Moi--et toi: l'univers sera notre héritage[559-1], si je ne

m'abuse en comptant sur ta foi, si tu partages ma rage, ma

haine.--La Lance de Wotan, le Wälsung l'a brisée, après avoir tué

dans un combat le Dragon Fafner, et s'être tout enfant conquis

la toute-puissance, grâce à la possession de l'Anneau; Walhall

et Nibelheim sont en sa dépendance; bien plus, ma Malédiction

même n'atteint pas le Héros-sans-Peur, car il ignore le prix de

l'Anneau, dont le pouvoir, enviable entre tous, est pour lui comme

s'il n'était point; c'est en riant qu'il brûle sa vie aux ardeurs

de son âme aimante. Nous n'avons qu'un moyen de le perdre...

Entends-tu, Hagen, mon fils?

HAGEN

Le perdre? j'y travaille,--lui-même déjà m'y aide.

ALBERICH

L'Anneau d'Or, s'emparer de l'Anneau, c'est l'important! Pour

l'Amour du Wälsung une femme vit, qui sait tout; si jamais elle

lui suggérait de rendre la Bague aux Filles-du-Rhin--qui, dans les

eaux profondes, jadis, m'avaient séduit!--leur Or serait perdu

pour moi, jamais nul artifice ne le leur reprendrait[560-1].

Aussi, sans retard, vise à l'Anneau: mon but en t'engendrant

fut de faire de toi, qui es sans-peur[560-2], mon champion

contre le Héros. Trop faible évidemment[560-3] pour affronter

le Dragon,--exploit permis au seul Wälsung,--c'est pour

l'irréductible haine que j'ai du moins élevé Hagen: c'est lui qui

doit maintenant me venger, lui qui doit conquérir l'Anneau, en

dépit du Wälsung, pour la honte de Wotan! Me le jures-tu, Hagen,

mon fils?

HAGEN

L'Anneau me revient, je l'aurai: attends en repos!

ALBERICH

Me le jures-tu, Hagen, mon héros?

HAGEN

A moi-même, je le jure: fais taire tes soucis.

(Une ombre de plus en plus dense enveloppe HAGEN et ALBERICH: du

côté du Rhin, le jour point.)

ALBERICH, dont la voix, graduellement, s'éteint, à mesure que

lui-même disparaît.

Sois fidèle, Hagen, mon fils! Héros en qui j'ai foi, sois fidèle!

Sois fidèle!--fidèle!

(ALBERICH a disparu tout à fait.--HAGEN, qui n'a point quitté son

attitude, contemple, toujours immobile et les yeux fixes, le Rhin.

Le soleil se lève et se mire dans le Fleuve.)

* * * * *

SIEGFRIED survient soudain, tout à fait près de la berge, en

arrière d'un buisson. Il a repris sa propre figure; seul, le

Tarnhelm est encore sur sa tête: il le retire et le pend à son

ceinturon.

SIEGFRIED

Hoïho! Hagen! homme las, me vois-tu qui viens?

HAGEN, se soulevant commodément.

Heï! Siegfried! Prompt Héros! D'où donc?

SIEGFRIED

Du Roc de Brünnhilde; j'y ai respiré le souffle même, dont je

viens de t'appeler: tant fut instantané le voyage! C'est plus

lentement qu'arrive ici notre couple: il vogue à ma suite[561-1].

HAGEN

Ainsi, tu as dompté Brünnhilde?[562-1]

SIEGFRIED

Gutrune veille-t-elle?[562-2]

HAGEN

Hoïho! Gutrune! sors! Siegfried est là: que tardes-tu?[562-3]

SIEGFRIED, se tournant vers la salle.

Qu'à tous deux je vous annonce comme j'ai lié Brünnhilde.

(GUTRUNE sort de la salle et vient à leur rencontre.)[562-4]

SIEGFRIED

Nomme-moi bienvenu, fille de Gibich! c'est un bon message que je

t'apporte[562-5].

