sa souffrance[368-A]:--la Walküre, lorsqu'elle vint vers moi, lui
apportait-elle ce doux réconfort? Fallait-il que le choix cruel
n'épouvantât point davantage une femme déjà pleine de douleur?
Elle semble sans vie, elle qui vit, pourtant: quelque rêve
bienheureux sourit à sa tristesse[368-B]. (Nouvelles sonneries des
trompes.) Dors ainsi; dors, seulement, jusqu'à ce que le combat
soit combattu, jusqu'à ce que te réjouisse la paix! (Il la couche
doucement sur la roche, lui baise le front, et se met en marche,
après de nouveaux appels de trompes.) Celui qui m'appelle là,
qu'il se prépare maintenant; c'est son dû que je vais lui offrir:
que Nothung lui paye son salaire! (Il se rue du côté du fond, où,
sur la crête, il disparaît, dans une sombre nuée d'orage).
SIEGLINDE, en un songe.
Si le père pouvait rentrer, maintenant, à la maison! Il s'attarde,
et mon frère aussi, dans la forêt. Mère! Mère! j'ai peur! les
étrangers semblent hostiles et malveillants!--Une fumée noire...
noire... suffocante... déjà la flamme lèche de notre côté... la
maison brûle!--Au secours, frère! Siegmund! Siegmund! (D'immenses
éclairs sillonnent les nues; un formidable éclat de tonnerre
réveille SIEGLINDE, qui se lève soudainement en sursaut).
Siegmund!--Ha! (Elle regarde autour d'elle, l'œil fixe, avec
une grandissante angoisse: la scène est presque toute couverte par
les noires nuées d'orage; éclairs et tonnerres indiscontinus. De
toutes parts les appels de trompes se multiplient, de plus en plus
proches.)
LA VOIX DE HUNDING, au fond, venant de la crête de rocs.
Wehwalt! Wehwalt! viens combattre avec moi, si tu ne veux pas que
les chiens te saisissent!
LA VOIX DE SIEGMUND, plus lointaine, comme venant de derrière la
gorge rocheuse.
Où te caches-tu, que j'ai passé près de toi? Reste là, que je t'y
fasse rester!
SIEGLINDE, qui guette attentivement, en une terrible agitation.
Hunding--Siegmund--si je pouvais les voir!
LA VOIX DE HUNDING.
Par ici, ravisseur infâme! Que Fricka t'exécute ici!
LA VOIX DE SIEGMUND, venant, cette fois, de la crête de rocs
également.
Me crois-tu toujours sans armes, lâche? Misérable, au lieu
de menacer avec des femmes, combats toi-même, sinon Fricka
t'abandonnera! Vois plutôt: chez toi, du tronc domestique, j'ai
du premier coup tiré le Glaive: son tranchant, je vais t'en faire
goûter![370-1] (Un éclair illumine, soudain, la plate-forme et la
crête de rocs: on y distingue HUNDING et SIEGMUND, combattant.)
SIEGLINDE, de toutes ses forces.
Arrêtez, hommes! Tuez-moi d'abord!
Elle se précipite vers la crête de rocs: mais jaillie de la droite,
tout à coup, pour planer sur les combattants, une éclatante lueur
l'éblouit si vivement qu'elle chancelle, se détourne, tâtonne,
comme aveuglée. Dans cette clarté paraît BRÜNNHILDE, au-dessus de
SIEGMUND, qu'elle protège de son bouclier.
LA VOIX DE BRÜNNHILDE
Frappe-le, Siegmund! Foi au Glaive-de-Victoire!
Au moment précis où SIEGMUND, pour porter à HUNDING un coup mortel,
élève le bras, il jaillit de la gauche, à travers les nues, une
lueur flamboyante, rougeâtre, au milieu de laquelle apparaît WOTAN;
il se tient au dessus de HUNDING et croise la Lance contre SIEGMUND.
LA VOIX DE WOTAN
Place à la Lance! En tronçons le Glaive!
Avec son bouclier, BRÜNNHILDE, devant WOTAN, a reculé, frappée
d'épouvante: touché de la Lance, le Glaive de SIEGMUND est brisé;
HUNDING perce de son épée la poitrine du héros sans arme; SIEGMUND
s'abat.--Ayant entendu son soupir de mort, SIEGLINDE avec un cri
tombe, comme inanimée.
Au moment de la chute de SIEGMUND, a disparu, des deux côtés,
simultanément, l'éclatante lueur; jusque sur le devant du théâtre,
une obscurité dense envahit les nuages, au milieu desquels on
distingue, à demi, BRÜNNHILDE, inclinée vers SIEGLINDE.
