d'abord[530-3].
GUTRUNE
O railleur, ô méchant Hagen! Comment pourrais-je lier Siegfried?
Puisqu'il est, des Héros du monde, le plus sublime, les plus
parfaites femmes de la terre l'ont apprivoisé dès longtemps[531-1].
HAGEN
Rappelle-toi, dans l'armoire, le philtre[531-A]: aie foi en
moi, qui l'ai conquis: il fixera sur toi l'amour du Héros
qu'appelle ton désir. Si en ce moment Siegfried entrait, s'il
goûtait de ce philtre magique, quand même il eût, avant de te
voir, choisi sa fiancée, possédé quelque épouse, il l'oublierait
absolument[531-2].--Hé bien: que vous semble-t-il du conseil de
Hagen?
GUNTHER, qui s'est rapproché de la table, et, appuyé sur elle, a
écouté attentivement.
Un tel frère est un don sans prix: gloire à Grimhilde!
GUTRUNE
Siegfried! puissé-je le voir bientôt!
GUNTHER
Comment le trouver?[532-1]
HAGEN
Lorsqu'il entreprend, au hasard, sa chasse enthousiaste
à l'action, le monde n'est plus pour lui qu'une étroite
sapinière: peut-être nous l'amènera-t-elle, cette infatigable
poursuite[533-1], aux rives de Gibich, sur le Rhin.[533-A]
GUNTHER
Bienvenu serait-il![534-1] (Le cor de SIEGFRIED s'entend au
lointain.--Ils écoutent.) C'est de ce côté du Rhin que retentit le
cor.
HAGEN est allé vers la berge; il inspecte en aval le Fleuve, se
retourne et crie:
Dans une nacelle, un cheval et un Héros: c'est lui qui sonne si
joyeusement du cor.--Un geste aisé, comme d'une main désœuvrée,
pousse rapidement l'esquif contre le courant; d'une semblable
vigueur à manœuvrer la rame peut se vanter, seul, qui a tué le
Dragon: c'est Siegfried, sûrement, pas un autre![534-2]
GUNTHER
Pousse-t-il de ce côté?
HAGEN, les mains en porte-voix, crie vers le Fleuve.
Hoïho! où vas-tu, ô joyeux Héros?
LA VOIX DE SIEGFRIED, lointaine, venant du Fleuve.
Vers le puissant fils de Gibich.
HAGEN
C'est de chez lui que je t'invite chez lui: de ce côté-ci! aborde
ici! Salut à Siegfried! illustre Héros!
SIEGFRIED accoste.
GUNTHER a rejoint HAGEN sur le rivage[535-1]. GUTRUNE, sur le
trône, contemple SIEGFRIED: fixe un long temps sur lui, dans
une joyeuse surprise, son regard; et, lorsque les hommes se
rapprochent, s'éloigne et rentre, en proie à un trouble visible,
par une porte de gauche dans son appartement[535-2].
SIEGFRIED, qui a déjà fait débarquer son cheval et s'avance,
tranquillement appuyé contre lui.
Où est le fils de Gibich?
GUNTHER
Tu l'as devant toi: Gunther.
SIEGFRIED
Voici: loin sur le Rhin, c'est ta gloire que tous vantent;
battons-nous sur l'heure, ou sois mon ami!
GUNTHER
Pourquoi nous battre? sois le bienvenu![535-3]
SIEGFRIED
Où mettrai-je mon cheval?
HAGEN
Je m'en charge.
SIEGFRIED
Tu m'as appelé Siegfried: tu m'as donc déjà vu?
HAGEN
Je ne t'ai reconnu qu'à ta vigueur[536-1].
SIEGFRIED
Prends bien soin de Grane! Jamais tu n'auras tenu en bride une
monture de plus noble race.
HAGEN emmène le cheval à droite, et revient bientôt. GUNTHER
s'avance avec SIEGFRIED, et rentre avec lui dans la salle.
GUNTHER
Salue joyeusement, ô Héros, la demeure de mon père; le sol que tu
foules, tout ce qu'ici tu vois, regarde désormais tout cela comme
ton bien propre: terre et sujets, mon héritage est tien--et toi,
mon corps, sois le gage de mon serment!--moi-même je me donne, je
suis ton homme![537-1]
SIEGFRIED
Je n'offre, moi, ni sujets ni terre, ni demeure et domaine
paternels: mon unique héritage, ce fut mon propre corps;
c'est à vivre que je le dépense. Je ne possède qu'un Glaive,
forgé par moi-même--toi donc, mon Glaive, sois le gage de mon
serment!--c'est lui que je t'offre, avec moi-même[537-2].
