[Note 132-2: Cette imagination du lecteur, aidons-la.--Cf. d'abord

les notes (1) de la p. 97 et surtout (1) de la p. 110.--Voici

maintenant comment un témoin peu suspect, M. Octave Fouque, a

décrit dans _l'Art_ (7e année, t. IV, pp. 68-70, 138-140, 199-200)

l'impression produite à _Bayreuth_, par les Drames de Richard

Wagner, sur un Public plutôt mêlé: «Au moment où la toile se

lève, _les lumières s'éteignent dans la salle_, et le spectateur

reste plongé dans une nuit profonde. Au milieu de ces ténèbres

_remplies des mille sonorités de l'orchestre invisible_, le cadre

scénique s'illumine. _Forcément_ l'œil est attiré, peu à peu

_fasciné par ce point brillant_. Les chanteurs sont les premiers

de l'Allemagne. Disciplinés par une volonté despotique, ils ne

songent nullement à leur métier de chanteurs. _Toute idée de

virtuosité est éteinte dans leur âme_; pour rien au monde, ils

ne voudraient faire valoir les artifices de leurs gosiers, ou

gagner par des tours de force vocaux les bravos des dilettanti.

Leur unique et constante préoccupation est d'entrer dans l'idée

du poème et de représenter dignement le personnage dont ils

portent le costume. Les hommes ont la taille des héros, les

femmes sont belles; _gestes, attitudes, silences, ils ont tous

appris du maître_, et traduisent fidèlement, consciencieusement

la physionomie qui, pour une soirée, devient leur être véritable.

Ce n'est pas herr Niemann ou herr Schlesser, ce n'est pas

frau Materna ou frau Wekerlin: c'est Siegfried, Hagen et les

Walküres. La scène est machinée avec art; elle a su utiliser

toutes les inventions de la science moderne; _les prodiges s'y

succèdent_, toujours commentés par cet orchestre qui _enveloppe la

représentation d'une sonorité magique_. Le Phénomène s'accomplit,

et, dans ce demi-rêve où tout ce magnétisme l'a jeté, l'esprit

du spectateur, ACCEPTANT, SANS LA MOINDRE RÉSISTANCE, LES

OBSCURITÉS, LES NAÏVETÉS, PARFOIS LES MONSTRUOSITÉS DE LA LEGENDE,

est violemment tiré hors de lui-même; songeur, inconscient,

halluciné, il chevauche, à la suite du poète, emporté par une

imagination sans frein à travers le pays fantastique que peuplent

les dieux, les héros, les chimères et les fées.»--Ces deux termes:

«chimères» et «fées», sont malheureux et me gâtent le reste.

Des «fées»? sont-ce des _Walküres_ que M. Fouque veut dire? Des

«chimères»? seraient-ce le Dragon du _Rheingold_, et celui du

Drame de _Siegfried_? N'importe! L'essentiel est que sur le fond

de la chose, l'auteur de l'article ait dit juste. Oui, placé

dans les conditions pour lesquelles seules le Drame est fait,

le spectateur français lui-même accepterait, j'en suis certain,

tout ce que, dans _L'Anneau du Nibelung_, plusieurs dénomment:

la «ménagerie».--Une partie du but de Wagner ne fut-elle pas de

nous arracher au souvenir de la vie réelle? (Cf. _Gesammelte

Schriften_, t. VIII, p. 37, et ci-dessus, pp. 15-17; 19; et 63.

n. (1) de provoquer un état d'âme plus favorable à la vision, à

la conception des choses idéales? de faire parvenir notre esprit,

jeté dans une sorte de rêve, jusqu'à cette entière _clairvoyance_

où il découvre un enchaînement, «un nouvel enchaînement des

phénomènes du monde, que, dans l'état de veille ordinaire, nos

yeux ne pouvaient apercevoir»? Cf. _Lettre sur la Musique_, p.

LVIII.) Or, si le _but_ est rempli, qu'importent les _moyens_?

