Je rappellerai seulement que de ce canevas, datant de 1848,

Wagner avait tiré d'abord, la même année, _Siegfried's Tod_,

_La Mort de Siegfried_; puis (après la composition de _L'Œuvre

d'Art de l'Avenir_ et d'_Opéra et Drame_) un second poème, _Le

Jeune Siegfried_ (en 1851); puis encore _La Walküre_ (1852);

finalement _L'Or-du-Rhin_ (1852). C'est alors, rappellerai-je

de plus, qu'il se vit obligé de remanier tour à tour _Le Jeune

Siegfried_ (qui devint _Siegfried_) et _Siegfried's Tod_ (qui

devint _Le Crépuscule-des-Dieux_); car sa conception primitive

s'était à tel point modifiée, que l'économie des deux Drames,

générateurs de l'œuvre entière, avait cessé d'être conforme

à l'essence nouvelle de cette œuvre même. De ce qu'il est

resté à titre secondaire (une synthèse admirable, en somme, des

Mythologies septentrionales, et déjà suffisante à la gloire de

bien d'autres), l'ensemble dramatique ordonné par Wagner s'était

de jour en jour élevé au rang qu'il occupe aujourd'hui: celui

d'un Poème où les hommes de tous les temps, de toutes les races,

découvriront, poignantes, profondes, toujours nouvelles, des

significations morales et rédemptrices. Le motif intérieur de

_L'Anneau du Nibelung_ n'est-il point, pour le résumer en quelques

mots, l'impossibilité, pour l'Ame, de posséder, tout à la fois,

le Pouvoir ou l'Or--et l'Amour? Et n'est-ce pas le renoncement

d'Alberich à l'Amour (Wagner l'écrit en propres termes) qui,

jusqu'au meurtre de Siegfried, engendre le quadruple Drame?

Hé bien, dans la version de 1848, non seulement le Nibelung ne

renonce point à l'Amour, mais il n'est même question, nulle

part, de la nécessité de ce tragique renoncement: Alberich vole

simplement l'Or aux Filles-du-Rhin, et rêve de faire de l'Or

l'arme de sa puissance. Rêve déçu: Fasolt et Fafner réclament,

en échange du Walhall, qu'ils viennent de construire pour Wotan,

le Trésor des Nibelungen, qui sont leurs ennemis naturels, et

l'Anneau, qui en fait partie; le Dieu leur donne satisfaction. Les

belles scènes du rachat de Freya, qui, dans le Drame définitif,

accusent, de si frappante et poétique manière, la portée du cruel

conflit psychologique,--ces scènes, par suite, n'existent point.

Fafner ne tue nullement Fasolt, et, la terreur de l'Anathème

n'obligeant pas le premier des deux à prendre forme d'un Dragon,

cet animal n'est autre chose que le classique monstre des Mythes,

l'inévitable bête gardienne des toisons d'or. Ainsi la faute des

Dieux dépouillant Alberich fut d'avoir, avec son Anneau, «enterré

l'âme du peuple des Nibelungen, la liberté, sous le ventre de ce

Dragon»,--et cela dans un but qui, somme toute, n'était guère

supérieur à celui du voleur.

Comment la réparer, cette faute? Les Dieux ne le pourraient plus

eux-mêmes: leur pacte le leur interdit. Ils s'inquiètent donc de

vouer un homme à l'accomplissement de l'exploit nécessaire, mais

aussi, comme il est logique, aux conséquences de l'Anathème, à

l'expiation de leur propre méfait. Il suffira, pour que la paix

règne de nouveau entre les trois races, celles des Dieux, des

Géants et des Nibelungen, que le Héros prédestiné, rendant aux

Filles-du-Rhin leur Or, libère ainsi les Nains d'une servitude

impie. Quel sera-t-il, ce Héros? Siegmund?--Pas plus que dans

notre _Walküre_; en toute la partie du canevas qui correspond à

cette dernière, nous voyons bien Siegmund agir, aimer Sieglinde,

etc. Seulement, ce canevas n'implique l'idée d'aucune scène

analogue à celle qui est maintenant,--je l'ai dit ailleurs

(p.358, n. 1) d'après Wagner,--«la plus importante du quadruple

Drame»: Wotan n'intervient qu'une seule fois,--pour condamner

Brünnhilde,--et pour évoquer Loge.