HAGEN
Le Trésor des Nibelungen, pourtant la tradition t'en nomme le
Maître?[537-3]
SIEGFRIED
Du Trésor, je me souviens à peine: tant j'ai d'estime pour son
inutile bien![537-4] Je l'ai abandonné dans un antre, où, jadis,
un Dragon le gardait.
HAGEN
Et rien, tu n'en emportas rien?
SIEGFRIED, montrant le tissu d'acier qui pend à sa ceinture.
Cette œuvre, ignorant sa vertu.
HAGEN
Je la connais, moi; c'est le Tarnhelm, un chef-d'œuvre
d'art des Nibelungen: tu peux, quand il est sur ta tête, te
métamorphoser en n'importe quelle forme; désires-tu t'en aller
au loin, si loin que ce soit, il t'y transporte, à l'instant
même.--Dans le Trésor, tu n'as pris rien d'autre?
SIEGFRIED
Un Anneau.
HAGEN
Celui-là, tu le gardes bien, sans doute?
SIEGFRIED
Une femme le garde, qui m'est sacrée.
HAGEN, à part.
Brünnhilde!...
GUNTHER
Point d'échange de ta part entre nous deux, Siegfried: au prix de
pareils joyaux, qu'est tout mon bien? Peu de chose: j'aurais beau
tout donner, tu aurais beau tout prendre!--Sans aucune condition,
je te sers avec plaisir[539-1].
HAGEN est allé vers la porte de l'appartement de GUTRUNE; il
l'ouvre. GUTRUNE en sort; elle porte une corne-à-boire et s'avance
vers SIEGFRIED.
GUTRUNE
Bienvenu soit l'hôte, dans la demeure de Gibich! Sa fille t'offre
ici la boisson[539-2].
SIEGFRIED, s'incline devant elle avec cordialité, et saisit la
corne: il la tient pensivement devant soi, et dit tout bas:
Quand j'aurais oublié tout ce que tu m'as appris, il est une
chose que je n'oublierai jamais:--à l'Amour fidèle, ma première
pensée; Brünnhilde, je bois à toi! (Il boit, et rend la corne à
GUTRUNE[539-3], qui, confuse et troublée sous son regard, baisse
les yeux.)[539-4]
SIEGFRIED, fixant sur elle un regard enflammé d'une passion
soudaine[540-1].
Toi qui d'un éclair brûles ma vue, pourquoi baisses-tu les yeux
devant moi? (GUTRUNE relève, en rougissant, les yeux vers lui.)
Ha! la plus belle des femmes! ferme ton regard![540-2] C'est mon
cœur que dans ma poitrine brûlent ses rayons: mon sang qu'ils
embrasent roule du feu!--(D'une voix tremblante.) Gunther--comment
s'appelle ta sœur?
GUNTHER
Gutrune.
SIEGFRIED
Est-ce de bonnes runes[540-3] que je découvre en ses yeux?--(Il
saisit, avec une passion ardente, la main de GUTRUNE.)[540-4] A
ton frère j'ai offert d'être son homme; sa fierté n'a point voulu
de moi:--tromperais-tu comme lui mon espoir, si je m'offrais en
alliance à toi?
GUTRUNE baisse humblement la tête, paraît exprimer, par son
attitude, qu'elle ne se sent point digne de lui, et, d'un pas
chancelant, quitte la salle.
SIEGFRIED, que HAGEN et GUNTHER observent avec attention, la suit
du regard, comme fasciné; puis, sans se retourner, il demande:
Possèdes-tu, toi, Gunther, une femme?
GUNTHER
Pas encore; et j'aurai difficilement cette joie! La seule femme
à laquelle j'aspire, aucun moyen pour moi de la conquérir
jamais[541-1].
SIEGFRIED, vivement, se tournant vers lui.
Que ne peux-tu, si je suis avec toi?
GUNTHER
Elle a pour séjour un Rocher; un haut Rocher, qu'entourent les
flammes--
SIEGFRIED, frappé, et comme pour se remettre en mémoire une chose
dès longtemps oubliée, répète à mi-voix.
