Si je gaspillais pour vous mon bien, ma femme pourrait bien m'en

vouloir.

FLOSSHILDE

Elle est donc bien méchante?

WELLGUNDE

Peut-être qu'elle te bat?

WOGLINDE

Le Héros sent déjà sa main! (Elles rient.)

SIEGFRIED

Riez, moqueuses, tout à votre aise! vous ne rirez peut-être pas

toujours: car si c'est mon Anneau que vous convoitez, mes Nixes,

ce n'est certes pas à vous que jamais je l'abandonnerai.

FLOSSHILDE

Si beau!

WELLGUNDE

Si fort!

WOGLINDE

Si désirable!

TOUTES TROIS, ensemble.

Mais quel dommage qu'il soit avare! (Elles rient, et plongent.)

SIEGFRIED, descendant plus avant dans la vallée.

Pourtant, me laisser traiter d'avare! Souffrirai-je qu'on me fasse

ainsi honte?--Si elles revenaient vers le rivage, peut-être leur

donnerais-je l'Anneau.--Hé, hé! jolies joyeuses des eaux! Venez

vite: je vous l'offre, l'Anneau!

LES TROIS FILLES-DU-RHIN surgissent de nouveau: mais elles sont

graves et solennelles.

Garde-le, Héros, et garde-le bien, jusqu'à ce que tu comprennes

quel malheur s'y attache. Tu te sentiras bien aise, alors, que

nous te libérions de l'Anathème.

SIEGFRIED, remettant à son doigt l'Anneau, qu'il en avait enlevé.

Hé bien, chantez ce que vous savez!

LES FILLES-DU-RHIN, tour à tour ou ensemble.

Siegfried! Ce que nous savons, Siegfried! c'est du malheur pour

toi, Siegfried! Garde l'Anneau, ta perte est certaine! Le cercle

en est fait de l'Or-du-Rhin: celui qui l'a forgé par ruse, et

ignominieusement perdu, l'a maudit en vouant, pour les siècles

des siècles, à la mort, quiconque le porterait. Comme le Dragon

par toi tué, tu périras aussi, toi-même, aujourd'hui même,[596-1]

voilà ce que nous pouvons te prédire, si, pour que nous le

cachions dans les gouffres du Rhin, tu refuses de nous livrer

l'Anneau. Seuls, ses flots ont le pouvoir d'effacer l'Anathème!

SIEGFRIED

Allons-donc, femmes artificieuses! si vos flatteries m'étaient

suspectes, votre effroi simulé m'est plus suspect encore.[596-2]

LES FILLES-DU-RHIN

Siegfried! Siegfried! nous t'avons prédit vrai:[596-3] fuis la

Malédiction! fuis-la! C'est la Malédiction que les Nornes ont

tressée, les Nornes filandières, la nuit, dans la corde éternelle

des Fatalités-Mères.

SIEGFRIED

Mon Glaive a mis en pièces une Lance:--dans la corde éternelle des

Fatalités-Mères, si les Nornes ont tressé des Anathèmes farouches,

Nothung la leur tranchera, leur corde! Certain Dragon m'a bien,

jadis, averti touchant l'Anathème, mais sans m'apprendre ainsi

la Peur!--C'est l'Héritage du Monde que m'a gagné l'Anneau: en

faveur de l'Amour, j'y renoncerais volontiers;--je vous le donne,

en échange d'un baiser. Mais ce n'est point en menaçant mon corps,

mon existence, que vous m'arracherez cet Anneau, quand il ne

vaudrait pas un doigt! Car mon corps, et mon existence,--plutôt

que de renoncer à l'Amour pour les paralyser des entraves de la

Peur,--mon corps, mon existence,--voyez!--comme ceci, je les jette

loin de moi![597-1] (En prononçant ces derniers mots, il jette

derrière lui, par-dessus sa tête, une motte, ramassée sur le sol.)

LES FILLES-DU-RHIN

Venez, sœurs! laissez l'insensé! puisque, esclave,[597-2] il se

croit si fort; puisque, aveugle, il se croit si sage! Il a fait

des serments,--et ne les observe point; il connaît des Runes,--et

ne les comprend point; un bien, le plus sacré, lui était échu,--il

ignore l'avoir gaspillé: seul l'Anneau, qui le voue à la mort,--le

cercle seul, voilà ce qu'il veut garder!--Adieu, Siegfried! Une

glorieuse femme, aujourd'hui même, méchant, sera ton héritière:

elle nous réserve meilleur accueil. Allons vers elle! vers elle!

vers elle! (Elles s'éloignent à la nage, chantant.)