Des observations du même genre s'appliqueraient à l'ébauche

première de l'actuel drame de _Siegfried_; Siegfried est bien

élevé par Mime, tue le Dragon, s'empare de l'Anneau, réveille

Brünnhilde, qui lui fait un récit peu dramatique et long;

mais il n'est point question du Voyageur (Wotan): nulle scène

entre Wotan et Mime, entre Wotan et Alberich; aucune évocation

d'Erda (deuxième scène culminante de la _Tétralogie_), aucun

«renoncement» du Voyageur; aucune lutte de Siegfried contre ce

Voyageur. Toutes ces additions essentielles datent de 1852,

motivées et nécessitées par ce fait que si, dans l'ébauche,

Siegfried apparaissait comme le héros central d'une «action»

plutôt extrinsèque,--dans le dernier poème, au contraire, Wotan

est le personnage unique, pour ainsi dire: de l'Ame de qui tout

part, à l'Ame de qui tout revient, par rapport auquel seul doit

être interprétée la conduite de chacun des autres.

Rien ne le prouve plus nettement, d'ailleurs, que le titre

substitué, pour la «Troisième Journée» du Ring, à celui de _La

Mort de Siegfried_,--et surtout les transformations dont ces

mots: _Crépuscule-des-Dieux_, sont l'éloquent indice verbal.

Transformations nombreuses? Non pas: le «poème d'opéra» de 1848,

par la structure comme par le texte, est presque intégralement

identique au nouveau; il n'en diffère--mais c'est assez--que par

la suppression, d'abord, en celui-ci, des éléments antiscéniques

(j'ai spécifié ces éléments dans mon _Avant-Propos_, p. 73) et par

l'économie des quatre scènes suivantes: celle des Nornes,--celle

de Brünnhilde avec Waltraute, celle d'Alberich avec Hagen,--enfin

la conclusion du Drame, sans parler du discours de Siegfried

expirant, et de quelques autres menus détails. Aux lecteurs qui

viennent d'étudier _L'Anneau du Nibelung_ avec attention, il n'est

pas besoin de faire remarquer que les trois premières de ces

scènes, et une partie de la quatrième, y sont consacrées à Wotan,

personnage invisible mais toujours central. Dans _La Mort de

Siegfried_, rien de tel: Siegfried étant le pivot de l'«action»,

les Nornes prophétisent de lui que joyeusement il accomplira ce

qu'il a joyeusement commencé. A la place du tragique dialogue

où le refus de Brünnhilde à Waltraute décide de la ruine du

Walhall, nous trouvons un chœur de Walküres, destiné à mettre

Brünnhilde au courant des exploits de ses sœurs (et duquel la

musique est devenue, par la suite, le thème de la fameuse--trop

fameuse--_Chevauchée_). Quant au sombre entretien nocturne

d'Alberich et de Hagen, ce que j'ai dit de la première esquisse,

en général, laisse deviner qu'il ne contient et ne pouvait

contenir aucune allusion à des faits aussi décisifs, pour le sort

d'un Monde menacé, que la lutte de Siegfried contre Le Voyageur,

la rupture, par le Glaive Nothung, de la Lance gardienne des

Traités: passons donc. Aussi bien le dénouement de _Siegfried's

Tod_ est-il autrement instructif: après le meurtre de Siegfried,

expiation de la faute des Dieux, Brünnhilde y restitue bien l'Or

au Fleuve sacré, et monte bien avec Grane sur le bûcher funèbre;

mais c'est, comme dans l'_Edda_ de Sœmund, pour redevenir une

Walküre (et non, comme dans _Le Crépuscule_, pour finir le

règne des Dieux, pour sauver le Monde par l'Amour, et l'Amour

rédempteur, lui-même, par son sacrifice volontaire). Il y a plus:

redevenue Walküre, Brünnhilde, en une apothéose, mène au Walhall

Siegfried (transposition, sans doute, d'un passage de l'_Edda_ de

Sœmund,--aux _Chants de Helge_), et, devant les Dieux assemblés

pour les recevoir, dit à Wotan: «Wotan, réjouis-toi du plus libre

des hommes, et salue-le avec tendresse, car c'est à lui que tu

dois la puissance éternelle!» ce pendant que des chœurs dialogués

d'un bel effet (dont l'idée fut peut-être reprise par Wagner en

son _Parsifal_, à l'acte troisième), des chœurs alternants de

femmes et d'hommes, après avoir accompagné la pompe funéraire de

Siegfried, souhaitent au couple bienheureux «d'éternelles délices,

à Walhall».