«Elle a pour séjour un Rocher; un haut Rocher, qu'entourent les
flammes...?»
GUNTHER
Seul, celui qui franchit les flammes--
SIEGFRIED, comme subitement éclairé d'un souvenir, qui l'abandonne
presque aussitôt.
«Seul, celui qui franchit les flammes...»
GUNTHER
--peut devenir l'époux de Brünnhilde.
(A l'énoncé du nom de Brünnhilde, SIEGFRIED exprime à l'évidence,
par son silence et par son geste, que définitivement tout souvenir
lui échappe[542-1].)
GUNTHER
Donc, je ne puis gravir ce Rocher; jamais le feu ne s'éteindra
pour moi!
SIEGFRIED, avec fougue et passion.
Moi--je ne crains point les flammes: j'irai te chercher la
femme[543-1]; car ne suis-je pas ton homme, et mon courage est
tien,--s'il me vaut pour épouse Gutrune[543-2].
GUNTHER
Volontiers je t'accorde Gutrune[543-3].
SIEGFRIED
J'irai pour toi chercher Brünnhilde.
GUNTHER
Comment veux-tu lui donner le change?
SIEGFRIED
Comment? grâce au Tarnhelm, j'aurai pris ta figure[543-4].
GUNTHER
Qu'un serment me réponde de ta foi![544-1]
SIEGFRIED
Que la Blut-Brüderschaft l'engage![544-2]
(HAGEN de vin nouveau remplit une corne-à-boire; de leurs Glaives,
SIEGFRIED et GUNTHER se piquent aux bras, qu'ils tiennent un temps
au-dessus de la corne.)
SIEGFRIED et GUNTHER
Le sang, sève de la vie en fleurs, je l'ai fait goutte à goutte
couler dans le breuvage: qu'ardemment fraternel, vaillamment
confondu, fleurisse en le breuvage notre sang. C'est la fidélité
à mon ami que je bois: joyeusement, librement, que s'épanouisse
et nous lie la Blut-Brüderschaft aujourd'hui! Pour celui des
frères qui romprait l'alliance, pour celui des amis qui tromperait
son féal, que son sang, dont nous aurons bu en amis ces gouttes
aujourd'hui, s'écoule, dans l'espace d'un éclair, pour expier la
félonie!--Voici--comme je t'offre l'alliance: voici--comme envers
toi je bois la fidélité!
(Ils boivent tour à tour, chacun la moitié; HAGEN, qui se tenait
auprès d'eux, brise alors de son glaive la corne. SIEGFRIED et
GUNTHER se tendent les mains.)
SIEGFRIED, à HAGEN.
Tu ne t'associes donc point à nos serments? pourquoi?
HAGEN
Mon sang vous eût gâté ce breuvage! Il ne circule pas, en mes
veines, authentique, légitime et noble comme le vôtre; c'est âcre,
paresseux et froid qu'il y circule; il ne veut point rougir ma
joue. Je me tiens donc à l'écart de votre ardente alliance[545-1].
GUNTHER
Laisse l'homme sans joie!
SIEGFRIED
Allons, en route! Ma barque est là; elle nous mènera bien
vite[546-1] au Roc: tu m'attendras au bord une nuit dans la
nacelle; et c'est la femme qu'ensuite tu conduiras ici.
GUNTHER
Ne te reposeras-tu point auparavant?
SIEGFRIED
J'ai hâte du retour[546-2].
(Il marche au Fleuve.)
GUNTHER
Toi, Hagen, veille sur le manoir! (Il suit SIEGFRIED.)
GUTRUNE paraît au seuil de son appartement.
GUTRUNE
Où courent-ils si vite?
HAGEN
S'embarquer, pour chercher Brünnhilde.
GUTRUNE
Siegfried?
HAGEN
Juge, par là, s'il désire te conquérir pour femme!
(Il s'assied à l'entrée de la salle avec la lance et le bouclier.
SIEGFRIED et GUNTHER partent.)[546-3]
GUTRUNE
Siegfried--mien!
(Elle rentre, tout émue, dans son appartement.)
HAGEN, après un assez long silence.
