Tu te mêlais donc de faire ce que j'eusse fait moi-même, sans la

double fatalité qui m'en interdisait la joie? Tu t'imaginais donc

pouvoir, si facilement, t'enivrer du délice d'aimer, à l'heure

où moi, rongé au cœur par les affres du désespoir, je couvais

le désir, en ma fureur contre une atroce fatalité, de tarir,

en ce cœur torturé, la source de l'Amour, par amour pour le

monde? Lorsque, acharné contre moi-même, écumant de rage, fou

d'impuissance, hanté d'une frénétique et farouche idée fixe, je

brûlais de l'effroyable envie d'ensevelir, sous les ruines du

monde anéanti, mon inguérissable tourment,--toi, tu savourais,

dans l'extase, l'infini de la béatitude! Toute au voluptueux

délire d'un attendrissement délicieux, tu buvais, aux philtres

d'Amour, avec des rires, à l'heure où la détresse divine n'offrait

à ma soif que du fiel?--Suis donc librement désormais ton esprit

inconsidéré: tu t'es, toi-même, affranchie de moi! T'éviter, tel

devient mon devoir; concerter avec toi mes plans, je ne le peux

plus; nous ne pouvons plus agir ensemble, unis dans un étroit

amour; en quelque lieu du monde que tu vives et respires, le Dieu

t'exile de sa présence!

BRÜNNHILDE

Eh bien! dans sa sottise, ta fille t'a mal servi: bouleversée,

ma raison n'a pas compris la tienne[396-1]; oui, je n'ai pu

m'empêcher, séduite par d'exclusives prédilections, d'aimer

ce que tu avais aimé.--Chasse-moi donc, réduis-moi, puisque

c'est nécessaire, à t'éviter avec terreur; nous étions unis,

sépare-nous; j'étais ta moitié même, retranche-moi de ton

être,--mais n'oublie pas que mon être, à moi, fit tout entier

partie du tien[397-1]! Cette part de toi, cette part divine, non,

tu ne la prostitueras point! Son déshonneur t'éclabousserait, tu

ne voudras pas son déshonneur! En moi, si tu laissais l'outrage

se faire un jeu de me bafouer, c'est toi-même, c'est toi que tu

diminuerais!

WOTAN

Tu t'es, avec béatitude, soumise au pouvoir de l'Amour: sois

désormais soumise à qui tu dois aimer!

BRÜNNHILDE

S'il me faut, bannie du Walhall, cesser d'agir et de régner avec

toi; s'il faut que j'obéisse aux ordres d'un homme,--ne me livre

pas à quelque lâche! Que celui qui me conquiert ne soit pas un

indigne!

WOTAN

Tu t'es séparée de Walvater,--il ne saurait choisir pour

toi[397-2].

BRÜNNHILDE

Une généreuse lignée fut engendrée par toi[398-A]; il n'en saurait

naître aucun lâche: c'est sur la tige des Wälsungen que de tous

les Héros, je le sais, s'épanouira le plus sacré.

WOTAN

La tige des Wälsungen? Assez! J'ai rompu avec toi, j'ai rompu avec

elle: la Haine devait l'anéantir.

BRÜNNHILDE

En fuyant devant toi, je l'ai sauvée: du saint rejeton, Sieglinde

est grosse; elle l'aura porté dans l'angoisse, elle le mettra au

monde avec des tortures telles, que jamais, physiques ou morales,

nulle femme n'en souffrit d'aussi rudes.

WOTAN

Ni pour la femme, ni pour l'enfant, n'espère jamais ma protection!

BRÜNNHILDE

Elle conserve le Glaive par toi remis à Siegmund...

WOTAN

Et, par moi, brisé dans ses mains!--N'essaye pas, ô vierge, de

troubler mon cœur! Attends ta destinée, telle qu'elle doit

s'accomplir: je ne puis pas la choisir pour toi!--Mais il me faut

partir maintenant, loin de toi partir: ici j'ai déjà tardé trop.

De l'infidèle, je me détourne; quoi qu'elle puisse désirer pour

soi, je n'en dois pas avoir connaissance: elle doit subir son

châtiment, voilà ce que je dois savoir, rien de plus.