GUTRUNE

Que Freya te salue, au nom de toutes les femmes![563-1]

SIEGFRIED

Joyeux de moi, c'est ouvertement que tu peux dès à présent

m'aimer: aujourd'hui je t'ai conquise pour femme.

GUTRUNE

Ainsi donc, Brünnhilde suit mon frère?

SIEGFRIED

Il l'a épousée sans difficulté.

GUTRUNE

Les flammes ne l'ont point consumé?

SIEGFRIED

Lui? ce n'est pas lui non plus qu'elles auraient pu blesser: mais

moi, je les ai franchies pour lui, parce que je te désirais pour

femme[563-2].

GUTRUNE

Mais toi, le feu t'a-t-il épargné?

SIEGFRIED

Moi, l'incendie flottant me réjouissait.

GUTRUNE

Et Brünnhilde t'a pris pour Gunther?

SIEGFRIED

Je lui ressemblais à un cheveu près, grâce à la vertu du Tarnhelm,

que m'avait enseignée Hagen.

HAGEN

Bon avis que je te donnai là.

GUTRUNE

C'est ainsi que tu as eu raison de l'intrépide femme?

SIEGFRIED

C'est elle qui a cédé--à la force de Gunther.

GUTRUNE

Et elle s'est mariée avec toi?

SIEGFRIED

C'est, durant une pleine nuit nuptiale, à son époux qu'a obéi

Brünnhilde.

GUTRUNE

Mais son époux, cependant, pour elle n'était-ce pas toi?[564-1]

SIEGFRIED

C'est près de Gutrune qu'était Siegfried[564-2].

GUTRUNE

Pourtant, Brünnhilde était près de lui?

SIEGFRIED, montrant son Glaive.

Entre l'Est et l'Ouest, le Nord: voilà comme elle était près de

lui[565-1].

GUTRUNE

Et comment Gunther la reçut-il de toi?

SIEGFRIED

Du Roc, en le brouillard matinal, au travers des flammes

défaillantes du Feu, elle me suivit vers la vallée; près du

rivage, vite Gunther prit ma place[565-2]: grâce à la vertu

du Tarnhelm, instantanément je fus ici. Un fort vent pousse

maintenant les chers, qui remontent le Rhin: c'est pourquoi

préparez-vous de suite à les recevoir![565-3]

GUTRUNE

Siegfried, le plus puissant des hommes: j'ai peur de toi!

HAGEN, de l'éminence du fond, observant le Fleuve.

Au lointain, j'aperçois une voile.

SIEGFRIED

Rendez donc grâces au messager!

GUTRUNE

Préparons à Brünnhilde un agréable accueil[566-1], pour qu'elle

trouve à demeurer ici plaisir et joie! Toi, Hagen! cordialement

convoque les Hommes de Gibich, pour les noces! A la fête je

convierai, moi, d'aimables femmes: elles auront plaisir à suivre

ma joie[566-2]. (Marchant vers la salle, à SIEGFRIED.) Te

reposeras-tu, méchant Héros?

SIEGFRIED

C'est à t'aider que je me reposerai, (Il la suit. Tous deux

entrent dans la salle.)

HAGEN, debout sur l'éminence, souffle de toutes ses forces, tourné

vers le pays, dans une grande corne de taureau.

Hoïho! Hoïho! Hoïho! Hommes de Gibich, debout! Malheur! Malheur!

Aux armes par le pays! Aux armes! Aux armes! de bonnes armes! de

fortes armes, de tranchantes armes, pour les combats, Détresse!

Détresse est là! Détresse! Malheur! Malheur! Hoïho! Hoïho! Hoïho!

(Il souffle de nouveau. De divers côtés, des cornes guerrières lui

répondent. Il se rue, des hauteurs et de la vallée, des HOMMES

armés, en tumulte, précipitamment.)

LES HOMMES, d'abord un à la fois, ensuite par troupes de plus en

plus nombreuses[567-1].

