(Tout à l'arrière-plan, l'ouverture d'un antre. Le sol s'élève

depuis la rampe jusque vers le milieu de la scène, où il fait une

petite plate-forme; à partir de là il s'abaisse, en arrière et du

côté de l'antre, dont l'ouverture ainsi n'est vue du spectateur

que dans sa partie supérieure. A gauche on aperçoit, à travers les

arbres de la Forêt, une muraille de rocs, crevassée.--Nuit obscure,

plus profonde encore à l'arrière-plan, où d'abord l'œil du

spectateur ne doit distinguer absolument rien.)

ALBERICH, couché à l'écart, tout auprès de la muraille de rocs, en

une sombre méditation.

Dans la nuit et dans la Forêt, devant Neidhöhle, je demeure

de garde: mon oreille guette, mon œil épuisé veille.--Aube

tremblante, est-ce toi qui déjà tressailles? Au travers des

ténèbres, est-ce ta pâleur qui point? (Un vent d'orage[452-1]

s'élève, à droite, dans la Forêt.) Là! quelle est cette lueur qui

brille? Elle se rapproche, elle resplendit, c'est une éblouissante

clarté; il court comme un coursier d'éclairs qui se fraye par la

Forêt passage, en s'ébrouant. Qui approche? est-ce déjà l'égorgeur

du Dragon? est-ce déjà celui qui tuera Fafner? (La bourrasque

s'apaise, la lueur disparaît.) La clarté s'est éteinte,--sa flamme

a disparu: de nouveau, la nuit.--Qui approche là, brillant, dans

l'ombre?

LE VOYAGEUR sort de la Forêt, et s'arrête en face d'Alberich.

Neidhöhle! m'y voici donc arrivé par la nuit: qui vois-je dans

les ténèbres, là? (Comme jailli des nuages tout à coup déchirés,

le clair de lune pénètre, et projette sa lumière sur la figure du

Voyageur.)

ALBERICH reconnaît LE VOYAGEUR, et recule d'effroi.

Toi! ici![453-1] t'y montrer toi-même? (Avec une explosion de

fureur.) Qu'y veux-tu? Arrière, passe ton chemin! Hors d'ici,

voleur sans pudeur!

LE VOYAGEUR

Schwarz-Alberich, c'est toi qui rôdes ici? Est-ce que c'est toi

qui veilles sur le gîte de Fafner?

ALBERICH

Est-ce que ton envie, à toi, et ta haine, sont en quête d'un

nouveau forfait? Ne t'attarde pas ici! écarte-toi d'ici! Cette

place, grâce à ta perfidie, ne fut que trop abreuvée de détresse;

maintenant donc, impudent que tu es, laisse-la moi libre!

LE VOYAGEUR

C'est pour voir, et non pour agir, que je suis venu[453-2]: qui

pourrait m'interdire l'étape du Voyageur?

ALBERICH éclate d'un rire hargneux.

Esprit de fureur! génie d'intrigue! Si pourtant j'étais, à ton

avantage, aussi aveugle, aussi naïf qu'autrefois quand tu me pris

au piège! Comme tu réussirais sans peine à me dérober encore

l'Anneau! Prends garde: ton art, je le connais bien, mais ton

faible non plus n'est pas un secret pour moi. Mes trésors ont payé

ta dette; mon Anneau, l'effort des Géants qui t'avaient édifié ton

Burg: ce qu'avec les arrogants, jadis, tu as conclu, les Runes

en sont encore aujourd'hui garanties par la hampe souveraine de

ta Lance. Ce qu'à titre de salaire tu leur as compté, tu ne peux

l'arracher aux Géants: tu briserais toi-même la hampe de ta Lance;

dans ta main le sceptre suprême, tout fort qu'il est, tomberait en

poudre.

LE VOYAGEUR

S'il m'a soumis ta méchanceté, ce n'est point par les Runes-de-Foi

d'aucun pacte; s'il t'asservit à moi, c'est par sa force propre:

aussi est-ce pour la guerre que je le garde avec soin.

ALBERICH

Fières sont tes menaces, arrogante est ta force, mais comme,

au fond du cœur, tu trembles! Le gardien du Trésor, Fafner,

est voué à la mort par ma Malédiction:--qui--héritera de lui?