BRÜNNHILDE

Qu'as-tu résolu que je subisse?

WOTAN

Emprisonnée par moi dans un profond sommeil, sans défense,

tu deviendras la femme, en t'éveillant, de celui qui t'aura

réveillée[399-1].

BRÜNNHILDE tombe à genoux.

Si les liens d'un profond sommeil peuvent me livrer, proie facile,

au plus lâche des hommes: il est une prière, une instante prière,

que tu dois exaucer du moins, cette unique prière d'une angoisse

sacrée! Environne l'endormie d'un rempart d'épouvante, pour que

seul un Héros sans peur[399-2], libre entre tous[399-3], puisse me

trouver un jour sur ce rocher!

WOTAN

C'est une faveur trop grande que tu réclames,--beaucoup trop

grande!

BRÜNNHILDE, embrassant ses genoux[400-A].

Cette prière, cette unique prière, tu dois, oui, tu dois!

l'exaucer. Brise ta fille, qui embrasse tes genoux; écrase celle

qui t'est chère, anéantis la vierge; broie son corps de ta Lance,

et détruis-en la trace: mais, cruel, ne la livre pas à la plus

affreuse des souillures! (Avec un enthousiasme sauvage.) Qu'à ton

ordre, un brasier jaillisse[400-1], dont la flamme tourbillonne,

ardente, autour du roc terrible; dont les langues de feu lèchent,

et dont les dents dévorent--le lâche, qui, sans pudeur, en oserait

approcher![400-2]

WOTAN la regarde, ému, dans les yeux, et la relève.

Adieu, intrépide, admirable enfant! Saint orgueil de mon cœur,

adieu! adieu! adieu! Puisqu'il me faudra t'éviter, puisqu'avec

tendresse, jamais plus, mon salut ne pourra te saluer; puisque

tu ne devras plus à mon côté chevaucher, ni, dans nos festins,

m'offrir l'hydromel; puisqu'il me faut, toi que j'aimais, te

perdre, toi, riante volupté de mes yeux:--du moins un feu nuptial

va s'allumer pour toi, tel que pour aucune fiancée jamais il n'en

fut allumé! Que la flamme dévorante brûle tout autour du roc;

qu'une mortelle épouvante en écarte qui tremble; que le lâche

fuie le Roc de Brünnhilde: et que celui-là seulement conquière la

Fiancée, celui qui sera plus libre que moi-même--le Dieu![401-A]

(BRÜNNHILDE, émue, enthousiasmée, se jette dans ses bras.)[401-B]

Ces yeux, ces deux yeux lumineux, qu'en souriant j'ai si souvent

baisés, lorsqu'un baiser te récompensait du combat joyeusement

soutenu, lorsque de tes lèvres charmantes, en leurs gazouillements

enfantins, coulait la louange des Héros; ces deux yeux radieux,

qui souvent m'illuminèrent dans la tourmente, lorsque la langueur

du Désir et l'espérance brûlaient mon cœur, lorsque mon Désir

aspirait, frémissant de sauvages angoisses, à des joies immenses

comme les mondes:--ces deux yeux, pour la dernière fois, qu'ils me

réjouissent, aujourd'hui, du dernier baiser des adieux! Que pour

l'Homme, trop heureux, s'allume leur étoile; pour le malheureux

Eternel, il faut qu'à jamais ils se ferment! Eh bien! de toi

s'arrache le Dieu; et voici, c'est dans un baiser qu'il t'enlève

la divinité![402-A]

(Il lui baise les deux yeux, qui demeurent aussitôt clos: elle se

laisse doucement, épuisée, tomber en arrière, dans ses bras[402-B].

Il la conduit avec tendresse vers un tertre bas et moussu, sous

les larges branches d'un sapin, l'y étend, considère ses traits

encore une fois, puis ferme la visière du casque; il attarde

ensuite ses regards, de nouveau, douloureusement, sur sa personne,

par-dessus laquelle il place, à la fin, le long bouclier d'acier de

la Walküre.--Alors, d'une marche solennelle et résolue, il gagne

le milieu de la scène, et dirige, contre une puissante roche, la

pointe de sa Lance.)[402-C].