C'est donc ici moi qui suis de garde, assis en sentinelle,
veillant sur le domaine, écartant du manoir l'ennemi:--c'est pour
le fils de Gibich que le vent souffle; il part vers l'épouse qu'il
désire. Un vigoureux Héros dirige pour lui la barre[547-1], va
faire pour lui tête au péril, chercher pour lui sa propre femme,
et la lui livrer sur le Rhin; mais moi j'aurai ma part aussi:
l'Anneau, telle est la part qu'il me rapportera.--Libres fils,
joyeux compagnons, voguez toujours, voguez gaîment! Si vil qu'il
vous paraisse, ce n'en est pas moins vous qui le servirez--le fils
du Nibelung[547-2].
(Un rideau se ferme sur la scène et dérobe la vue du théâtre.
Lorsque, durant un bref interlude orchestral, le décor a été
changé, ce rideau (auparavant drapé à l'avant-scène, qu'il
encadrait) se rouvre et disparaît entièrement.)
LA CIME DU ROC
(comme au Prologue.)
BRÜNNHILDE est assise à l'entrée de la grotte, et contemple, dans
une rêverie muette, l'Anneau de SIEGFRIED; dominée de bienheureux
souvenirs, elle couvre de baisers la Bague, lorsque tout à coup son
oreille est frappée d'un fracas lointain. Elle écoute, et scrute
l'horizon vers l'arrière-plan.
Le lointain me chuchote à l'oreille un bruit jadis
accoutumé:--c'est une cavale-des-airs accourant au galop;
fulgurante elle pousse droit au Roc, dans un nuage!--Qui m'a
découverte en ma solitude?
LA VOIX DE WALTRAUTE, d'au loin.
Brünnhilde! Sœur! dors-tu ou veilles-tu?
BRÜNNHILDE se met brusquement debout.
La voix de Waltraute, si connue de moi, si chère!--C'est toi,
sœur? toi, qui viens vers moi? As-tu cette intrépidité? (Criant
vers la forêt.) Là-bas, dans la forêt de sapins,--qui doit t'être
encore familière,--saute de cheval et mets ton coureur au repos!
C'est toi! es-tu si téméraire? peux-tu bien, sans effroi, venir
saluer Brünnhilde?
(WALTRAUTE, venant de la sapinière, est entrée en scène
précipitamment; BRÜNNHILDE s'est ruée au-devant d'elle avec
impétuosité: elle ne remarque pas, en sa joie, la farouche angoisse
de WALTRAUTE.)
WALTRAUTE
C'est à toi, uniquement à toi que s'adresse ma hâte.
BRÜNNHILDE, toute aux transports de la joie la plus vive.
Ainsi tu as osé, par amour pour Brünnhilde, enfreindre l'interdit
de Wotan? Ou alors quoi! ô dis! se pourrait-il qu'envers moi Wotan
se fût adouci! Lorsque en dépit du Dieu je protégeai Siegmund, en
étant coupable,--je le sais,--je réalisai pourtant son Désir: que
sa colère s'atténua, je le sais aussi: car, s'il m'enferma dans le
sommeil, s'il m'enchaîna sur ce Rocher, s'il me voua pour servir
l'Homme qui me trouverait et qui m'éveillerait,--à ma tremblante
prière il n'en fit pas moins droit: d'un feu dévorateur il entoura
le Rocher, pour qu'au lâche en fût clos le chemin. C'est ainsi que
ma béatitude est sortie du châtiment même: le plus grand des Héros
m'a conquise pour épouse; son Amour aujourd'hui m'éclaire, c'est
dans cette splendeur que je vis et ris.--O sœur, est-ce mon
sort qui t'attire? Est-ce de mon bonheur que tu veux te repaître?
de lui, que tu veux prendre ta part?
WALTRAUTE
Prendre part au délire qui t'égare, insensée?--Autre chose me
pousse, pleine d'angoisse, à désobéir à Wotan.
BRÜNNHILDE
D'angoisse? la peur t'étreint, ô pauvre?--Ainsi donc, le Sévère ne
pardonne point encore? Il châtie? Tu crains sa fureur?
WALTRAUTE
Puissé-je la craindre! au moins mon angoisse prendrait fin!
BRÜNNHILDE
Stupéfaite, je ne te comprends pas!
WALTRAUTE
Un terme à tes transports: écoute attentivement! C'est vers
Walhall qu'elle me ramène, l'angoisse qui du Walhall m'a poussée
jusqu'ici.