«Le Merveilleux dans l'Art, disait Richard Wagner, EST le _moyen_

de rendre claire à tous la Vérité de la Nature.» (_Entwürfe,

Gedanken, Fragmente, loc. cit._, p. 66). Voyez comme simplement,

dès ouvert le rideau, le _Rheingold_ nous plonge en plein

surnaturel, ainsi qu'au milieu de choses palpables! et comme si

notre monde réel n'était que le seuil d'un autre monde--plus réel,

en un certain sens. Dante seul eut cette audace tranquille, que

note Carlyle... mais Dante (hélas!) était d'un Age de Foi...]

[Note 134-1: Cf. _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_: «C'est

seulement par la scène que l'art national peut devenir vraiment

la propriété du peuple, et seulement quand la grande partie de

l'art qui touche à la scène, en popularisant et en personnifiant

l'art, lui est assurée en propriété, que cet art peut atteindre

une pleine et libre vie nationale dans d'autres branches. Un

drame national vrai, vivant, élevé à la hauteur d'un idéal

artistique, est la source réelle, pure, vivifiante, de toute

autre vie artistique nationale. Aussi la condition misérable de

la scène de l'Europe moderne, étant entièrement non nationale et

non artistique......, est-elle l'une des plus sûres mesures de

l'esprit de la civilisation européenne en général.» (Pp. 19-20.)]

[Note 135-1: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 79.--«Rien de

pareil à ce que j'avais projeté, et, en dernier lieu, commencé

avec confiance, grâce au concours d'amis enthousiastes, n'avait

jamais encore été entrepris: c'eût été essentiellement digne

de notre jeune gouvernement impérial, qui ne pouvait inaugurer

son brillant règne plus glorieusement qu'en donnant l'aide la

plus franche à un objet purement idéal et pour un motif purement

idéal... Mais les pouvoirs qui régnaient en Allemagne, négligents

comme jamais des intérêts de l'art véritable, ne virent alors

dans mes efforts, comme ils n'y avaient toujours vu auparavant,

que l'expression de la plus extrême ambition personnelle, et,

dans l'institution que je projetais, rien que les demandes

extravagantes d'une représentation extraordinaire et inusitée de

mes propres ouvrages, pour ma seule satisfaction d'amour-propre

personnel. L'achèvement de mon entreprise fut dès lors laissé

entièrement à moi et à mes amis.» (_Id._, p. 78).]

[Note 136-1: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 77.]

[Note 136-2: _Traité de l'Education des Filles._]

[Note 136-3: _L'Œuvre et la Mission de ma Vie_, p. 91.]

[Note 137-1: Michelet, _Introduction à l'Histoire universelle_.]

[Note 140-1: Vers 1210, selon Lachmann.

Chants, Lieder:--Nibelungen _lied_ oder Nibelungen _lieder?_

s'est demandé un érudit allemand, H. Fischer. Lachmann, avant

lui, s'était posé la même question et avait dit: _Lieder_--Chants

détachés, rhapsodies. Il faut adopter l'opinion de Lachmann.]

[Note 141-1: Nous verrons bientôt que le poème des _Nibelungen_

constitue la première forme de cette tradition,--la première en

date. Les _Chants héroïques de l'Edda_ jailliront, plus tard, sous

l'action d'un événement parallèle à celui de la chute de l'empire

romain, et qu'ils exprimeront avec les mêmes symboles. Nous

voulons parler des invasions danoises, du démembrement de l'empire

carlovingien.]

[Note 143-1: Gibich, père des Gibichungen, dans le

_Crépuscule-des-Dieux_.]

[Note 143-2: Hagene?]

[Note 144-1: Waldo, prince-abbé de Reichenau, fit copier douze

chants en langue germanique, _Duodecim Carmina Theodiscæ linguæ

formata_. Des recensions latines furent faites, toujours dans

les couvents (surtout en Saxe, semble-t-il), d'autres chants

teutoniques, de celui, par exemple, dont un poète se servit

pour composer la _Klage_, qui est un résumé de la légende des

_Nibelungen_: sans doute aussi du chant qui a fourni à l'_Edda_

le _Gubdrunarkant, Gudrune sauvée des eaux_, et qui raconte la

mort de Swanhilde, fille de Sigurd et des Gudrune, écartelée sur

l'ordre de son époux, le roi goth Airmanarecks (Hermanaric).