Loge, entends-moi! Loge, écoute-moi! Tel que jadis je te trouvai

sous la forme d'une flamme ardente; tel que tu m'échappas, alors,

sous la forme d'une flamme errante; tel que je t'asservis enfin,

c'est ici qu'aujourd'hui je t'évoque! Jaillis, monte, tourbillonne

autour du Roc, tremblotante flamme!

(A la dernière des sommations, de la pointe de la Lance il

frappe trois fois la roche: il en jaillit un rayon de feu, qui

se développe rapidement en une mer embrasée; WOTAN, d'un signe

encore de la pointe de la Lance, lui montre le pourtour du Roc à

environner.)

Quiconque craint[403-1] la pointe de ma Lance, qu'il ne franchisse

ce feu, jamais![403-A]

(Il disparaît parmi les flammes, dans la direction du fond.--Le

rideau tombe.)

DEUXIÈME JOURNÉE:

SIEGFRIED

(_SIEGFRIED_)

PERSONNAGES

SIEGFRIED.

MIME.

LE VOYAGEUR.

ALBERICH.

FAFNER.

ERDA.

BRÜNNHILDE.

SIEGFRIED

ACTE PREMIER

FORÊT[407-1][407-A]

(Le premier plan représente une caverne rocheuse, qui s'enfonce

vers la gauche assez profondément, tandis qu'elle occupe, vers

la droite, les trois quarts, environ, de la scène. Deux entrées

naturelles s'ouvrent sur la forêt: l'une vers la droite, en face,

au fond; l'autre plus large, à droite aussi, mais latérale. Contre

la paroi postérieure, vers la gauche, se dresse un grand âtre de

forge, formé naturellement par des quartiers de rochers; naturelle

aussi la cheminée grossière, qui sort par la voûte de la grotte;

le vaste soufflet de forge est seul artificiel. Enclume massive et

autres outils de forgeron.

Au moment où, après un court prélude, le rideau se lève,

MIME[407-2], assis devant l'enclume, martelle, avec une inquiétude

grandissante, une épée: enfin, il s'arrête, découragé.)

Tourment forcé! Fatigue stérile! Ce glaive, le meilleur que

jamais j'ai fait, tiendrait ferme à des poings de Géants: et

pourtant l'injurieux enfant, pour lequel je l'aurai forgé, saura

le faire éclater d'un coup, comme un jouet! (Il jette, plein

d'humeur, l'épée sur l'enclume, et, se mettant sur les hanches

les poings, regarde, pensif, vers le sol.) Un glaive! il en est

un qu'il ne fracasserait point: ce ne sont pas les tronçons de

Nothung qu'il me romprait, si je pouvais braser ces puissants

débris, que mon art ne voit pas comment réunir. Ce Glaive-là! si

je réussissais à le forger pour lui, l'intrépide, mes affronts

auraient enfin leur loyer!--(Il se laisse tomber en arrière, la

tête sur la poitrine, pensif.) Au fond de la Forêt ténébreuse

est vautré Fafner, le farouche dragon[410-A]: du poids de son

formidable corps, il couvre et garde là le Trésor des Nibelungen.

L'enfantine vigueur de Siegfried triompherait, sans doute, du

corps de Fafner: l'Anneau du Nibelung, alors, serait à moi.

Un Glaive est seul propre à cet acte; Nothung pourrait seul,

brandi par Siegfried[410-B], servir mon envie et ma haine:--et

c'est celui-là, c'est Nothung, le Glaive, qui m'est impossible

à braser!--(Il se remet, avec plus vive mauvaise humeur, à

marteler.) Tourment forcé! Fatigue stérile! Ce glaive, le

meilleur que jamais j'ai fait, jamais ne pourra servir à l'Acte

unique! jamais! Si je frappe, tape et martelle, c'est que le

gars m'y contraint: il brise d'un coup mon œuvre en deux, et

ne m'accable pas moins d'outrages, lorsque pour lui je n'ai rien

forgé.

(Avec une impétueuse fougue arrive de la Forêt SIEGFRIED, en

sauvage costume forestier, où pend un cor d'argent[411-1] suspendu

par une chaîne; il mène, tenu en laisse par une corde d'écorces,

un grand ours, qu'il pousse contre MIME avec une frénésie

joyeuse)[411-2][411-A].