Telle est, déjà grandiose, mais combien moins profonde! la

conception première de L'_Anneau du Nibelung_. J'en abandonne

sans commentaires cette bien incomplète analyse, à la fois trop

brève et déjà trop longue, aux méditations du lecteur.--J'aurais

désiré ne point le quitter sans lui montrer encore comment, dans

l'ensemble des œuvres de Richard Wagner, non seulement _Tristan

et Isolde_ (ce sont ses propres expressions),[633-1] n'est qu'un

«acte complémentaire» de la _Tétralogie du Ring_, mais surtout

_Parsifal_ en est, pour ainsi dire, la transcription spirituelle,

prouvée par maintes correspondances (des situations, des symboles,

des personnages, des noms aussi), et prévue, dès l'année 1848, en

une page lumineuse du Poète-Musicien[633-2]. Que le peu de place

duquel je dispose serve d'excuse à mon silence! L'impossibilité

de résumer dignement, en quelques mots, ces hautes questions,

ne m'aura du moins pas empêché de m'acquitter du devoir de les

signaler.

L. P. de B'. G.

TABLE

Pages.

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR: De la Méthode

à suivre pour consulter avec fruit cette Traduction

et cette Édition (L.-P. de B.'G.) 1

DES CYCLES GERMANIQUES ET SCANDINAVES

dans la _Tétralogie_ de Richard Wagner (E. B.) 139

L'ANNEAU DU NIBELUNG, festival scénique en un

Prologue et trois Journées (_Traduction

et Annotation_ par Louis-Pilate de

Brinn'Gaubast;--_Commentaire

musicographique_ par Edmond Barthélemy) 221

Prologue: L'OR-DU-RHIN (_Das Rheingold_) 223

Première Journée: LA WALKÜRE

(_Die Walküre_) 315

Deuxième Journée: SIEGFRIED (_Siegfried_) 405

Troisième Journée: LE CRÉPUSCULE-DES-DIEUX

(_Götterdämmerrung_) 511

APPENDICE: Note du Traducteur: De la version

première (1848) de _L'Anneau du Nibelung_ (1852) 629

Paris.--Imprimerie Paul Dupont, 4, rue du Bouloi.--20.7.94.

NOTES

[Note 1-1: Le seul titre authentique est: «_L'Anneau du Nibelung,

festival scénique_» (jeu-scénique-de-fête) «_en un Prologue et

trois Journées_»: _Der Ring des Nibelungen, ein Bühnen-Festspiel

für drei Tage und einen Vorabend_ (littéralement: «_pour trois

Jours et un Avant-Soir_»).--Proprement, _L'Anneau du Nibelung_ est

une Trilogie avec Prologue. Nous avons cru devoir conserver le

vocable _Tétralogie_, qui est seul usité en France, et dont Wagner

lui-même, au reste, s'est quelquefois servi pour désigner cette

œuvre.]

[Note 5-1: _Quatre Poèmes d'Opéras traduits en prose française_

(par Charles Nuitter) _et précédés d'une Lettre sur la Musique,

par_ Richard Wagner (traduction de M. Challemel-Lacour), Paris,

Librairie Nouvelle, 1861, in-18; _nouvelle édition_, Paris, Durand

et Calmann-Lévy, 1893. _C'est à cette dernière_ (l'autre étant

devenue introuvable) _que se rapportent toutes les références

indiquées dans le présent Essai._--La traduction Challemel-Lacour

est souvent d'un style négligé, mais elle est après tout fidèle,

et je ne pouvais songer à renvoyer, sans cesse, la majorité de

mes lecteurs, au texte allemand de cette précieuse _Lettre_ (R.

Wagner: _Gesammelte Schriften und Dichtungen_, Leipzig, E. W.

Fritzsch, 10 vol. in-8; t. VII, 1871).]

[Note 6-1: _Voir_ ci-dessous, pp. 107-108 de cet _Avant-Propos_.]

[Note 6-2: Le _Ring_: «l'Anneau» (du Nibelung). J'emploierai

fréquemment ce monosyllabe commode.]

[Note 7-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. XLVII.]

