Qui me l'apprendra reste à trouver[476-2].

MIME

Mais le Dragon, tu l'as mis à mort: un bien fâcheux compagnon,

donc?

SIEGFRIED

Si féroce et méchant fût-il, sa mort m'afflige cependant presque,

alors que tant de pires scélérats qu'il faudrait frapper vivent

encore! Pour celui qui m'a mené le tuer, certes, j'ai plus de

haine que pour le Dragon[477-1].

MIME

Patience, va! ce n'est plus pour longtemps que tu as à me voir:

l'éternel sommeil, grâce à moi, t'aura fermé les yeux bientôt!

J'avais besoin de toi, tu m'as servi; je n'ai plus qu'à te ravir

ton butin:--m'est avis que j'y dois réussir; avec un naïf tel que

toi!...[477-2]

SIEGFRIED

Ainsi, tu me veux du mal?

MIME

Où prends-tu cela?--Siegfried, entends-moi donc, mon fils! Toi et

ta nature, de tout temps, je vous ai haïs du fond du cœur. Si,

toi qui m'es odieux, je t'élevai, ce ne fut point par amour: il

s'agissait pour moi, quand je m'imposai cette peine,--de l'Or; du

Trésor, gardé par Fafner. Si tu ne me le donnes pas, à présent, de

bonne grâce,--Siegfried, mon fils, tu le vois toi-même,--c'est ta

vie qu'il faudra me laisser!

SIEGFRIED

Que tu me hais, je l'entends avec plaisir: mais c'est ma vie aussi

qu'il faut te laisser?

MIME

Je n'ai pourtant pas dit cela? C'est toi qui me comprends mal! (Il

s'efforce visiblement de dissimuler). Voyons, tu es las, d'une

lassitude rude; tu as chaud, ton corps est brûlant; il faudrait,

pour te rafraîchir, quelque réconfortant breuvage: ma sollicitude

y a pensé. Tandis que tu forgeais ton Glaive, je brassais le

cordial qu'il te faut: si tu le bois à présent, j'aurai gagné ton

Glaive, ton fidèle Glaive, et le Heaume et le Trésor avec (Il en

ricane).

SIEGFRIED

Ainsi tu veux me voler mon Glaive et ce que j'ai conquis, Anneau

et butin?

MIME

Mais me comprends-tu donc assez mal! ou bien si c'est moi qui

m'embrouille et qui radote absolument? Je me donne la plus

grande peine pour feindre, pour dissimuler mon intime pensée, et

voilà que toi, bêta que tu es, tu interprètes tout en mauvaise

part! Ouvre l'oreille, et comprends juste: écoute, ce que Mime

pense!--Prends ceci! bois! rafraîchis-toi! mon breuvage, bien

souvent, ne t'a-t-il point rafraîchi? Tu avais beau t'être fâché,

tu avais beau faire le méchant: ce que je t'offrais à boire, tu le

prenais toujours, encore qu'avec dépit parfois.

SIEGFRIED, sans avoir l'air de rien.

Un bon breuvage me ferait plaisir: celui-ci, comment l'as-tu fait?

MIME

Hé! bois donc seulement! fie-toi en mon art! En nuit et brume tes

sens se dissiperont bientôt: tu t'assoupiras sans conscience;

tes membres engourdis s'étendront tout à coup. Toi gisant, il

me devient facile de m'approprier ton butin: mais, si tu te

réveillais jamais, nulle part, eussé-je moi-même l'Anneau, je

ne serais en sûreté contre toi. Du Glaive donc, que tu fis si

tranchant, avant tout je trancherai la tête de l'enfant: après

quoi je posséderai l'Anneau--sans inquiétude! (Il ricane de

nouveau).

SIEGFRIED

Tu veux me tuer, quand je dormirai?

MIME

Comment pourrais-je t'avoir dit cela?--Je ne veux, enfant, que

trancher[479-1] ta tête! Car, ma haine envers toi ne fût-elle pas

aussi claire, et quand je n'aurais pas à venger tant d'outrages,

tant d'indignes peines, je ne saurais point avoir de cesse que

je ne t'aie balayé de ma route: comment m'approprierais-je

différemment ta proie, puisque Alberich la guigne aussi?----Tiens,

mon Wälsung! Louveteau que tu es! Soiffe, ingurgite et crève: ce

sera ton dernier coup!