Pourquoi mugit la corne? pourquoi convoque-t-elle l'ost? Nous

venons avec des armes, nous venons avec des armes; avec de fortes

armes, avec de tranchantes armes! Hoïho! Hoïho! Hagen! Hagen!

Quelle Détresse est là? Quel ennemi approche? Qui nous assaille?

Gunther est en péril?

HAGEN, du haut de l'éminence.

Armez-vous bien! Armez-vous vite! C'est Gunther que vous devez

recevoir: il a pris femme.

LES HOMMES

Il est en péril? L'ennemi le serre de près?

HAGEN

C'est une femme formidable[567-2] qu'il conduit ici.

LES HOMMES

Les hommes des parents le poursuivent en ennemis?

HAGEN

Elle et lui viennent seuls: nul ne les poursuit.

LES HOMMES

Il a donc fait tête au péril? Il a combattu? Il est victorieux?

HAGEN

C'est le Tueur-du-Dragon qui l'a comblé de bonheur: c'est

Siegfried, le Héros, qui a vaincu le péril.

LES HOMMES

A quoi l'ost alors peut-il lui servir?

HAGEN

A quoi? Immolez de vigoureux taureaux: qu'en l'honneur de Wotan

leur sang coule sur la pierre.

LES HOMMES

Quoi ensuite, Hagen, quoi nous ordonnes-tu?

HAGEN

Tuez un sanglier pour Froh; pour Donner, un robuste bouc[568-1];

en l'honneur de Fricka sacrifiez des brebis, afin qu'elle accorde

un heureux hymen!

LES HOMMES, dont la gaieté de plus en plus vive éclate.

Les bêtes abattues, que faisons-nous ensuite?

HAGEN

Des mains d'aimables femmes, prenez la corne-à-boire,

délicieusement pleine d'hydromel et de vin.

LES HOMMES

La corne en main, qu'en faisons-nous ensuite?

HAGEN

Buvez énergiquement, jusqu'à ce que vienne l'ivresse: et toujours

en l'honneur des Dieux, afin qu'ils accordent un heureux hymen!

LES HOMMES, en éclatant d'un rire retentissant.

Grand bonheur et grande joie vont donc rire sur le Rhin, puisque

peut être aussi jovial le farouche[569-1] Hagen lui-même!

L'Epine-de-la-Haie[569-2] ne pique maintenant plus: Hagen est le

héraut des noces.

HAGEN, qui, durant toute la scène, est resté très grave.

Maintenant laissez le rire, courageux vassaux! Accueillez l'épouse

de Gunther: voici venir avec lui Brünnhilde[570-1]. (Il est

descendu au milieu des Hommes.) Soyez fidèles à la suzeraine,

prêtez-lui loyalement appui: qu'un outrage l'ait frappée,

vengez-la sur-le-champ![570-2]

* * * * *

GUNTHER et BRÜNNHILDE

sont arrivés dans la nacelle. Quelques-uns des HOMMES sautent dans

le Fleuve et tirent à bord l'embarcation. Pendant que GUNTHER

conduit BRÜNNHILDE sur le rivage, les HOMMES frappent sur leurs

armes, en poussent des cris de joie[570-3].

LES HOMMES

Salut! Salut! Bienvenue! Bienvenue! Salut à toi, Gunther! Gloire à

ta fiancée!

GUNTHER, offrant la main à BRÜNNHILDE, qui débarque.

Celle que je vous ramène pour régner sur le Rhin, c'est la plus

admirable des femmes[571-1], c'est Brünnhilde: plus noble épouse

ne fut jamais conquise! Qu'à la plus éclatante des gloires

s'élève, ainsi bénie des Dieux, la lignée des Gibichungen!

LES HOMMES, en frappant sur leurs armes.

Gloire! Gloire à toi, Gunther! Heureux fils de Gibich!

(Blême, les regard baissés vers le sol, BRÜNNHILDE se laisse

conduire par GUNTHER vers la salle, d'où SIEGFRIED et GUTRUNE

sortent avec les femmes.)[571-2]

GUNTHER, s'arrêtant, avec BRÜNNHILDE, devant la salle.