SIEGFRIED

Hoïho! Hoïho! Mors! Mors! Dévore-le! Dévore-le, le

forgeron-Grimace! (Il rit d'un rire énorme.)

MIME

Pars avec cette bête! Qu'ai-je affaire d'un ours?

SIEGFRIED

C'est à deux que je viens, pour te mieux pincer: Brun, réclame-lui

mon glaive!

MIME

Hé! laisse cette bête! L'arme est là, toute prête, fourbie

d'aujourd'hui[412-1].

SIEGFRIED

Aujourd'hui encore, tu vivras donc sauf! (De sa laisse il délivre

l'ours, et lui en applique un coup sur l'échine.) Va-t'en, cours,

Brun: je n'ai plus besoin de toi! (L'ours prend vers la Forêt sa

course.)

MIME, sortant, tout tremblant, de derrière le foyer.

Des ours, que tu les chasses, que tu les tues, fort bien: pourquoi

les amener, vivants, au logis?

SIEGFRIED s'assied, pour se remettre de rire.

Je cherchais un compagnon meilleur que toi, le seul que j'y

trouve; alors, dans la Forêt profonde, j'ai fait sonner mon cor

sonore: pour voir si quelque bon ami viendrait, joyeusement,

s'associer à moi? Du fourré sortit un ours, qui m'écoutait en

grondant; j'aurais pu trouver mieux, mais il me plut mieux que

toi: d'une solide écorce j'attachai la bête, pour te réclamer,

drôle, mon glaive. (Il se lève brusquement et bondit vers le

glaive.)

MIME prend le glaive, et l'offre à SIEGFRIED.

J'ai fait l'arme tranchante, tu seras content du fil.

SIEGFRIED saisit le glaive.

Si l'acier n'en est dur et fort, qu'importe le fil! (Il éprouve

l'arme avec la main)[413-A]. Heï! qu'est-ce que c'est que ce

joujou-là? C'est ce clou frêle que tu nommes un glaive? (Il

frappe contre l'enclume l'épée, qui vole en pièces: MIME recule

terrifié)[413-1][413-B].Tiens, le voilà ton glaive, infâme

maladroit; c'est sur ton crâne que j'aurais dû le briser!--Le

hâbleur! me laisserai-je berner longtemps encore? Il ose me

rebattre les oreilles: de Géants, de vigoureux combats, d'exploits

hardis, d'armes fameuses; des armes, il m'en créera; des glaives,

il m'en forgera; après quoi il me vante son art, comme s'il

pouvait rien faire de propre: et, quand je prends en main ce qu'il

a martelé, du premier coup je brise sa ferraille! Le pleutre! il a

de la chance d'être, pour moi, trop piètre: je fracasserais, avec

son forgeage, le forgeron, le vieux Alfe imbécile! A mon dépit,

j'aurais alors une fin! (Il se jette, en fureur, sur un banc de

pierre, à droite.)

MIME, qui s'est tenu, sans cesse, prudemment, à l'écart.

Tu grondes de nouveau comme un forcené: ton ingratitude, certes!

est noire. Mauvais sujet! Pour peu que je ne lui réussisse pas,

du premier coup, tout pour le mieux, il oublie aussitôt tout le

bien que j'ai pu lui faire![415-A] Ne voudras-tu donc jamais te

rappeler ce que je t'ai appris de la reconnaissance? Tu dois

obéir, de bon gré, à celui qui toujours s'est montré bon pour toi.

(SIEGFRIED se retourne avec humeur, le visage du côté du mur,

présentant ainsi le dos à MIME.) Voilà ce qu'une fois de plus tu

ne veux pas entendre!--Peut-être, du moins, voudras-tu manger?

Voici du rôti qui descend de la broche; désires-tu goûter du

bouillon? J'en ai préparé tout exprès pour toi. (Il offre les mets

à SIEGFRIED, qui d'un geste, sans se retourner, fait tomber par

terre marmite et rôti.)

SIEGFRIED

Mon rôti, je l'ai rôti moi-même; quant à ton brouet, soiffe-le

seul!