L'enviable Trésor retournera-t-il au Nibelung? voilà ce qui

t'assassine d'un éternel souci! Car l'Anneau, si jamais je

parviens à le ressaisir, j'en utiliserai la puissance autrement

que de stupides Géants: qu'alors tremble l'auguste gardien des

Héros[455-1]! J'assaille les hauteurs du Walhall avec l'armée de

Hella[455-2]: je deviens Maître de l'univers!

LE VOYAGEUR

Ton projet m'est connu; mais il ne m'inquiète pas: l'Anneau, qui

le conquerra l'aura.

ALBERICH

En quels termes vagues tu profères ce que nettement, d'ailleurs,

je sais! Ton arrogance compte sur la Race, la bien-aimée Race

héroïque en laquelle refleurit ton sang. Sans doute as-tu pris

soin d'élever certain gaillard, qui, bravement, te cueillerait le

fruit que tu ne peux cueillir?

LE VOYAGEUR

Ce n'est pas à moi qu'il faut chercher noise, c'est à Mime: ton

frère, voilà pour toi le péril; un enfant qu'il amène doit lui

tuer Fafner. L'enfant ne sait rien de moi; c'est le Nibelung

qui, seul, le fait agir à son profit. C'est pourquoi je te dis,

camarade: agis, toi, librement, suivant tes intérêts! Entends-moi

bien, sois sur tes gardes: l'Anneau, l'enfant l'ignore, mais Mime

est édifié.

ALBERICH

Tu retirerais du Trésor ta main?

LE VOYAGEUR

Celui que j'aime agira pour soi, je le laisse agir: qu'il triomphe

ou succombe, il est son propre Maître[456-1]: quant à moi, mes

Héros seulement peuvent m'être utiles[456-2].

ALBERICH

C'est à Mime, et à lui seulement, que j'aurais à disputer l'Anneau?

LE VOYAGEUR

Hors toi et lui, nul n'y aspire.

ALBERICH

Et pourtant, l'Anneau pourrait m'échapper?

LE VOYAGEUR

Qui va venir libérer le Trésor? C'est un Héros; et l'Or, qui

le convoite? deux Nibelungen; et l'Anneau, qui le garde? C'est

Fafner: il succombe,--l'Anneau reste à qui l'a su rafler.--En

veux-tu plus? Où dort le Dragon? Là! si tu le mets en garde contre

la mort, peut-être va-t-il, de bonne grâce, t'abandonner cette

bagatelle.--Tiens, je vais moi-même te l'éveiller[456-3].--(Il se

tourne du côté du fond.) Fafner! Fafner! réveille-toi, Dragon!

ALBERICH, à part, frappé d'étonnement.

Où veut en venir sa sauvagerie[457-1]? Se pourrait-il qu'il me fût

propice?

De la ténébreuse profondeur de l'arrière-plan, LA VOIX DE FAFNER:

Qui trouble mon sommeil?

LE VOYAGEUR

Quelqu'un est venu te crier détresse: c'est la vie qu'il te sauve,

la vie, si tu la lui achètes du Trésor que tu gardes.

FAFNER

Que veut-il?

ALBERICH

Veille, Fafner! Veille, Dragon! Un fort Héros approche, c'est ta

vie sacrée qu'il menace.

FAFNER

J'ai faim de lui.

LE VOYAGEUR

Intrépide sa vigueur d'enfant; tranchant, son Glaive.

ALBERICH

C'est l'Anneau d'Or seul qu'il convoite: laisse-moi l'Anneau pour

récompense, je détourne la lutte, tu gardes ton Trésor, et c'est

en paix que tu vis longtemps!

FAFNER--bâille.

Je gis et possède:--laissez-moi dormir!

LE VOYAGEUR éclate de rire.

Eh bien, Alberich, c'est un coup manqué! Mais tu n'iras plus

m'accuser! Un seul mot encore, réfléchis-y bien: tout suit les

lois de son naturel; tu n'y changeras rien. Je t'abandonne la

place: tiens-y ferme! Fais l'épreuve avec Mime, ton frère: avec

son naturel, à lui, sans doute réussiras-tu mieux. Quant au reste,

apprends-le toi-même: ce ne sera pas long! (Il disparaît dans la

Forêt. Un vent d'orage s'élève, et s'apaise aussitôt.)

ALBERICH, l'ayant un long temps suivi des yeux avec colère.

Il part, sur sa monture de flamme: je reste, soucieux et bafoué!

