l'orchestre déroule, à la basse, sous une suite de clairs accords

passionnés, l'héroïque phrase du thème de Siegfried, phrase

que reproduit exactement la voix de Brünnhilde. (Partition,

pages 230 et seq.) Bien volontiers dirions-nous que ce thème

d'héroïque allure, que ce long thème double, proclamé par la

double puissance de la voix et de l'orchestre, est parmi «les

plus beaux» de la _Tétralogie_, comme il en est l'un des plus

longs, si dans la conception dramatique de Wagner, d'une unité

si profonde, où, toujours, dans une mesure précise,--ni plus,

ni moins,--l'expression musicale correspond à l'intensité du

sentiment,--l'on pouvait, réflexion faite, véritablement, avancer,

sans hérésie, que «ceci est plus beau que cela». Ces réserves

données, il faut ajouter que ce thème est sublime de grandeur

épique et d'éperdue passion. Il est,--mais plus largement,--de la

même venue que le thème de l'Epée.]

[Note 387-1: Les sources scandinaves mettaient cette prophétie

dans la bouche de Siegmund mourant. (_Voir_ en note, dans l'Étude

d'Edmond Barthélemy, p. 201, l'analyse de la _Völsunga_.) Hjördis,

femme de Siegmundr, vient sur le champ de bataille; le héros

dit alors ceci: «Odin ne veut plus que je brandisse mon glaive;

_gardes-en les morceaux avec soin, car de toi va naître un fils

qui sera le plus glorieux héros_ de notre race; il portera

_victorieusement_ l'épée qu'on _reforgera avec ces débris que je

te donne_, et on nommera cette épée _Gram_ (angoisse, colère).»

Dans les _Chants des Iles Féroë_, récit tout à fait analogue:

«Hjördis s'enveloppa d'un manteau bleu et se rendit sur le champ

de bataille où gisait Sigmund:...--«Tu es venue trop tard,

Hjördis, pour m'apporter les baumes qui pourraient guérir mes

blessures... Prends les deux morceaux de mon épée et fais-les

porter au forgeron par le jeune fils que tu as conçu. L'espoir que

tu portes en ton sein, c'est le fils d'un héros. Élève-le avec

soin et donne-lui le nom de Sjurd. Je te le dis en vérité, ce fils

vengera ma mort.»]

[Note 387-2: Littéralement: «Celui qui, de nouveau

jointe,--Brandira cette Épée un jour,--Que de moi il reçoive

son nom:--«Siegfried»: [c'est-à-dire] qu'[il] se _réjouisse_

de» (ou «dans», ou «par») «la _victoire_.»--Étymologiquement,

_Siegfried_ se compose du mot _Sieg_, _victoire_, et du mot

_Friede_, qui signifie _paix_. Dans la première version du

_Crépuscule-des-Dieux_, laquelle, sous le nom de _Siegfried's

Tod_, était comme une condensation de la _Tétralogie_ future,

Wagner faisait dire par une Norne: «Durch _Sieg_ bringt

_Friede_ ein Held,» «Par la _victoire_, un Héros apportera la

_paix_.»--Mais ce sens ne s'adaptant plus à sa conception nouvelle

du rôle de Siegfried, lorsque _Siegfried's Tod_ (la _Mort de

Siegfried_), drame d'abord unique, se déquadrupla, il aima mieux

ramener, un peu arbitrairement, le deuxième élément du nom de

son héros à cette idée de _Joie_, _Freude_, qui sonne à peu près

comme _Friede_. Le caractère de Siegfried, _der überfrohe Held_,

«le Héros joyeux-à-l'excès», dans les deux derniers drames du

_Ring_, commente et justifie assez cet arbitraire. Aussi bien

Wagner n'était-il pas libre de modifier le nom de Siegfried,

et l'interprétation qu'il en a su trouver témoigne, opportune

comme elle est, de l'extraordinaire souplesse de son génie, non

moins attentif aux plus petits détails, que capable des plus

compréhensives synthèses.--Du reste, on pourrait presque dire

qu'il est revenu au sens des sources scandinaves: «Sig-Urd»,

«_Destinée-de-la-Victoire_.»]

[Note 387-A:

«.. Ces robustes tronçons du Glaive...»

A ces paroles, la Fanfare du Glaive, succédant immédiatement

au thème de Siegfried, s'élève à l'orchestre: deux mesures, et

l'évocation est complète. (Partition, page 231.)]