[Note 7-2: «Vous m'avez demandé, Monsieur, de vous résumer

moi-même, avec clarté, les idées sur l'art que j'ai émises

dans une série d'écrits publiés en Allemagne, voilà déjà bien

des années. Ces idées y ont fait assez de bruit, causé assez

de scandale pour exciter, en France même, la curiosité avec

laquelle j'ai été accueilli. Vous avez pensé que ces explications

importaient à mon intérêt: votre amitié vous a inspiré la

confiance qu'une exposition réfléchie de ma pensée pourrait servir

à dissiper plus d'une erreur, plus d'un préjugé, et permettre

aux esprits prévenus, au moment où l'on va donner à Paris un

de mes opéras, de juger l'œuvre, sans avoir à se prononcer

en même temps sur une théorie contestable.--Il m'eût été, je

l'avoue, extrêmement difficile de répondre à votre invitation

bienveillante, si vous ne m'eussiez exprimé le désir de me voir

offrir en même temps au public une traduction de mes poèmes, et

indiqué par là le seul moyen qui me permit de vous complaire. Je

dois le dire, je n'aurais pu prendre sur moi de me lancer encore

une fois, comme il eût fallu m'y résoudre, dans un labyrinthe de

considérations théoriques et de pures abstractions...» (_Id._,

pp. V-VI)--Quarante-six pages plus loin, Wagner précise ainsi:

«J'avais essayé, dans mes écrits théoriques, de déterminer la

forme en même temps que la substance, et je ne pouvais le faire

théoriquement que d'une manière abstraite. Je voudrais donc éviter

à tout prix, comme je vous l'ai déclaré, de recourir à un procédé

de ce genre pour vous faire entendre mes idées. Je n'ignore pas,

cependant, combien il y a d'inconvénient à parler d'une forme sans

en déterminer la substance d'aucune manière. Je vous l'ai avoué

au début: l'invitation que vous m'avez adressée de vous donner

en même temps une traduction de mes poèmes était la seule chose

qui pût me décider à essayer de vous fournir des éclaircissements

réels sur la marche de mes idées, autant, du moins, que j'ai pu

me l'expliquer. Laissez-moi donc vous dire encore quelques mots

de ces poèmes; je serai, j'espère, plus à l'aise pour vous parler

ensuite de la forme musicale qui importe tant ici, et sur laquelle

il s'est répandu tant de fausses idées. Je dois vous prier, avant

tout, de me pardonner, si je ne puis vous offrir qu'une traduction

en prose... Sans doute, ces poèmes, présentés sous une forme

poétique, feraient sur vous une autre impression; mais c'est chose

que je dois négliger ici. Il faut me contenter de vous signaler

le caractère des sujets, leur tendance, le mode dramatique dans

lequel ils sont traités. Cela va vous mettre à même de comprendre

quelle part l'esprit de la musique a eue à la conception et à

l'exécution de ces travaux.» (_Id._, pp. LII-LIII).]

[Note 8-1: _Wort-Tondrama._--Les mots «Drame Musical»

(_Musik-Drama_), qui servent de titre au livre d'ailleurs si

remarquable de M. Schuré, sont tout à fait inadmissibles: Wagner

lui-même (_Gesammelte Schriften und Dichtungen_, tome IX) les a

repoussés, comme dénaturant son idée. Loin d'être drames mis en

musique, ses œuvres sont, pour ainsi dire, «de la musique mise en

action, de la musique devenue visible.» Il eût voulu que le monde

les acceptât tels quels, sans dénomination spéciale. On a du reste

vu que, pour l'_Anneau du Nibelung_, c'est un _Bühnen-Festspiel_,

un «jeu-scénique-de-fête» ou festival scénique: ces vocables sont

expressifs du but national de Richard Wagner, tel qu'il sera

développé ci-dessous. Toutefois pourrait-on dire qu'à un point

de vue critique, le terme le plus exact serait encore: «Action»

(δραμα), lequel s'étale en première page de la partition

de _Tristan und Isolde_. Toutes ces affirmations trouveront leur

commentaire dans le présent _Avant-Propos_.]

[Note 9-1: On verra ci-après, pp. 19-20, ce qu'il faut penser de

ce terme, en ce qui concerne Richard Wagner.]

[Note 9-2: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., pp. LIII-LIV.]

[Note 10-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. LV.]

[Note 10-2: Cf. ci-dessus, p. 9, note (1).]

[Note 10-3: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. LV.]

[Note 10-4: «Mes conclusions les plus hardies, relativement au

drame dont je concevais la possibilité, se sont imposées à moi

parce que, dès cette époque, je portais dans ma tête le plan de

mon grand Drame des _Nibelungen_, dont j'avais même déjà écrit

le poème en partie; et il avait, dès lors, revêtu dans ma pensée

une forme telle, que ma théorie n'était guère autre chose qu'une

expression abstraite de ce qui s'était développé en moi comme

production spontanée.» _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p.

LIV.--J'y revendrai ci-dessous, p. 77.]

[Note 10-5: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. LV.]