Mais vous pouvez rire, Dieux que vous êtes, Dieux légers et

voluptueux: je vous verrai tous périr encore! L'Or! tant qu'à la

lumière du jour l'Or rayonnera, quelqu'un qui sait fera vigilance!

quelqu'un qui sait et qui vous brave! quelqu'un qui trompera votre

espoir!

(Crépuscule matinal. ALBERICH s'insinue dans une fente de rocher.)

* * * * *

MIME et SIEGFRIED arrivent au jour naissant. SIEGFRIED porte le

Glaive à un baudrier. MIME examine l'endroit minutieusement: puis

il se dirige vers le fond, du côté de l'antre, qui reste plongé

dans d'épaisses ténèbres, tandis que le soleil levant illumine, de

plus en plus clair, la roche qui en masque l'entrée. MIME revient

enfin vers SIEGFRIED.

MIME

Nous y sommes! ne va pas plus loin!

SIEGFRIED s'assied sous un grand Tilleul.

C'est ici que j'apprendrai la Peur?--Loin m'as-tu mené; une nuit

entière, par la Forêt, nous avons voyagé tous deux; c'est bien!

dorénavant, Mime, tu dois m'éviter! Si je n'apprends ici ce qu'il

me faut apprendre, c'est seul qu'alors j'irai plus loin: enfin! je

serai donc délivré de toi!

MIME s'assied vis-à-vis, sans perdre de vue l'Antre.

Crois-moi, cher! Si tu n'apprends pas, aujourd'hui et ici, la

Peur, dans tout autre endroit, en tout autre temps, difficilement

tu l'éprouveras.--Vois-tu, là, cette sombre gueule d'antre? Il

y gîte un Dragon sauvage horriblement, monstrueusement cruel et

grand; son épouvantable gueule s'ouvre: poil et peau, d'un seul

coup sa rage peut t'engloutir.

SIEGFRIED

Il sera bon, cette gueule, de la lui fermer; c'est bien! j'aurai

soin d'éviter ses dents.

MIME

Il distille et crache une bave venimeuse, qui dévore jusqu'aux os

la chair.

SIEGFRIED

C'est bien! pour que le venin de la bave ne puisse m'atteindre,

j'aurai soin de me ranger sur le flanc du Dragon.

MIME

Sa queue est d'un serpent, elle s'élève avec force: malheur celui

qu'elle étreint! Ses membres enlacés sont broyés comme du verre!

SIEGFRIED

Pour me préserver du branle de la queue, je ne perdrai pas de

vue l'adversaire.--Mais un cœur, le Dragon a-t-il un cœur,

dis-moi?

MIME

Un féroce, inflexible cœur!

SIEGFRIED

Et ce cœur, est-il à la même place que chez l'homme et les

animaux?

MIME

Sans doute, enfant, à la même place; et maintenant, sens-tu venir

la Peur?

SIEGFRIED

Nothung! je pousse Nothung au cœur de l'orgueilleux: est-ce

donc là de la Peur, par hasard? Hé, vieux! si c'est là tout ce

que tu as à m'apprendre, tu peux continuer ta route; ce n'est pas

encore ici que je connaîtrai la Peur.

MIME

Attends la fin! Ce que je t'en ai dit, que ce soit pour toi comme

un bruit sourd: lorsque ce sera lui qu'en personne il te faudra

voir face à face, rien qu'à le voir, oui, rien qu'à l'entendre,

alors, tes sens défailliront! Tu croiras sentir tes regards se

noyer; le sol, vaciller sous tes pieds; dans ta poitrine, ton

cœur tremblant panteler: c'est alors, que tu me sauras gré de

t'avoir conduit; alors, que tu te rappelleras Mime, et que tu

pourras juger s'il t'aime.

SIEGFRIED d'un bond se lève, révolté.

Tu ne dois pas, m'aimer! Te l'ai-je dit, oui ou non? Retire-toi de

ma vue, et laisse-moi seul! je ne supporterai pas plus longtemps

que tu viennes me parler de ton amour![460-1] Oh! cette tête qui

branle, ces yeux qui clignotent, quand pourrai-je enfin ne plus

les voir, quand n'aurai-je plus le dégoût de les voir? Quand

serai-je délivré de l'imbécile?

MIME

Je te laisse: je vais me coucher là-bas auprès de la source. Tu

n'as, toi, qu'à rester ici; quand le soleil sera haut, surveille

le Dragon; c'est de l'antre qu'il se déroulera: c'est ici tout

près qu'il passera, pour s'en aller boire à la source.