MIME se feint affligé.

Tel est donc le loyer de l'amour! Tel, l'outrageux salaire de la

sollicitude!--Nouveau-né, qui t'a élevé?[416-A] Vermisseau, qui

t'a vêtu? Serpent, qui t'a réchauffé? qui t'a fait boire, et qui,

manger? Qui a veillé sur toi comme sur sa propre peau?[416-1]

Et, lorsque tu grandis, qui encore t'a soigné? Qui préparait

ton lit, pour que tu dormisses mieux? Qui t'a fait des jouets,

forgé ton cor sonore? Qui, pour te mettre en joie, s'épuisait

avec joie? Qui, par de sages conseils, développait ta raison?

Qui, par son clair savoir, instruisait ton esprit? Qui, tandis

qu'à cœur-joie tu rôdes par la Forêt, qui reste ici peinant,

s'exténuant pour toi? N'est-ce donc pas moi, pauvre vieux gnome?

moi, qui pour toi seul me tourmente? moi, qui pour toi seul me

consume? Et, pour tous ces soucis, mon unique récompense, c'est

que ce brutal garçon me torture, et qu'il me hait! (Il éclate en

sanglots.)

SIEGFRIED, qui s'est de nouveau retourné, et qui a,

tranquillement, scruté les regards de MIME.

Tu m'as enseigné beaucoup, Mime, et par toi j'ai beaucoup

appris; mais, ce que tu m'eusses le plus volontiers enseigné,

je n'ai pu réussir à l'apprendre: non, je n'ai pu apprendre

à te souffrir!--M'offres-tu à manger, à boire? mon dégoût me

suffit, j'ai dès lors mangé! M'as-tu fait un bon lit pour que j'y

dorme mieux? c'est assez: j'y dormirai mal! Est-ce toi qui veux

m'instruire et former mon esprit? Je deviens sourd, j'aime mieux

rester bête! Je ne t'ai pas plutôt vu de mes yeux, que je trouve

odieux tout ce que tu fais: que tu demeures, que tu ailles et

viennes, que tu trottines, que tu clopines, que tu branles de la

tête, que tu clignotes des yeux, à chacune de tes clopinades, au

moindre de tes clignotements, je me sentirais presque d'humeur

à te sauter à la gorge, monstre, pour te donner le coup de

grâce!--Voilà comment j'appris à te souffrir, Mime. Et maintenant,

puisque tu es sage, aide-moi donc à savoir une chose; pour moi,

c'est en vain que j'y ai réfléchi: moi qui, pour me séparer de

toi, m'enfuis d'ici, sans cesse, à travers la Forêt, comment

se fait-il qu'ici je revienne sans cesse? Pas un animal que je

ne te préfère: toi, je ne puis pas te souffrir; mais l'oiseau

sur la branche, les poissons au ruisseau, je les y souffre fort

bien:--comment donc se fait-il que je revienne ici? Toi qui es

sage, explique-moi cela.

MIME s'assied à quelque distance, en un tête-à-tête familier.

Cela, mon enfant, te prouve simplement combien Mime est cher à ton

cœur.

SIEGFRIED rit.

N'oublie donc pas si vite que je ne puis pas te souffrir!

MIME

C'est la faute de ton naturel, méchant garçon; naturel sauvage,

que tu dois dompter.--Les jeunes, avec des cris de regret,

soupirent après le nid de leurs vieux; leur regret s'appelle de

l'amour: c'est ainsi que toi-même tu as soif de moi; oui, c'est

ainsi que tu l'aimes, ton Mime; et c'est ainsi que tu dois!

l'aimer. Ce qu'est pour ses oisillons mal drus, incapables encore

de prendre leur volée, l'oiseau qui les abecque au nid, voilà ce

qu'est Mime pour ton enfance, Mime, dont l'expérience veille sur

toi;--voilà ce qu'il doit être à tes yeux.

