Il la baise ardemment, longuement.--Puis, effrayé, il se

relève:--BRÜNNHILDE a ouvert les yeux[500-1].--Elle regarde, avec

étonnement. Tous deux demeurent absorbés, longtemps, en leur

respective contemplation.

BRÜNNHILDE, lentement, solennellement, se redresse, et se met sur

son séant.

Salut à toi, soleil! salut à toi, lumière! salut à toi, splendeur

du jour! Long fut mon sommeil; j'en suis réveillée: quel est le

Héros, qui m'a ressuscitée?[500-A]

SIEGFRIED, solennellement ému par son regard et sa voix.

C'est moi; j'ai franchi le feu brûlant autour du Roc; j'ai ouvert

ton heaume résistant: c'est moi, Siegfried, qui t'ai ressuscitée.

BRÜNNHILDE, redressée toute, assise.

Salut à vous, Dieux! Salut à toi, Monde! Salut à toi, Terre

de merveilles! Je ne dors plus; je m'éveille, je vois: c'est

Siegfried, qui me ressuscite![501-1]

SIEGFRIED, dans le plus sublime enthousiasme.

O bénie soit la mère, qui m'enfanta; bénie soit la terre, qui m'a

nourri: puisque j'aurai pu voir ces yeux rayonner à présent sur ma

béatitude!

BRÜNNHILDE, avec la plus grande émotion.

O bénie soit la mère, qui t'enfanta; bénie soit la terre, qui t'a

nourri: seul ton regard avait le droit de me voir, je ne devais

me réveiller que pour toi!--O Siegfried! Siegfried! bienheureux

Héros! Eveilleur de la vie, toi, victorieuse lumière![501-2] O si

tu savais, Joie du Monde, combien je t'aurai toujours aimé![502-A]

C'était toi ma pensée, c'était toi mon souci! Je t'ai nourri,

avant même que tu fusses engendré; avant même que tu fusses au

monde, mon bouclier t'a protégé: tant il y a longtemps que je

t'aime, Siegfried![503-1]

SIEGFRIED, d'une voix douce et timide.

Ainsi donc, ma mère n'est point morte? La bien-aimée dormait

seulement?

BRÜNNHILDE, souriant.

Ingénu, adorable enfant! non, ta mère ne t'est point rendue.

C'est toi-même que je suis, toi que j'aurai la joie d'être, si

tu m'aimes. Ce que tu ne sais point, je le sais pour toi; mais

je ne le sais que parce que je t'aime.--O Siegfried! Siegfried!

victorieuse lumière! toi! c'est toi que j'ai toujours aimé; car

c'est à moi, et à moi seule, qu'apparut la pensée de Wotan. La

pensée, que jamais je n'eus le droit d'exprimer; que je n'ai point

pensée, mais seulement sentie; pour laquelle j'ai lutté, combattu

et plaidé; pour laquelle j'ai bravé celui qui la pensait; pour

laquelle j'ai subi les liens du châtiment, parce que je ne l'avais

point pensée, parce que je l'avais sentie seulement!--Car cette

pensée--puisses-tu, toi, l'accomplir!--n'était en moi qu'Amour

pour toi!

SIEGFRIED

Comme une merveille résonne ton chant suave, mais obscur m'en

semble le sens. La splendeur de tes yeux m'illumine, et je la

vois; la tiédeur de ton souffle m'effleure, et je la sens; ta voix

chante, j'entends qu'elle est douce: mais ce qu'elle chante et ce

qu'elle me veut dire m'étonne, et je ne le comprends pas. A saisir

un passé lointain, je ne puis appliquer mon esprit, alors que tous

mes sens ne voient et ne sentent que toi. C'est d'une palpitante

Peur que tu m'as enchaîné: la Peur! la crainte! toi seule m'en as

appris l'angoisse. Mon courage, rends-moi mon courage, paralysé

par toi dans ces puissantes entraves!

BRÜNNHILDE l'éloigne doucement, et regarde vers la forêt.

J'aperçois là Grane[504-1], mon cheval bien-aimé: comme il se

repaît de bon cœur, lui qui dormait aussi! En m'éveillant

moi-même, Siegfried l'a réveillé.

SIEGFRIED

Ma vue à moi se repait des délices de ta bouche: mais une ardente

soif brûle mes lèvres; que ta bouche, pâture de mes yeux, les

rafraîchisse!