SIEGFRIED, riant.

La source! Si tu t'y arrêtes, Mime, j'y laisserai bien aller le

Dragon: quitte à lui pousser dans les reins Nothung, aussitôt

qu'il t'aura toi-même ingurgité! Crois-moi donc, ne va pas te

reposer auprès de la source: va-t'en! va-t'en, le plus loin

possible, et ne reviens plus jamais vers moi!

MIME

Tu ne peux pas m'interdire[461-1] de t'apporter à boire après

un aussi rude combat? Au surplus, s'il te faut un conseil,

appelle-moi;--ou encore, si la Peur t'a pris. (SIEGFRIED, d'un

geste violent, le chasse.)

MIME, à part, tout en s'en allant.

Fafner et Siegfried--Siegfried et Fafner--ah! s'ils pouvaient

s'entrégorger! (Il disparaît dans la Forêt.)

* * * * *

SIEGFRIED, seul.--Il se rassied sous le grand Tilleul.[461-A]

Que ce ne soit pas là mon père, comme je m'en sens heureux! C'est

à présent seulement que me plaît la fraîche Forêt; c'est à présent

seulement que me rit la joie du jour: à présent qu'il m'a quitté,

le monstre, et que je ne le reverrai plus du tout! (Silence

rêveur.) Mon père! quel air pouvait-il bien avoir?--Ha!--sans

doute, l'air que j'ai moi-même: car, s'il y avait un fils de

Mime, nécessairement, absolument, ne ressemblerait-il pas à

Mime? Absolument! Aussi laid, disgracieux et gris, aussi petit

et voûté, et gibbeux, et boiteux, et des oreilles pendantes,

avec des yeux chassieux--assez sur l'Alfe! je ne veux plus le

voir. (Il s'appuie en arrière, et lève les yeux vers la cime

de l'arbre. Long silence.--La Forêt murmure.)[463-1] Et ma

mère? comment me figurer ma mère? Voilà ce que je ne puis pas

du tout!--Sans doute, ses yeux, clairs et brillants, luisaient

pareils à ceux des biches,--mais plus beaux encore, bien plus

beaux!--Ainsi donc, elle m'a mis au monde avec douleur, puis

elle est morte: pourquoi, morte? Les mères, celles des hommes,

doivent-elles toutes ainsi mourir de leurs fils? Oh! que ce

serait triste!--Hélas! voir ma mère, voir ma mère! une femme!

une femme,--comme celles des hommes! (Il soupire, se renverse et

s'allonge davantage. Long silence.--Le chant des oiseaux captive

enfin son attention. Il écoute particulièrement un bel oiseau,

au-dessus de sa tête.) O gracieux petit oiseau! jamais, jusqu'à

présent, je ne t'avais entendu: est-ce ici ta Forêt natale?--Si

je comprenais son doux balbutiement! Sans doute pourrait-il me

dire quelque chose,--peut-être--de ma mère bien-aimée? Un gnome

grondeur m'a débité qu'on pourrait, le balbutiement des petits

oiseaux, parvenir à le comprendre bien: comment cela serait-il

bien possible? (Il songe. Son regard s'arrête sur une touffe de

roseaux, non loin du Tilleul.) Heï! j'essaye d'imiter sa voix:

il chante, sur un roseau j'entonne la même chanson! Au lieu

d'employer des paroles, j'emploie les sons de sa mélodie; voilà!

c'est chanter son langage: si je le chante, je comprendrai bien ce

qu'il pourra dire. (Il taille, dans un roseau qu'il s'est coupé du

Glaive, une flûte.) Il se tait, il écoute: à moi donc de babiller!

(Il essaye, sur la flûte, la mélodie de l'oiseau, ne réussit pas à

la reproduire, secoue, à plusieurs reprises, la tête, avec dépit:

enfin y renonce.) Voilà qui ne sonne pas juste: ce ne sera pas

ce roseau-là, qui me rendra l'exquise mélodie.--Il me semble,

petit oiseau, que je reste sot: ah! t'imiter n'est guère facile!

Il écoute, comme pour me narguer: l'espiègle! il épie, et n'y

comprend rien.--Heïda! entends donc à présent mon cor! sur ce sot

roseau, je ne fais rien qui vaille. Une fanfare comme j'en puis

sonner, une joyeuse fanfare de Forêt, voilà ce que tu vas écouter.