(Il s'est approché de SIEGFRIED et lui tend, avec une répugnante

obséquiosité, une corne-à-boire où, tout d'abord, il avait versé

d'un vase le breuvage. SIEGFRIED, ayant saisi son Glaive, comme

dans un accès de dégoût violent, abat d'un seul coup MIME sur

le sol,--mort.[479-2]--On entend ALBERICH, du fond d'une des

crevasses, pousser de sarcastiques éclats de rire.)

SIEGFRIED

Et toi, goûte mon Glaive, écœurant bavard! A l'envieuse haine,

Nothung paye son dû: c'est bien pourquoi je l'aurai forgé (Ayant

ramassé le cadavre de MIME, il le traîne vers l'antre, et l'y

jette). Dans l'antre donc! que le Trésor soit ta couche; tu l'as

visé d'une ruse tenace: jouis désormais de ses délices!--Je te

donnerai même un bon veilleur, pour te préserver des voleurs (Il

roule le cadavre du Dragon jusqu'à la gueule béante de l'antre,

qu'il obstrue ainsi complètement). Toi aussi, reste là couché,

sombre Dragon[480-1]! Partage, avec l'ennemi qui convoitait ta

proie, la garde du brillant Trésor: c'est ainsi que vous aurez

tous deux trouvé le repos! (Il revient, cette besogne faite,

vers l'avant-scène.--Il est Midi). L'âpre poids m'a donné bien

chaud!--Mon sang embrasé bondit et bouillonne; ma main brûle

mon front.----Déjà le soleil est haut; l'azur est pur: et, dans

l'azur, son œil darde à pic ses regards sur mon crâne.--A

moi la délicieuse fraîcheur de mon Tilleul! (Il va de nouveau

s'étendre à l'ombre du Tilleul.--Grand calme. Après un assez

long silence:) Une fois encore, petit oiseau chéri, après une si

odieuse, si longue interruption, j'écouterais avec joie ta voix:

sur la branche, agréablement tu te balances; tes frères autour de

toi, tes sœurs volettent, s'ébattent, gazouillants, gais et

tendres!--Tandis que moi,--je suis si seul: de frère, de sœur,

je n'en ai point; mon père a succombé, ma mère n'existe plus:

ma mère! jamais ne l'a vue son fils!--Pour unique compagnon, je

n'eus qu'un hideux gnome; entre nous nulle douceur, aucun amour

possible; le traître, enfin, me tendit des pièges, et m'a réduit à

le supprimer!--Eh bien, doux oiseau, réponds-moi: ne sais-tu pas

pour moi quelque loyal ami? Où le trouver? Conseille-moi, veux-tu?

Depuis si longtemps j'y aspire, et jamais je n'ai rencontré cela:

mais toi, mon bien-aimé, tu le découvrirais mieux peut-être, toi,

qui déjà m'as si bien conseillé! ô chante! j'espère en ton ramage.

(Silence; puis):

LA VOIX DE L'OISEAU DE LA FORÊT

Heï! Siegfried a tué le gnome, le mauvais gnome! Peut-être sais-je

encore, pour lui, la plus divine de toutes les femmes. C'est sur

un haut Rocher qu'elle dort, sur un Rocher qu'entoure la flamme:

qu'il franchisse la fournaise, réveille la fiancée, Brünnhilde,

alors, deviendrait sienne[481-1].

SIEGFRIED, se redresse d'un bond.

Suave ramage! Doux gazouillis! Espoir qui brûle et déchire l'âme!

qui bouleverse et passionne mon cœur, en l'embrasant! Mon

cœur, pourquoi bat-il si fort? Mes sens, pourquoi sont-ils

troublés? Chante, apprends-le moi, doux ami!

L'OISEAU DE LA FORÊT

C'est d'Amour que je chante, joyeux dans la douleur; voluptueux et

triste je module mon lied: qui languit d'un désir, celui-là seul

comprend!

SIEGFRIED

O joie! joie! quelque chose me précipite d'ici, hors de la Forêt,

droit au Roc!--Dis-moi, doux ramageur, encore: la fournaise, la

traverserai-je? la fiancée, puis-je l'éveiller?