SIEGFRIED les suit du regard en souriant.

Dans l'eau comme sur terre, à présent, je connais le naturel

des femmes: qui ne se fie point à leurs flatteries, elles

l'épouvantent avec des menaces; vient-il à braver leurs menaces,

elles se répandent en criailleries. Et pourtant,--si ce n'avait

été tromper Gutrune, j'aurais eu vite et gaîment fait de me

soumettre une des gracieuses femmes!

(Des appels de plus en plus proches de trompes de chasse résonnent

d'en haut: SIEGFRIED y répond joyeusement du cor.)[598-1]

* * * * *

(GUNTHER, HAGEN, et leurs HOMMES, descendent, durant ce qui suit,

la pente.)

HAGEN, encore au haut.

Hoïho!

SIEGFRIED

Hoïho!

LES HOMMES

Hoïho! Hoïho!

HAGEN

Découvrons-nous enfin où tu t'es envolé?[598-2]

SIEGFRIED

Descendez! ici il fait frais et bon.

HAGEN

Reposons-nous ici, et préparons le repas. Déposez le gibier et

donnez les outres!

(On entasse le gibier: on sort les cornes-à-boire, les outres.

Chacun prend place).[599-1]

HAGEN

Ouvrez vos oreilles! La bête nous a fuis; mais vous verrez que

Siegfried a fait une chasse superbe.[599-2]

SIEGFRIED, riant.

Me voici fort en peine pour mon repas: réduit à vous demander de

votre gibier pour moi.

HAGEN

Bredouille, toi?

SIEGFRIED

C'est du gibier de forêt que je pourchassais, mais il ne

s'est montré que du gibier d'eau: peut-être, si j'avais été

plus convenablement équipé, vous aurais-je capturé trois

sauvages oiseaux-d'eau, qui là-bas sur le Rhin me chantaient,

qu'aujourd'hui même, je serais tué.[600-1]

(GUNTHER se trouble et regarde, d'un air sombre, HAGEN.)

HAGEN

Être abattu, bredouille déjà, par une bête sauvage aux aguets!

pour une mauvaise chasse, c'en serait une.

SIEGFRIED

J'ai soif![600-2]

(Il s'est couché entre HAGEN et GUNTHER: on leur présente,

remplies, des cornes-à-boire.)

HAGEN

J'ai entendu conter, Siegfried, que les oiseaux, leur chant, leur

langue, tu les comprends: ce serait-il vrai?[601-1]

SIEGFRIED

Il y a longtemps que je ne prête plus guère d'attention à leur

gazouillement. (Il boit, et présente sa corne à GUNTHER.) Bois,

Gunther! bois! c'est ton frère qui t'offre.

GUNTHER, regardant en la corne avec un air pensif et sombre.

Nos sangs furent mal mêlés:--le tien seul, est là-dedans!

SIEGFRIED, riant.

Que je l'y mêle donc avec le tien! (Il saisit la corne de GUNTHER,

et verse le contenu dans la sienne, qui déborde alors.) A présent,

les voici mêlés à déborder: que la Terre maternelle boive, et soit

rafraîchie!

GUNTHER, soupirant.

O joyeux, trop joyeux Héros!

SIEGFRIED, bas, à HAGEN

C'est Brünnhilde, qui l'attriste ainsi?[602-1]

HAGEN

Puisse-t-il la comprendre aussi bien que tu comprends les chants

des oiseaux!

SIEGFRIED

Depuis que j'ai pu ouïr celui des femmes, j'ai oublié celui des

petits oiseaux.

HAGEN

Mais il fut un temps où tu les compris?

SIEGFRIED

Heï! Gunther! homme morose! veux-tu pour te distraire, que je te

chante les contes de mes jours d'enfance?

GUNTHER

J'aurai plaisir à les entendre.

HAGEN

Chante donc, ô Héros!

(Tous se couchent en cercle autour de SIEGFRIED, qui seul demeure

sur son séant.)