Dans l'espoir d'attirer quelque bon compagnon, je l'ai bien

souvent sonnée déjà: il n'est venu rien de meilleur que des ours

et des loups. Voyons ce qu'elle m'attirera cette fois: si ce sera

lui, le bon compagnon? (Il a rejeté la flûte, et sonne, dans son

petit cor d'argent, une joyeuse fanfare.)

(Au fond de la scène, se produit un mouvement. FAFNER, sous

l'apparence d'un monstrueux Dragon-Serpent lacertoïde, s'est,

dans l'antre, soulevé de sa couche; il se fraye un passage à

travers les broussailles, et, de bas en haut, se déroule jusque

sur la plate-forme: toute l'antérieure partie de son corps y pose

déjà[466-1] lorsqu'il exhale, énorme et sonore, un bâillement.)

SIEGFRIED se retourne, aperçoit FAFNER, le regarde avec surprise,

et rit.

Si c'est là tout ce que ma fanfare m'attire d'aimable, à la bonne

heure! Je pourrais me vanter d'avoir un joli compagnon!

FAFNER, lorsqu'il a vu SIEGFRIED, s'est arrêté.

Qu'est-ce qu'il y a, là?

SIEGFRIED

Tiens, tu es une bête, et tu parles? Mais alors, tu vas me

renseigner! Tu as devant toi quelqu'un qui ne connaît point la

Peur: peux-tu la lui faire éprouver?

FAFNER

As-tu donc si grand cœur?

SIEGFRIED

Grand cœur ou cœur, qu'en sais-je! Si tu ne m'enseignes pas

la Peur, prends garde à ta peau, voilà tout!

FAFNER--rit.

Je voulais boire; et je trouve à manger! (Il ouvre la gueule et

montre ses dents.)

SIEGFRIED

Mignonne gueule que tu m'exhibes là: et ces dents donc! riantes!

friandes! Une vraie gueule à clore: vrai! elle tient trop de place!

FAFNER

Mal faite pour des phrases vides; pour t'engloutir, parfaite!

SIEGFRIED

Hoho! nous sommes cruel et féroce, mon gaillard; mais être digéré

par toi me déplairait fort: aussi me semble-t-il à propos,

infiniment plus à propos, que ce soit toi qui crèves ici sans

délai.

FAFNER rugit.

Pruh! Viens, jeune fanfaron!

SIEGFRIED saisit son Glaive.

Gare à toi, rugisseur: il vient, le fanfaron!

Il se place en face de FAFNER: celui-ci s'avance davantage encore

sur la plate-forme, et crache par les naseaux sa bave contre

SIEGFRIED, qui se range à temps sur le côté. FAFNER projette

alors sa queue pour le saisir: SIEGFRIED l'évite et saute, d'un

bond, par-dessus le dos du monstre; à l'instant même la queue se

retourne: déjà presque enlacé, SIEGFRIED la frappe du Glaive.

FAFNER la retire vivement, rugit, et, pour pouvoir de tout son

poids se lancer sur Siegfried, il se dresse: il découvre ainsi sa

poitrine; SIEGFRIED l'y vise promptement au cœur[467-1], où il

pousse son Glaive jusqu'à la poignée. FAFNER, sous la douleur,

se cabre encore plus haut, puis il retombe sur la blessure, dans

laquelle SIEGFRIED, sautant à l'écart, a laissé son Glaive.[467-2]

SIEGFRIED

Tu as vécu, monstre de haine! Maintenant, Nothung est dans ton

cœur.

FAFNER, d'une voix défaillante.

Qui es-tu, intrépide qui m'as frappé au cœur? Qui a pu pousser

ta bravoure, ton enfantine bravoure, à l'exploit meurtrier? Ton

front n'a point couvé ce que tu as accompli[468-1].

SIEGFRIED

Je sais peu de chose encore; qui je suis, pas même encore: à

lutter à mort avec toi, toi-même as poussé mon courage[468-2].

FAFNER

Enfant aux yeux de clarté[468-3], ô ignorant de toi-même:

apprends, qui tu as mis à mort. Ceux qui jadis furent les maîtres

du Monde[469-1], la colossale race des Géants, Fasolt et Fafner,

les deux frères, ont maintenant succombé tous deux. Pour de l'Or

maudit, donné par les Dieux, je tuai Fasolt: c'est celui qui

gardait ce Trésor, Fafner, le dernier des Géants, métamorphosé

en Dragon, que vient de mettre à mort un rose[469-2] Héros.

