côté de la Forêt) Hé! Siegfried! Siegfried! Hé!--Le voilà rué par
là!--Et moi!--A mon ancienne détresse s'en ajoute une nouvelle!
j'en demeure stupide, absolument!--A présent, comment me tirer
de là? Comment le retenir? Comment le conduire[428-1] à l'antre
de Fafner?--Comment les rapprocher, comment, les tronçons de ce
fer de malheur? Authentiques! nul fourneau dont le feu leur donne
la chaude! Inflexibles! il n'est pas un gnome dont le marteau
puisse en venir à bout; ni la haine du Nibelung, ni son envie, ni
sa détresse, ni ses sueurs, rien, qui puisse me river Nothung;
rien, qui m'en refasse un Glaive entier!--(Il s'affaisse, avec
désespoir, sur un siège, derrière son enclume.)
* * * * *
Au seuil de la porte du fond arrive de la Forêt LE VOYAGEUR
(WOTAN).--Couvert d'un long manteau bleu sombre, à la main une
Lance en guise de bâton, il est coiffé d'un grand chapeau, dont le
large bord, arrondi, pend sur l'un des yeux, qui lui manque.
LE VOYAGEUR[429-A]
Salut à toi, sage forgeron! A l'hôte, fatigué d'une longue route,
accorde gracieusement une place à ton foyer![429-1]
MIME, de frayeur, a sursauté.
Qui peut venir me relancer dans la Forêt sauvage, jusqu'au fond de
ces bois solitaires?
LE VOYAGEUR
C'est Le Voyageur que me nomme le monde[431-1]: j'ai déjà voyagé
bien loin, sur le dos de la terre je me suis mû beaucoup[431-2].
MIME
Meus-toi donc, et va-t-en d'ici sans t'y reposer, puisque le monde
t'appelle Le Voyageur.
LE VOYAGEUR
A titre d'hôte, j'ai reposé chez les bons; des présents, plus
d'un m'en a fait: car une mauvaise fortune menace les mauvais
hôtes[432-1].
MIME
La mauvaise fortune, l'infortune, ont toujours habité chez moi:
veux-tu donc grossir ma misère?
LE VOYAGEUR, pénétrant plus avant.
Bien des choses, je les ai scrutées, j'en sais beaucoup[432-2]:
j'en ai pu révéler de capitales à plus d'un; plus d'un m'a dû
l'unique remède à ses tortures, à sa détresse, bref à ce qui lui
consumait l'âme.
MIME
Bien des choses, tu les as flairées, tu en as épié beaucoup; je
n'ai besoin ni de flaireur, ni d'espion. Je veux être ici seul, et
tout seul; libre aux badauds d'aller ailleurs.
LE VOYAGEUR, se rapprochant encore de quelques pas.
Plus d'un, qui se croyait sage, ignorait l'unique chose qui
lui eût été nécessaire; et je l'amenais à m'interroger; et je
répondais, et je l'éclairais. Et c'était là sa récompense.
MIME, qui s'inquiète de plus en plus, à mesure que Le Voyageur se
rapproche davantage.
Plus d'un fait étalage d'une science inopportune: la mienne me
suffit, j'en ai juste assez; mon esprit me suffit, je n'en désire
pas plus: bon voyage!
LE VOYAGEUR s'assied au foyer.
C'est ici que je reste, assis au foyer. Puisque tu parles de
science, parions, j'engage ma tête. Ma tête t'appartient, tu
l'auras gagnée, si, à force de m'interroger, tu n'apprends point,
par mes réponses, tout ce qu'il t'importe de savoir.
MIME, saisi et déconcerté, à part.
Comment me débarrasser de l'espion? Posons-lui des questions
captieuses.--(Haut.) Je prends en gage ta tête[433-1], en échange
du foyer: vois à la sauver avec sens! Je poserai trois questions,
à mon choix.
LE VOYAGEUR
Et, les trois fois, je devrai répondre.
MIME, après quelque réflexion.
Sur le dos de la terre, tu t'es mû beaucoup; l'univers, au loin
tu l'as parcouru: eh bien, malin que tu es, dis-moi quelle race
pullule, dans les profondeurs de la Terre.