SIEGFRIED

Mime était le nom du morose gnome qui, poussé par la haine et

par l'envie, m'éleva: il espérait qu'un jour l'enfant, lorsqu'il

aurait grandi dans l'intrépidité, lui mettrait à mort un Dragon

qui dans la Forêt gardait un Trésor. Il m'apprit à forger les

métaux, à les fondre: mais, ce que ne pouvait point l'artiste

lui-même,--d'un Glaive en débris, faire un Glaive nouveau,--dut

réussir, et réussit à la hardiesse de l'apprenti. Je reforgeai

l'arme de mon père: dans sa poignée, je fixai Nothung: le gnome,

qui jugeait l'arme à l'épreuve du combat, m'ayant conduit par

la Forêt, j'y tuai Fafner, le Dragon[603-A].--Mais voici où

l'histoire mérite votre attention: oyez le prodige. Le sang du

Dragon me brûlant les doigts, je les mis à ma bouche pour les

rafraîchir: mais à peine le liquide eut-il effleuré tant soit peu

ma langue,--ce qu'un petit oiseau chantait là, je pus à l'instant

même le comprendre; perché sur une branche, il chantait:--«Heï!

c'est Siegfried le Maître, à présent, du Trésor! Du Trésor

des Nibelungen! ô s'il pouvait le trouver dans l'antre! Et le

Tarnhelm, qui l'aiderait à quelque doux exploit! Et l'Anneau, qui

ferait de lui le Maître du Monde, l'Anneau!»

HAGEN

C'est alors que tu pris le Tarnhelm avec l'Anneau?

LES HOMMES

Le petit oiseau, l'entendis-tu de nouveau?

SIEGFRIED

Quand j'eus pris le Heaume et l'Anneau, j'écoutai de nouveau

le joyeux gazouilleur; perché sur la cime, il chantait:--«Heï!

c'est Siegfried le Maître, à présent, du Trésor! Du Trésor des

Nibelungen! O, pourvu qu'il n'aille point se fier au fourbe

Mime!... Mime n'eut jamais qu'un but: lui ravir le Trésor;

maintenant, le voici qui rôde pour faire périr Siegfried--pourvu,

Siegfried, pourvu qu'il ne se fie point à Mime!»

HAGEN

Il t'avait prédit juste?

LES HOMMES

Récompensas-tu Mime?

SIEGFRIED

Pour m'offrir un breuvage mortel, il vint vers moi; il dut

m'avouer, tremblant et balbutiant, son crime. Nothung abattit mort

le drôle.

HAGEN, riant.

Mime goûta donc ce qu'il n'avait pu forger!

LES HOMMES

Et le petit oiseau, que t'apprit-il encore?

HAGEN, après avoir exprimé le suc d'une herbe dans la corne à

boire.

Bois d'abord, Héros, dans ma corne: je t'ai préparé ce breuvage

propice, afin de réveiller clairement tes souvenirs, afin que les

plus lointains te reviennent.

SIEGFRIED, après avoir bu.

Tout triste, cherchant des yeux l'oiseau, je le vis au haut de

l'arbre; il chantait:--«Heï! Siegfried a tué le gnome, le mauvais

gnome! Peut-être sais-je encore, pour lui, la plus divine de

toutes les femmes:--c'est sur un haut Rocher qu'elle dort, sur

un Rocher qu'entoure la flamme; qu'il franchisse la fournaise,

réveille la fiancée, Brünnhilde, alors, deviendrait sienne!»

(GUNTHER écoute avec une grandissante stupeur.)

HAGEN

Et est-ce que tu suivis son conseil, à l'oiseau?

SIEGFRIED

A l'instant même, je pris ma course; j'atteignis la Roche

embrasée, franchis la flamme, et trouvai, pour ma récompense,--une

délicieuse femme, endormie, couverte d'armes étincelantes.

J'ouvris le heaume de la vierge splendide; elle s'éveilla sous

mon baiser hardi!--ô comme avec ardeur alors elle m'étreignit, la

belle Brünnhilde!

GUNTHER

Qu'entends-je!

(Deux corbeaux s'envolent[605-1] d'un buisson, tournent sur

SIEGFRIED, et s'envolent.)

HAGEN

Ce que croassent ces corbeaux, le comprends-tu bien aussi?[606-1]

(SIEGFRIED se lève brusquement, et, suivant des yeux les corbeaux,

présente ainsi le dos à HAGEN.)