Fulco, archevêque de Reims, édifia de cette légende Charles le

Simple, à propos de telle circonstance de la vie de ce roi, qui

aurait présenté des analogies avec les traditions relatives au roi

goth. Ce clergé mi-barbare prenait ses textes de sermons aussi

bien dans les vieilles légendes abruptes, dont son sang roulait le

souvenir, que dans les Ecritures mêmes. N'étaient-elles pas un peu

pour eux, ces légendes, aussi les _Ecritures_?]

[Note 147-1: Cf. Guillaume de Jumièges, _Historia Northmannorum_,

I. C. 5.--Saxe Grammaticus, _Historia Danica_, L. IX--Sagan af

Ragnari Lopbrock, C. I. Stockholm, 1737.]

[Note 147-2: Sigurd Ier (1103-1130), Sigurd II (1136-1155), Sigurd

III (1162-1163).]

[Note 148-1: Dans l'imagination du temps, ces deux noms:

Hermanaric et Théodoric, semblaient s'appeler l'un l'autre; ils se

trouvent réunis (malgré l'énorme écart chronologique: Hermanaric,

an 336; Théodoric an 455), dans divers chants barbares, dans le

_Chant d'Hildebrand et d'Hadubradt_, entre autres, mentionné, je

crois, pour la première fois, en France, par J.-J. Ampère. «Dans

ce chant, dit Ampère, Théodoric, selon la légende et non pas selon

l'histoire, avait été forcé de laisser son royaume aux mains

d'Hermanaric, qui, à l'instigation d'Odoacre, s'en était emparé.

Le héros fugitif avait trouvé un asile chez le roi des Huns,

Attila.»]

[Note 148-2: Cf. _Gudrune sauvée des Eaux_ et le _Chant de

Hamdir_.]

[Note 149-1: C'est, très probablement, après Charlemagne, et à

son exemple, que les Moines recueillirent les poésies barbares,

en même temps que ce groupe de récits qui contiennent tout le

légendaire carlovingien: la _Chronique de Turpin_ (Roland à

Roncevaux); les _Cantilènes héroïques_; le _Chant de Fontenay_;

la _Captivité de Louis II à Bénévent_ (Dissolution de l'empire

carlovingien); la _Chronique du Moine de Saint-Gall_ (Cycle de

Charlemagne); la _Chronique de l'Abbaye de Saint-Amand_ (Invasions

northmannes).]

[Note 150-1: _Deux travaux allemands sur Hincmar._ (Revue des

Questions historiques.)]

[Note 150-2: Partout où l'Eglise eut des biens:

propriétés épiscopales, abbayes, prieurés, menses

innombrables,--l'administration romaine, tout lointainement

transposée qu'elle fût,--après le Sénat, le Chapitre, après

la toge du Consul, la chape de l'Abbé,--régit de nouveau les

hommes.--«Une abbaye, dit Châteaubriand, n'était autre chose que

la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses classes

d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la propriété

et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur

dépendance. Le Père-Abbé était le Maître; les Moines, comme les

affranchis de ce Maître, cultivaient les sciences, les lettres

et les arts.--L'Abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce

nom, treize autres villes, trente villages, un nombre infini de

métairies, etc.»]

[Note 150-3: Voici de bien caractéristiques effets de cette

latinisation qui gagne, dès lors, tout. Lorsque Lothaire, ligué

avec Pépin, lutte contre Charles le Chauve pour reconstituer, à

son profit, l'héritage de Charlemagne, la tradition romaine, ce

sont les hommes de langue latine, les Aquitains, qui l'aident le

mieux. Mais ensuite les deux rois s'appuient au contraire sur les

Saxons, sur les Northmanns, sur les Esclavons, sur le Nord païen.