BRÜNNHILDE, lui indiquant de la main.

Là, je vois le bouclier qui ne me protégera plus, lui qui

protégeait les Héros! Là, j'aperçois le heaume qui m'a couvert la

tête, le heaume, qui ne la couvrira plus!

SIEGFRIED

Et moi, je suis venu sans bouclier: une vierge bénie m'a blessé au

cœur;--sans casque, et une femme m'a blessé au front.

BRÜNNHILDE, avec une mélancolie graduellement accrue.

Je vois de la cuirasse l'étincelant acier: un Glaive affilé

l'a tranchée en deux; grâce à lui, ma chair virginale est sans

défense: sans sauvegarde, sans abri, sans fierté, je ne suis plus

qu'une femme, rien qu'une triste femme!

SIEGFRIED

Au travers du feu, je suis venu vers toi: sans armure, sans

cuirasse qui préservât ma chair: jusque dans ma poitrine la flamme

a pénétré; tout mon sang bouillonne embrasé; c'est du feu qui

circule en moi: c'est, rallumée dans ma poitrine, la fournaise

flamboyant naguère tout autour du Roc de Brünnhilde!--O femme,

éteins cet incendie! Calme cette débordante ardeur! (Il l'enlace

violemment: elle tressaille, se lève, se dégage, avec une vigueur

accrue par l'angoisse, et se réfugie de l'autre côté.)[505-1]

BRÜNNHILDE

Nul Dieu ne m'approcha jamais: devant la vierge, tremblants,

s'inclinaient les Héros: c'est pure qu'elle a quitté

Walhall!--Malheur! Malheur! Malheur, sur mon ignominie! sur mon

ignominieuse détresse! Il m'a déshonorée, le héros qui m'éveille!

il m'a vue sans heaume ni cuirasse: Brünnhilde, je ne suis plus

Brünnhilde!

SIEGFRIED

La vierge qui rêvait, tu l'es encore pour moi: le sommeil de

Brünnhilde, par moi, n'a pas encore été rompu. Réveille-toi! sois

une femme, pour moi!

BRÜNNHILDE

Mes sens s'égarent! Ma science se tait: ma sagesse va-t-elle fuir

de moi?

SIEGFRIED

Ne disais-tu donc pas que ta science,--ta science, c'est le

rayonnement de ton amour pour moi?

BRÜNNHILDE

De mornes ténèbres troublent ma vue; mon œil se voile, sa

flamme s'éteint: tout autour de moi, c'est la nuit: je doute, j'ai

peur, je me débats, dans un vertige d'affreuse angoisse: l'effroi

marche et se dresse devant moi! (Elle se voile violemment les yeux

avec les mains.)

SIEGFRIED lui écarte les mains de devant les yeux, avec douceur.

La nuit effraye les yeux captifs; avec ce qui les emprisonne,

disparaîtra cette noire terreur: hors des ténèbres plonge, et

vois--dans la gloire du soleil, le jour splendide éclate!

BRÜNNHILDE, dans la plus haute exaltation.

La splendeur du soleil éclate sur ma détresse!--O Siegfried!

Siegfried! Vois mon angoisse! Eternellement je fus, éternellement

je suis, éternellement troublée des délices du Désir,--mais

éternellement pour ton salut!--O Siegfried! ô Splendide! Trésor

du Monde! Vie de la Terre! ô riant Héros! Laisse, ah! laisse-moi!

Épargne-moi! Ne m'approche pas en forcené! Ne me violente pas

brutalement! Ta bien-aimée, ne la brise pas!--Mirée dans un

ruisseau limpide, as-tu jamais vu ton image? Ton âme joyeuse,

alors, y trouvait-elle plaisir? Mais, si tu avais troublé l'eau,

si la surface limpide en eût ondoyé moins unie, tu n'y aurais plus

vu, à la place de l'image, que la fluctuante danse des vagues. De

même ne me touche pas, ne me trouble pas: et tu pourras alors,

éternellement, nettement, si, penché vers moi, tu souris, tu

pourras alors voir venir, du fond de mon être, à ta rencontre,

ta joyeuse, ta sereine, ton héroïque image!--O Siegfried!

Siegfried! lumineux rejeton! Par amour--pour toi-même, laisse-moi,

épargne-moi: ton propre bien, ne l'anéantis pas!