BRÜNNHILDE
A cheval, que je te sauve!
Elle se hâte de soulever SIEGLINDE et, l'ayant placée sur son
cheval (debout près de la gorge rocheuse), disparaît bientôt avec
elle.
Aussitôt les nuages se divisent au milieu, laissent voir
distinctement HUNDING, retirant son épée de la poitrine de
SIEGMUND, tombé.--WOTAN, environné de nuages, se tient derrière
lui, sur un roc; il est appuyé sur sa Lance, et considère, avec
douleur, le cadavre de SIEGMUND.
WOTAN, après un court silence, et tourné du côté de HUNDING.
Va-t'en, valet! t'agenouiller devant Fricka: annonce-lui que la
Lance de Wotan a vengé son injure, va!--va!--
Au geste méprisant de sa main, HUNDING s'abat, mort, sur le
sol[371-1].
WOTAN, avec une explosion, tout à coup, de fureur terrible.
Mais Brünnhilde--malheur à la criminelle! Qu'effroyable soit le
châtiment de la téméraire, lorsque ma monture rejoindra sa fuite!
Il disparaît parmi les éclairs et le tonnerre.--Le rideau tombe
rapidement.[371-A]
ACTE TROISIEME[373-A]
SUR LE SOMMET D'UNE MONTAGNE ROCHEUSE
La scène est limitée, à droite, par une forêt de sapins. A gauche,
l'entrée d'une grotte rocheuse qui forme une chambre naturelle et
par-dessus laquelle la roche s'élève à sa pointe culminante. En
arrière, la vue est totalement libre; des rochers, plus ou moins
saillants, hérissent la bordure d'un versant qui s'abaisse à pic
du côté du fond. Des vols de nuées isolées, précipitées par la
tempête, passent, en effleurant la crête des rochers.
Les noms des huit Walküres qui,--sans compter
BRÜNNHILDE,--paraissent successivement sur scène sont: GERHILDE,
ORTLINDE, WALTRAUTE, SCHWERTLEITE, HELMWIGE, SIEGRUNE, GRIMGERDE,
ROSSWEISSE[373-1].
GERHILDE, ORTLINDE, WALTRAUTE et SCHWERTLEITE sont déjà couchées
sur la cime rocheuse, les unes près de la grotte, les autres
au-dessus: elles sont tout armées, de pied en cap.
GERHILDE, couchée tout à la cime, et tournée du côté du fond.
Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!--Helmwige, ici! Par ici ta
monture!
Dans une masse nuageuse qui passe éclate la lueur d'un éclair: on
y voit[375-1] une Walküre à cheval; à l'arçon de sa selle pend le
cadavre d'un guerrier.
LA VOIX D'HELMWIGE, du dehors.
Hoïotoho! Hoïotoho!
ORTLINDE, WALTRAUTE et SCHWERTLEITE, saluant la nouvelle venue.
Heyaha! Heyaha!
(Le nuage, avec l'apparition, s'est caché à droite derrière les
sapins.)
ORTLINDE, criant vers la forêt.
Près de la jument d'Ortlinde, attache ton étalon; avec ma Grise,
ton Brun paît volontiers!
WALTRAUTE, de même.
Qui te pend à l'arçon?
HELMWIGE, sortant de la sapinière.
Sintolt le Hegeling!
SCHWERTLEITE
Mène ton Brun loin de la Grise: c'est Wittig, l'Irming, que porte
la jument d'Ortlinde!
GERHILDE a descendu un peu, se rapprochant d'elles.
J'ai toujours vu Sintolt et Wittig être ennemis[376-1].
ORTLINDE s'élance vivement et court vers la forêt.
Heyaha! L'étalon bouscule ma jument!
SCHWERTLEITE, et GERHILDE, éclatent de rire.
La querelle des héros divise encore les bêtes!
HELMWIGE, criant, tournée vers la forêt.
Tranquille, là, Brun! C'est toi qui romps la paix?
WALTRAUTE a pris, tout à la cime, la garde, à la place de GERHILDE.
Hoïotoho! Hoïotoho! Siegrune, ici! Qu'as-tu pu faire si tard?
(Passe, chevauchant vers la forêt: SIEGRUNE, apparition semblable à
l'apparition de HELMWIGE.)
LA VOIX DE SIEGRUNE, à droite.
Une rude besogne!--Les autres sont-elles là déjà?
LES WALKÜRES
Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!
(SIEGRUNE a disparu derrière la sapinière; d'en bas montent deux
voix, simultanément.)
GRIMGERDE et ROSSWEISSE, d'en bas.
Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!
WALTRAUTE
Grimgerde et Rossweisse!