SIEGFRIED

Eh bien, Mime, toi qui sais tant de choses[418-1], apprends-moi

donc encore celle-ci!--Ce renouveau, si bienheureusement des

petits oiseaux s'égosillant, s'appelant l'un l'autre:[418-A]

n'as-tu pas répondu toi-même alors, à mes questions: C'est parce

qu'ils sont mâle et femelle? Ils causaient avec tant d'amour, sans

plus se quitter: ils firent un nid, ils y couvèrent; puis, lorsque

la nichée fut née, battit des ailes, ils en prirent tous les

deux grand soin.--De même, sous les halliers, s'accouplaient les

chevreuils, même les bêtes farouches, loups et renards: le mâle

cherchait les vivres, les apportait au gîte, la femelle allaitait

les jeunes. Ainsi j'appris ce que c'est que l'amour; et jamais,

à la mère, je ne dérobai ses jeunes.--Eh bien, Mime, ta tendre

femelle, où la caches-tu, pour que je puisse l'appeler: ma mère?

MIME, avec contrariété.

Que te passe-t-il, fou? Ah! es-tu bête? Es-tu donc un oiseau, toi?

Es-tu donc un renard?

SIEGFRIED

«Nouveau-né, tu m'as élevé; vermisseau, tu m'as vêtu»:--mais ce

vermisseau, d'où te venait-il? D'où te venait-il, ce nouveau-né? A

moins que tu ne m'aies peut-être fait sans mère!

MIME, avec un grand embarras.

Ce que je te dis, tu dois y croire: c'est moi qui suis ton père et

ta mère, tout ensemble.

SIEGFRIED

Tu mens, hideux hibou!--J'ai parfaitement su voir comme les jeunes

ressemblent aux vieux. Je suis allé au clair ruisseau: j'ai épié,

dans son miroir, l'image des arbres et des bêtes; le soleil, les

nuages, dans son étincellement, tels qu'ils sont en réalité, me

sont apparus. Je m'y suis donc aussi vu moi-même,[420-A] et je

m'y suis trouvé tout différent de toi: tout autant qu'un poisson

qui brille[420-B] pourrait différer d'un crapaud; or, jamais un

poisson n'est issu d'un crapaud.

MIME, tout à fait contrarié.

Voilà des raisonnements d'une extravagance rare!

SIEGFRIED, de plus en plus vivement.

Je commence même à saisir, vois-tu, quelle réponse faire à cette

question que j'ai si souvent creusée en vain: moi qui, pour me

séparer de toi, m'enfuis d'ici, sans cesse, à travers la Forêt,

comment se fait-il qu'ici je revienne sans cesse? (Il se lève

brusquement.) C'est qu'il faut que tu m'apprennes encore qui fut

mon père, et qui ma mère!

MIME se met à distance.

Mais quel père? Mais quelle mère? Mais quelle oiseuse question!

SIEGFRIED le saisit à la gorge.

Ainsi dois-je te saisir pour savoir quelque chose, puisque, de

bon gré, je n'obtiendrai rien! Ainsi ai-je dû t'arracher tout: la

parole même, à peine en aurais-je eu soupçon, si je n'en avais,

par la violence, tiré les secrets au misérable! Crapoussin galeux!

parleras-tu? Quel est mon père? Quelle est ma mère?

MIME, ayant consenti de la tête et fait des signes avec les mains,

a été lâché par SIEGFRIED.

Un peu plus, et c'est à ma vie que tu t'en prendrais!--Soit,

laisse-moi désormais! Ce que tu brûles de savoir, apprends-le,

jusqu'au bout, tel que je le sais moi-même.--O ingrat, ô mauvais

enfant! écoute, à présent, pourquoi tu me hais! Je ne suis ton

père ni ton parent[422-1],--et pourtant, que ne me dois-tu pas!

Oui, tu m'es étranger, tout à fait étranger, à moi, qui suis ton

seul ami; c'est par pitié seulement que je te recueillis ici:

ah! ma récompense est charmante! Mais pourquoi aussi, fou que je

suis, m'attendais-je à de la gratitude?--Un jour, là, au dehors,

dans la Forêt sauvage, une femme, gisante à terre, geignait:

pour la mettre à l'abri près du foyer bien chaud, je l'aidai à

gagner cette caverne.[423-A] Elle y mit au monde, tristement,

l'enfant qu'elle portait en ses flancs;[423-B] elle se tordait de

souffrance, je la secourus de mon mieux: grande fut sa détresse,

elle mourut,--mais Siegfried vivait.[423-C]

SIEGFRIED s'est rassis.