SIEGFRIED

C'est toi--que j'aime[507-1]: ô si tu m'aimais! Je ne me

possède plus: oh! puissé-je te posséder!--N'es-tu pas une eau

merveilleuse, une eau qui sous mes yeux, fascinatrice, ondoie, en

captivant seule tous mes sens, au rythme de ses vagues divines?

Mon image a pu s'y briser; mais moi-même, consumé par une flamme

dévorante, j'aspire aux flots qui l'éteindraient. Moi-même, et

non plus mon image, je saute, je plonge dans le ruisseau: ô ses

ondes, puissent-elles m'enlacer délicieusement, puisse, dans ses

flots, s'écouler ma langueur!--Réveille-toi, Brünnhilde! ô vierge,

éveille-toi! Vis et ris, doux amour, douce joie! Sois à moi! Sois

à moi! Sois mienne!

BRÜNNHILDE

O Siegfried! à toi--je le fus dès toujours!

SIEGFRIED

Si tu le fus dès toujours, sois-le donc à présent!

BRÜNNHILDE

A toi, tienne, à jamais je le serai!

SIEGFRIED

Tu le seras! sois-le donc aujourd'hui! Si mes bras t'enlacent,

s'ils t'étreignent; si ma poitrine en feu palpite contre la

tienne; si, les yeux dans les yeux, nos regards s'allument et

flambent; si, les lèvres aux lèvres, nos souffles se dévorent:

alors, alors, tu es à moi! Tu l'as toujours été, dis-tu? tu le

seras toujours? Moi, c'est alors seulement que je cesserai de me

dire, torturé: maintenant, Brünnhilde est-elle à moi? (Il l'a

enlacée.)[508-1]

BRÜNNHILDE

A toi? si maintenant je suis à toi?--Ma paix divine se gonfle en

vagues furieuses; ma chaste lumière, en flammes d'incendie; ma

science céleste m'abandonne, chassée par les clameurs d'allégresse

de l'Amour!--A toi? si maintenant je suis à toi?--O Siegfried!

Siegfried! ne me vois-tu point? Comme mon regard te dévore, ne

t'aveugle-t-il point? Mon bras, comme il t'étreint, n'es-tu point

embrasé? Mon sang, comme tout mon sang roule par torrents vers

toi, ce feu sauvage, ne le sens-tu point? Cette femme farouche,

cette forcenée, ne te fait-elle point Peur, ô Siegfried, ne te

fait elle point Peur, à présent?

SIEGFRIED

Ha!--maintenant que les torrents de notre sang roulent du feu;

à présent que nos regards rayonnants s'entredévorent; à présent

que nos bras ardemment s'étreignent,--me revient mon intrépide

courage, et la Peur, ah! que jamais je n'appris,--la Peur, que toi

m'auras à peine apprise: la Peur,--je crois bien, sot que je suis,

l'avoir de nouveau oubliée déjà! (En prononçant les derniers mots,

involontairement il lâche BRÜNNHILDE.)

BRÜNNHILDE, éclatant de rire, en des transports sauvage

d'allégresse et d'amour.

O Héros enfant! O sublime enfant! Ingénu! Trésor inconscient des

plus augustes des exploits! C'est en riant que je dois t'aimer;

en riant, que je veux m'aveugler; en riant qu'avec toi je me

perds,--en riant, que nous irons tous deux à notre ruine!--Passe

donc, âge brillant du Walhall! Qu'en poussière s'écroule ton Burg

orgueilleux! Adieu, resplendissante magnificence des Dieux! Finis

en joie, Race éternelle! Déchirez, ô Nornes, le câble des Runes!

Ombre du Crépuscule-des-Dieux, monte de l'abîme! Et toi, nuit

de l'Anéantissement!--Pour moi c'est à cette heure Siegfried,

l'étoile de Siegfried, qui rayonne: dès toujours, pour toujours,

éternellement à moi; mon héritage, mon bien; tout et tous en un

seul: éclatant Amour, riante mort!

SIEGFRIED, simultanément avec BRÜNNHILDE.