GERHILDE
Elles chevauchent à deux.
ORTLINDE, avec HELMWIGE et SIEGRUNE, qui vient d'arriver, est
sortie de la forêt de sapins: du haut de la bordure de rochers,
toutes trois font des signaux en bas.
ORTLINDE, HELMWIGE et SIEGRUNE
Salut, Fougueuses! Rossweisse et Grimgerde!
LES AUTRES WALKÜRES
Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!
Dans un vol de nuages illuminés d'éclairs, et qui, d'abord surgis
d'en bas, se dérobent ensuite derrière la forêt, GRIMGERDE et
ROSSWEISSE apparaissent, également à cheval, chacune apportant, à
l'arçon de sa selle, le cadavre d'un guerrier.
GERHILDE
Dans la forêt, vos chevaux, pour paître et se reposer!
ORTLINDE, criant vers les sapins.
Loin les unes des autres, les bêtes, en attendant que s'apaise la
haine de nos héros!
GERHILDE, pendant que les autres rient.
La fureur des héros, la Grise vient de la payer!
(Arrivent, de la forêt, GRIMGERDE et ROSSWEISSE.)
LES WALKÜRES
Bienvenue! Bienvenue!
SCHWERTLEITE
Vous étiez ensemble, Intrépides?
GRIMGERDE
Nous venons de nous rencontrer, chevauchant séparément.
ROSSWEISSE
Si nous sommes au complet, ne tardons pas davantage: hâtons-nous
d'aller à Walhall offrir à Wotan notre proie.[378-1]
HELMWIGE
Nous ne sommes que huit: une encore manque.
GERHILDE
C'est Brünnhilde: elle s'est attardée, sans doute, auprès du brun
Wälsung.
WALTRAUTE
Nous devons l'attendre encore ici: s'il nous voyait revenir sans
elle, Wotan nous ferait farouche accueil!
SIEGRUNE, tout à la cime, d'où elle guette au dehors.
Hoïotoho! Hoïotoho! Par ici! Par ici!--Au galop d'une ardente
chevauchée, c'est Brünnhilde.
LES WALKÜRES, courant vers la cime.
Heyaha! Heyaha! Brünnhilde! Heï!
WALTRAUTE
Elle pousse droit aux sapins son cheval; il n'en peut plus.
GRIMGERDE
Grane![379-1] comme il ronfle, en cette course effrénée!
ROSSWEISSE
Jamais je n'ai vu, si vite, galoper des Walküres!
ORTLINDE
A l'arçon de sa selle, que tient-elle?
HELMWIGE
Ce n'est pas un héros!
SIEGRUNE
C'est une femme!
GERHILDE
Une femme! Comment l'a-t-elle trouvée?
SCHWERTLEITE
Elle ne salue ses sœurs d'aucun salut?
WALTRAUTE
Heyaha! Brünnhilde! ne nous entends-tu pas?
ORTLINDE
Aidez notre sœur à sauter de cheval! (Dans la forêt de sapins
se ruent GERHILDE et HELMWIGE.)
ROSSWEISSE
Grane s'abat fourbu, Grane, le fort! (SIEGRUNE et WALTRAUTE
sortent à leur tour.)
GRIMGERDE
Elle enlève de sa selle la femme... Quel empressement!
LES AUTRES WALKÜRES, courant vers la forêt.
Sœur! Sœur! Qu'y a-t-il d'arrivé?
(Reviennent toutes les Walküres, accompagnant BRÜNNHILDE, qui
conduit et soutient SIEGLINDE.)
BRÜNNHILDE, hors d'haleine.
Protégez-moi, secourez notre suprême détresse!
LES WALKÜRES
Cette course furieuse? D'où viens-tu? Qui donc poursuit ainsi ta
fuite?
BRÜNNHILDE
C'est pour la première fois que je fuis et qu'on me poursuit!
Heervater[380-1], c'est lui qui me poursuit!
LES WALKÜRES, éperdues d'effroi.
Es-tu hors de sens? Parle! Dis-nous! Heervater, c'est lui qui te
poursuit? C'est devant lui que tu fuis?
BRÜNNHILDE, avec angoisse.
O sœurs, guettez du haut du roc! Regardez, vers le Nord, si
Walvater[381-1] approche! (ORTLINDE et WALTRAUTE s'élancent,
montent et guettent.) Vite! l'apercevez-vous déjà?
ORTLINDE
Une affreuse tempête court sur nous, du Nord.
WALTRAUTE
D'immenses nuées s'y accumulent.
LES WALKÜRES
C'est Heervater, sur sa monture[381-2] sacrée!