Salut à toi, Héros bien-aimé! Salut, gracieuse sœur![571-3]

C'est avec bonheur que je te vois joyeuse auprès de celui qui

t'a conquise[571-4]; avec bonheur que je vois ici briller

glorieusement deux couples bénis: Brünnhilde--et Gunther;

Gutrune--et Siegfried![571-5]

(BRÜNNHILDE, frappée d'horreur, ouvre les yeux, et voit SIEGFRIED:

elle lâche la main de GUNTHER, fait, violemment émue, un pas

vers SIEGFRIED, recule avec effroi, et fixe sur lui un regard

dur[572-1].--Tous sont stupéfaits.)

HOMMES et FEMMES

Qu'a-t-elle donc?

SIEGFRIED fait tranquillement quelques pas vers BRÜNNHILDE.

Quelle cause peut attrister les regards de Brünnhilde?[572-2]

BRÜNNHILDE, à peine maîtresse de soi.

Siegfried... ici!... Gutrune?...

SIEGFRIED

C'est la sœur de Gunther; sa tendre sœur: elle est ma femme,

comme toi celle de Gunther.

BRÜNNHILDE

De Gunther?... moi!... tu mens!--Ma vue s'éteint... (Elle

chancelle: SIEGFRIED la soutient, comme étant le plus rapproché

d'elle.)

BRÜNNHILDE, sur le bras de SIEGFRIED, presque défaillante, à voix

basse.

Siegfried... ne me connaît point?...

SIEGFRIED

Gunther, ta femme est mal! (GUNTHER se rapproche.) Réveille-toi,

femme! voici ton époux.

(Tandis que SIEGFRIED désigne du doigt GUNTHER, BRÜNNHILDE, à ce

doigt, reconnaît l'Anneau.)

BRÜNNHILDE, se redressant avec une violence terrible.

Ha!--l'Anneau... à sa main! Lui... Siegfried?

HOMMES et FEMMES

Quoi donc?

HAGEN, venant du fond se mêler au groupe des HOMMES.

Vous autres, écoutez bien la plainte de votre Dame![573-1]

BRÜNNHILDE, cherchant à se ressaisir, et à dominer son

épouvantable émotion.

Cet Anneau, que je vois à ta main, n'est pas à toi:--c'est celui

que m'a pris (elle montre GUNTHER)--cet homme-ci! Comment donc

as-tu pu, de lui, tenir cet Anneau?

SIEGFRIED, regardant, à son doigt, l'Anneau, attentivement.

Cet Anneau, je ne le tiens pas de lui.

BRÜNNHILDE, à GUNTHER

Si c'est toi qui m'as pris l'Anneau qui me fit ta femme, proclame

ton droit, réclame ce gage!

GUNTHER, en un grand embarras.

L'Anneau?--mais je ne lui ai donné aucun Anneau:--au surplus, le

reconnais-tu bien?

BRÜNNHILDE

Où aurais-tu caché l'Anneau que tu m'arrachas?

(GUNTHER se tait, au comble de la confusion.)

BRÜNNHILDE, avec un bond de fureur.

Ha!--c'est donc celui-ci qui m'a ravi l'Anneau[574-1]: le voleur,

le fourbe, c'est Siegfried!

SIEGFRIED, qui contemplait l'Anneau, perdu dans une rêverie

lointaine.

Cet Anneau ne me vient point d'une femme; et ce n'est pas sur une

femme, non plus, que je l'ai conquis; je le reconnais exactement:

c'est le prix de la lutte que devant Neidhöhle, jadis, j'ai

soutenue contre le Dragon tué par moi.

HAGEN, s'interposant.

Brünnhilde, intrépide femme! cet Anneau, le reconnais-tu bien?

si c'est lui qu'à Gunther tu as donné, il est à lui,--Siegfried

l'aurait acquis par fraude, et devrait compte de sa trahison!

BRÜNNHILDE, laissant échapper un formidable cri de douleur.