Alors l'Eglise, brusquement, se déclare pour Charles le Chauve,

les Aquitains aussi. Et le fils puîné de Louis le Débonnaire sera

le défenseur du culte, de l'unité romaine, canonique, contre

l'anarchie du Nord, et c'est alors que Hincmar rêve du plan de

Charlemagne réalisé par le Clergé, par le Midi, par l'Orient.

Charles le Chauve étant l'épée de ce Clergé, comme, autrefois,

Pépin le Bref et Charlemagne furent l'épée du Saint-Siège.]

[Note 152-1: Je n'emploie pas ce mot au sens monacal: _legenda_

(_legendum_ est), mais dans l'acception générale.]

[Note 155-1: Très probablement, les populations primitives de la

Gaule connurent une manière de mythe de l'Or.--Le monde gaélique

eut sa légende de l'_Or de Toulouse_, comme le monde germanique

celle du _Rheingold_; l'une et l'autre issues, sans doute, d'un

mythe commun, apporté, en Gaule, par la branche celtique des

invasions indo-germaniques, et, dans le nord de l'Europe, par la

branche scandinave. Seulement, la légende de l'_Or de Toulouse_

a tout un côté historique, fertile en détails précis, lesquels,

par l'effet d'un rapprochement assez permis, peuvent jeter une

lumière curieuse sur la légende du _Rheingold_, restée, elle,

exclusivement mythique. Voici ce que dit Strabon: «Comme la

contrée (la contrée des Tectosages, autour de Toulouse) abondait

en mines d'or et que les habitants étaient à la fois, _très

superstitieux_ et très frugaux, il s'y était formé des trésors sur

différents points. Les lacs et étangs sacrés surtout offraient

des asiles sûrs où l'on jetait l'or et l'argent en lingots. Lors

de la prise de Toulouse par le consul Cœpio (106 av. J. C.),

les trésors jetés dans les étangs sacrés furent pillés.» Ainsi

que dans les fables scandinaves, ce rapt ne porta pas bonheur à

son auteur, qui mourut misérablement. La somme des richesses qui

furent trouvées dans les lacs sacrés, en lingots d'or et d'argent,

représentait, au dire de Posidonius, une valeur de 15,000 talents

(environ 83 millions de francs).--Plus tard, devenus possesseurs

tranquilles du pays, les Romains vendirent les étangs sacrés, «et

aujourd'hui encore, ajoute Strabon, les acquéreurs y trouvent des

lingots d'argent battu, ayant la forme de pierres meulières.»

Supposez ces détails reportés sur le Rheingold: curieux!--Je

trouve, d'ailleurs, dans une coutume des anciens Germains, comme

les rites destinés à symboliser un trésor caché dans des lacs

ou fleuves sacrés, dans un sanctuaire: Lorsque sont finies les

fêtes durant lesquelles la déesse Erda, la Terre-Mère, parcourt

l'univers, «le char (qui la porta), les voiles qui la couvrirent

sont jetés dans un lac solitaire. Des esclaves s'acquittent

de cet office, et, aussitôt après, le lac les engloutit. De

là une religieuse terreur et une _sainte ignorance_ sur cet

objet mystérieux _qu'on ne peut voir sans périr_.»--Tacite,

_Germanie_.--Et en effet, tous ceux qui touchèrent à cet «objet

mystérieux» (l'Or, l'opulence de la Terre, la Terre-Mère, Erda;

dans les fables scandinaves, Erda ne veut pas qu'on la voie),

tous ceux qui s'en emparèrent, périrent misérablement. Siegfried,

Hagene, Gunther, Attila (Attila, selon la légende), en Occident,

Cœpio, en Orient.]

[Note 157-1: Nous ne parlons pas, bien entendu, des autres

sagas recueillies par Sœmund, telles que les sagas de _Ragnar

Lodbrog_, de _Hervara_, de _Blomsturvalla_, d'_Yglinga_,

d'_Olaf-Tryggva-Sonar_, de _Jomsvikingia_, de _Knytlinga_, etc.]