L'OISEAU DE LA FORÊT

Conquérir la vierge, réveiller Brünnhilde, jamais un lâche: seul,

qui n'a point connu la Peur![481-2]

SIEGFRIED, exultant de joie.

L'absurde enfant[482-1], qui ne connaît point la peur! cher petit

oiseau, c'est bien moi. La Peur! aujourd'hui même encore, j'ai

voulu, sans succès, l'apprendre de Fafner. Aussi suis-je brûlé du

désir d'y être initié, par Brünnhilde: comment trouver le chemin

du Roc? (L'Oiseau prend son essor, plane sur SIEGFRIED, enfin

s'envole).

SIEGFRIED

Voilà comme je saurai ma route: vole, je suivrai partout ton vol!

(Il suit l'oiseau.--Le rideau tombe).

ACTE TROISIÈME

SITE SAUVAGE

au pied d'une montagne rocheuse, qui du côté du fond à gauche se

dresse à pic.--Nuit, orage et tempête, éclairs et tonnerres.

Devant la porte caverneuse d'une sorte de crypte en plein roc, LE

VOYAGEUR--s'est arrêté.

Éveille-toi! Éveille-toi! Wala, réveille-toi! De ton long

sommeil, dormeuse, je t'évoque. Mon cri t'appelle: remonte!

remonte! Des vapeurs de la crypte, du ténébreux abîme, remonte!

Erda! Erda! Femme éternelle! Hors du gouffre natal, surgis!

Je chante, pour que tu te réveilles, je chante, ta formule de

réveil; de ta rêveuse torpeur, mon chant t'évoque. Omnisciente!

Primordiale-Sagesse-de-l'Univers! Erda! Erda! Femme éternelle!

Éveille-toi, Wala! Réveille-toi!

La crypte caverneuse s'est éclairée lentement, d'une lueur bleuâtre

et crépusculaire, où surgit des abîmes ERDA. Elle paraît recouverte

de givre[483-1]; ses cheveux et ses vêtements jettent une clarté

brillante.

ERDA

Fortement m'appelle la formule; puissamment sa magie m'attire;

je suis réveillée de l'omniscient sommeil: qui trouble mon

assoupissement?

LE VOYAGEUR

C'est moi qui crie, moi qui t'éveille, suivant les formules du

réveil, que je connais pour tous ceux qu'enferme un dur sommeil.

Pour recueillir la science[484-1], pour profiter de l'originelle

sagesse, j'ai parcouru le monde, voyagé beaucoup. Savante, nulle

ne l'est plus que toi: tu sais les mystères de l'abîme[484-2],

ceux des montagnes, ceux des vallées, ceux aussi des airs et des

flots. Pas un être en qui ne vive ton âme: pas de cerveau qui ne

pense pas ta pensée: rien, dit-on, qui te soit inconnu. C'est pour

profiter de cette science que je t'ai arrachée au sommeil.

ERDA

Mon sommeil est rêve, mon rêve est pensée; ma pensée, l'empire

du savoir. Mais, tandis que je dors, veillent les Nornes: dans

la corde des destinées elles filent, tressent et pieusement

ourdissent ce que je sais: que n'interroges-tu donc les Nornes?

LE VOYAGEUR

Esclaves du destin, comme le Monde, les Nornes filandières n'y

pourraient changer rien; tandis que de ta science il m'est permis,

qui sait? d'espérer apprendre comment enrayer la roue du rouet?

ERDA

Les actions humaines m'obscurcissent l'esprit[485-1]: moi-même,

moi, l'Omnisciente, un Puissant m'a forcée jadis, en agissant.

J'enfantai à Wotan une Fille-de-son-Désir: il lui confia de

choisir, pour lui, le sort du combat des Héros. Elle est

intrépide, et savante aussi[485-2]: pourquoi m'éveilles-tu donc et

n'interroges-tu pas, sur ce que tu tiens à connaître, la fille de

Wotan et d'Erda?