BRÜNNHILDE, terrifiée.
Qu'arrive-t-il aux Dieux éternels?
WALTRAUTE
Écoute et comprends mes paroles!--Depuis qu'il s'est arraché
de toi, dans les mêlées Wotan ne nous a plus envoyées; sans
direction, pleines d'inquiétude, nous chevauchions, au hasard,
du côté des armées. Les Héros du Walhall, Walvater les fuyait:
seul, à cheval, sans repos ni répit, il courait le monde, en
Voyageur. Récemment, il nous est revenu: dans sa main, les
tronçons de sa Lance, qu'un Héros lui avait brisée. Muet, d'un
geste, il fit, par les Braves du Walhall, ruer le Frêne-du-Monde,
à bas; le tronc, morcelé, sur son ordre, monta, gigantesque
bûcher, tout autour du palais divin. L'assemblée des Dieux
convoquée, auguste, il monta sur le trône: à ses côtés, tous
durent s'asseoir, tremblants; tout autour d'eux, en cercle,
en rang, les Héros remplissent toute l'enceinte. Ainsi, muet,
grave, immobile, il demeure sur le trône sublime, sa Lance, en
éclats, ferme au poing, sans toucher aux Pommes de Freya: la
stupeur, l'angoisse, paralysent les Dieux.--Ses corbeaux, tous
les deux, sont partis en mission: s'ils revenaient, quelque jour,
avec d'heureuses nouvelles[550-1], une fois encore--la dernière
fois--le Dieu sourirait, pour jamais.--Pour nous, les Walküres,
à ses pieds nous gisons, embrassant ses genoux: il reste aveugle
à nos suppliants regards; toutes nous ronge la terreur, quelque
angoisse infinie. Sur sa poitrine, je me suis jetée, toute en
pleurs: son regard s'adoucit[550-2]--c'est à toi, Brünnhilde,
qu'il pensait! Profondément il soupira, ferma les yeux, et, comme
en rêve, il murmura ces mots: «Aux Filles-du-Rhin profond, qu'elle
restitue l'Anneau: Dieu, Monde, seraient délivrés du fardeau
de l'Anathème!»--Dès lors, ma décision fut prise: d'auprès de
lui, par les rangs muets, je réussis à m'esquiver; en secret, en
hâte, j'enfourchai ma cavale, et, dans l'orage, courus vers toi.
C'est toi, ô sœur, que j'adjure à présent: ce que tu peux, que
l'accomplisse ton cœur! Cesse les tortures des Eternels!
BRÜNNHILDE
Quel récit d'effroyables rêves tu déroules, ô Triste, pour moi!
Séparée de la sainte nuée des Dieux du ciel, l'esprit voilé, ce
que j'apprends, je ne le comprends pas. Le sens de tes paroles
me semble vague et trouble; dans ton œil--si las--brille
une flamme ardente: avec tes joues pâles, ô sœur blême, que
veux-tu, sœur farouche, de moi?
WALTRAUTE, avec une inquiète précipitation.
A ta main, l'Anneau,--c'est l'Anneau: suis mon conseil! jette-le,
en faveur de Wotan!
BRÜNNHILDE
L'Anneau--le jeter?
WALTRAUTE
Aux Filles-du-Rhin, restitue-le!
BRÜNNHILDE
Aux Filles-du-Rhin?--moi?--mon Anneau? Mais c'est le gage d'Amour
de Siegfried! es-tu hors de sens?
WALTRAUTE
Comprends-moi! comprends mon angoisse! C'est à lui, à lui seul,
sûrement, qu'est attaché le malheur du Monde:--jette-le loin, bien
loin, dans les flots! Mets fin aux détresses du Walhall: dans le
Fleuve, jette l'Anneau maudit, jette!