[Note 159-1: Comme les bardes calédoniens.--_Voyez_, à ce sujet,

dans Ossian, les _Chants de Selma_:--«Ainsi chantaient les

bardes dans Selma; ils charmaient le repos de Fingal par les

accords de leurs harpes et les récits des temps passés. _Les

chefs accouraient de leur colline_ pour entendre leurs concerts

guerriers...»]

[Note 161-1: _V._ la note de la page 141.]

[Note 162-1: On peut, à ce point de vue, comparer le chant de

harpe de Gunnar (Gunther) avec le Chant de mort de Ragnar Lodbrog.

Gunnar périt, dans l'_Edda-Sœmundar_, du même supplice que

Ragnar, dans la saga northmanne: les Vipères. Qu'on nous permette

de rapprocher quelques citations tirées des deux poèmes:

«... Il arriva que Gunnar, fils de Gîuki, attendait la mort dans

la tour de Grabak-le-Serpent. Les pieds du noble Chef étaient

libres, mais ses mains étaient attachées par de fortes entraves.

«... On donna une harpe au Héros victorieux dans les combats. Il

révéla son talent en jouant avec les doigts de ses pieds. Il fit

résonner admirablement les cordes de la harpe. Nul ne savait en

jouer aussi bien que le roi.

«... La Tour-aux-Serpents résonna au son des cordes d'or.»

Et il chante; il invective Atli, son meurtrier. Il ne craint pas

la mort. D'ailleurs, il est bien vengé:

«... Notre vaillante sœur a tué ton frère...»

Ces chants ont endormi les serpents. Seule, la mère d'Atli,

changée en vipère, veille encore:

«... Elle me perce le cœur au fond de la poitrine...

«... Tais-toi, Harpe sonore! je dois partir pour aller habiter

désormais le vaste Walhalla, boire l'hydromel sacré avec les

Dieux, et manger du sanglier Sahrimuir aux festins d'Odin.»

Le Chant de mort de Ragnar Lodbrog exprime les mêmes choses:--La

vie est de peu; éternité radieuse dans le Walhalla. Cette mort

sera vengée par la parenté. Voici partie de ce chant:

«--Nous avons frappé de nos épées, dans le temps où, jeune encore,

j'allai, _vers l'Orient_, apprêter aux loups un repas sanglant, et

dans ce grand combat où j'envoyais au palais d'Odin tout le peuple

de Helsinghie. De là nos vaisseaux nous portèrent à l'embouchure

de la Vistule, où nos lances entamèrent les cuirasses et où nos

épées rompirent les boucliers.

«--Nous avons frappé de nos épées! Maintenant, j'éprouve que les

hommes sont esclaves du Destin... Jamais je n'aurais cru que la

mort dût me venir de cet Ælla (roi de Northumberland), quand je

poussais mes planches si loin à travers les flots, et donnais de

tels festins aux bêtes carnassières.

«--Nous avons frappé de nos épées! Si les fils d'Aslauga (ses

fils) savaient les angoisses que j'éprouve, s'ils savaient que les

serpents venimeux m'enlacent et me couvrent de leurs morsures, ils

tressailliraient tous et voudraient courir aux combats, car la

mère que je leur laisse leur a donné des cœurs vaillants.»

Lequel de ces deux chants est, comme rédaction, le plus ancien?

Le chant de Gunnar est-il une imitation du chant de Lodbrog?

L'ancienne saga burgunde s'est-elle modifiée sous l'influence

des sagas des Rois-de-la-Mer, du cycle des Rois-de-la-Mer?

L'affirmative ne serait pas impossible. Ce chant ne se trouvait

point dans le manuscrit de l'_Edda-Sœmundar_ (_Codex Regius_).