HAGEN

C'est «Vengeance» qu'ils me crient![606-A]

(Il enfonce à SIEGFRIED, en plein dos, sa lance[606-2]:

GUNTHER--trop tard--lui saisit le bras.)

GUNTHER et les HOMMES

Hagen! que fais-tu?

(Des deux mains, par-dessus sa tête, SIEGFRIED brandit son

bouclier, afin d'en écraser HAGEN[607-1]: la force l'abandonne, le

bouclier lui tombe des mains, lui-même s'y abat avec fracas.)

HAGEN, montrant le corps abattu.

J'ai vengé le parjure!

(Il se retire tranquillement[608-1] et gagne, seul, la hauteur: on

l'y voit longtemps s'éloigner sans hâte.--GUNTHER, douloureusement

saisi[608-2], se penche vers SIEGFRIED. Les HOMMES se tiennent en

cercle autour du moribond, dans une attitude pleine d'intérêt. Long

silence de stupeur et d'émotion profondes[608-3][608-A].)

(L'ombre crépusculaire a commencé de grandir dès l'apparition des

corbeaux.)[608-4]

SIEGFRIED, ouvrant avec effort, une suprême fois, ses yeux

radieux, et parlant d'une voix solennelle.

Brünnhilde--sainte fiancée--réveille-toi![608-B] rouvre

les yeux! Qui donc t'a de nouveau rendormie? Qui t'a liée

d'un tel sommeil?...oh! ton pauvre sommeil tremblant! Voici

l'éveilleur; son baiser t'éveille, il brise, une fois encore,

les liens de la fiancée:--la joie de Brünnhilde, alors, lui

rit, la joie de Brünnhilde!--Ah! cet œil, désormais rouvert,

éternellement!--ah! cette haleine, ce souffle délicieux!--Doux

mourir!--affres bienheureuses:--c'est Brünnhilde qui--me

salue!--(Il meurt.)

(Les HOMMES placent le cadavre sur le bouclier[609-1], le soulèvent

et l'emmènent, d'une marche solennelle, sur la hauteur, qu'ils

montent lentement. GUNTHER suit, auprès du cadavre[609-A]).--

(La lune sort des nuages et illumine, sur la hauteur, la pompe

funèbre qui s'éloigne.--Puis, du Rhin, des brouillards s'élèvent,

et graduellement remplissent toute la scène.--Le décor, lorsqu'ils

se dissipent, est transformé.)

LA SALLE DU MANOIR DES GIBICHUNGEN

(avec, ainsi qu'au premier acte, le libre espace de rive menant au

Fleuve.--Nuit. Clair de lune réfléchi par le Rhin qui miroite.)

(GUTRUNE sort de chez elle pour entrer dans la salle.)

GUTRUNE

Était-ce son cor? (Elle écoute.) Non!--il n'est toujours

point de retour.--Des songes funestes[610-1] ont troublé

mon sommeil!--J'entendais son cheval sauvagement

hennir[611-1]--Brünnhilde, éclatant de rire[611-2], m'éveillait

en sursaut.--Cette femme que vers le Rhin j'ai vue marcher, qui

était-elle?--J'ai peur de Brünnhilde![611-3] Est-elle dans sa

chambre? (Elle écoute près d'une porte à droite, puis appelle à

mi-voix.) Brünnhilde! Brünnhilde! es-tu éveillée?--(Elle ouvre

tout doucement et regarde à l'intérieur.) Personne!--Ainsi

c'était bien elle, que j'ai vue marcher du côté du Rhin?--(Elle

tressaille, l'oreille aux aguets vers le lointain.) Qu'ai-je

entendu? son cor?--Non!--tout est désert!--Siegfried! le voir,

seulement! le voir vite! (Elle s'apprête à rentrer chez soi: mais,

lorsque la voix de Hagen la frappe, elle s'arrête et longtemps

demeure sur place, immobile, paralysée par la terreur.)

La voix de HAGEN, du dehors, où elle sonne de plus en plus proche.

Hoïho! hoïho! Réveillez-vous! réveillez-vous! Des lumières! des

lumières! de clairs brandons! C'est le gibier de la chasse[612-1]

que nous rapportons. Hoïho! hoïho!

(L'extérieur s'éclaire; la lueur grandit.)[612-2]

HAGEN, pénétrant dans la salle.