[Note 387-B: Le motif de Siegfried retentit de nouveau.

(Partition, page 231.)]

[Note 388-1: «En ce temps-là croissait dans le Niderlant le

fils d'un roi puissant.--Son père se nommait Sigemunt, sa

mère _Sigelint_...--Ce brave guerrier s'appelait Siegfrid.»

(_Nibelunge-nôt_, aventure 11, strophes 1 et 3.)--Dans toutes les

sources scandinaves, notamment dans la _Völsunga_ (se reporter

à l'Etude d'Edmond Barthélemy, pp. 201-204), dans les _Eddas_,

dans les _Chants des Iles Féroë_, l'épouse de Sigmund, la mère de

Sigurd, a pour nom Hjördis.--Si Wagner a choisi pour elle celui

de Sieglinde, d'après le _Nibelunge-nôt_, sans doute est-ce qu'il

en eut des raisons importantes: j'en développerai ci-dessous

quelques-unes dans _Siegfried_, en donnant, à propos de Sieglinde

et de l'étymologie de ce nom, des indications que je crois neuves.

Cf. p. 463, note (1).]

[Note 388-A: La voix de Sieglinde chante ici le thème de

la Rédemption par l'Amour, dans les accords glorieux de

l'orchestre,--idéale harmonie pacifiée, fugitivement éclose entre

deux tourmentes.--Remarquez cette conception, toujours présente,

d'Amour et d'Angoisse. Ce thème s'éteint bientôt. Mais, à la fin

de la _Tétralogie_, lorsque l'Amour aura pour jamais triomphé,

ce thème de la Rédemption reviendra, large, suprême, illimité.

(Partition, pages 232-233.)]

[Note 391-1: «Ta cuirasse»: Brünne; et, plus loin: «ton

nom.»--_Brünnhilde_ signifie «Hilde-sous-la-Cuirasse», _Hilda_

(courage) étant une déesse de la guerre. Il est probable que si

le nom,--comme celui de Siegfried, d'ailleurs,--n'eût pas été

traditionnel, Wagner l'aurait rendu plus expressif de l'idée que

symbolise Brünnhilde dans son Drame: le Désir de Wotan, la volonté

de Wotan, Désir et Volonté d'aimer, «radieux Amour.»--Mais, s'il

n'a pu modifier le nom, Wagner s'en est quand même servi comme il

a pu. La «cuirasse» est devenue, pour lui, le signe extérieur de

ce Désir, le signe extérieur de cette Volonté, aussi longtemps

que le Dieu _les arme_ pour l'Action, aussi longtemps qu'à

cette Action il n'a point encore renoncé. Mais ce Désir, mais

ce Vouloir, cette faculté d'aimer, d'agir, il va bientôt, avec

Brünnhilde, les retrancher de soi-même et les «endormir», il va

punir Brünnhilde, le cœur, la fille de la Nature, l'instinct,

d'avoir désobéi à sa pensée, Fricka, à son égoïste pensée,

servante avisée du destin. Et enfin ce Désir et cette Volonté,

c'est Siegfried qui, coupant la «cuirasse» de Brünnhilde, achèvera

de les rendre inactifs, tout au moins inutilisables pour Wotan.

C'est pourquoi Brünnhilde, réveillée, Brünnhilde, désarmée,

s'écriera, «avec une mélancolie graduellement accrue»:--«Je

vois de la _cuirasse_ l'étincelant acier: un Glaive affilé

l'a tranchée en deux; grâce à lui ma chair virginale est sans

défense: sans sauvegarde, sans abri, sans fierté, je ne suis plus

qu'une femme, rien qu'une triste femme!» et finalement: «Il m'a

déshonorée, le héros qui m'éveille! Il m'a vue sans heaume ni

_cuirasse_ (_Brünne_): _Brünnhilde, je ne suis plus Brünnhilde!_»

J'interromps ici ce développement: aux lecteurs sagaces de

l'achever.]

[Note 392-1: Une femme.--Car, il ne faut pas s'y méprendre,

Brünnhilde est bien «une femme vivante, non une figure

allégorique.» Cette remarque si juste est de M. Ernst, qui

dit non moins excellemment: «Les significations mythiques, et

même le symbolisme humain, n'apparaissent ici qu'à titre de

généralisation, de légitimes prolongements poétiques. Le fait

initial et capital, c'est la vie nettement sentie, fortement

recréée sur la scène. C'est un cœur féminin réel que Wagner

nous montre, en ses émotions diverses, et les interprétations

ultérieures ne sont plausibles que parce qu'elles dérivent de

cette souveraine réalité.» Il est bien entendu que la même

observation s'applique à chacune des figures _à la fois_

si vraiment _vivantes_, si profondément _symboliques_, si

_multiplement unes_ de la _Tétralogie_.]