LE VOYAGEUR
Dans les profondeurs de la Terre pullulent les Nibelungen:
Nibelheim, tel est leur pays. Ce sont des Alfes-Noirs;
Schwarz-Alberich[434-1], jadis, les gouvernait en maître: grâce
à l'irrésistible toute-puissance d'une Bague magique, il s'était
asservi cette race industrieuse; se fit accumuler, par elle, tout
un Trésor d'immenses richesses; et rêvait de soumettre le Monde.
Quelle est ta deuxième question, gnome?
MIME, réfléchissant plus profondément.
Tu m'en connais long[435-1], Voyageur, sur les profondeurs de la
Terre:--et maintenant, dis-moi, simplement, quelle race pèse sur
le dos de la Terre?
LE VOYAGEUR
Sur l'échine de la Terre pèse la race des Géants: Riesenheim, tel
est leur pays. Fasolt, Fafner, princes de ces brutes, envièrent
au Nibelung sa puissance, conquirent son énorme Trésor; et, avec
le Trésor, l'Anneau, qui les brouilla: ils luttèrent, Fasolt
succomba. Métamorphosé en sauvage Dragon, c'est Fafner qui garde à
présent le Trésor.--Passons à la troisième question[435-2].
MIME, tout à fait ravi comme en un songe.
Tu m'en connais long, Voyageur, sur l'échine rugueuse de la
Terre:--et maintenant dis-moi, véritablement, les cimes
nébuleuses, quelle race y habite?[435-3]
LE VOYAGEUR
Sur les cimes nébuleuses les Dieux habitent Walhall. Ce sont des
Alfes-de-Lumière; Licht-Alberich, Wotan, règne sur eux. Il s'est
fait, d'un rameau sacré pris sur le Frêne-du-Monde, une Lance;
le tronc se desséchât-il, elle reste incorruptible; grâce à sa
pointe, Wotan gouverne l'univers. Les Runes-de-Loyauté, celle des
Pactes divins, il les a gravées sur la hampe[436-1]. La Lance, que
serre le poing de Wotan, donne l'empire absolu du Monde à qui la
porte: il a subjugué les Nibelungen; imposé aux Géants ses lois;
à tout jamais, tous obéissent au puissant Maître de la Lance.
(D'un geste comme involontaire, il frappe contre le sol sa Lance:
un sourd roulement de tonnerre gronde, épouvantant MIME.) Eh
bien, sage gnome, n'ai-je pas été à la hauteur de tes questions?
Réponds: n'ai-je pas sauvé ma tête?
MIME, arraché à la rêverie qui l'absorbait, a sursauté, saisi
d'angoisse, et n'ose regarder LE VOYAGEUR.
Tu t'en es parfaitement tiré: maintenant, Voyageur, va ton chemin!
LE VOYAGEUR
Sur quoi devais-tu m'interroger? Sur ce qui t'importe à savoir.
Quel garant avais-tu que je te répondrais? Ma tête:--à mon tour
donc, je gage la tienne que tu ignores ce qui t'importe. Tu ne
m'as pas accueilli comme on accueille un hôte: afin de jouir de
ton foyer, j'ai remis ma tête entre tes mains. Suivant les règles
du pari, la tienne m'appartient à présent, si tu ne réponds à
trois questions: du courage donc. Mime, du courage!
MIME, timide, avec une craintive résignation.
Depuis longtemps déjà, j'ai fui mon sol natal; depuis longtemps,
quitté le sein maternel[437-1]; depuis que l'éclat de l'œil
de Wotan brille pour moi jusqu'en cette caverne, devant lui la
science maternelle maigrit en moi. Mais, s'il peut m'être utile
à présent d'être sage, Voyageur, interroge-moi donc! Peut-être
aurai-je la chance, puisque j'y suis contraint, de libérer ma tête
de gnome[437-2].
LE VOYAGEUR
Eh bien, loyal gnome, dis-moi tout d'abord: quelle est la Race à
qui Wotan semble cruel, quoiqu'il l'aime plus que tout au monde?
MIME
Des races de Héros, j'ai ouï peu de choses: mais à ta question
je puis répondre. Cette Race de son Désir, engendrée par Wotan,
qui, malgré sa tendresse pour elle, la persécute, cette race,
c'est celle des Wälsungen. De Wälse, il naquit deux jumeaux,
qu'il désespéra sauvagement, deux jumeaux, Siegmund et Sieglinde:
ils eurent eux-mêmes un fils, Siegfried, le plus fort des
Wälsungen.--Garderai-je, Voyageur, ma tête, pour cette première
réponse?