LE VOYAGEUR

C'est la Walküre que tu veux dire, Brünnhilde? La vierge a bravé

le Dompteur-des-Tempêtes, là où le plus rudement lui-même se

domptait: et ce que lui, le Maître du Combat, désirait faire, mais

s'interdisait à soi-même par force,--elle a osé, la téméraire,

l'accomplir pour son propre compte, elle, Brünnhilde, en le

brûlant combat. Streitvater[486-1], pour punir la vierge, dans

ses yeux a pressé le sommeil; c'est sur ce Roc qu'elle dort,

profondément: devenue femme, celle qui fut divine ne s'éveillera

plus que pour aimer un homme[486-2]. Que me servirait de

l'interroger?

ERDA s'est abîmée dans ses pensées, et reprend, après un long

silence.

Tout est pour moi confus, depuis que je veille: tumultueux et

vague l'univers tourbillonne! La Walküre, l'enfant de la Wala, a

donc été punie des entraves du sommeil, tandis que sommeillait

celle qui sait tout, sa mère? Qui lui apprit l'audace a châtié son

audace? Qui voulut qu'elle agît la blâme d'avoir agi? Qui protège

la justice détourne la justice? Qui protège le serment règne par

le parjure?--Laisse-moi redescendre: laisse ma science rentrer

dans son assoupissement!

LE VOYAGEUR

Mère, je ne te laisserai point partir[486-3], puisque je suis

maître du charme.--Éternellement sachante, tu enfonças, jadis,

l'aiguillon du souci, dans l'audacieux cœur de Wotan: ta

science l'emplit d'un tel effroi de succomber ignominieusement

sous quelque ennemi, que l'angoisse enchaîna son courage. Si tu

es, du Monde, la plus savante femme, dis-moi maintenant comment le

souci peut être vaincu par le Dieu?

ERDA

Tu n'es pas--ce que tu te nommes! Qu'as-tu à venir, âpre Sauvage,

troubler le sommeil de la Wala? Laisse-moi libre, Sans-Repos que

tu es! Romps le joug du charme!

LE VOYAGEUR

Tu n'es pas--ce que tu te crois![487-1] La sagesse de la

Mère-Originelle tire à sa fin: ton savoir se dissipe devant ma

Volonté! Ce qu'il veut, Wotan,--le sais-tu? Ignorante, je vais te

le crier dans les oreilles, pour qu'à jamais tu puisses dormir

en paix.--La fin des Dieux ne m'épouvante guère, depuis que j'y

aspire, depuis que je la--veux! Ce que jadis, dans une crise de

sauvage douleur et de désespoir, j'ai résolu, c'est librement

que je l'exécute, avec joie et sérénité: si, saisi d'un furieux

dégoût, j'ai voué l'univers à la haine du Nibelung, c'est,

maintenant, au divin Wälsung que je veux léguer mon héritage.

Élu par moi, qu'il n'a jamais connu, un intrépide enfant, libre

de mon conseil, a conquis l'Anneau du Nibelung. Sans envie, sans

haine, toute joie, toute Amour, sa noblesse paralyse l'Anathème

d'Alberich; car la Peur lui demeure étrangère. Celle que tu

m'enfantas, Brünnhilde, le Héros va doucement l'éveiller pour

soi-même: réveillée, ton enfant accomplira, consciente, l'Acte

libérateur et rédempteur du Monde.--Va donc dormir, clos tes

paupières, regarde ma ruine en rêvant![487-2] Par un miracle

encore, qui leur est dû aussi,--à l'éternellement Jeune le

Dieu cède, avec joie.--Abîme-toi donc, Erda! Souci originel!

Mère, de l'originel effroi! Dans l'éternel sommeil abîme-toi!

abîme-toi!--De ce côté, voici venir Siegfried.

ERDA s'abîme. La caverne est devenue de nouveau tout à fait sombre.

LE VOYAGEUR s'y adosse en attendant SIEGFRIED.

* * * * *

La faible lumière de la lune illumine quelque peu la scène. La

tempête entièrement s'apaise.

SIEGFRIED, à l'avant-scène, arrivant par la droite.

Mon petit oiseau s'en est allé:--son vol folâtre et son doux chant

m'ont délicieusement indiqué le chemin: voici qu'il m'a quitté,

pour disparaître au loin. Le mieux sera de trouver moi-même la

montagne, en continuant dans la direction qu'a paru m'indiquer mon

guide. (Il s'avance vers le fond.)

LE VOYAGEUR, demeurant dans son attitude près de la caverne.

Où t'appelle ton chemin, fils?