C'est en riant, ô bienheureuse, en riant que pour moi tu te

réveilles: Brünnhilde vit! Brünnhilde rit!--Gloire au soleil,

qui nous éclaire! Gloire au jour qui nous illumine! Salut à la

Lumière, qui surgit des ténèbres! Salut au Monde, auquel s'éveille

Brünnhilde! Elle veille! elle vit! à ma rencontre elle rit! Pour

moi, resplendissante, brille l'étoile de Brünnhilde! Dès toujours,

pour toujours, éternellement à moi; mon héritage, mon bien;

toutes et tout en une seule: éclatant Amour, riante mort![510-A]

(BRÜNNHILDE se jette dans les bras de SIEGFRIED[510-1].--Le rideau

tombe).

TROISIÈME JOURNÉE:

LE CRÉPUSCULE-DES-DIEUX

(_GÖTTERDAMMERUNG_)

PERSONNAGES

SIEGFRIED.

GUNTHER.

HAGEN.

ALBERICH.

BRÜNNHILDE.

GUTRUNE.

WALTRAUTE.

LES NORNES.

LES FILLES-DU-RHIN.

«Hommes» (Vassaux)--Femmes.

LE CRÉPUSCULE-DES-DIEUX

PROLOGUE[513-A]

SUR LE ROC-DES-WALKÜRES

La décoration est la même qu'au dénouement de la première

«Journée.»--Nuit. Dans les profondeurs de l'arrière-plan palpite un

reflet de flammes.

LES TROIS NORNES,

femmes de haute stature, amplement drapées en de sombres vêtements,

qui retombent à longs plis. La PREMIÈRE (la plus âgée) est couchée

à l'avant-scène à droite, sous le sapin aux larges rameaux; la

DEUXIÈME (plus jeune) est étendue sur un banc de pierre devant

l'entrée de la grotte rocheuse; la TROISIÈME (la plus jeune) est

assise au milieu de la saillie qui borde le sommet de la roche, à

l'arrière-plan.--Un long temps règne un silence morne.

LA PREMIÈRE NORNE, sans bouger.

Quelle clarté brille là-bas?

LA DEUXIÈME

Est-ce déjà le point du jour?

LA TROISIÈME

C'est l'ardente horde de Loge, qui, tout autour du Roc, flamboie.

Il fait nuit encore: que ne filons et ne chantons-nous point?

LA DEUXIÈME, à la Première.

Pour que nous chantions et filions, où fixeras-tu notre câble?

LA PREMIÈRE NORNE se lève, et attache, cependant qu'elle chante,

un câble d'or, par l'une de ses extrémités, à l'un des rameaux du

sapin[514-1].

Qu'il en aille bien ou mal, j'attache le câble et chante.--Sous

le Frêne-du-Monde, j'ai filé jadis, lorsque vaste, vigoureuse,

verdoyait sur le tronc toute une forêt de rameaux sacrés; sous son

frais ombrage bruissait une source, dont les flots, en courant,

chuchotaient la sagesse: j'en chantais la divine essence.--Un Dieu

hardi vint pour boire à la source; d'un de ses yeux, pour jamais

abandonné, il acheta ce droit[515-1]: puis, sur le Frêne-du-Monde,

Wotan rompit une branche; le Puissant se tailla sur le tronc la

hampe d'une Lance. La blessure, au cours des longs âges, fit périr

la forêt des branches; jaunies en chûrent les feuilles, desséché

mourut l'arbre[516-1]: sinistrement tarirent source et breuvage;

trouble de sens devint mon chant. Puisque, sous le Frêne-du-Monde,

je ne file désormais plus, au sapin du moins j'attache donc le

câble: chante, sœur,--à toi je le lance,--sais-tu ce qu'il en

advint?[516-2]

LA DEUXIÈME NORNE, tout en attachant le câble, ainsi lancé vers

elle, à une pierre en saillie devant l'entrée de la grotte.

Les Runes des traités loyalement conclus, Wotan les inscrivit

sur la hampe de la Lance: il la tint au poing, c'était tenir le

Monde. Un Héros, un hardi Héros brisa dans un combat la Lance,

l'auguste faisceau des traités[516-3].--Alors Wotan fit, aux Héros

de Walhall, ruer bas, couper en morceaux les rameaux desséchés

du Frêne-du-Monde, avec le tronc: le Frêne chut; pour jamais la

source s'est tarie!--et j'attache, aujourd'hui, le câble au roc

tranchant: chante, sœur,--à toi je le lance,--sais-tu ce qu'il

en advient?

LA TROISIÈME NORNE, saisissant le câble au vol, et en lançant

derrière soi l'extrémité.