Fourberie! Fourberie! Fourberie! la plus infâme! Trahison!

Trahison! inexpiable! et sans exemple!

GUTRUNE

Fourberie?

HOMMES et FEMMES

Trahison? Envers qui?

BRÜNNHILDE

Augustes Dieux! Célestes Maîtres! Voilà donc ce que dans vos

conseils, vous chuchotiez? Vous me réserviez de souffrir comme

aucun n'a souffert? Vous inventiez pour moi des souillures sans

exemple? Inspirez-moi donc la fureur d'une vengeance sans exemple

aussi! Embrasez-moi d'une rage sans exemple! indomptable! Faites

que Brünnhilde se brise le cœur, pour qu'elle écrase qui l'a

trahie!

GUNTHER

Brünnhilde! femme! maîtrise-toi!

BRÜNNHILDE

Loin de moi, traître! toi-même trahi!--Car, tous, sachez-le: mon

époux n'est point Gunther,--c'est cet homme-là!

HOMMES et FEMMES

Siegfried? l'époux de Gutrune?

BRÜNNHILDE

Il m'a possédée corps et âme.

SIEGFRIED

C'est le cas que tu fais de ton propre honneur?[575-1] Et ta

langue, qui le diffame, dois-je l'accuser de mensonge?--Jugez, si

j'ai rompu ma foi! Le sang, le serment, m'ont fait frère-d'armes

de Gunther: Nothung, mon digne Glaive, a garanti ma foi; de cette

funeste femme sa lame m'a séparé.

BRÜNNHILDE

Héros rusé, vois comme tu mens! comme tu prends à témoin ton

Glaive, mal à propos! Car, si j'en connais bien la lame, n'en

connais-je point aussi le fourreau, où, d'un si doux sommeil,

dormait, pendu au mur, Nothung, l'ami fidèle, tandis que son

maître faisait, de la fiancée, son épouse?

LES HOMMES, s'agitant indignés.

Comment? A-t-il rompu sa foi? Lui! souiller l'honneur de Gunther?

GUNTHER

Je serai déshonoré, publiquement flétri[576-1], si tu n'as rien à

lui répondre![576-2]

GUTRUNE

Siegfried, serais-tu coupable? as-tu violé ta foi? Prouve, que

c'est faussement, qu'elle t'accuse!

LES HOMMES

Justifie-toi, si tu es innocent: fais taire la plainte, prête le

serment![576-3]

SIEGFRIED

Pour faire taire la plainte, si je prête le serment, sur quelle

arme? qui m'offre la sienne?

HAGEN

Moi! j'offre la pointe de ma lance: qu'elle reçoive, garantisse et

garde ton serment!

(Les HOMMES forment cercle autour de SIEGFRIED,[577-1] auquel HAGEN

présente la pointe de sa lance: SIEGFRIED y pose deux doigts de sa

droite.)

SIEGFRIED

Claire lance! arme sacrée! conserve à jamais mon serment!--Sur la

pointe de la lance je prononce le serment: pointe, recueille ma

parole!--Où ton fer peut m'atteindre frappe-moi; où la mort peut

m'atteindre, frappe-moi: si cette femme a dit vrai, si j'ai trahi

mon frère!

BRÜNNHILDE, furieuse, entre dans le cercle; écarte, de la lance,

la main de SIEGFRIED; et, saisissant elle-même la pointe de l'arme:

Claire lance! arme sacrée! conserve à jamais mon serment!--Sur la

pointe de la lance je prononce le serment: pointe, recueille ma

parole!--Je consacre ta hampe pesante, pour qu'elle l'abatte; je

consacre ton fer tranchant, pour qu'il le perce: car, puisqu'il a

rompu tous ses serments, c'est un parjure que vient de jurer cet

homme!

LES HOMMES, au comble de l'agitation.

A l'aide, Donner! Déchaîne l'orage! couvre la fureur de leurs voix!