Plusieurs ont avancé qu'il serait l'ouvrage d'un pasteur

islandais, très versé dans la littérature des sagas, Gunnar

Paulsen. Mais où ce Gunnar Paulsen aurait-il pris idée de ce

chant? Évidemment dans les sagas des Rois-de-Mer, desquelles il

répète plusieurs traits. Cet exemple, ainsi adopté, montrerait

assez bien la transformation des anciennes sagas germaniques

sous l'influence scandinave. (Voyez la mort de Gunther dans le

_Nibelunge-nôt_ et comparez.)]

[Note 164-1: Manuscrit de Saint-Gall. Manuscrit de Lasabergh,

écrit dans une des salles de ce château.]

[Note 164-2: On trouve dans le _Reinhart_ allemand maintes

allusions aux traditions épiques des _Nibelungen_.]

[Note 165-1: Il s'agit, bien entendu, du Moyen-Age allemand.]

[Note 166-1: ...des peuples... du Moyen-Age.]

[Note 166-2: Dans la légende de Charlemagne mort, devant

ressusciter lorsque le flot de sa barbe aura trois fois entouré

la pierre où le vieil empereur repose, et ramener une ère de

prospérité, n'y a-t-il pas comme le symbole d'une reconstitution

de l'empire... d'Occident (germanique, plutôt?... Hélas!)]

[Note 167-1: J'entends: le poème primitif des _Nibelungen_, alors

qu'il contenait certainement les éléments que recueillirent les

_Eddas_.]

[Note 167-2: Nous reviendrons là-dessus.]

[Note 169-1: Dans l'_Edda-Sœmundar_, les Vierges-cygnes, qui

sont Valkyries, protègent, et parfois épousent les héros. Cette

tradition scandinave s'est hypostasiée dans certaines légendes

françaises et allemandes du Moyen-Age, telles que le _Lac du

Désiré_, et surtout le _Chevalier au Cygne_, du minnesänger

Conrad de Wurtzbourg.--«Au Cygne correspond toute une épopée

chevaleresque, où l'oiseau, tant de fois chanté par la muse

antique, prend, sous l'influence du génie romantique, une

signification nouvelle. Le Cygne amène, en effet, vers le Nord,

de vaillants chevaliers qui fondent les premières principautés

des bords du Rhin... Au caractère religieux dont l'avait

revêtu l'antiquité, le Cygne des traditions du Nord unit alors

un caractère profondément historique» (Georges Kastner, _Les

Sirènes_).]

[Note 174-1: Sur la lignée de ces artistes plaçons Hoffmann et

Weber.]

[Note 175-1: A ce propos, voici un passage bien caractéristique

d'Etienne Lanzkrana, prévôt de Sainte-Dorothée, à Vienne (1477).

Ce livre a pour titre la _Route du Ciel:_ «Ensuite, assis en sa

maison avec sa femme et ses enfants, le père leur demande ce

qu'ils ont retenu du sermon; il leur dit ce dont il se souvient

lui-même. Il les questionne sur ce qu'ils savent. Il fait ensuite

apporter quelque chose à boire, puis il chante, avec tous les

siens, un beau cantique à la louange de Dieu, de Notre-Dame ou des

cher saints du Paradis, et il se réjouit saintement en Dieu avec

tout son petit monde.»]

[Note 175-2: Cf. Novalis.--Voy. dans Mme de Staël. _De

l'Allemagne_, p. 598; _De la Contemplation de la Nature._]

[Note 176-1: Le protestantisme contribua pourtant,

involontairement, à fortifier l'ancien esprit germanique. Nous y

reviendrons.]

[Note 178-1: Ne pas oublier que la moitié de la _Messiade_ est

sans objet direct.]

[Note 179-1: Voici ce qu'en dit Mme de Staël (1810), qui, en sa

qualité d'amie d'Auguste Schlegel, eût pu en savoir davantage. Il

est vrai que Schlegel n'avait pas encore entrepris ses travaux sur

l'épopée nationale des Allemands: «On vient de retrouver un poème

épique intitulé les _Nibelings_ (sic) et composé dans le XIIIe

siècle.»--Mention précédée d'une phrase qui montre que l'auteur

prend ce poème pour un roman de Chevalerie.]