SIEGFRIED

C'est là qu'on parle: de quoi savoir mon chemin, peut-être.--Je

cherche un Roc, la flamme l'enveloppe: il y dort une femme, que je

veux éveiller[488-1].

LE VOYAGEUR

Ce Roc, qui t'a dit de le chercher? qui d'y aspirer, à cette femme?

SIEGFRIED

C'est, dans la Forêt, le chant d'un petit oiseau, qui m'a donné

cette bonne idée[489-1].

LE VOYAGEUR

Sans doute un petit oiseau babille-t-il bien des choses; mais nul

homme ne peut les comprendre: comment, le sens du chant, l'as-tu

pu deviner?

SIEGFRIED

Grâce au sang d'un Dragon sauvage, que j'ai tué devant Neidhöhle:

à peine ce sang brûlant m'eut-il mouillé la langue que je compris

la chanson de l'oiseau.

LE VOYAGEUR

Tu as frappé le Géant: qui donc te provoquait à faire face au

puissant Dragon?

SIEGFRIED

J'avais été conduit par Mime, un traître gnome; c'était la Peur,

qu'il voulait m'enseigner: mais le Dragon provoqua lui-même, en

ouvrant contre moi sa gueule, le coup de Glaive dont il fut frappé.

LE VOYAGEUR

Qui fit le Glaive si tranchant et dur, que le plus fort des

ennemis pût succomber sous lui?

SIEGFRIED

Moi-même: comme le forgeron ne pouvait le braser, je l'ai fait,

mon Glaive: peut-être, sans cela, ne l'aurais-je pas encore.

LE VOYAGEUR

Mais les puissants tronçons dont tu l'as fait, ton Glaive, qui les

avait créés, d'abord?

SIEGFRIED

Qu'en sais-je! Je sais seulement que les tronçons, divisés, ne

m'eussent pas été bons à grand'chose, si je ne m'en étais pas créé

le Glaive à nouveau.

LE VOYAGEUR, mis en belle humeur, éclate de rire.

Cela,--je le pense bien aussi!

SIEGFRIED

Qu'as-tu à te moquer de moi! Vieux questionneur, assez; ne me fais

pas plus longtemps jaser! Peux-tu m'indiquer le chemin, parle: si

tu ne le peux pas, ferme ton bec!

LE VOYAGEUR

Patience, garçon que tu es! puisque je te parais vieux, tu me dois

le respect.

SIEGFRIED

Ce ne serait pas mal! Depuis que je vis, un vieux n'a cessé

d'entraver mon chemin[490-1]: ce n'est pas pour rien que je viens

de l'en nettoyer. Si tu t'obstines à te planter là plus longtemps

pour me faire obstacle, prends garde, te dis-je, d'avoir le sort

de Mime! (Il se rapproche du VOYAGEUR.) Comment donc es-tu fait?

Qu'est-ce que ce grand chapeau-là? Pourquoi te pend-il ainsi sur

le visage?

LE VOYAGEUR

Une guise de Voyageur, pour marcher face au vent.

SIEGFRIED

Mais, là-dessous, il te manque un œil! Quelqu'un te l'aura

crevé sans doute, dont tu barrais la route avec trop d'arrogance?

Allons, place! ou tu pourrais bien perdre l'autre, aussi.

LE VOYAGEUR

Je vois, mon fils, qu'où tu ne sais rien, du moins sais-tu

promptement t'aider. C'est grâce à l'œil, dont je suis privé,

que tu aperçois celui qui m'est resté pour voir[491-1].

SIEGFRIED

Tu es drôle et je ris!--mais écoute: cette fois, c'est assez

bavardé: vite, montre-moi mon chemin, après quoi, passe ton

chemin! je ne t'estime utile à rien d'autre: parle donc, ou je te

fais sauter!

LE VOYAGEUR

Si tu me connaissais, intrépide rejeton, tu m'épargnerais tes

outrages! Pour moi, qui te tiens de si près, tes menaces sont des

douleurs. Si dès toujours ta Race de lumière me fut chère,--mon

impitoyable fureur sut l'accabler d'horreur, aussi: toi, à qui je

suis tellement propice, n'éveille pas aujourd'hui ma haine[492-1],

elle t'anéantirait et moi!