Debout! Gutrune! Salue Siegfried![612-3] Il revient, le vigoureux

Héros.

(HOMMES et FEMMES, portant des lumières et des brandons, se mêlent

au cortège des chasseurs qui ramènent le corps de SIEGFRIED, et

parmi lesquels est GUNTHER.)

GUTRUNE, en une grande angoisse.

Qu'est-il donc arrivé, Hagen? Son cor! je ne l'ai pas

entendu![612-4]

HAGEN

Il n'en sonnera plus, le blême Héros; pour sa fougue plus de

chasse, plus de combat, plus de ravissantes femmes à séduire!

GUTRUNE, avec une épouvante croissante.

Qu'est-ce qu'ils apportent?

HAGEN

La proie d'un sanglier sauvage: Siegfried, ton époux, mort!

(GUTRUNE pousse un grand cri et tombe sur le cadavre[613-1], qu'au

milieu de la salle on a déposé[613-2].--Émotion et deuil général.)

GUNTHER, cherchant à ranimer Gutrune évanouie.

Gutrune! bien-aimée sœur! Lève les yeux! parle-moi![613-3]

GUTRUNE, revenant à soi.

Siegfried!--Siegfried tué! (Elle repousse violemment Gunther. )

Arrière! frère infidèle![614-1] meurtrier de mon époux![614-2] O

aide! ô aide! Malheur! malheur! Ils ont assassiné Siegfried![614-3]

GUNTHER

Ne m'accuse pas! Accuse, là, Hagen! lui, c'est lui le sanglier

maudit qui a déchiré ce Généreux!

HAGEN

M'en garderais-tu rancune?[614-4]

GUNTHER

L'angoisse et l'infortune soient à jamais sur toi!

HAGEN, se rapprochant alors, d'un air de défi formidable.

Oui donc! c'est moi qui l'ai tué, moi--Hagen--je l'ai frappé à

mort![615-1] Il était voué à ma lance, sur laquelle il s'est

parjuré. Je me suis ainsi conquis le droit sacré du butin: c'est

pourquoi--je réclame cet Anneau.

GUNTHER

Arrière! ce qui m'est échu, jamais tu n'y toucheras.

HAGEN

Vous, Hommes, soyez juges de mon droit!

GUNTHER

L'héritage de Gutrune, à toi, impudent fils de l'Alfe?

HAGEN, tirant son glaive.

L'héritage de l'Alfe, c'est ainsi qu'il le réclame,--son fils!

(Il fond sur GUNTHER, qui se met en défense: ils combattent. Les

HOMMES se jettent entre eux. GUNTHER tombe, frappé par HAGEN à

mort)[615-2].

HAGEN

A moi l'Anneau!

(Il se rue sur la main de SIEGFRIED: celle-ci se dresse

menaçante)[615-3].

(Épouvante générale. GUTRUNE et les FEMMES poussent de hautes

clameurs.)[616-1]

(BRÜNNHILDE s'avance, venant du fond, d'une marche ferme et

solennelle.)

BRÜNNHILDE, encore au fond.

Faites silence, assez de gémissements, assez de clameurs

désordonnées![616-A] Celle que vous avez tous trahie, sa femme,

vient ici chercher sa vengeance. (Tranquillement, elle s'avance

un peu.) Vous pleurez là comme des enfants, lorsque leur mère

les sèvre des bienfaits du lait: mais nul n'a fait entendre une

plainte, digne du plus grand des Héros.

GUTRUNE

Brünnhilde! femme de haine et d'envie![616-2] C'est à toi que nous

devons ces douleurs! Toi seule as excité les hommes; maudit soit

le jour qui te vit ici![617-1]

BRÜNNHILDE

Infortunée, tais-toi! tu ne fus jamais sa femme: sa maîtresse,

voilà ce que tu fus[617-2]. Sa légitime épouse, c'est moi, qui

reçus ses serments éternels, avant que Siegfried jamais t'eût

vue[617-3].

GUTRUNE, dans le plus violent désespoir.

Exécrable Hagen! Malheur! hélas malheur! à toi je dois l'idée du

poison qui lui a volé son époux![617-4] O deuil! deuil! tout se

révèle enfin: c'était Brünnhilde, la bien-aimée que le philtre lui

fit oublier!