LE VOYAGEUR
Avec quelle précision tu m'as nommé la Race![437-3] Certes,
voilà de la subtilité! La première question, tu l'as résolue; je
passe donc, gnome, à la deuxième:--sur Siegfried veille un sage
Nibelung, qui compte lui faire tuer Fafner, et, maître du Trésor,
s'approprier l'Anneau. Quel est le Glaive qui peut, brandi par
Siegfried, servir à la mort de Fafner?
MIME, très vivement intéressé, au point d'oublier de plus en plus
son actuelle situation.
Nothung, tel est le nom d'un enviable Glaive; dans un frêne, en
plein tronc, Wotan l'avait fiché; le Glaive appartiendrait à qui
l'en arracherait. Des plus forts des héros, pas un n'y réussit:
seul le put Siegmund, l'intrépide; il combattit, muni de cette
arme, jusqu'à ce que la Lance de Wotan la lui eut fait voler en
pièces. Maintenant c'est un sage forgeron qui garde avec soin les
débris; car il sait que le Glaive de Wotan, brandi par l'intrépide
et Simple enfant[438-1], Siegfried, peut seul mettre à mort le
Dragon. (Tout à fait satisfait.) Aurai-je, une deuxième fois,
sauvé ma tête de gnome?
LE VOYAGEUR
C'est-à-dire que c'est toi le plus avisé des sages: quelle
sagacité sans égale! Mais, sagace, si tu l'es assez pour vouloir,
au profit d'une entreprise de gnome, exploiter l'héroïque enfant,
prends garde à la troisième question!--Dis-moi donc, savant
armurier, qui pourra bien, Nothung, le Glaive, le ressusciter de
ses puissants débris?
MIME, sursautant, éperdu d'épouvante.
De ses débris? Le Glaive? O malheur! Tout tourne!--Quoi faire?
Quoi dire? Maudit acier, pourquoi suis-je allé te conserver! Il
m'a consumé, torturé de détresse; il me demeure rigide, je ne
puis le marteler: rivure, soudure, rien n'y fait, rien! Si le
plus savant des forgerons ne sait pas comment en venir à bout, si
je ne puis pas, moi! braser le Glaive,--le reforger, quel autre
pourra? Ce miracle, comment le produire? Ce secret, comment le
pénétrerai-je?
LE VOYAGEUR s'est levé d'auprès du foyer.
Tu devais m'interroger trois fois; les trois fois, je me
suis dégagé: tu t'es bien enquis de choses vagues, vaines,
lointaines: quant à celles qui te touchaient de si près, les
seules profitables pour toi, l'idée ne t'en est point même venue.
A présent, te voici bouleversé: ta tête, ta sage tête, est à
moi.--Eh bien donc, gnome caduc, gage caduc, écoute, intrépide
vainqueur de Fafner: seul, qui n'a point connu la Peur[439-1],
peut forger Nothung de nouveau. (MIME, fixement, de tous ses
yeux, le regarde: LE VOYAGEUR se dispose à partir.) Ta sage tête,
veille sur elle à partir d'aujourd'hui: caduque,--je la laisse à
celui qui n'a jamais appris la Peur. (Il rit, sort, et s'éloigne à
travers la Forêt.)
MIME, s'est affaissé, comme anéanti, sur l'escabeau derrière
l'enclume: il regarde fixement, devant soi, dans la Forêt
ensoleillée.--Après un assez long silence, il est saisi d'un
tremblement violent.
Maudite lumière![440-A] Par là, comme l'air flamboie! pourquoi?
Qu'est-ce qui s'y agite, y ondule, y court? Qu'est-ce qui
papillote, grouille et siffle? Qu'est-ce qui tout alentour flotte,
murmure et tremblote? Tout brille, tout scintille, un soleil de
feu! Tout vibre, tout frémit, tout bourdonne! Par là! c'est par
là! un grondement! oui, quelque chose mugit! Et ces broussailles
qui craquent! C'est un passage qu'on se fraye! C'est à moi qu'on
en veut! Une effroyable gueule, béante, pour me happer!--C'est
le Dragon! C'est Fafner! Fafner! (Il pousse un grand cri et,
tremblant, s'accroupit, derrière son enclume.)