BRÜNNHILDE
C'est le Chasseur Sauvage[381-3], dont me chasse la fureur! il
approche, il approche du Nord! Protégez-moi, sœurs! Sauvez
cette femme!
LES WALKÜRES
Qu'est-ce que c'est, que cette femme?
BRÜNNHILDE
Ecoutez-moi, vite! C'est Sieglinde, la sœur et la femme de
Siegmund; la fureur de Wotan poursuit les Wälsungen:--c'est au
frère de cette femme que Brünnhilde, aujourd'hui, fut chargée
d'enlever la victoire; c'est Siegmund que pourtant je couvris de
mon bouclier; j'ai bravé le Dieu[382-1]; lui-même, alors, frappa
de sa Lance: Siegmund tomba; mais je pris la fuite, avec sa femme;
pour la sauver, je courus vers vous, avec l'espoir que, moi
aussi, vous me déroberiez, dans mon épouvante, au coup vengeur du
châtiment!
LES WALKÜRES, dans la plus grande consternation.
O sœur, insensée! qu'as-tu fait? Malheur! Malheur! Brünnhilde,
hélas! Brünnhilde avoir enfreint, rebelle, l'ordre sacré de
Heervater!
WALTRAUTE, d'en haut.
Du côté du Nord, tout est noir!
ORTLINDE, de même.
Avec fureur, l'orage accourt sur nous.
LES WALKÜRES, tournées vers le fond.
Formidable, hennissant de fureur et s'ébrouant, le cheval de
Walvater bondit!
BRÜNNHILDE
Si Wotan l'atteint, malheur à la pauvre! il exterminerait tous les
Wälsungen!--Qui de vous me prête son cheval, le plus vif, pour lui
ravir à temps cette femme?
LES WALKÜRES
Veux-tu nous associer à ta folle rébellion?
BRÜNNHILDE
Rossweisse! sœur! prête-moi ton coureur!
ROSSWEISSE
Son vol[383-1] n'eut jamais à fuir Walvater.
BRÜNNHILDE
Helmwige, toi!
HELMWIGE
J'obéis au Père.
BRÜNNHILDE
Waltraute! Gerhilde! Votre cheval! Pour moi! Ortlinde! Siegrune!
O voyez mon angoisse! Vous m'aimiez, soyez-moi fidèles: sauvez au
moins cette triste femme!
SIEGLINDE, qui jusqu'ici a regardé fixement, d'un œil sombre et
distrait, devant soi, sursaute et se dégage brusquement, lorsque
BRÜNNHILDE essaye de la prendre en ses bras, comme pour la couvrir
de sa protection.
Ne te soucie pas de moi: la mort seule m'est bonne! Qui t'a
dit, jeune fille, de me sauver? J'aurais été frappée, là-bas,
par la même arme que Siegmund: c'est réunie à lui que j'aurais
trouvé la mort! Loin de Siegmund--ô Siegmund, de toi! O que je
meure, pour n'y plus penser! Si tu ne veux que je te maudisse
pour avoir fui, jeune fille, exauce donc pieusement mon instante
prière,--enfonce-moi ton épée au cœur!
BRÜNNHILDE
Vis, ô femme, vis, au nom de l'Amour! Sauve le gage que tu en as
reçu: tu portes un Wälsung, en ton sein!
SIEGLINDE, est violemment saisie: tout à coup son visage rayonne,
d'une sublime joie.
Sauve-moi, Intrépide! Mon enfant[384-1], sauve-le! Et vous,
protégez-moi, jeunes filles, de toutes vos forces!
(Un effroyable orage s'accumule vers le fond: le tonnerre se
rapproche.)
WALTRAUTE, d'en haut.
La tempête est sur nous!
ORTLINDE, de même.
Fuie quiconque peut la craindre!
LES WALKÜRES
Si la femme est menacée d'un péril, fuis avec: nulle des Walküres
n'oserait la protéger!
SIEGLINDE, se jetant à genoux devant BRÜNNHILDE.
Sauve-moi, jeune fille! La mère, sauve-la!
BRÜNNHILDE, avec une résolution soudaine.
Eh bien! fuis donc vite--et fuis seule! Je resterai, moi;--je
m'offre à la vengeance de Wotan; j'affronterai sa fureur, ici,
pour te laisser le temps d'échapper.
SIEGLINDE
Où dois-je me diriger?
BRÜNNHILDE
Qui de vous, sœurs, s'est risquée vers l'Est?
SIEGRUNE
Vers l'Orient, au loin, s'étend une forêt: Fafner y a ravi le
Trésor des Nibelungen.