[Note 180-1: _Traité sur l'origine et la signification des

Nibelungen_ (1826).]

[Note 181-1: Passage d'une conversation de Wagner, en date du 26

octobre 1879, recueillie par M. de Fourcaud, et reproduite par M.

Ernst, dans la _Revue contemporaine_, 1886.]

[Note 181-2: Nous rattachons au _Nibelunge-nôt_ la saga des

_Nibelungen_ dans les _Eddas_.]

[Note 182-1: Nous y reviendrons.]

[Note 182-2: L'hypostase de Wotan en Brünnhilde est aussi très

importante, ce que nous développerons.]

[Note 183-1: Il y a là un point obscur peut-être de cosmogonie

et qu'il faudrait élucider. En effet, on peut se demander

pourquoi, tout-puissants, les Dieux, pourtant, ne pouvaient user

légitimement de l'Or et furent maudits dès qu'ils se le furent

approprié. C'est que, dans la théogonie scandinave, la Nature,

Erda, antérieure aux Dieux, semble distincte et au-dessus d'eux.

Ailleurs, Cybèle, Mère des Dieux, ne les passe point en pouvoir.

Ici, la Nature, l'Infinitif, Erda, l'Incréée, les environne comme

une fatalité. Aussi bien, cette profusion de Nains souterrains,

de Géants souterrains, ce mythe du feu primordial (_le Muspelkem_

opérant la fonte du Givre accumulé dans le Chaos (le _Ginnung_),

et faisant éclore ainsi le Père des Géants, Ymer, lequel est la

matière première du Monde, tout cela révèle surtout des origines

géologiques, une fatalité physique antérieure à l'Intelligence. De

sorte que l'Or, substance planétaire, fruit premier de la Genèse,

l'Or n'appartient pas aux Dieux; à personne. Il est libre dans

les virtualités antiques. Qu'on se reporte à ce que nous avons

dit (page 155, note) du culte abstrait de l'Or chez les tribus

gaéliques, de ce même culte, l'Or étant ici symbolisé par Erda,

chez les premiers Germains. L'Or de Toulouse et le Tabernacle

d'Erda étaient coulés dans des lacs sacrés. Nul, à peine d'en

mourir, ne devait violer le mystère de ces eaux, sanctuaire

formidable; et, sans doute, est-ce comme par l'effet de cette

inexorable ritualité que les Dieux, ayant profané l'Or sacré,

furent maudits, premiers qu'ils étaient à ruiner les dogmes dont

ils avaient la conservation. C'était comme un suicide. Wagner a

intitulé le premier tableau du _Rheingold: Au fond du Rhin_. Ce

détail, tout de mise en scène à première vue, dénote plus d'étude

qu'on ne pourrait croire.]

[Note 188-1: Sœmund et Snorri: admirables, ces humbles chrétiens,

dans leur sympathie pour les traditions païennes (_gentitia!_)

de leur pays. Mais enfin il leur était impossible de pénétrer le

sens de ces traditions. Et leurs contemporains, avons-nous vu,

n'étaient pas pour les renseigner!--Poètes, oui, en ce qu'ils ont

absolument respecté ces vieilles choses! Vénérables pour _eux_,

ces choses, mais inexpliquées, inexplicables! Les commentaires de

Snorri sont des enfantillages.]

[Note 190-1: Orgueil, Avidité, Passions: il faudrait, pourtant,

qualifier moins sévèrement le libre exercice d'une Nature de Joie

et d'Harmonie. Nous y reviendrons.]

[Note 191-1: A la lettre, ce n'est plus ici, nommément, Freya,

mais une autre Déesse, Iduna, Gardienne des Pommes-de-Jeunesse,

absolument identique à Freya. Le sens reste donc le même.]

[Note 193-1: Cet Andwari est le Alberich de Wagner, qu'on trouve

dans les _Nibelungen_, mais non dans les _Eddas_. Il n'a pas,

dans l'épopée allemande, l'importance que lui attribue Wagner.