[Note 392-2: _Voir_ la note (1) de la p. 354.]

[Note 393-1: «Hélas! l'amour chassa sa grande force. Et

depuis lors elle ne fut pas plus forte qu'une autre femme.»

(_Nibelunge-nôt_, X, 101.)]

[Note 393-2: _Voir_ la note (2) de la p. 397.]

[Note 393-3: _Voir_ la note (1) de la p. 399.]

[Note 394-A: Ici apparaît le thème de la Justification.

(Partition, page 271.)--Il reviendra, élargi, vers la fin de la

scène.]

[Note 396-1: On se rappelle la maxime fameuse: «Le cœur a des

raisons que la raison ne connaît pas.»]

[Note 397-1: «J'étais ta moitié même»--«Mon être fit tout entier

partie du tien,» etc. Ces phrases, d'ailleurs si dramatiques

(Brünnhilde étant «fille» de Wotan) pour quiconque s'en tient à

«l'intrigue», ces phrases sont significatives pour qui s'est déjà

rendu compte de l'idée que représente Brünnhilde, volonté, désir,

cœur, soif d'un ordre inconnu d'Amour, sentiment, révoltés contre

l'Ordre établi, contre la pensée servante du destin, résignée aux

nécessités, consciente de ne pouvoir «faire un monde à son image»,

comme s'exprimait Wagner lui-même, dans _Über Staat und Religion_,

en parlant de la _Tétralogie_.]

[Note 397-2:

Von _Walvater_ schiedest du,

Nicht _wählen_ darf er für dich.

_Walvater_ est le «Père-des-Prédestinés»,--des prédestinés au

carnage (_Wal_), à la mort sur le champ de bataille; il les

_choisit_ lui-même: de là une confusion entre _Wal_, carnage,

et _Wahl_, choix. Le maître du _carnage_ ou du _choix_ (_Wal_

ou _Wahl_) ne saurait choisir, _wählen_, pour Brünnhilde.--Mais

pourquoi? C'est facile à voir. Le _choix_ de Wotan était fait,

Siegmund devait périr. Ce choix, Brünnhilde l'a récusé: elle a

donc ainsi perdu le droit de réclamer pour soi-même un _choix_ à

l'autorité qu'elle a récusée. Très logique sera son châtiment:

coupable pour avoir _choisi_, elle sera condamnée à ne pouvoir

_choisir_.]

[Note 398-A:

«Une généreuse lignée fut engendrée par toi...»

Le motif de Siegfried accompagne ces paroles de Brünnhilde.

(Partition, page 286.)]

[Note 399-1: _Voir_ d'abord la note (1) de la p. 382.--«Pour la

punir Odin la piqua de l'épine du sommeil et décida qu'à partir

de ce moment elle ne remporterait plus de victoire et qu'elle se

marierait.» (_Sigurdrifumàl._)]

[Note 399-2: _Voir_ d'abord la note précédente.--«Mais je lui

dis que je faisais le serment de n'épouser _aucun homme qui

connaîtrait la crainte_.» (_Sigurdrifumàl._) Comparer ci-dessous

la note (1) de la p. 403.]

[Note 399-3: Libre, puisqu'il sera sans peur; libérateur,

puisqu'il sera libre.--Cf. p. 451., note (1).]

[Note 400-1: «Tu me permettras de préparer une salle dans

la marche solitaire... Une flamme, la Waberlohe, et de la

fumée entoureront cette salle. Cette flamme, la Waberlohe,

me protégera.» (_Chants des Iles Féroë._) _Voir_ ci-dessous

_Siegfried_, note (1), p. 503.]

[Note 400-2: «Elle (Brünnhilde) habitait la montagne d'Hindaberg.

Son Burg était entouré de Wafurlogi, le feu aux langues de

flammes, et elle avait fait le serment de n'aimer que l'homme qui

oserait chevaucher à travers Wafurlogi, le feu aux langues de

flammes.» (_Edda_ de Snorro.)]

[Note 400-A: Le thème de la Chevauchée et le motif de

l'Incantation du Feu accompagnent ces paroles de Brünnhilde.

(Partition, page 293.)]