SIEGFRIED

Me répondre, misérable entêté, tu ne veux pas? Laisse-moi passer!

car c'est par là, je le sais, qu'on va vers la femme endormie:

c'est par là qu'avant de fuir volait mon petit oiseau.

LE VOYAGEUR, dans un accès de fureur.

C'est pour son salut qu'il t'a fui; c'est le Maître des

Corbeaux[492-2] qu'il devinait ici: s'ils l'atteignent, malheur à

lui! Le chemin qu'il t'a montré, non! tu ne le suivras point!

SIEGFRIED

Hoho! barreur de route! Qui donc es-tu, pour vouloir m'arrêter?

LE VOYAGEUR

Crains en moi le gardien du Rocher![493-1] Ma puissance y tient

prisonnière la vierge endormie: quiconque la réveillerait,

quiconque la posséderait, briserait cette puissance à

jamais!--Autour de la jeune femme flotte une mer embrasée, les

langues de la fournaise lèchent le Roc tout autour: qui prétend

à la fiancée, rencontre d'abord l'incendie. (De sa Lance il fait

signe.) Regarde vers là-haut! La vois-tu, la lueur?--L'éclat

s'accroît, le feu s'avive; des nuages de fumée ardente, des

tourbillons de flammes se développent, se précipitent, crépitent,

pétillent. Tout autour de ton crâne, un océan de lumière:

éblouissant, furieux, dévorateur, le feu, pour t'engloutir en un

instant[493-2]:--arrière donc, enfant téméraire!

SIEGFRIED

Arrière toi-même, phraseur! Dans les flammes[493-3], vers

Brünnhilde, tout de suite! il faut que je passe!

LE VOYAGEUR, lui opposant sa Lance.

Si la flamme ne t'épouvante pas, ma Lance t'en fermera le chemin!

L'autorité suprême est dans mes mains encore; le Glaive, que tu

brandis, ma Lance, autrefois, l'a brisé: une fois de plus, qu'il

éclate sous la Lance éternelle!

SIEGFRIED, tirant son Glaive.

Ennemi de mon père! Est-ce toi qu'ici je retrouve? C'est à propos

pour ma vengeance! Brandis ta Lance: qu'en pièces la mette mon

Glaive! (Il lutte contre LE VOYAGEUR, dont il rompt la Lance en

tronçons. Épouvantable coup de tonnerre.)

LE VOYAGEUR, se retirant[494-1].

Va donc! Va! je ne puis te retenir! (_Il disparaît_)[494-A].

SIEGFRIED

Comment? avec son arme hors de combat, le lâche m'échappe?

Avec une grandissante clarté, les nuages de feu, du haut du fond,

sont descendus: la scène tout entière se remplit d'une fluctuante

mer embrasée.

SIEGFRIED

Ha! flamme de délices! éclatante splendeur! Radieuse s'ouvre pour

moi la route.--Dans le feu, me baigner! Dans le feu, trouver la

fiancée! Hoho! Hoho! Haheï! Haheï! O joie! joie! Qu'à présent je

m'appelle un compagnon, que je puisse aimer![495-A]

Il embouche son cor et, sonnant sa fanfare d'appel, se rue dans

le feu.--La flamme déborde en vagues jusque sur l'avant-scène. On

entend, proche d'abord, et bientôt plus lointaine, la sonnerie

du cor de SIEGFRIED.--Les nuages de feu, continuellement,

tourbillonnent d'arrière en avant: la sonnerie du cor de SIEGFRIED,

retentissant de nouveau plus proche, indique qu'il s'élève vers la

cime en contournant le rocher du fond.

A la fin la flamme commence à pâlir[496-1]; elle se résout comme en

un voile subtil, diaphane, qui, s'éclaircissant à son tour, laisse

voir, tout irradié du jour le plus splendide, l'éther serein d'un

ciel d'azur.

La scène, que les nuages ont tout entière évacuée, représente

le sommet d'une montagne rocheuse (comme au troisième acte de

LA WALKÜRE): à gauche l'entrée d'une grotte rocheuse qui forme

une chambre naturelle; à droite, une forêt de grands sapins; à

l'arrière-plan, la vue totalement libre.--A l'avant-scène, à

l'ombre d'un sapin aux larges branches, est étendue BRÜNNHILDE en

un profond sommeil: couverte de son long bouclier, armée de pied en

cap d'armes étincelantes, avec la cotte de mailles, avec le casque

en tête[497-1].