SIEGFRIED

Gunther, rends-toi maître d'une femme qui, sans pudeur, t'invente

du déshonneur![578-1]--Qu'on lui accorde temps et repos, à la

sauvage Femme-du-Rocher, pour qu'excitée contre nous tous par

la malice funeste de quelque sorcier, son effrontée fureur

s'apaise!--Quant à vous, Hommes, détournez-vous! Des criailleries

de femmes! laissez-les! Nous pouvons bien fuir, comme des lâches,

un combat dont la langue est l'arme. (S'avançant jusqu'auprès

de GUNTHER.) Crois-moi, j'en suis plus fâché que toi,[578-2] de

lui avoir mal donné le change: c'est le Tarnhelm, je le croirais

assez, qui ne m'aura déguisé qu'à demi. Mais rancune de femmes

se calme bientôt[578-3]: de ce que c'est pour toi que je l'aurai

conquise, sans doute celle-ci plus tard me saura-t-elle bon gré.

(Il se retourne de nouveau du côté des HOMMES.) Allons! vous

autres Hommes! au festin! suivez-moi! Assistez joyeusement aux

noces, vous autres femmes!--Du bonheur, du plaisir, des rires, des

éclats de rire: à travers les domaines en fleurs, c'est épanoui

entre tous que vous m'allez voir aujourd'hui! Rivalise, de joyeuse

humeur, avec moi-même, quiconque est assez fortuné pour trouver

dans l'Amour la joie! (En une débordante allégresse, il enlace de

son bras GUTRUNE, et l'entraîne ainsi vers la salle. Les HOMMES et

FEMMES le suivent alors.)

BRÜNNHILDE, GUNTHER et HAGEN demeurent. GUNTHER, profondément

confus, en une terrible irritation, s'est assis à l'écart[579-1];

il se cache le visage.

BRÜNNHILDE, debout à l'avant-scène, et regardant fixement devant

soi.

De quel sorcier[579-2] la ruse est-elle au fond de ceci? A quel

pouvoir magique en rapporter les causes? Contre ce mystère, où est

ma science? Où mes Runes, contre cette énigme?--Hélas! douleur!

douleur! Malheur, hélas! malheur! Ma science, toute je la lui

livrai: en sa puissance il me tient asservie; en ses filets il

tient la proie qui pleure sa propre ignominie, tandis qu'enrichi

d'elle il se rit d'en faire don!--Qui m'offrira son glaive,

maintenant, pour que j'en puisse trancher mes liens?[579-3]

HAGEN, venant tout auprès d'elle.

Fie-toi toute à moi, femme trahie! Du traître, c'est moi qui te

vengerai.[579-4]

BRÜNNHILDE

Sur qui?

HAGEN

Sur Siegfried, sur le traître.

BRÜNNHILDE

Sur Siegfried?... toi? (Elle rit amèrement.) Un seul regard

de ses yeux fulgurants,--qui, même sous sa figure d'emprunt,

m'illuminaient de leurs éclairs,--paralyserait toute ta bravoure!

HAGEN

Mais à ma lance l'a voué son parjure?

BRÜNNHILDE

Serment, et parjure,--des mots vides! Cherche un plus fort que toi

pour en armer ta lance, si tu veux t'attaquer au Plus Fort des

Héros![580-1]

HAGEN

Siegfried! je n'ignore point sa force irrésistible; en combat

régulier, l'abattre est difficile; suggère-moi donc comment

triompher du Héros?[580-2]

BRÜNNHILDE

O ingratitude; infâme récompense! Il n'est point d'art, à moi

connu, que, pour mieux préserver son corps, je n'aie mis en

œuvre, afin d'assurer son salut![581-1] Mes charmes, à son

insu, l'ont fait invulnérable.[581-2]

HAGEN

Ainsi, nulle arme ne lui peut nuire?

BRÜNNHILDE

En un combat régulier, non:--mais,--par derrière, tu le frapperais

à coup sûr.[582-1] Sachant bien qu'à l'ennemi jamais il ne

céderait ni ne présenterait le dos en fuyant,[582-2] je n'ai point

béni de mes Runes les épaules de Siegfried.