[Note 401-A:

«... Que celui-là seulement conquière la Fiancée...»

Le motif de Siegfried accompagne ces paroles. (Partition, page

298).]

[Note 401-B:

«Ces yeux...»

Précédant ces paroles, revient solennellement à l'orchestre,

le thème élargi de la Justification, «et la mélodie monte,

planant sur d'immenses accords de cuivres, aux plus extatiques

hauteurs de sonorités instrumentales. Le thème dit du Sommeil de

Brünnhilde (ou, mieux, de la Fiancée endormie dans la Flamme)

éclate au dernier _fortissimo_ de cette progression incomparable,

et redescend, toujours adouci, à la rencontre de la voix de

Wotan, qui bientôt s'élève en une émouvante lamentation.

Le thème persiste à l'orchestre, coupé de quelques autres

figures, et forme l'accompagnement expressif du dernier chant

d'adieu.[401-B-a]»--(Partition, pages 298, en bas, et 299.)]

[Note 401-B-a: Alfred Ernst, _ibid._, page 241.]

[Note 402-A: Thème du Renoncement à l'Amour (partition, p. 301).

(Cf. _Rheingold_, partition, page 42).]

[Note 402-B: Pendant ce baiser de Wotan, l'orchestre, très

doucement, égrène les arpèges du _Charme du Sommeil_ (sept

mesures). (Partition, page 302, en haut.)]

[Note 402-C: Ici commence le développement du Motif de

l'Incantation du Feu «qui pétille aux harpes et aux flûtes,

siffle aux violons divisés en quatre parties, sur les harmonies

caractéristiques des instruments à vent.» (Partition, pages

303-304-305.)

Le thème de la Fiancée endormie dans la flamme vient se combiner

avec lui, et «comme le refrain d'une berceuse grandiose, il se

balance sur les traînées vertigineuses du Feu.» (Partition, page

306.)]

[Note 403-1: «BRYNHILD: «... Il (Odin) m'entoura de boucliers

dans Skatalund, de boucliers blancs et rouges dont les bords me

pressaient. Il ordonna que celui-là seul m'éveillerait de mon

sommeil, _qui jamais n'aurait connu la crainte_. Autour de ma

résidence, située vers le sud, il fit brûler le feu qui dévore le

bois. Celui-là seul devait traverser la flamme qui m'apporterait

l'Or sur lequel Fafnir était couché.» (_Helreidh Brynhildar._)

Cette note, jointe à celle de la p. 399, établit que c'est bien

dans l'_Edda_ que Wagner a trouvé cette idée de la peur, l'un des

ressorts les plus importants du drame de Siegfried en entier. Trop

exclusive est donc l'affirmation de M. Alfred Ernst écrivant:

«_L'idée de la peur_, et de l'impossibilité où Siegfried est de

la ressentir, vient _principalement_ des _Kindermärchen_.» Trop

exclusive, sans doute; non, du reste, erronée, comme on s'en

rendra compte plus loin. (_Voir Siegfried_, p. 476, note 2.)]

[Note 403-A: Le thème de Siegfried commente ces paroles de Wotan:

«Quiconque craint la pointe de ma Lance,»

(partition, pages 307, en bas, et 308) cependant que continuent

les harmonies du thème de la Fiancée endormie dans la flamme et

du motif de l'Incantation du Feu.--La mélodie de l'Adieu apparaît

un instant, succédant au thème de Siegfried (page 308). Puis

vient encore l'_Interrogation de la Destinée_. Mais de tous ces

thèmes tour à tour glorieux, torrentiels, mélancoliques, les

harmonies comme impalpables de la Fiancée endormie, aériennement

se dégagent, et enfin s'évaporent en un long decrescendo.

(_Voy._ partition, dernières pages, à partir de la page 302).]

[Note 407-1: Dans une lettre du 20 novembre 1831, adressée

d'Albisbrunn à Liszt, Wagner qualifie de _Waldstück_, «pièce

sylvestre» (littéralement: «pièce-de-forêt»), son drame de

_Siegfried_, qui, à cette époque, portait ce titre: _Le Jeune

Siegfried_.--Il en fait observer d'abord «la grande simplicité

scénique», le «petit nombre de personnages», et il conclut que

représenté entre la _Walküre_ et le _Crépuscule-des-Dieux_ (encore

intitulé alors _Siegfried's Tod_, la _Mort de Siegfried_), ce

_Waldstück_, dont l'action est beaucoup moins complexe, «avec son

audacieuse solitude juvénile, fera certainement une bien heureuse

et particulière impression.»]