Mais cette figure mythologique de nain sous-marin se compliqua

singulièrement, avons-nous vu, des imaginations du Moyen Age. Il

devint alors le _Wassermann_, sorte d'Ondin maléfique très redouté

qui habitait, dans les profondeurs des eaux, un palais plein de

trésors (réminiscence évidente de l'Andwari des _Eddas_). Il est

vrai que, dans les _Nibelungen_, Alberich garde aussi un trésor,

mais c'est le trésor de Siegfried. Nous croyons que Wagner s'est

surtout souvenu de la légende allemande du Moyen Age, dont il

aurait combiné les données avec les renseignements de l'_Edda_ sur

les _Alfes-Noirs_.]

[Note 194-1: Dans le _Rheingold_, c'est l'œil de Freya,

entr'aperçu à travers une fissure de l'Or en tas devant elle, que

les Géants exigent de couvrir avec l'Anneau. Tant qu'ils verront

ce regard, ils ne pourront pas renoncer à Elle!--On voit la belle

transposition imaginée par Wagner.]

[Note 196-1: Nous verrons, bientôt, mieux pourquoi.]

[Note 196-2: _Edda-Sœmundar_--Chant premier: _Prédiction_ de

_Wala-la-Savante_.]

[Note 197-1: Dante. A chaque essor d'âme pardonnée, la

Montagne-du-Purgatoire tressaille d'allégresse.]

[Note 200-1: Dans la _Völsunga-saga_, des Héros bannis prennent

la forme de loups. Ces héros sont la postérité humaine d'Odin.

C'est d'eux que sort Siegfried. C'est dans le cadre fourni par

la _Völsunga Saga_ que Wagner place, tout d'abord, l'idée de

Rédemption.]

[Note 201-1: Force nous est, pour l'intelligence de ces remarques,

de donner ici le résumé de la partie de la _Völsunga-saga_ qui

se rapporte à la naissance de Siegfried. Pour l'analyse de

cette saga, encore peu connue en France, nous devons beaucoup à

l'obligeance de M. Alfred Ernst.

--Siegmundr et sa sœur jumelle, Signy, sont issus d'un héros,

Völsung, fils de Völse.

Cependant, le fils de Völsung porte le nom de Rerir, fils de Sigi,

fils, lui-même d'Odin. On ne distingue pas si le nom de Völse

s'applique à Odin, à Sigi, son fils, ou à Rerir, son petit-fils.

Siegmundr a pour père Völsung, voilà tout.

Signy est mariée, contre son gré, au roi Siggeir. Le jour du

mariage, un vieillard borgne (Wotan) est entré dans la demeure de

Völsung, et a enfoncé un glaive dans l'énorme tronc du pommier,

pilier central de la maison, promettant ce glaive à qui le

pourrait arracher de l'arbre.

Siegmundr, seul, y réussit, sans effort: Siggeir, ayant vainement

tenté de lui acheter l'arme, invite Völsung et les fils de Völsung

en sa propre demeure. Signy avertit son père et ses frères que

son mari leur tend un guet-apens. Ils n'en viennent pas moins au

rendez-vous, méprisant le danger. A la suite d'un combat où est

tué Völsung, ses fils, prisonniers de Siggeir, sont liés, exposés

par lui dans la forêt.

Là, un vieil élan vient, chaque nuit, étrangle et dévore l'un des

patients. Cet élan, c'est la propre mère de Siggeir, sorcière

qui revêt cette forme pour perpétrer ses forfaits. Lorsqu'allait

arriver le tour de Siegmundr, Signy lui envoie secrètement un

homme dévoué, qui lui enduit de miel le visage et lui en met

un rayon dans la bouche. L'élan vient, lèche le miel, plonge

sa langue dans la bouche de Siegmundr; le héros la lui mord,

l'arrache, le monstre meurt, après une lutte si violente, que les

liens du captif se rompent.

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 32 / 48 段