(Tout emplie d'une pudeur craintive, elle se détourne de Siegfried,

et se penche, épuisée de douleur, sur le cadavre de Gunther: elle

demeure immobile, ainsi, jusqu'à la fin.--Un long silence.)

(HAGEN se tient, appuyé sur sa lance et sur son bouclier, perdu

dans une sombre rêverie, en une attitude de défi, tout à l'autre

côté de la scène.)

BRÜNNHILDE[618-1], seule, au milieu: longtemps, avec d'abord une

émotion profonde, et ensuite avec une mélancolie comme accablante,

elle considère le visage de Siegfried; puis se tournant, en une

religieuse exaltation, du côté des HOMMES et des FEMMES:

Entassez-moi, là, de fortes bûches, un bûcher, sur la rive du

Rhin: que haut et clair flamboie le brasier, qu'il brûle le noble

corps du plus grand des Héros!--Amenez son cheval, qu'il suive,

comme moi-même, le Héros: car j'aspire à prendre ma part des

saints honneurs qu'on va lui rendre.--Accomplissez le vœu de

Brünnhilde![620-1]

(Les JEUNES HOMMES dressent, durant ce qui suit, en avant de la

salle, près du Rhin, un puissant bûcher: des FEMMES le décorent de

tapis, qu'elles jonchent de verdure et de fleurs.)

BRÜNNHILDE, de nouveau abîmée dans la contemplation du corps.

Comme le soleil, purement, son amour m'illumine: lui, pur entre

les purs, c'est lui qui m'a trahie! Infidèle à l'épouse, loyal

envers l'ami,--de sa propre fiancée, de celle qu'il aimait seule,

il s'est séparé, par son Glaive.--Plus loyalement que lui, nul n'a

fait des serments; plus fidèlement que lui, nul n'a gardé sa foi;

plus purement, nul n'aima jamais: et néanmoins, tous ses serments,

sa foi, l'Amour le plus fidèle, nul ne les a trahis comme il les a

trahis![620-2]

Savez-vous, comment cela put être?

O vous, saints gardiens des serments![621-A] tournez vos regards

vers ma douleur en fleurs: voyez votre faute éternelle! Entends

ma plainte, toi, le plus grand des Dieux! En lui faisant réaliser

le plus courageux des exploits, tu en as voué le Héros au sombre

pouvoir de la destruction:--moi,--c'est moi qu'il a dû trahir,

lui, le Plus-Pur entre les purs, pour qu'une femme pût savoir,

comprendre![621-1]

Sais-je, maintenant, sais-je ce qui t'est bon?

Tout! tout! je sais tout[621-2]: oui, tout m'est devenu clair!

J'entends tes corbeaux s'agiter: allons, je te les renvoie

tous deux, porteurs du message désiré, si douloureusement

désiré![621-3] Repose! repose, ô Dieu!

(Elle fait signe aux HOMMES d'emporter sur le bûcher le corps

de SIEGFRIED: en même temps elle retire, du doigt de Siegfried,

l'Anneau, qu'elle considère durant ce qui suit et, finalement, se

le met au doigt[622-A].

Mon héritage! que je le recueille.--Cercle maudit! Terrible

Anneau! je prends ton Or,--pour y renoncer. A vous, ô sœurs,

sages Filles-du-Rhin[622-B], qui nagez dans ses eaux profondes,

à vous, je dois un sage conseil! Ce que vous réclamez, je vous

le donne: prenez votre bien, dans mes cendres! Que la flamme,

qui va me consumer, fasse l'Anneau pur de l'Anathème: vous, dans

les flots, dissolvez-le, et, purement, gardez-en l'Or clair, la

rayonnante étoile du Rhin, qui vous fut dérobée pour le malheur du

Monde[622-1].--

(Elle se tourne du côté du fond, où à présent le corps de Siegfried

gît étendu sur le bûcher, et elle arrache, à l'un des Hommes, une

puissante torche.)

Vous, corbeaux, retournez là-haut! retournez dire, à votre Maître,

ce qu'ici, près du Rhin, vous avez entendu! Passez près du Roc

de Brünnhilde: à celui qui là flambe encore, à Loge, montrez le

chemin de Walhall! Car voici le Crépuscule-des-Dieux, la fin des

Dieux: voici--comme je jette l'incendie, dans l'éclatant Burg du

Walhall.