[Note 11-1: _Gesammelte Schriften und Dichtungen_, tome VI, p.

371.--Cf. ci-dessous, p. 76, note (6).]

[Note 11-2: On trouvera plus loin, pp. 67-77, tous les détails

chronographiques supplémentaires désirables.]

[Note 12-1: Il est, bien entendu, des pages exclusivement

instrumentales, comme _Siegfried-Idyll_ (et les _Marches_), dont

la seule place est au concert. Pour le reste, Wagner estimait que

les concerts, qu'il nommait des _orgies de musique_, sont des

«travestissements» de ses Drames. A ceux qui répliquent: «Mais,

lui-même, Wagner a donné des concerts, composés de fragments de

ses œuvres dramatiques», il serait trop facile de démontrer que

Wagner ne demanda jamais, aux concerts, que les moyens matériels

de n'en plus donner du tout!--Cf., dans _L'Œuvre et la Mission

de ma Vie_, p. 80: «J'avais personnellement à parfaire le déficit

considérable qui était resté après la représentation de la

trilogie» (_Tétralogie_) «terminée avec de telles difficultés.

Encore une fois, il fallut, dans ce dessein, _donner des

concerts_, faire des concessions et des complaisances _qui me

gâtèrent le plaisir intellectuel que j'avais eu à propos_ de mon

œuvre...» etc.--On verra ci-après, pp. 30, 36, 115-116, 131,

dans quelle mesure je crois que les concerts rendent service à la

cause de l'Art de Wagner, et comment ceux qui, par devoir envers

sa mémoire, les maudissent, y peuvent eux-mêmes trouver profit,

puisqu'eux savent ce qu'il en faut prendre.]

[Note 13-1: C'est-à-dire: autre chose que «musicien», tout court:

cet _Avant-Propos_ me fera comprendre!--Il peut être amusant de

rappeler, tout en ayant de si bonnes raisons d'être d'un avis

différent, que dans une de ses lettres à Liszt (_Briefwechsel

zwischen Wagner und Liszt_, 1er janvier 1858) Richard Wagner, au

moment même où il composait _Tristan und Isolde_, cette surhumaine

page musicale, parlait, avec tranquillité, de sa personnelle

inaptitude aux langues étrangères, comme--«à la musique...»]

[Note 15-1: Ce point de vue, le seul logique, a été

développé, au t. III de la _Revue Wagnérienne_, par M.

Houston-Stewart-Chamberlain. Déjà M. Catulle Mendes avait

pertinemment écrit, dans son beau volume sur _Richard Wagner_:

«Ainsi, il s'agit d'un Art nouveau.» Et enfin M. Alfred Ernst a

donné à son dernier livre (dont je reparlerai bientôt) ce titre

d'une justesse parfaite: «_L'Art de Richard Wagner_» (Paris, Plon,

Nourrit et Cie, 1893).]

[Note 15-2: Cf. Richard Wagner (_Entwürfe, Gedanken, Fragmente_

[posthumes]: Leipzig; Breitkopf und Härtel, 1883).]

[Note 16-1: Cf. Charles Morice, _La Littérature de tout à

l'heure_ (Perrin et Cie, 1889), _passim_.--Quelque intelligemment

admiratives, du reste, que soient les pages consacrées dans ce

livre à Richard Wagner, elles contiennent, à mon humble avis,

des erreurs d'appréciation qui me défendent de les recommander à

des lecteurs mal préparés.--N'importe! Ce que notre génération

doit à M. Charles Morice, nous ne pourrons l'oublier jamais. Cet

aîné,--un aîné bien jeune!--fut l'un de ses initiateurs. Et si je

ne saurais m'associer à certains jugements que j'estime inexacts,

je nous dois à tous deux de déclarer que, dans le développement

qui motive cette note, je me suis parfois souvenu de l'accent de

ce noble Verbe.]

[Note 17-1: Cf. Richard Wagner, _Entwürfe, Gedanken, Fragmente_,

p. 23; Leipzig, Breitkopf und Härtel, 1885.]

[Note 17-2: Cf. Richard Wagner, _Gesammelte Schriften und

Dichtungen_, éd. citée, t. VIII, p. 37.]

[Note 18-1: Je ne désigne point de personnalités. Le dévouement de

certains, leur bon-vouloir flagrant, non plus que leur _compétence

comme directeurs d'orchestre_, ne font aucun doute pour personne.

On n'en verra pas moins, p. 96, note (2), que Wagner, avec

juste raison, exigeait autre chose, encore, des hommes chargés

de mener l'exécution d'une œuvre musicale, assurément,--mais

dramatiquement musicale.]

