmi les peuples_, je n'ai été appelé du même nom.» (_Poème
de Grimner_, 48.)--«On peut aussi chercher la signification
de plusieurs de ces noms dans les _voyages d'Odin_, dont les
antiques sagas nous ont conservé le souvenir.» (_Edda_ de Snorro,
_Gylfaginning_.)]
[Note 431-2: «Je me suis _mû_ beaucoup.»--«Grimm, l'Archéologue
allemand, va jusqu'à nier», dit Carlyle, «qu'un homme Odin ait
jamais existé. Il le prouve par l'étymologie. Le mot _Wuotan_, qui
est la forme originelle d'Odin, mot répandu, comme nom de leur
principale Divinité, d'un bout à l'autre des Nations Teutoniques
partout; ce mot qui se rattache, d'après Grimm, au latin _vadere_,
à l'anglais _wade_ et autres semblables, signifie primitivement
_Mouvement_, Source de Mouvement, Puissance, et est le digne
nom du plus haut Dieu, non d'un homme quelconque..... Il faut
nous incliner devant Grimm en matière étymologique. Considérons
comme un point fixé que _Wuotan_ signifie _Wading_, force de
_Mouvement_.» (_Les Héros_, trad. citée, p. 39.) Quelque bizarre
qu'ait pu sembler ma traduction de _rührt'ich mich viel_, «je
me suis _mû_ beaucoup», je crois que la voilà justifiée. Dans
les pages de la _Deutsche Mythologie_, auxquelles fait allusion
Carlyle, Grimm énumère d'abord et rapproche le gothique _Vódans_,
le vieux-haut-allemand _Wuotan_, le normannique (nordisch)
_Odinn_. Il donne, comme étymologies, le vieux-haut-allemand
_watan_, _wuot_, le vieux normannique _vada_, _ód_, en leur
attribuant les sens, non seulement du latin _vadere_, mais de
_meare, transmeare, cum impetu ferri_. Il ajoute: De _watan_ sort
le substantif _Wuot_ (μενος, _animus_, _mens_, _ingenium_)
qui en vint insensiblement à signifier _Ungestüm_ (impétuosité) et
_Wildheit_ (fougue, sauvagerie), si bien que le nom de _Wuotan_
lui-même, après avoir évoqué les idées de puissance (_mächtig_) et
de sagesse (_weise_), finit par évoquer celles de fougue sauvage
(_wild_), d'impétuosité (_ungestüm_), de violence (_heftig_).
Aussi Wagner (qui, je l'ai montré dans une note à propos de
Fasolt, avait lu Grimm avec profit) qualifie-t-il Wotan de
_Wilder_ (sauvage), _der Mächt'ge_ (_le Puissant_), _Wüthender_
(furieux), etc., etc. Cette dernière signification est, de même
que celle de _Mouvement_, l'une des plus étymologiques.]
[Note 432-1: Ce passage complète la synthèse des caractères
prêtés à Odin par la tradition Scandinave; il suggère le souvenir
d'un chant tout entier de _l'Edda_ de Sœmund, intitulé le
_Havamàl_, ou le «Discours sublime» d'Odin. C'est, comme l'a
dit J.-J. Ampère, un poème _gnomique_, dans lequel, sous une
forme sentencieuse, sont déposées les idées que se faisaient les
anciens Scandinaves de la supériorité intellectuelle et morale.
Les vertus les plus recommandées sont la prudence, la libéralité,
l'_hospitalité_: «Heureux celui qui donne! Un hôte entre, où
va-t-il s'asseoir?»--«Celui qui entre, les genoux glacés, a besoin
de feu.» Etc., etc.]
[Note 432-2: «J'ai beaucoup voyagé, j'ai essayé d'un grand nombre
de choses, j'ai mis bien des intelligences à l'épreuve.» Et plus
loin: «J'ai beaucoup voyagé, beaucoup appris, j'ai mis à l'épreuve
bien des intelligences.» (_Vafthrudnismal_, cité plus haut.)]
[Note 433-1: «Odin partit donc pour mettre à l'épreuve l'habileté
du savant Vafthrudner.....--ODIN: «Honneur à toi, Vafthrudner!
Me voici dans ta salle, où je viens te visiter en personne. Je
désire savoir d'abord si tu es en effet le plus savant des géants.
VAFTHRUDNER: Quel est cet homme qui vient dans ma salle pour
m'adresser la parole? _Tu ne sortiras jamais d'ici, à moins que
tu ne sois plus savant que moi....._ Assieds-toi dans la salle:
nous lutterons ensuite à qui est le plus instruit de nous deux.»
(_Vafthrudnismal._) Et plus loin: «_Par notre tête_, étranger,
nous nous livrerons dans la salle des combats d'esprit.»--Par
d'autres notes voisines, extraites du même poème, on peut se
rendre compte des emprunts, assez importants, qu'y a faits Wagner.
Ce genre de lutte à coups d'énigmes est un lieu commun de la
poésie norse (Comparez, ci-dessous le passage tiré d'un chant
tout analogue, avec, pour interlocuteurs, le dieu Thor et le nain
Allvis).]
[Note 434-1: Littéralement: «_Noir-Alberich_». Mais plutôt
faut-il, décomposant le nom en ses éléments étymologiques,
lui donner son vrai sens de «_Chef_», ou «_Maître_», ou
«_Roi-des-Alfes_ (_Alben_)-_Noirs_», en opposition avec le titre
que Wotan s'attribue plus loin, celui de «_Licht-Alberich_»,
«_Alberich-de-Lumière_», c'est-à-dire aussi «_Chef_», ou
«_Maître_», ou «_Roi-des-Alfes_ (_Alben_)-_de-Lumière_.»--Dans une
note de la «Scène» Première de _L'Or-du-Rhin_, j'ai déjà, parlant
d'Alberich, dit quelque chose des Alfes-Noirs ou _Schwarzalben_.
Voici comme l'_Edda_ de Snorro les distingue des Alfes-de-Lumière
ou _Lichtalben_ (j'emploie les termes de Wagner; ceux de l'_Edda_
seraient _dock-alfar_ et _lios-alfar_): «Alfhem (Alfheimr) est
la demeure des Alfes lumineux; les Alfes-Noirs habitent dans
la terre. S'ils diffèrent des premiers par l'extérieur, ils en
diffèrent bien davantage encore par leurs œuvres. Les Alfes
lumineux sont plus beaux que le soleil, les Alfes ténébreux plus
noirs que la poix.» Des passages de l'_Edda_ de Sœmund complètent
ceux-ci, par exemple dans le chant de Grimner, etc.--L'antithèse
et la symétrie, dans le texte allemand, sont éclatantes:
--_Schwarzalben sind sie:
Schwarz-Alberich....._ etc.
--_Lichtalben sind sie;
Licht-Alberich....._ etc.