HAGEN

Et c'est là que le frappera ma lance! (Il se retourne promptement

vers GUNTHER.) Debout, Gunther! noble fils de Gibich! Ta robuste

femme est devant toi: pourquoi t'absorber dans ta peine?

GUNTHER, se levant comme en sursaut, avec désespoir.

O déshonneur! ô honte! Malheur à moi, le plus infortuné des

hommes![582-3]

HAGEN

Ton déshonneur,--est-ce que je le nie?

BRÜNNHILDE

O lâche! ô lâche! faux compagnon! tu te cachais derrière le Héros,

pour que, le prix de sa propre gloire, il le ravît à ton profit!

Une généreuse race tombe bien bas, lorsqu'elle engendre de tels

lâches![582-4]

GUNTHER, hors de soi.

Un fourbe,--moi, qu'on trompe! Un traître,--moi, qu'on

trahit!--Ecrasez-moi la moëlle! Broyez-moi la poitrine! Toi,

Hagen, soutiens mon honneur, au nom de ta mère,--de notre mère!

HAGEN

Ton honneur, soutenir ton honneur? Rien n'y fera,[583-1] ni

cerveau, ni main: rien--sinon la mort de Siegfried!

GUNTHER

Siegfried! sa mort![583-2]

HAGEN

Elle seule payera ton déshonneur.[583-3]

GUNTHER, frappé d'horreur, l'œil fixe.

Le sang, le serment, nous ont faits frères-d'armes![583-4]

HAGEN

Son sang doit donc payer la rupture de l'alliance!

GUNTHER

L'alliance! l'a-t-il rompue?

HAGEN

Mais puisqu'il t'a trahi.[584-1]

GUNTHER

M'a-t-il trahi?[584-2]

BRÜNNHILDE

Il t'a trahi;[584-3] et moi, vous m'avez tous, trahie![584-4] Si

j'étais équitable, tout le sang, du monde entier, ne m'expierait

point votre crime! Mais sa mort, à lui seul, payera pour tous les

autres: que la mort de Siegfried paye--pour vous et pour lui!

HAGEN, parlant de près à GUNTHER.

Qu'il meure--pour ta propre fortune! Inouïe deviendra ta

puissance,[585-1] si tu gagnes sur lui l'Anneau, que la mort seule

lui peut arracher.

GUNTHER

L'Anneau de Brünnhilde?

HAGEN

L'Anneau du Nibelung.

GUNTHER, soupirant douloureusement.

Ainsi, ce serait la fin de Siegfried![585-2]

HAGEN

Sa mort nous est utile à tous.[585-3]

GUNTHER

Mais Gutrune, hélas! à qui je l'accordai: si nous punissions ainsi

son époux, comment vivre avec elle ensuite?[585-4]

BRÜNNHILDE, en un sauvage sursaut.

A quoi m'aurait servi ma science? A quoi mes Runes? En l'excès de

ma misère, je le devine clairement: le charme qui m'enchanta mon

époux, c'est Gutrune! Qu'elle connaisse l'angoisse![586-1]

HAGEN, à GUNTHER

Si cette mort doit la révolter, dissimulons-lui la vraie

cause.[586-2] Demain, partons joyeusement en chasse:[586-3]

le noble Héros, poussé par sa fougue, nous aura laissés loin

derrière;--un sanglier[587-1] l'aura frappé.[587-2]

GUNTHER et BRÜNNHILDE

Ainsi soit-il! Que Siegfried meure: qu'il expie l'opprobre, dont

il m'a comblé! Traître à la foi de ses serments,[587-3] qu'il paye

son crime avec son sang!--Allrauner![587-4] Dieu de vengeance!

Protecteur, Trésor des serments! Wotan! Wotan! tourne vers nous

ta face! Qu'à ton ordre, la troupe formidable des Dieux prête

l'oreille au serment de vengeance!