[Note 19-1: _Lettre sur la Musique_, nouv. éd., p. XXIII.]

[Note 19-2: _Id._, p. XXV.]

[Note 20-1: Cf. Richard Wagner, _Lettre sur la Musique_, nouv.

éd., pp. VI-VII: «Nous pouvons considérer la nature, dans son

ensemble, comme un développement gradué, depuis l'existence

purement aveugle jusqu'à la pleine conscience de soi; l'homme en

particulier offre l'exemple le plus frappant de ce progrès. Eh

bien, ce progrès est d'autant plus intéressant à observer dans la

vie de l'artiste que son génie, ses créations sont justement ce

qui offre au monde sa propre image, et l'élève à la conscience de

lui-même.»]

[Note 21-1: Voici comment Wagner définit le Peuple: «Qu'un homme

soit le plus ou le moins cultivé de tous, savant ou ignorant,

placé au plus haut ou au plus bas de l'échelle sociale...

sitôt qu'il éprouve et qu'il entretient en lui une aspiration

qui le force à sortir d'un lâche accommodement à la connexion

criminelle liant notre Société et notre État, ou de l'obtuse

soumission d'esprit à cet ordre de choses: une aspiration qui lui

fasse ressentir le dégoût des joies vides de notre civilisation

inhumaine, ou la haine d'un utilitarisme profitable seulement

à ceux qui n'ont besoin de rien, et non à ceux qui manquent de

tout,--... sitôt que cet homme reconnaît clairement et sans

hésitation cette nécessité morale, en se sentant capable de

souffrir de la peine d'autrui, et, s'il le faut, d'offrir sa vie

même en sacrifice,--celui-là appartient alors au Peuple; car lui

et tous ses pareils ressentent une même détresse.» (_L'Œuvre

d'Art de l'Avenir, Das Kunstwerk der Zukunft: Gesammelte

Schriften_, t. III, pp. 206-207.) «Le Peuple est l'ensemble

de tous ceux qui éprouvent une commune détresse.» (_Id._, p.

60.)--Cf. _L'Art de Richard Wagner: l'Œuvre poétique_, par M.

Alfred Ernst, pp. 168-172.--C'est au Peuple, ainsi défini, que se

doit adresser l'Œuvre d'Art, car «le seul créateur de l'Œuvre

d'Art est le Peuple: l'artiste peut seulement saisir et exprimer

la création inconsciente du Peuple.» (R. Wagner, _Entwürfe,

Gedanke, Fragmente_, éd. citée, p. 22.)]

[Note 22-1: Cf. Richard Wagner, _Lettre sur la Musique_, nouv.

éd., pp. LXXXI-LXXXII: «Pour me défendre de toute concession, il

ne me fallait pas un grand courage; l'effet que j'ai vu moi-même

les parties les mieux réussies jusqu'à présent dans l'opéra

produire sur le public, m'a fait concevoir de lui une opinion plus

consolante. L'artiste qui s'adresse dans son ouvrage à l'intuition

spontanée, au lieu de s'adresser à des idées abstraites, est porté

par un sentiment aveugle, mais sûr, à composer son œuvre non pour

le connaisseur, mais pour le public. Ce public ne peut inquiéter

l'artiste que sous un seul rapport: c'est par l'élément critique

qui peut avoir pénétré en lui, et y avoir détruit l'ingénuité, la

candeur des impressions purement humaines. Précisément à cause de

la forte part de concessions qu'il renferme, l'opéra, tel qu'il a

été jusqu'ici, est, à mon sens, admirablement fait pour brouiller

les idées du public, en le laissant incertain de ce qu'il doit

chercher et embrasser; car le public est involontairement obligé

de se livrer à des réflexions hasardées, prématurées, fausses; et

il voit aussi le bandeau des préventions s'épaissir sur son esprit

de la façon la plus fâcheuse, grâce au bavardage de tous ceux

qui, dans ses rangs mêmes, se prononcent en connaisseurs. Et, par

contre, remarquons l'étonnante sûreté des jugements que le public

porte, au théâtre, sur le drame récité: rien au monde ne peut

le déterminer ici à tenir pour raisonnable une action absurde,

pour convenable un discours qui est hors de saison, pour vrai un

accent qui ne l'est pas: ce fait est le point solide auquel il

faut s'attacher pour établir dans l'opéra même, entre l'auteur

et le public, des relations sûres et nécessaires à leur entente

mutuelle.»]

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 28 / 48 段