Le Burg plane, l'œuvre des Géants: parmi l'assemblée sainte des

Dieux et des Héros, Wotan, dans la salle, est assis. Tout autour

des murailles s'élève un haut bûcher: du Frêne-du-Monde, c'est là

ce qui reste! Que s'enflamme le bois majestueusement, qu'ardente

et claire la flamme dévore la resplendissante forteresse: ce sera,

pour les Dieux éternels, l'éternel Crépuscule, la fin![517-1]--Si

vous savez encore, tressez à nouveau le câble: du Nord, je vous

le relance: file, sœur, et chante! (Elle a jeté le câble à la

Deuxième, qui à son tour le jette à la Première des Nornes.)

LA PREMIÈRE NORNE détache le câble du rameau après lequel il était

fixé, et le renoue, durant le chant suivant, à une autre branche.

Est-ce le point du jour? Est-ce le reflet des flammes? Troublée

s'égare ma vue; je discerne mal l'auguste Jadis, où Loge rutilait

dans l'éclatante flamme:--sais-tu ce qu'il en advint?

LA DEUXIÈME NORNE, renouant à la pierre le câble qu'on lui jette.

Grâce au charme de la Lance, Wotan l'asservit; Loge lui chuchota

des conseils: sa dent rongea, pour s'affranchir, consuma les

Runes de la hampe. Alors, avec la pointe toute puissante de

la Lance, Wotan l'évoqua, pour brûler, tout autour du Roc de

Brünnhilde:--sais-tu ce qu'il en advient?

LA TROISIÈME NORNE, relançant, derrière soi, le câble qu'on lui a

lancé.

Les éclats aigus de sa Lance brisée, Wotan les plonge, un

jour, au cœur du flamboyant: la flamme dévorante les

embrase; le Dieu les jette sur le bûcher, sur ce qui fut le

Frêne-du-Monde.--Voulez-vous savoir quand, tramez-moi, sœurs,

le câble! (Elle jette le câble à la Deuxième, qui, à son tour le

jette à la Première.)

LA PREMIÈRE NORNE, rattachant le câble.

La nuit cède; je n'y vois plus rien: le fil du câble, je ne le

trouve plus; la trame en est entremêlée. Une affreuse vision

m'en trouble le sens: l'Or-du-Rhin fut volé par Alberich, jadis:

sais-tu ce qu'il en advint?

LA DEUXIÈME NORNE, nouant le câble autour d'une pierre, avec une

inquiète précipitation.

Par le tranchant du roc le câble est entamé; trop lâche, le

fil s'en effiloche: la trame en est entremêlée. C'est, à force

de haine, à force de détresse, l'Anneau du Nibelung qui me le

ronge:--c'est un Anathème de vengeance qui ronge la spirale de mes

fils:--sais-tu ce qu'il en advient?

LA TROISIÈME NORNE, saisissant le câble précipitamment.

Trop lâche le câble! Trop court pour moi: s'il me faut jusqu'au

Nord lancer l'extrémité, qu'il soit plus fortement tendu![518-A]

(Elle tire avec violence sur le câble: il rompt au milieu.)

LA DEUXIÈME

Rompu!

LA TROISIÈME

Rompu!

LA PREMIÈRE

Rompu![518-B]

Épouvantées, les TROIS NORNES se sont levées, et se sont avancées

vers le milieu de la scène; rassemblées, elles saisissent les

débris du câble rompu, dont elles se lient les unes à l'autre,

corps à corps.

LES TROIS NORNES

A son terme l'éternelle science! Les sibylles n'ont plus rien

à dire à l'univers:--En bas vers notre Mère, en bas! (Elles

disparaissent.)

Le jour dont la clarté, naissante, durant la fin de la scène

a grandi de plus en plus, achève de se lever; et fait, aux

profondeurs, pâlir le reflet des flammes.

* * * * *

SIEGFRIED et BRÜNNHILDE sortent de la grotte. SIEGFRIED est armé de

pied en cap, BRÜNNHILDE mène son cheval par la bride.