[Note 407-2: En ce personnage de Mime sont résumés: 1º celui de

Regin, des sources scandinaves; 2º celui du forgeron Mimer dans

le _Siegfriedslied_ ou _Hœrner Siegfried_: Mimer a pour élève

Siegfried, lequel ignore son origine, et c'est au fond des bois

qu'ils vivent; plus d'un détail du premier acte est tiré de cette

vieille source allemande.--Quant au Regin des deux _Eddas_, de

la _Völsunga_, des Féroë, etc., c'est le même qui, menacé par

Fafnir (voir l'annotation de l'_Or-du-Rhin_, «Scène» IV), s'est

enfui--pour se réfugier à la cour du roi Hialprek: «Regin, fils de

Hreidmar, était arrivé près de Hialprek. Il était le plus habile

des hommes et un _nain de stature_. Il était _savant_ et _méchant_

et _connaissait_ les sortilèges. Regin entreprit d'élever Sigurd;

il l'instruisit et l'aimait beaucoup. Il raconta à Sigurd

l'histoire de ses aïeux...» etc. (_Sigurdakvidha Fáfnisbana

önnur_.) Les notes ultérieures rendront compte des autres

simplifications, identifications, ou modifications, qu'opéra

Wagner pour créer son Mime.]

[Note 407-A: Comme tous les Préludes de la _Tétralogie_ (excepté

celui de l'_Or-du-Rhin_, dont l'importance est capitale), le

Prélude de _Siegfried_ se borne à nous préparer, d'une façon tout

immédiate, à ce qui va se passer. Nous allons voir Mime s'essayant

à reforger l'Épée; ce que suggèrent, dans le Prélude, les deux

Motifs de la Forge (Cf. _Or-du-Rhin_, partition, pages 111 à 115,

_voy._ la note musicographique de la page 273) et de l'Épée. Ces

deux motifs continuent à alterner durant le premier monologue

de Mime.--J'imagine que si l'on jouait à Paris la _Tétralogie_

tout entière, ce premier acte de _Siegfried_ serait, pour le

spectateur, comme une sorte de délassement,--le délassement du

sublime,--un bon recoin d'intimité où il se «remettrait» des

écrasantes émotions de la _Walküre_.--Une fraîcheur d'idylle, une

légèreté de jeunesse confiante, voilà ce qui charme doucement,

dans tout ce premier acte. Wagner, parvenu au milieu de sa route,

s'est comme oublié, en une halte délicieuse, parmi les vivifiantes

profondeurs de forêt où s'éjoue héroïquement le clair enfant

Siegfried.--Le perfide Mime lui-même, ce méchant nain, n'est point

pour nous donner du souci.--Une faiblesse de Wagner,--que ce Mime!

Et quand je dis faiblesse, entendez condescendance enjouée pour

les côtés naïfs de la Légende; car il appartient bien, ce Mime, à

la légende allemande des Männlein et des Koboldes; petit bonhomme

industrieux et futé, chevrotant et agile.--Cela peut nous laisser

indifférents; mais que n'avons-nous une telle puissante naïveté de

prendre au mot nos légendes populaires et de les réaliser en Art!

La musique de ce premier acte de _Siegfried_, sous ses allures

prestes et franches, porte toujours les mêmes caractéristiques

d'indéviable volonté et de profonde combinaison; Wagner a vu ceci:

Siegfried adolescent; et les exubérances d'une enfance héroïque,

qui s'éveille, ont largement irradié la donnée en somme assez

mince de ce premier acte, où tout (sauf le majestueux épisode du

Voyageur) se passe entre deux personnages seulement,--aventure, je

crois, rare au théâtre,--et à qui l'on ne fait guère crédit qu'en

raison des souvenirs qu'ils représentent.--Mais voilà, je l'ai

dit, il y a, d'un bout à l'autre, mêlé au jeune frémissement des

bois printaniers, ce vaillant éveil de guerrière enfance, cette

adorable vaillantise juvénile, impétueuse avec de soudaines haltes

de rêve, qui bouscule les ours et lisse les oiseaux.