BRÜNNHILDE
Ha! sais-tu, ce que pour moi il est? Comment peux-tu le
comprendre, toi, insensible vierge! Il est pour moi plus, cet
Anneau, plus que les délices du Walhall, plus que la gloire
des Eternels: un seul regard, jeté sur son Or clair, un seul
éclair, de sa splendeur sacrée, sont, pour moi, plus précieux que
la perpétuation du bonheur des Dieux, de tous les Dieux! car,
bienheureusement, c'est par lui que rayonne, à mes yeux, l'Amour
de Siegfried: l'Amour de Siegfried--ô puissé-je t'exprimer cette
béatitude!--c'est de cet Amour que m'est garant l'Anneau.--Vers
l'auguste assemblée des Dieux, va-t'en d'ici; pour mon Anneau,
rapporte-leur ceci: l'Amour, non, jamais je n'y renoncerai,
l'Amour, non, jamais ils ne me l'arracheront,--dût s'écrouler en
ruines la splendeur du Walhall!
WALTRAUTE
Et voilà ta fidélité? C'est quand elle désespère que tu délaisses
ta sœur?
BRÜNNHILDE
Va-t'en sans délai; vole à cheval: l'Anneau, tu ne me l'arracheras
point!
WALTRAUTE
Malheur! Malheur! Malheur! sur toi, sœur! Sur les Dieux du
Walhall, malheur!
(Elle s'en va précipitamment; on entend bientôt, vers la sapinière,
comme le bruit d'une cavale qui s'éloigne et s'ébroue.)
BRÜNNHILDE, suivant des yeux une nuée orageuse, qui s'élance,
sillonnée d'éclairs, et bientôt disparaît au loin.
Eclair et nuée, par le vent soufflée, va-t'en donc: et ne reviens
jamais! (Le soir est tombé: aux profondeurs de l'arrière-plan
l'éclat du reflet des flammes grandit.) L'ombre du soir couvre
le ciel: plus éclatante s'élève d'en bas la clarté du feu
protecteur.--Pourquoi, si furieusement, bouillonne l'ardente
houle? C'est vers la crête du Roc que roule son déluge
embrasé.--(On entend s'approcher d'en bas la sonnerie du cor
de SIEGFRIED: BRÜNNHILDE écoute, et, toute ravie, tressaille.)
Siegfried!... Siegfried revient? son appel qu'il m'envoie!...
Vite!--Vite au devant de lui! dans les bras de mon dieu! (Elle
s'élance, toute à la plus vive exaltation, vers l'arrière-plan.
Jusqu'au dessus de la crête culminante les flammes jaillissent:
SIEGFRIED, surgi d'au milieu d'elles, saute sur la saillie d'une
roche très élevée; là s'arrête, recule et s'abîme le feu, dont
on n'aperçoit plus que le reflet palpitant, comme auparavant,
aux profondeurs de l'arrière-plan.--SIEGFRIED, sur la tête le
Tarnhelm[553-1], qui lui cache à moitié le visage et n'en laisse
libres que les yeux, paraît, sous la forme de GUNTHER.)[553-2]
BRÜNNHILDE, pleine d'horreur, reculant.
Trahison?--Qui a pu pénétrer jusqu'à moi? (Elle fuit jusque dans
le fond, et de là, en une muette stupeur, regarde SIEGFRIED, d'un
œil fixe.)
SIEGFRIED, à l'arrière-plan, s'attardant sur la roche, considère
un long temps BRÜNNHILDE, appuyé sur son bouclier; puis, d'une
voix déguisée,--plus profonde,--l'interpelle.
Brünnhilde! un prétendant est venu, qui n'a point reculé devant
tes flammes. C'est toi que je veux pour femme; suis-moi, sans
résister!
BRÜNNHILDE, saisie d'un tremblement violent.
Quel homme a pu ce qui n'est possible qu'au Plus Fort?
SIEGFRIED, toujours debout sur le rocher du fond.
Un Héros qui, de force, te prendra,--si la force a seule raison de
toi.
BRÜNNHILDE, happée d'horreur.
Sur ce Rocher, quel sorcier s'est hissé?--quel aigle s'y abat,
afin de me déchirer!--Qui es-tu, qui es-tu, Terrible? (SIEGFRIED
se tait.) Ton origine est-elle humaine? ou sors-tu des armées
ténébreuses de Hella?
SIEGFRIED, après un assez long silence.
C'est un Gibichung que je suis, et Gunther est le nom, femme,--du
Héros que tu vas suivre.
BRÜNNHILDE, dans une explosion de désespoir.
Wotan! farouche, impitoyable Dieu! Hélas! c'est à présent que je
saisis le sens du châtiment: si tu m'as exilée ici, c'était pour
m'y livrer en proie au déshonneur!