SIEGFRIED débûche de la Forêt, écartant les broussailles qui
craquent, et, du dehors encore, appelle.
Hé là! Fainéant! es-tu prêt, cette fois? Vivement! où en est le
Glaive? (Il a pénétré et s'arrête, surpris.) Mais le forgeron?
s'est-il esquivé? Hé! Mime! Hé! poltron![440-1] où es-tu? où
t'es-tu caché?
MIME, de derrière l'enclume, d'une faible voix.
Est-ce toi, mon enfant? Viens-tu seul?
SIEGFRIED
Derrière l'enclume?--Qu'est-ce que tu faisais là? M'affilais-tu le
Glaive, par hasard?
MIME, hagard et distrait.
Le Glaive? Le Glaive? Comment le pourrais-je?--(Comme à soi-même.)
«Seul, qui n'a point connu la Peur, peut forger Nothung de
nouveau.»--J'en sais trop pour une telle besogne!
SIEGFRIED
Me répondras-tu? Veux-tu que je t'y décide?
MIME, comme précédemment.
Me décider?--J'ai parié ma tête, et je l'ai perdue: gage caduc,
elle est à celui «qui n'a jamais appris la Peur».
SIEGFRIED, avec violence.
Sont-ce des faux-fuyants? Veux-tu m'échapper?
MIME, se ressaisissant peu à peu.
J'échapperais à celui qui connaîtrait la Peur:--mais, la Peur,
c'est précisément ce qu'à l'enfant je n'ai pas enseigné! Imbécile!
avoir négligé ce qui seul m'eût été profitable! Je voulais lui
apprendre à m'aimer,--je puis me vanter d'avoir réussi! Comment
lui apprendrais-je à me craindre?
SIEGFRIED l'empoigne.
Hé! veux-tu que je t'aide? Aujourd'hui, qu'as-tu fait?
MIME
Je ne me suis occupé que de toi: il faut que je t'apprenne une
chose capitale, c'est pour en chercher les moyens que je me suis
enfoncé dans mes réflexions.
SIEGFRIED, riant.
Enfoncé, jusque sous ton siège: quoi de capital as-tu pu trouver
là?
MIME, se ressaisissant de plus en plus.
La Peur! Oui, c'est la Peur que j'étudiais pour toi, pour
l'apprendre à ton ignorance.
SIEGFRIED
Qu'est-ce que tu entends par la Peur?
MIME
Tu ne l'as pas encore éprouvée, et tu veux quitter la Forêt pour
t'en aller courir le Monde?[442-1] A quoi te servirait le plus
solide des Glaives, si la Peur te reste étrangère?
SIEGFRIED, impatienté.
Quelque mauvaise raison que tu m'auras inventée!
MIME
Mauvaise raison? Celle de ta mère? C'est elle qui parle par
ma bouche: il faut bien que je tienne mon serment de ne point
t'exposer aux embûches du monde avant que tu aies appris la Peur.
SIEGFRIED
Si c'est un art, pourquoi ne le connais-je pas? Allons!
Qu'entends-tu par la Peur?
MIME, de plus en plus animé.
N'as-tu jamais senti, dans la Forêt obscure, au crépuscule,
dans les lieux sombres, lorsqu'au loin tout y vibre, y
bourdonne, y murmure, lorsqu'un sauvage grondement, de proche
en proche, y ronfle, lorsqu'autour de toi tout y grouille d'une
indistincte agitation, lorsque plane sur ton être une strideur
grandissante,--n'as-tu pas senti, tout hagard, l'horreur paralyser
tes membres? Les membres ébranlés frissonnent et se dérobent, les
sens troublés s'anéantissent dans les tourbillons du vertige; le
cœur, à coups précipités, palpite, halette, pantelle, éclate
dans la poitrine!--Si tu n'as pas éprouvé cela, tu n'as jamais
connu la Peur.
SIEGFRIED
Ce doit être extraordinaire, singulièrement! Mais ferme et
fort, je le sens, reste mon cœur. Cette horreur, ce frisson,
cet ébranlement, ce trouble, ces vertiges, cette paralysie qui
pantelle, je les éprouverais avec plaisir; oui, je désire vivement
les connaître.--Mais comment pourrais-tu me les inspirer, toi,
Mime? Toi, le pusillanime, toi, comment serais-tu mon maître?