BRÜNNHILDE[519-A]

A de nouveaux exploits[519-1], bien-aimé Héros, pourrais-je,

t'aimant, ne point te laisser? Un unique souci me préoccupe:

ma valeur personnelle t'a profité trop peu!--Ce que les Dieux

m'avaient révélé, le riche trésor des Runes sacrées[519-2], je

te l'ai donné: mais aussi est-ce la souche virginale de ma force

que m'a prise le Héros, mon maître désormais.--Puisses-tu ne

point dédaigner celle qui, vide de science, mais pleine de désir,

riche d'Amour, mais pauvre en puissance, n'a plus rien à te

donner[519-3], rien--sinon ses souhaits!

SIEGFRIED

Femme admirable! tu m'en as donné plus que je ne suis à même

d'en garder: ne t'irrite point, si, malgré tes leçons, je reste

ignorant! La seule chose que j'ai bien retenue, la voici:

Brünnhilde vit pour moi; la seule leçon que j'ai vite apprise, la

voici: Souviens-toi de Brünnhilde![520-1]

BRÜNNHILDE

Si tu veux me garder ton amour, souviens-toi de toi seul,

souviens-toi de tes propres exploits! Souviens-toi de la sauvage

flamme qui brûlait tout autour du Roc, et que tu franchis sans

avoir peur--[520-A]

SIEGFRIED

Brünnhilde, pour conquérir Brünnhilde!

BRÜNNHILDE

Souviens-toi de la jeune femme au bouclier, trouvée par toi,

plongée dans un profond sommeil, et dont tu ouvris le heaume

résistant--

SIEGFRIED

Brünnhilde, pour réveiller Brünnhilde!

BRÜNNHILDE

Souviens-toi des serments qui nous lient[521-1]; souviens-toi de

la foi que nous nous devons; souviens-toi de l'Amour pour quoi

nous vivons: Brünnhilde alors, éternellement, t'embrasera l'âme

d'une sainte ferveur!--

SIEGFRIED

Si je te laisse, Bien-Aimée, ici, à la sainte garde de la flamme,

en échange de tes Runes je t'offre cet Anneau. Des exploits que

jamais j'accomplis, la vertu réside tout entière en lui; j'ai tué

le sauvage Dragon dont la rage, longtemps, l'a couvé. A lui sa

puissance, conserve-le bien, comme le gage sacré de ma foi![521-2]

BRÜNNHILDE, toute ravie, se passant au doigt l'Anneau.

Il sera mon unique trésor: en échange de l'Anneau prends donc

aussi mon cheval! C'est avec moi que passait jadis sa course

intrépide, par les airs,--c'est avec moi qu'il a perdu ses

facultés surnaturelles; il ne bondira plus, par-dessus les

nuages, sur sa route de foudre et d'éclairs. Mais où que tu le

mènes,--fût-ce au travers du feu,--libre d'effroi Grane[522-1]

t'accompagnera; qu'il t'obéisse donc, ô Héros! Prends bien soin

de lui; il comprendra ta voix[522-2]:--oh! rappelle à mon Grane,

souvent, le souvenir de Brünnhilde!

SIEGFRIED

Ce sera donc par ta seule vertu que j'accomplirai d'autres

exploits? C'est toi qui choisiras mes luttes, à toi que

reviendront mes victoires? Sur ton cheval, sous ton bouclier,

je ne serai plus Siegfried: je ne serai que le bras de

Brünnhilde![522-3]

BRÜNNHILDE

Oh! si Brünnhilde était ton âme!

SIEGFRIED

C'est par elle que s'enflamme mon courage.

BRÜNNHILDE

Tu serais donc Siegfried et Brünnhilde ensemble?

SIEGFRIED

Où je suis, tous les deux sont présents.

BRÜNNHILDE

Le Roc, ma retraite, sera donc désert?

SIEGFRIED

Ne faisant qu'un, nous y serons tous deux.

BRÜNNHILDE, avec exaltation.

O Dieux augustes, êtres sublimes! rassasiez vos yeux du couple

sacré! Eloignés l'un de l'autre, qui nous séparerait?[523-1]

Séparés, qui, l'un de l'autre, nous éloignerait?[523-2]

SIEGFRIED

Salut à toi, Brünnhilde! resplendissante étoile! Salut, radieux

Amour!

BRÜNNHILDE

Salut à toi, Siegfried! victorieuse Lumière! Salut, radieuse Vie!

TOUS DEUX

Salut! Salut!

SIEGFRIED fait descendre à son cheval la déclivité du Rocher. Du

haut de la cime, BRÜNNHILDE, longtemps, le suit du regard, avec

extase[524-1]. On entend résonner d'en bas la joyeuse sonnerie du

cor de SIEGFRIED[524-A].--Le rideau tombe.