SIEGFRIED vient d'arriver au fond, près de la saillie qui borde

le sommet de la roche (son cor avait, en dernier lieu, sonné de

nouveau comme plus lointain, après quoi définitivement il s'était

tu). Il regarde, d'un œil surpris, autour de soi.[497-A]

SIEGFRIED

Bienheureuse solitude, hauteurs ensoleillées! (Regardant vers la

forêt de sapins.) Dans cette sombre forêt de sapins, qu'est-ce

donc qui repose? qu'est-ce donc qui dort? Un cheval! dans un

profond sommeil! (Il achève de gravir le Roc, et s'avance,

d'un pas lent, plus loin; au moment où il aperçoit, à une

certaine distance de soi encore, BRÜNNHILDE, il s'arrête, comme

émerveillé.) Qu'est-ce qui rayonne là-bas devant moi?--Quelle

étincelante parure d'acier! La flamme m'éblouit-elle encore? (Il

s'approche davantage.) Les claires armes!--Si je les soulevais?

(Il enlève le bouclier, et considère le visage de BRÜNNHILDE,

qui lui demeure du reste caché, presque tout entier, par le

casque.) Ha! sous les armes, un homme![498-1]--que sa vue me fait

du bien!--Cette tête, cette tête sacrée, le heaume l'oppresse,

peut-être? Lui retirer cette parure? Il serait mieux à son aise.

(Avec précaution, il détache le casque, et l'enlève du front de

l'endormie: une longue chevelure bouclée s'épanche.--SIEGFRIED se

trouble.) Ah! qu'il est beau! (Il reste absorbé dans cette vue.)

Chevelure! Vagues! Nuages! L'océan du ciel, le limpide océan du

ciel, s'ourle d'éblouissants nuages: vagues! nuages qu'illumine

l'image même du Soleil, l'éclatante image du riant Soleil! (Il

guette son souffle.) Gonflée par son haleine, sa poitrine se

soulève:--si j'ouvrais l'armure qui l'enserre? (Il essaye, avec

la plus grande délicatesse, mais sans succès.) Viens, mon Glaive,

viens, tranche le fer, toi! (Avec une tendre précaution, il coupe

des deux côtés, le long de l'armure entière, les anneaux d'attache

de la cuirasse; puis, il enlève la cuirasse même.--BRÜNNHILDE

lui apparaît alors, toujours couchée, dans la grâce de son

vêtement de femme. Il tressaille, surpris et troublé.) Ce n'est

pas un homme![499-1]--Un brûlant enchantement fait palpiter mon

cœur; un trouble ardent saisit ma vue: mon esprit vacille et

tournoie!--Qui appeler à l'aide? Qui m'aiderait?--Ma mère! Ma

mère! souviens-toi de moi! (Il se laisse tomber, défaillant, le

front sur la gorge de BRÜNNHILDE.--Silence prolongé.--Ensuite il

se relève, et soupire.) Comment la réveillerai-je, la vierge,

pour qu'elle m'ouvre ses yeux?--M'ouvrir ses yeux? les regards

dussent-ils m'en aveugler? L'oserais-je? en soutiendrais-je

l'éclat?--Autour de moi, tout flotte, vacille et tourbillonne:

un feu mortel consume mes sens: sur mon cœur pantelant, ma

main tremble!--Qu'ai-je donc, lâche?--Est-ce donc cela, la

Peur?--O mère! mère! ton vaillant enfant! Une femme est couchée,

endormie:--c'est elle qui lui apprend la Peur!--La Peur! comment

y mettrai-je fin? comment ressaisirai-je mon courage?--Afin

de me réveiller moi-même, il me faut réveiller la vierge!--Sa

lèvre en fleur frémit doucement vers moi: comme elle m'attire,

et comme j'hésite!--Ah! le doux et suave parfum de ce souffle

tiède! Réveille-toi! femme sacrée! Réveille-toi!--Elle ne

m'entend point.--Eh bien, que j'aspire la vie à ses lèvres

suaves,--dussé-je mourir!

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 23 / 48 段