Vois désormais clair, enfant dans ta fleur[469-3]; le Maître

du Trésor, la trahison l'enveloppe: celui qui t'a poussé, sans

t'éclairer, à l'acte, médite, maintenant, la mort[469-4] de

l'enfant dans sa fleur. (Expirant.) Vois comme cela finit: songe à

moi![469-5][469-A]

SIEGFRIED

Apprends-moi donc encore quelle est mon origine, puisque, ô

Sauvage, la mort semble étendre ta vue[469-6]; devine, d'après mon

nom: c'est Siegfried que je me nomme.

FAFNER

Siegfried! (Il soupire, se soulève, et meurt.)

SIEGFRIED[470-A]

Les morts ne répondent plus.--Mais vivant est mon Glaive: eh bien

donc, à mon vivant Glaive d'être mon guide! (FAFNER, en expirant,

s'est tourné sur le flanc. De sa poitrine, SIEGFRIED retire le

Glaive: du sang lui mouille la main, qui violemment tressaille.)

Ce sang brûle comme du feu! (D'un geste instinctif, à la bouche il

porte les doigts, et suce le sang. Tandis qu'il regarde, rêveur,

devant soi, son attention est, tout à coup, attirée par le chant

des oiseaux de la Forêt. Il retient son souffle, il écoute.) Mais

on dirait--que les oiseaux me parlent: distinctes me semblent les

paroles[470-1]! Est-ce que ce serait l'effet de ce sang?--Cet

extraordinaire oiseau, celui-ci,--écoute! que me chante-t-il?

LA VOIX D'UN OISEAU DE LA FORÊT[471-1], dans le Tilleul.

Heï! c'est Siegfried le Maître, à présent, du Trésor! Du Trésor

des Nibelungen! ô s'il pouvait le trouver dans l'antre! Et le

Tarnhelm, qui l'aiderait à quelque doux exploit! Et l'Anneau, qui

ferait de lui le Maître du Monde, l'Anneau!

SIEGFRIED

O cher petit oiseau! pour ton conseil, merci: j'ai plaisir à

m'y rendre. (Il s'éloigne et descend vers l'antre[471-2], où il

s'engouffre et disparaît.)

* * * * *

(MIME arrive, rampant et regardant, non sans inquiétude, tout

autour de soi, afin de s'assurer de la mort de FAFNER.--Au même

moment, de l'autre côté, d'une des crevasses sort ALBERICH; il

observe attentivement MIME; et quand celui-ci, ne voyant plus

SIEGFRIED, avec circonspection veut se diriger vers l'antre,

ALBERICH, se ruant sur lui, lui barre la route.)

ALBERICH

Pas si vite, mauvais compagnon! où se glisse ta ruse?

MIME

Frère de malheur, j'avais besoin de toi ici! Quoi t'y amène?

ALBERICH

C'est toi qui convoites mon Or, drôle? C'est toi qui ambitionnes

mon bien?

MIME

Arrière! Quitte cette place! Cette place m'appartient: qu'y

viens-tu fureter?

ALBERICH

Oui, je te dérange, voleur, dans ta muette besogne?

MIME

Ce que j'ai gagné, d'une lourde peine, ne doit point m'échapper.

ALBERICH

Est-ce toi qui as au Rhin ravi l'Or pour l'Anneau? Est-ce toi qui

l'as doté du charme tenace, l'Anneau?

MIME

Et qui est-ce qui a forgé le Tarnhelm, grâce auquel on se

métamorphose? Toi, qui en avais besoin, tu l'as créé, peut-être?

ALBERICH

Et qu'y aurait jamais compris ta nullité? Est-ce l'Anneau magique,

oui ou non, qui m'avait asservi d'abord l'adresse du gnome?

MIME

L'Anneau! où est-il, ton Anneau? Ta lâcheté se l'est laissé ravir

par les Géants! Ce que tu perdis, ma ruse me l'a gagné.

ALBERICH

C'est l'exploit de l'enfant, qu'à présent, l'avare prétendrait

exploiter? Sous quel prétexte? Quels droits as-tu? L'exploit

n'appartient qu'à lui seul!

MIME

Lui! Mais qui l'a élevé? C'est moi! C'est de cette éducation qu'il

me paye à présent: pour tant de peine, de soucis et de charges,

depuis assez longtemps j'épie ma récompense!