MIME
Suis-moi seulement, je te guiderai bien: à force d'y penser,
j'ai trouvé. Je connais un funeste Dragon; il a étouffé beaucoup
d'hommes, il en a dévoré beaucoup. C'est lui, Fafner, qui
t'apprendra la Peur, si tu me suis à son repaire.
SIEGFRIED
Où est-ce?
MIME
Neid-Höhle[444-1], tel est son nom: à l'Est, à l'extrémité de la
Forêt.
SIEGFRIED
Alors, ce ne serait pas loin du Monde?
MIME
Neid-Höhle?--on ne peut plus près du Monde![444-2]
SIEGFRIED
C'est donc là qu'il faudra me conduire: ensuite, la Peur apprise,
en avant par le Monde! Mais, d'abord, forge-moi mon Glaive; c'est
dans le Monde que je le veux brandir.
MIME
Le Glaive? O détresse!
SIEGFRIED
A la forge et tout de suite! Voyons, qu'as-tu fait? Montre.
MIME
Fer maudit! comment le réparer? Je ne pourrai pas! Un charme, un
charme tenace! Comment en venir à bout? Pas un gnome n'aura cette
puissance! Quiconque ne connaît point la Peur y réussirait sans
doute mieux.
SIEGFRIED
Des finesses! Des défaites! Des mensonges! toute sa science! Des
ruses, pour se tirer d'affaire: le fainéant! S'il confessait,
encore, qu'il n'est qu'un bousilleur!--Assez de bousillage!
Donne-moi ces tronçons! C'est le fer de mon père,--il me cédera
bien: c'est moi-même qui le forgerai, mon Glaive![445-1]
MIME
Sans doute y réussirais-tu, si tu avais pratiqué l'art avec
quelque assiduité: mais toutes mes leçons te laissaient sans zèle:
à présent, que veux-tu faire de propre?
SIEGFRIED
Ce que son maître n'a pu, l'apprenti le pourrait-il? Il aurait eu
beau l'écouter toujours!--Déguerpis! Mêle-toi de tes affaires:
ou je te jette au feu, toi aussi! (Ayant accumulé sur l'âtre une
masse de braises, il alimente sans cesse la flamme, serre, dans un
étau, les tronçons du Glaive, lime, et les réduit en limaille.)
MIME, en le regardant travailler.
Qu'est-ce que tu fais là? Prends donc la soudure!
SIEGFRIED
Pas de soudure! Je n'en ai pas besoin: pas de bouillie pour forger
un Glaive!
MIME
Tu m'uses la lime, tu fausses la râpe: comment veux-tu limer de
l'acier?
SIEGFRIED
Il faut que je le voie pulvérisé: ce qui est en deux, c'est ainsi
que je le dompterai.
MIME, tandis que SIEGFRIED lime avec frénésie.
L'expérience ici ne sert de rien, je le vois clairement: ici, à
l'ignorant, sert son ignorance même! Comme il peine et comme il
y va! Avec quelle force! L'acier disparaît, ce n'est pas long!
J'ai beau être aussi vieux que cette grotte et cette Forêt, voilà
ce que je n'ai jamais vu faire![446-1] Mais viendra-t-il à bout
du Glaive? Nous verrons bien: si, lui qui ne connaît point la
Peur, il réussit, s'il le fourbit et s'il l'achève,--c'est que
Le Voyageur avait donc raison! Il s'agit, à présent, de sauver
ma tête, ma tremblante tête: comment m'y prendre? C'est à lui,
l'intrépide enfant, qu'elle appartient, s'il n'apprend par
Fafner la Peur. Mais, malheureux que je suis, j'y pense! Comment
tuerait-il le Dragon, si le Dragon lui inspire la Peur? Maudite
alternative! Je m'y engluerais ferme, si je ne trouvais quelque
expédient pour venir à bout du sans-Peur lui-même.
SIEGFRIED, ayant limé jusqu'au bout les tronçons, en a rassemblé
la limaille dans un creuset, qu'il met au feu: il entretient,
durant ce qui suit, la flamme, avec le soufflet de forge.
Hé, Mime, vivement: comment se nomme-t-il, le Glaive que j'ai
pulvérisé?
MIME, sursautant, tiré de ses réflexions.
Nothung[447-1] est le nom de l'enviable Glaive: c'est ta
mère[447-2] qui m'en a transmis la tradition.