Donc, c'est de moi qu'est morte ma mère?

MIME

Elle te remit à ma protection: je me chargeai volontiers de

l'enfant. Que de fatigues s'imposait là Mime! que de mal il s'est

donné, le bon Mime! «Nouveau-né, qui t'a élevé?...»

SIEGFRIED

Il me semble que tu te répètes! Réponds: d'où me vient mon nom de

Siegfried?

MIME

C'est ainsi que ta mère m'a dit de te nommer: sous ce nom de

Siegfried, tu deviendrais fort et beau[424-1].--«Vermisseau, qui

t'a vêtu? Serpent, qui t'a réchauffé?...»

SIEGFRIED

Maintenant, comment s'appelait ma mère?

MIME

Voilà ce que je sais vraiment à peine!--«Qui t'a fait boire, et

qui, manger?...»

SIEGFRIED

Son nom! Il faut que tu me dises son nom!

MIME

Il m'a peut-être échappé? Attends! C'est Sieglinde[425-1] qu'elle

devait s'appeler, celle qui t'a confié à mes soins.--«Qui a veillé

sur toi comme sur sa propre peau?...»

SIEGFRIED

A présent, dis-moi le nom de mon père.

MIME, avec brusquerie.

Lui, je ne l'ai jamais vu.

SIEGFRIED

Mais comment s'appelait-il? Ma mère a dû te le dire.

MIME

Elle m'a dit qu'il est mort en combattant, rien de plus: c'est

comme n'ayant plus de père qu'elle t'a confié à moi:--«Et lorsque

tu grandis, qui encore t'a soigné? Qui préparait ton lit, pour que

tu dormisses mieux?...»

SIEGFRIED

Assez! Rentre cette vieille rengaine![425-2]--Si tu veux que je

croie ton récit, si tout ce que tu m'as dit est vrai, fais-moi

voir des preuves à l'instant!

MIME

Des preuves? Quelle preuve encore veux-tu?

SIEGFRIED

Je ne te croirai pas de mes oreilles, je ne te croirai qu'avec mes

yeux: quelles preuves de ta bonne foi? quelles preuves?

MIME, après quelque hésitation, va chercher les débris d'un Glaive

brisé en deux.[426-A]

Ce que m'a remis ta mère, le voici: à moi qui ai peiné, qui t'ai

nourri, élevé, piètre salaire qu'elle laissa là: regarde, c'est un

Glaive brisé![426-1] celui même que portait ton père, m'a-t-elle

conté, lorsque, dans un combat suprême, il fut tué.

SIEGFRIED

Ces débris, tu vas me les forger:[426-B] voilà mon véritable

Glaive![426-2] Allons, Mime, à l'œuvre, et tout de suite; si tu

sais travailler, prouve à présent ton art! Pas de subterfuge, pas

de mauvais tour: ces débris sont mon seul espoir. Si je te trouve

à flâner, si tu les répares mal, si tu t'avises de quelque fraude

en refondant leur solide acier,--misérable, c'est à ta peau que je

m'en prendrai[427-1]: la fourbissure, je te la montrerai, moi! Car

c'est aujourd'hui même, sur ma parole, qu'il me faut le Glaive;

l'arme, aujourd'hui même je l'aurai!

MIME, terrifié.

Mais encore que prétends-tu faire, avec le Glaive, aujourd'hui

même?

SIEGFRIED

Fuir la Forêt, courir le monde,[428-A] et ne jamais revenir ici.

Je suis libre, et j'en suis bien aise: rien qui me retienne,

rien qui m'entrave! Toi, d'abord, tu n'es pas mon père; c'est au

lointain qu'est ma patrie; ton foyer n'est pas le mien, ton toit

n'est pas mon toit. Joyeux comme le poisson qui nage, libre comme

le pinson qui prend l'essor, je pars d'ici: là-bas, par delà la

Forêt, pareil au vent qui la franchit, je pars là-bas,--pour ne

jamais te revoir, toi, Mime! (Il s'engouffre dans la Forêt.)

MIME, éperdu d'angoisse.

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 20 / 48 段