L'Orchestre reprend le thème du cor, qu'il développe en vaste

interlude[524-B].

Après quoi le premier acte commence aussitôt.

ACTE PREMIER[525-A]

LA SALLE DU MANOIR DES GIBICHUNGEN, PRÈS DU RHIN

Elle est toute grande ouverte au fond sur l'arrière-plan, qu'occupe

un libre espace de rive menant au Fleuve, et que limitent des

collines rocheuses.

GUNTHER, HAGEN et GUTRUNE

GUNTHER et GUTRUNE sur le trône; devant le trône est une table avec

des cornes-à-boire; devant la table, est assis HAGEN.

GUNTHER

Ecoute, Hagen! dis-moi, héros: moi, Gunther, le maître du Rhin,

suis-je vraiment digne de Gibich?[525-1]

HAGEN

Authentique héritier du nom, tu m'apparais digne d'envie: celle

qui tous deux nous mit au monde, Dame Grimhilde[526-1], m'apprit à

le comprendre.

GUNTHER

C'est toi que j'envie: va, ne m'envie point! Si j'eus pour

moi le droit d'aînesse, la sagesse alla toute à toi: jamais

frères utérins n'imposèrent mieux silence au discord de leurs

intérêts. Rendant justice à ta raison, c'est sur ma gloire que je

t'interroge.

HAGEN

Je dois donc te blâmer, ta gloire est incomplète: car je sais de

suprêmes trésors, que le fils de Gibich n'a point encore conquis.

GUNTHER

A mon tour de te blâmer, toi qui ne m'en as rien dit.

HAGEN

Quand c'est, pour la lignée de Gibich, l'été, l'âge de la pleine

vigueur, je vous vois, toi, Gunther, sans épouse; toi, Gutrune,

sans époux non plus.

GUNTHER

Quelles alliances considères-tu donc comme profitables à notre

gloire?[527-1]

HAGEN

Je sais une femme, la plus parfaite[527-2] qui soit: elle a pour

séjour un Rocher, un haut Rocher qu'entourent les flammes: seul,

celui qui franchit ces flammes peut devenir l'époux de Brünnhilde.

GUNTHER

Mon courage peut-il les braver?

HAGEN

Seul, un Plus Fort encore que toi le pourrait[528-1].

GUNTHER

Quel est cet homme prédestiné?

HAGEN

Siegfried, le rejeton des Wälsungen: c'est là Le Plus Fort des

Héros[528-2]. D'un couple de jumeaux, subjugués par l'amour, de

Siegmund et de Sieglinde, est né ce plus authentique des fils:

c'est dans la Forêt qu'il a crû en force, c'est lui que je

souhaiterais à Gutrune pour époux.

GUTRUNE

Quelle prouesse a-t-il donc pu faire, pour mériter d'être connu

comme le plus sublime des Héros?[528-3]

HAGEN

Devant Neidhöhle, un Dragon colossal gardait le Trésor des

Nibelungen; Siegfried, fermant la gueule du monstre, l'a

tué[529-1] d'un Glaive invincible. Cet exploit, tellement

inouï[529-2], mit au jour la gloire du Héros.

GUNTHER

Du Trésor des Nibelungen j'ai entendu parler: il contiendrait

lui-même le plus enviable bien?

HAGEN

Quiconque saurait l'utiliser, serait vraiment le Maître du Monde.

GUNTHER

Et c'est Siegfried qui l'a conquis?[529-3]

HAGEN

Les Nibelungen lui sont asservis[529-4].

GUNTHER

Et Brünnhilde? lui seulement pourrait la conquérir?

HAGEN

La flamme ne céderait à nul autre[530-1].

GUNTHER, se levant avec dépit.

Qu'as-tu donc à soulever ce débat pour me troubler? Ce dont je ne

dois point triompher, qu'as-tu à me suggérer le désir d'y aspirer?

HAGEN

Mais si, chez toi, Siegfried t'amenait la fiancée, est-ce que

Brünnhilde, alors, ne serait pas tienne?[530-2]

GUNTHER, marchant par la salle, de long en large, avec agitation.

Au nom de quoi l'obliger, lui qui vit sans souci, à m'aller

chercher la fiancée?

HAGEN

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 24 / 48 段