SIEGFRIED, au travail[447-A].
Nothung! Nothung! enviable Glaive! pourquoi t'es-tu brisé jadis?
Voici[447-3], j'ai réduit en paillettes ton acier, ton éclat
d'acier: au creuset la limaille! au feu!
Hoho! Hoho!--Haheï! Haheï!--Souffle, soufflet!--Souffle le
feu!--Dans la forêt croissait un arbre, j'ai rué bas l'arbre
sauvage: du frêne brun, j'ai fait du charbon. Voici, sur le foyer
le frêne est en monceau!
Hoho! Hoho!--Haheï! Haheï!--Souffle, soufflet!--Souffle le
feu!--L'arbre en charbon, qu'il brûle fièrement! Comme il rutile
clair et sublime! Il pétille, les bluettes jaillissent, il me fond
ma poussière d'acier.
Hoho! Hoho!--Haheï! Haheï!--Souffle, soufflet!--Souffle le
feu!--Nothung! Nothung! enviable Glaive! déjà fond ta poussière
d'acier: tu nages dans ta propre sueur,--bientôt je te brandirai,
mon véritable Glaive!
MIME, assis à l'écart, et--durant les interruptions du chant de
SIEGFRIED,--toujours à part.
Son Glaive, il le forgera: Fafner, il le tuera: cela, je le vois à
coup sûr d'avance; par cette mort c'est le Trésor qu'il conquiert,
c'est l'Anneau:--lui ravir ses conquêtes, comment? Par la ruse,
avec de l'adresse, je m'approprierai l'une et l'autre, et mettrai
ma tête en sûreté. Voyons: il a tué le Dragon; la lutte l'a
fatigué; pour le réconforter, je lui présente un breuvage; dans
ce breuvage, j'aurai mis des sucs aromatiques, recueillis tout
exprès pour lui; il boit: quelques gouttes suffiront, pour qu'il
tombe insensible et dorme; avec l'arme même qu'il s'est faite, je
me débarrasse alors de lui: à moi le Trésor, à moi l'Anneau! Heï!
sage Voyageur, si je t'ai paru bête, comment te plaît maintenant
mon subtil esprit? Le remède, l'ai-je découvert? Mon repos,
l'ai-je assuré? (Il se lève tout guilleret pour aveindre des
vases, dont il verse dans une marmite les ingrédients.)
SIEGFRIED, l'acier fondu, l'a coulé dans un moule, qu'il plonge
à l'instant même dans l'eau: on entend le bruit strident de la
trempe.
C'est un flux de feu qui vient de fluer dans l'eau: c'est sa
furieuse rage qui vient d'y siffler; le froid qui l'a calmé
l'aura bientôt congelé. Est-ce qu'il blesse encore l'eau, le flux
dévorant? Non pas! Est-ce qu'il la brûle encore? Non plus! Il est
devenu ferme, l'acier, souverainement inflexible et dur: voici, du
sang brûlant l'aura baigné, bientôt!--Et maintenant, sue encore
une fois, sue que je t'achève: Nothung, Nothung, enviable Glaive!
(Il met au feu le Glaive, et l'y fait rougir. Puis il se tourne du
côté de MIME, qui, à l'autre bout du foyer, porte une marmite au
bord du feu.) Qu'est-ce que fait le balourd avec sa marmite? Moi,
je fais chauffer l'acier,--mais toi! quel brouet viens-tu brasser
là?
MIME
Que veux-tu? le forgeron a honte de voir son élève en remontrer au
maître; puisque pour le vieux c'en est fait de son art, qu'il soit
donc le cuisinier de l'enfant: à l'un de faire bouillir le métal,
au vieux de lui faire bouillir la soupe. (Il continue de faire
cuire.)
SIEGFRIED, sans cesser de travailler.
Mime, l'artiste, étudie désormais la cuisine; l'art de forger
n'est plus de son goût: il m'a forgé des glaives, tous je les ai
brisés; s'il me fait la cuisine, je n'y toucherai donc pas.--La
Peur, il veut me conduire où j'apprendrai la Peur; il faut qu'un
autre, au loin, me l'enseigne: il ne le peut pas lui-même,--et
c'est ce qu'il connaît le mieux; sa nullité se révèle en tout! (Il
a retiré l'acier rougi, et le martelle, sur l'enclume, avec le
grand marteau, tout en chantant ce qui suit.)