HAGEN

Ainsi soit-il! Mort à Siegfried: qu'il périsse,[588-1] le

Radieux Héros! C'est à moi qu'est le Trésor,[588-2] il

faut qu'il m'appartienne:[588-3] il faut que lui soit ravi

l'Anneau!--Père-des-Alfes! souverain déchu! Nacht-Hüter![588-4]

Maître-des-Nibelungen! Alberich! Alberich! Prends confiance en ton

fils! C'est à toi, Maître de l'Anneau, qu'obéiront de nouveau les

hordes des Nibelungen!

(GUNTHER et BRÜNNHILDE se tournent violemment vers la salle.

SIEGFRIED et GUTRUNE, lui, couronné de feuilles de chêne, elle, la

tête ornée de fleurs bariolées, viennent à leur rencontre jusqu'à

l'entrée, en les exhortant du geste à les imiter.[589-1] GUNTHER

saisit la main de BRÜNNHILDE et rapidement suit avec elle. HAGEN

reste seul en arrière.--Le rideau tombe.)

ACTE TROISIÈME[590-A]

SAUVAGE VALLÉE DE FORÊTS ET DE ROCS,

près du Rhin, qui, au fond de la scène, passe au pied d'une pente

escarpée.

LES TROIS FILLES-DU-RHIN,

WOGLINDE, WELLGUNDE et FLOSSHILDE, surgissent du Fleuve à la

surface et nagent à la ronde en chantant.

Dame Soleil envoie ses rayons, ses clairs rayons; dans les

profondeurs, la nuit règne: elles étaient lumineuses, jadis,

quand l'Or paternel, l'Or sacré, l'Or intact y resplendissait!

Or-du-Rhin! Or limpide! Or clair! comme tu rayonnais là jadis,

étoile sacrée des profondeurs!

Envoie-nous, Dame Soleil, envoie-nous le Héros, le Héros qui

nous rendrait l'Or! Jamais plus nous n'aurions, s'il nous

l'abandonnait, d'envie pour ton œil lumineux. Or-du-Rhin! Or

limpide, alors, libre encore, comme tu rayonnerais, joyeuse étoile

des profondeurs!

(D'en haut s'entend le cor de SIEGFRIED.)

WOGLINDE

C'est son cor que j'entends.

WELLGUNDE

Le Héros n'est pas loin.

FLOSSHILDE

Allons nous concerter! (Elles plongent rapidement sous les flots.)

(SIEGFRIED apparaît, armé de pied en cap, au haut de la pente.)

SIEGFRIED

Un Alfe m'égare, que j'ai perdu la piste:--hé espiègle! où m'as-tu

si vite caché la bête?

LES TROIS FILLES-DU-RHIN, surgissant de nouveau à la surface.

Siegfried![592-1]

FLOSSHILDE

Qui gourmandes-tu dans la vallée?

WELLGUNDE

A quel Alfe en veux-tu?

WOGLINDE

Est-ce qu'un lutin te lutine?

TOUTES TROIS

Dis-le nous, Siegfried! dis-le nous!

SIEGFRIED, qui les contemple en souriant.

Le camarade velu qui m'a échappé, serait-ce point vous qui

l'auriez séduit? Plaisantes femmes que vous êtes, si c'est votre

amoureux, je vous l'abandonnerai volontiers.

(Les jouvencelles éclatent de rire.)

WOGLINDE

Siegfried, que nous donnes-tu, si nous te livrons la bête?

SIEGFRIED

Je suis, jusqu'à présent, bredouille: demandez donc ce que vous

désirez.

WELLGUNDE

Un Anneau d'Or brille à ton doigt--

LES TROIS ONDINES, ensemble.

O donne-le nous!

SIEGFRIED

J'ai tué, pour l'avoir, un Dragon gigantesque: et j'irais, en

échange des pattes d'un misérable ours,[594-1] vous l'offrir?

WOGLINDE

Es-tu tellement avare?

WELLGUNDE

Si ladre en tes marchés?

FLOSSHILDE

Avec des femmes, tu devrais être plus généreux.

SIEGFRIED

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 26 / 48 段