ALBERICH

Il l'a élevé! Le chiche! Le ladre! Il l'a élevé! Voilà pourquoi,

effrontément, audacieusement, le valet prétend être roi! Sais-tu

qu'au plus galeux des chiens l'Anneau conviendrait mieux qu'à toi?

L'Anneau souverain? Jamais, misérable, jamais, ce ne sera toi qui

l'emporteras!

MIME

Conserve-le donc: garde-le, soit, l'Anneau clair! sois le Maître,

toi; mais sois aussi mon frère! Mon Tarnhelm est un joujou drôle:

faisons l'échange. Dans un tel partage du butin, nous trouverons

notre compte tous deux.

ALBERICH, avec un rire de mépris.

Partager? Avec toi? Et le Tarnhelm, encore! quelle fourbe est la

tienne! Mon sommeil serait sans cesse à la merci de tes pièges!

MIME, hors de soi.

Pas même l'échange? Aucun partage? Les mains vides, m'en aller

sans aucune récompense? Rien, tu ne veux m'abandonner rien?

ALBERICH

Rien de rien pour toi! pas un ongle: pas ça!

MIME, furieux.

Eh bien donc, tu n'auras ni l'Anneau, ni le Tarnhelm! Partager? je

ne veux plus, maintenant. Contre toi j'appellerai Siegfried, à mon

aide, et le Glaive du Héros: le fougueux Héros, ce sera lui qui te

fera ton affaire, petit frère![474-1]

ALBERICH

Retourne-toi donc:--voici qu'il sort de l'antre.

MIME

Il aura mis la main sur quelque rien frivole.--

ALBERICH

Le Tarnhelm! Il l'a!--

MIME

Oui, mais aussi l'Anneau!--

ALBERICH

Malédiction!--l'Anneau!--

MIME rit avec malice.

Attends donc: il va te le donner!--Et je vais m'occuper, moi, de

le conquérir pour moi. (Il s'insinue de nouveau dans la Forêt.)

ALBERICH

Et pourtant c'est aux mains de son Maître seul, qu'il doit

revenir! (Il disparaît dans une crevasse.)

(SIEGFRIED cependant, sorti de l'antre avec le Tarnhelm et

l'Anneau[475-1], s'est avancé, pensif et d'un pas lent: il

contemple en rêvant sa proie, et, parvenu sur la plate-forme, de

nouveau fait halte auprès de l'arbre.--Grand calme.)

SIEGFRIED

Quoi faire de vous, je ne sais: mais je vous ai pris sur l'Or

amassé du Trésor, parce qu'un bon conseil me l'a conseillé.

Eh bien, que votre parure atteste cette journée: qu'elles me

rappellent, ces bagatelles, qu'en combattant ici j'ai mis à mort

Fafner, mais pas encore appris la Peur! (Il met le Tarnhelm à sa

ceinture, et l'Anneau à son doigt.--Calme, silence, grandissants

murmures de la Forêt.--Instinctivement SIEGFRIED cherche des yeux

l'OISEAU, et l'écoute, en retenant son souffle.)

LA VOIX DE L'OISEAU DE LA FORÊT, dans le Tilleul.

Heï! c'est Siegfried le Maître, à présent, du Heaume et de

l'Anneau! O s'il pouvait se méfier du traître Mime! S'il pouvait

écouter, d'une oreille attentive, les hypocrites propos du fourbe,

Siegfried pourrait aussi, grâce aux effets du sang, voir clair au

fond du cœur de Mime.

(La mine de SIEGFRIED, et son geste, expriment qu'il a compris

l'OISEAU[475-2]. Il voit approcher MIME et reste, jusqu'à la fin de

la scène suivante, dans la même attitude, à la même place, sur la

plate-forme: immobile, appuyé sur son Glaive, observant,--renfermé

en soi.)

MIME, approchant avec lenteur.

Il rêve, il suppute le prix du butin:--certain sage Voyageur,

s'il rôdait par ici, pourrait bien enjôler l'enfant par d'habiles

Runes? Que doublement subtil soit à présent le gnome: il s'agit

à l'instant, pour moi, du plus adroit des pièges à tendre; il

s'agit, par la familiarité d'insidieuses phrases, d'abuser

l'arrogant enfant! (Il se rapproche de SIEGFRIED). Bienvenue à

toi, Siegfried! Hé bien, toi l'Intrépide[476-1], la Peur, l'as-tu

apprise?

SIEGFRIED

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 22 / 48 段