Hoho! Haheï! Hoho!--Forge, mon marteau, forge un solide
Glaive!--Hoho! Haheï!--Haheï! Hoho!--Haheï! Hoho! Haheï!
Ton bleu blafard, le sang le teignit, jadis, d'un rouge
ruissellement d'écarlate: tu riais alors, frais acier, léchant
le sang tiède, glacial acier!--Hahaheï! Hahaheï!--Hahaheï! heï!
heï!--Hoho! Hoho! Hoho!--Voici, la fournaise, aujourd'hui,
c'est la fournaise qui t'a rougi; le marteau ploie ta souple
trempe: ta rage pétille en étincelles, sur moi qui t'ai vaincu,
rebelle!--Heyaho! heyaho!--Heyaho! ho! ho!--Hoho! hoho! haheï!
Hoho! haheï! hoho!--Forge, mon marteau, forge un solide
Glaive!--Hoho! haheï!--Haheï! hoho!--Haheï! hoho! haheï!
Tes vives étincelles, pour moi quelle joie vive! Violence de
la colère, ornement pour le brave! Tu t'égayes, tu me souris,
tu prends des airs, aussi, des airs farouches, des airs
furieux!--Hahaheï! hahaheï!--Hahaheï! heï! heï!--Hoho! hoho!
hoho!--Par la flamme et par le marteau, j'ai triomphé! Étiré
sous mes coups puissants, cesse de rougir: assez de honte! Sois
froid, sois dur, autant que tu peux.--Heyaho! heyaho!--Heyaho! ho!
ho!--Haheï! hoho! haheï! (En proférant les dernières notes, il
plonge dans l'eau l'acier, et rit, au bruit strident.)
MIME, revenu à l'avant-scène, pendant que SIEGFRIED, en la
poignée, fixe la lame forgée du Glaive.
Il s'est fait un Glaive affilé pour tuer Fafner, mon ennemi; moi,
j'ai fait un breuvage pour me tuer Siegfried, quand il m'aura tué
Fafner. Ma trahison doit réussir; ma ruse, avoir sa récompense!
L'étincelant Anneau créé par mon frère, l'Anneau magique, par lui
doué d'une toute-puissance irrésistible, l'Or clair, qui rend
souverain, je l'aurai conquis, moi!--Moi!--Alors, Alberich même,
qui m'asservit jadis, à mon tour je l'assujettis aux corvées du
reste des gnomes: alors, rentré sous terre, je suis prince des
Nibelungen; alors, tout le troupeau m'obéit!--Le gnome qu'on
méprisait, combien on l'estimera! Les Dieux, vers le Trésor,
s'empressent, et les Héros; au branle de ma tête, l'univers
s'incline; devant ma fureur, il frémit!--Et certes, Mime ne
travaillera plus: c'est pour lui, que travailleront les autres,
afin de l'enrichir, à jamais. Mime, l'intrépide, Mime sera roi,
prince des Alfes, universel Maître! Hein, Mime! crois-tu que tu as
de la chance? Toi! qui t'eût jamais prédit cela?
SIEGFRIED, durant les pauses de la tirade de MIME, et tout en
achevant tour à tour de limer, d'affiler son Glaive, de le
marteler au petit marteau.
Nothung! Nothung! enviable Glaive! Glaive refixé dans ta poignée!
Glaive en deux! Glaive refait par moi! Plus un coup ne te rompra,
plus un. Tu t'es brisé, mon père est mort; je suis vivant, tu
ressuscites, ton riche éclat rit à son fils, ton fil d'acier
tranche à coup sûr. Nothung! Nothung! jeune! rajeuni! c'est moi
qui t'ai ressuscité. Mort, en débris, tu gisais là; te voici
radieux, fier, auguste! Montre aux scélérats ton éclat! frappe le
traître, égorge l'infâme! Et toi, viens voir, forgeron de Mime,
comment tranche le Glaive de Siegfried![451-A]
(Frappée du Glaive, qu'il a brandi en prononçant les derniers mots,
l'enclume se fend, de haut en bas, en deux masses qui tombent à
grand bruit[451-1]. MIME, arraché à son extase, tombe, d'épouvante,
assis par terre. SIEGFRIED lève joyeusement son Glaive.--Le rideau
tombe.)
ACTE DEUXIÈME
PROFONDE FORÊT