Grâce à sa conception musicale, Wagner a pu richement étoffer,

dans ce premier acte, une polyphonie que la situation dramatique

immédiate n'impliquait point aussi variée. Il y a certes un grand

surgissement de motifs neufs, spontanés et jaillissants eux-mêmes

comme l'adolescence de Siegfried, mais comme la brume de souvenir

de tels thèmes rappelés les enveloppe prestigieusement; et que

serait devenue toute cette partie du Drame en des mains pauvres

des procédés et des ressources que Wagner, en dépit des huées

d'antan,--s'est opiniâtrement créés.

«Les motifs affectés à Siegfried, dit M. Ernst[407-A-a], se

ramènent à deux types mélodiques principaux; les uns dérivent du

thème héroïque, si fier et triomphal, qui sonnait dans la dernière

scène de _la Walkyrie_; les autres, plus rapides, plus jeunes, ont

leur forme pittoresque dans la «fanfare du Cor de Siegfried».

«En dehors de ces deux thèmes essentiels, il en existe d'autres

fort heureusement trouvés, tels que celui de l'ardeur impatiente

de Siegfried, et le joli thème qui souligne son envie de courir

par le monde (quelquefois appelé: «thème du voyage» ou «thème de

Siegfried voyageur») et qui est aussi relatif à son impétuosité

naturelle.... Une joie de mouvement agite l'orchestre dès que

Siegfried paraît... Mais bientôt glisse une mélodie plus douce,

voisine aux thèmes d'amour connus de nos oreilles: Siegfried avoue

qu'il a senti un vague désir sourdre en ses rêves; il nous conte

la tendresse mystérieuse qui a ému son âme, aux profondeurs de la

forêt, sous les couverts de feuillage où chantent les oiseaux,

où luisent les grands yeux timides des chevreuils. Son désir

s'éveille aux premières intuitions de l'amour..» (Pour toute

cette partie voy. partition _passim_, page 1 à 50, toute la 1re

scène.)--D'ailleurs, à une exécution suffisante au piano, on

reconnaîtrait, facilement, les origines, les affinités des thèmes

apparus durant cette première scène. Voir, au surplus, ci-après,

de nombreux exemples.]

[Note 407-A-a: _Ibid._, page 247.]

[Note 410-A: Dans l'orchestre, le thème du Dragon. (Partition, p.

8, en bas.)]

[Note 410-B: Une combinaison des thèmes de l'Épée et de Walhall

accompagne significativement ces paroles. (Partition, page 8, en

bas.)]

[Note 411-1: «Le chef» (Siegfrid) «avait aussi un magnifique cor

d'or rouge.» (_Nibelunge-nôt_, XVI.)]

[Note 411-2: «Je veux donner un divertissement à nos

compagnons..... Je vois un ours, qui va nous accompagner au

camp; s'il ne se sauve bien vite, il ne nous échappera pas.»

(_Nibelunge-nôt_, XVI.) «..... Le fier et beau chevalier»

(Siegfrid) «..... s'élance après l'ours..... Le héros le saisit

aussitôt, et, sans recevoir aucune blessure, le garrotte en un

instant..... et, avec grande audace, le ramène au foyer du camp;

c'était un jeu pour ce héros bon et intrépide..... Quand les

hommes..... le virent venir, ils coururent à sa rencontre..... Il

détacha la corde qui liait les pattes et la gueule de l'ours.....

La bête voulait retourner au bois, ce qui effraya les gens. Le

vacarme fit fuir l'ours vers la cuisine. Oh! comme il chassa les

cuisiniers loin du feu! Plus d'un chaudron fut renversé, plus d'un

brandon dispersé.....» etc. (_Id._, _ibid._) Cf. _Kindermärchen_,

t. III, nº 160.]

[Note 411-A: C'est ici que surgit, pour la première fois,

l'allègre fanfare du Cor de Siegfried. (Partition, page 11.)

Elle reviendra souvent dans la suite, curieusement développée.

Elle est simplement, ici, l'un des deux thèmes qui servent à

caractériser l'impétuosité de Siegfried, le côté batailleur de

cette impétuosité, comme l'autre thème, que nous rencontrerons

bientôt, en exprime le côté enfantin.]

[Note 412-1: On remarquera quel frappant rapport de symétrie,

entre le début du présent Acte et le début de la «Scène» Troisième

de l'_Or-du-Rhin_, contribue à nous faire tout de suite nous

rappeler le personnage de Mime. Comme jadis Alberich lui réclamait

le Tarnhelm, Siegfried à son tour lui réclame son Glaive. Mais

leurs moyens de contrainte diffèrent, et la comparaison, certes,

est intéressante. Je me borne à l'indiquer ici.]

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 39 / 48 段