(Elle lance la torche sur le bûcher, qui promptement et clairement

s'enflamme. Les DEUX CORBEAUX se sont envolés du rivage, et

disparaissent à l'arrière-plan.)

Vous, Vie en fleurs, race survivante[623-1]: retenez, comprenez

mes paroles!--Lorsque vous aurez vu Siegfried, Brünnhilde

aussi, consumés par l'ardent brasier; lorsque vous aurez vu les

Filles-du-Rhin prendre l'Anneau, l'emporter dans les profondeurs:

à travers les ténèbres, alors, regardez du côté du Nord! S'il

y rutile, au ciel, un incendie sublime, sachez, tous, que vous

contemplez--l'anéantissement du Walhall!

La Race des Dieux a passé comme un souffle, le Monde que

j'abandonne est désormais sans maître: le trésor de ma Science

divine, j'en vais faire part à l'univers[623-2].--Ni la richesse,

ni l'Or, ni la grandeur des Dieux; ni maison, ni domaine, ni pompe

du rang suprême: ni les liens fallacieux de tristes conventions,

ni la rigoureuse loi d'une morale hypocrite:--dans la douleur

comme dans la joie, seul nous rend bienheureux--l'Amour![624-1]

(Deux jeunes Hommes acconduisent le cheval: BRÜNNHILDE le saisit et

promptement le débride.)

Grane, mon cheval, je te salue! Sais-tu, ami, où je veux te

conduire? Dans la flamme éclatante, ton maître est couché là,

Siegfried, mon bienheureux Héros. Est-ce de suivre l'ami que tu

hennis avec joie? Est-ce vers lui qu'ils t'attirent, les sourires

de la flamme?[624-2] Sens ma gorge aussi, comme elle brûle; mon

cœur s'embrase d'une pure ardeur: l'étreindre, être enlacée par

lui; dans l'Amour, dans l'adoration, m'unir, me confondre avec

lui!--Heyaho! Grane! salue l'ami! Siegfried! salut! Siegfried!

C'est ta femme bienheureuse![625-1][625-A]

(Elle s'est élancée sur son cheval avec impétuosité, et, l'ayant

enlevé au galop, le fait sauter d'un bond dans le bûcher en

flammes[625-2]. Aussitôt l'incendie s'élève en crépitant[626-A]:

le feu remplit tout l'espace extérieur à la salle, et semble

déjà la gagner elle-même. Épouvantées, les FEMMES se pressent

vers l'avant-scène. Tout à coup le brasier s'écroule et

s'éteint; au-dessus flotte quelque temps encore un nuage de

fumée ardente, qui monte, plane, et enfin se dissipe: le Rhin a

débordé, puissamment[626-B], et roule, sur la place du bûcher,

ses flots jusqu'au seuil de la salle. Sur les vagues, les TROIS

FILLES-DU-RHIN se sont approchées en nageant.--HAGEN, qui, depuis

le prodige relatif à l'Anneau, n'a cessé d'observer BRÜNNHILDE

et ses allures avec une grandissante angoisse, est, à la vue des

FILLES-DU-RHIN, saisi des plus violentes alarmes; il rejette

loin de soi, précipitamment, sa lance, son bouclier, son casque;

et, comme en démence, il se rue dans le Fleuve, en vociférant:

«Arrière! Mon Anneau!»[626-C] De leurs bras, WOGLINDE et WELLGUNDE

entourent sa nuque, et, nageant alors en arrière, l'entraînent

avec soi dans l'abîme: FLOSSHILDE, jubilante, élève l'Anneau

reconquis[627-1][627-A].--Au lointain du ciel éclate, en même

temps, semblable à l'aurore boréale, une rougeoyante clarté qui va

s'élargissant, de plus en plus ample et puissante.--Les HOMMES et

FEMMES contemplent, en silence, violemment émus, l'événement et

l'apparition[627-B].

Le rideau tombe[627-C].)

APPENDICE

NOTE DU TRADUCTEUR

DE LA

Version première (1848) de L'ANNEAU DU NIBELUNG (1852)

J'ai parlé, dans l'Avant-Propos (pp. 65-74), du canevas primitif

de L'_Anneau du Nibelung_: je prends donc la liberté de renvoyer à

ces pages pour toutes celles des indications, bibliographiques ou

quelconques, que je me serai dispensé de renouveler ici-même.

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 27 / 48 段