SIEGFRIED--saute à bas, et se rapproche.
La nuit tombe: en ta retraite tu vas t'unir à moi.
BRÜNNHILDE, tendant avec menace le doigt, où elle porte l'Anneau
de Siegfried.
N'approche point! redoute cet emblème! tu ne triompheras pas de
mon honneur, aussi longtemps que l'Anneau me défendra contre toi.
SIEGFRIED
Qu'il donne à Gunther droit d'époux: que cet Anneau t'unisse à lui!
BRÜNNHILDE
Arrière, voleur! larron d'honneur! n'aie pas l'audace de
m'approcher! Plus forte que l'acier me rend l'Anneau: jamais, tu
ne me le voleras, jamais!
SIEGFRIED
Toi-même, par tes paroles, tu m'y auras poussé. (Il se jette sur
elle; ils luttent. BRÜNNHILDE se délivre de son étreinte, et fuit.
Siegfried la poursuit. Ils luttent de nouveau[555-1]; il l'enlace,
lui arrache l'Anneau[555-2]. Elle pousse un cri terrible et
s'affaisse, comme brisée, sur le banc de pierre devant la grotte.)
SIEGFRIED
Dès à présent, tu m'appartiens!--Brünnhilde, fiancée de
Gunther,--partage donc avec moi ta retraite!
BRÜNNHILDE, presque évanouie.
Que pourrait ta faiblesse, misérable femme!
SIEGFRIED la met debout d'un geste impérieux: tremblante,
chancelante, elle rentre en son réduit.
SIEGFRIED, tirant son Glaive;--de sa voix naturelle:
Toi, Nothung, sois témoin qu'ici, je suis demeuré chaste: garant
de la foi due à mon frère, sépare-moi de sa fiancée![556-1] (Il
suit BRÜNNHILDE.)
Le rideau tombe.
ACTE DEUXIEME[557-A]
LE RIVAGE DU RHIN
devant le manoir des Gibichungen: à droite, l'entrée ouverte du
manoir; à gauche, la berge du Rhin, d'où s'élève, montant vers
le fond à droite, et coupée par plusieurs sentiers, une éminence
rocheuse en travers de la scène. Trois pierres de sacrifices s'y
dressent symétriquement: la première, dédiée à FRICKA, en face
d'une toute pareille consacrée à DONNER: au milieu, mais plus haut,
celle de WOTAN, plus grande. C'est la nuit.
HAGEN, la lance au bras, le bouclier au flanc, est assis devant le
manoir: il dort. La lune jette tout à coup une éclatante lumière
sur lui, et sur son entourage le plus immédiat: on discerne
ALBERICH accroupi devant HAGEN, les bras appuyés sur les genoux de
son fils.
ALBERICH
Dors-tu, Hagen, mon fils?--Tu dors, et ne m'entends point, moi
qu'ont trahi repos et sommeil?
HAGEN, à voix basse, sans bouger, si bien que, les yeux pourtant
ouverts, il semble ne cesser point de dormir.
Je t'entends, Alfe malfaisant: qu'as-tu à dire à mon sommeil?
ALBERICH
Te rappeler quelle puissance doit être un jour la tienne, si ton
courage est ce que me l'a fait ta mère.
HAGEN
Ma mère m'a donné du courage, mais je ne puis pas lui savoir gré
d'avoir succombé à ta ruse: tôt-vieux, livide et blême[558-1],
j'ai les Joyeux en haine, et jamais je ne me réjouis.
ALBERICH
Hagen, mon fils, aie les Joyeux en haine! si tu m'aimes comme tu
dois m'aimer, moi, privé de joie, lourd de douleur! Tu es robuste,
hardi et brave: ceux contre qui nous poursuivons cette lutte,
notre lutte de ténèbres, déjà notre haine les met en détresse.
Celui qui jadis m'arracha l'Anneau, Wotan, le farouche ravisseur,
a été battu par sa propre race: il a perdu par le Wälsung toute
autorité, tout pouvoir; comme la race tout entière des Dieux, il
voit avec angoisse venir l'heure de sa fin. Ce n'est plus lui que
je crains comme eux tous, il tombera!--Dors-tu, Hagen, mon fils?
HAGEN, dans la même attitude.
La puissance des Éternels, qui en hériterait?
ALBERICH