SCHWERTLEITE
Là, sous la forme d'un dragon, s'est métamorphosée
la brute[385-1]: dans une caverne, il garde l'Anneau
d'Alberich.[385-A]
GRIMGERDE
Pour une femme sans défense, c'est une retraite peu sûre.
BRÜNNHILDE
Peu sûre? C'est la plus sûre, pour elle, contre la fureur de
Wotan: cette forêt, le Puissant la craint et l'évite.
WALTRAUTE, d'en haut.
Wotan, formidable, arrive droit au roc.
LES WALKÜRES
O Brünnhilde, entends-tu le mugissement de son approche?
BRÜNNHILDE, montrant, à SIEGLINDE, son chemin.
Pars donc, hâte-toi, fuis vers l'Orient! Affronte, endure toutes
les tortures réservées, à ton âme vaillante, par la faim, par la
soif, par les ronces, par les pierres! Si la détresse s'acharne,
ris! Si la souffrance te dévore, ris! car sache-le bien, ô femme,
pour y penser toujours: l'enfant qui dans tes flancs s'agite,
comme en un asile protecteur, deviendra, des Héros du monde, le
plus sublime[386-A]! (Elle lui tend les tronçons du Glaive de
Siegmund.) Ces robustes tronçons du Glaive[387-A], garde-les-lui.
Près du cadavre de son père, j'ai réussi à les recueillir. A celui
qui les rapprochera pour brandir ce Glaive reforgé[387-1], je
veux donner son nom: c'est Siegfried! Qu'il vive en joie dans la
Victoire![387-2][387-B]
SIEGLINDE[388-1]
O divine merveille! Sublime vierge! C'est donc à ta fidélité que
je dois cette sainte consolation! Au nom de celui que toutes les
deux nous aimions, je sauve le trésor le plus cher: puisse ma
gratitude, quelque jour, te récompenser et te sourire! Adieu! La
douleur de Sieglinde te bénit[388-A]! (Elle s'élance et sort par
la droite, au premier plan.)
La cime du roc s'enveloppe de noires nuées d'orage: une
épouvantable tempête accourt, en mugissant, du fond; la forêt de
sapins latérale s'éclaire d'une éclatante lueur. Au milieu du
fracas de la foudre, on distingue l'appel de WOTAN.
LA VOIX DE WOTAN
Arrête! Brünnhilde!
LES WALKÜRES
Monture et cavalier sont arrivés au roc: la vengeance brûle!
Malheur à toi, Brünnhilde!
BRÜNNHILDE
Ah! sœurs, assistez-moi! mon cœur défaille! Sa fureur me
brisera, si vous ne l'arrêtez pas.
LES WALKÜRES
Par ici, perdue! Baisse-toi derrière nous, ne te montre pas!
ne lui réponds pas! (Toutes s'élancent vers la cime du roc, en
cachant, derrière elles, BRÜNNHILDE.) Malheur! Malheur! Furieux,
Wotan descend de cheval! C'est de ce côté que bondit son pas
vengeur!
WOTAN sort de la sapinière, transporté d'une fureur terrible, et
s'arrête devant les Walküres, qui se sont groupées sur la cime de
manière à cacher BRÜNNHILDE.
WOTAN
Où est Brünnhilde? Où est la rebelle? La misérable, osez-vous me
la cacher?
LES WALKÜRES
Ta voix gronde et nous épouvante:--pour t'inspirer une telle
fureur, Père, qu'ont pu commettre tes filles?
WOTAN
Voudriez-vous me braver? Téméraires, prenez garde! Brünnhilde, je
le sais! vous me la cachez. Ecartez-vous de la réprouvée: elle est
rejetée, à tout jamais, comme elle-même a rejeté son devoir!
LES WALKÜRES
La poursuivie a fui vers nous, nous a suppliées de la secourir! Ta
colère l'affole d'épouvante. Nous te conjurons, au nom de notre
sœur éperdue, d'en laisser tomber la première violence.
WOTAN
Pusillanimes femmes que vous êtes! Est-ce donc de moi que
vous tenez cette sensiblerie? Vous aurai-je donc élevées dans
l'intrépidité qui vous précipite aux combats, vous aurai-je créé
des cœurs rudes et durs, pour qu'à présent vous, les Farouches,
vous pleuriez et vous pleurnichiez quand ma fureur frappe une
rebelle? Eh bien donc, vous qui gémissez, apprenez quel fut le
crime de celle pour qui des pleurs brûlent vos yeux lâches! Nulle
ne connut comme elle ma plus intime pensée! Nulle n'eut comme elle
l'intelligence de la source de ma Volonté; elle-même était le
sein créateur de mon Désir:--et voici que cette alliance divine,
elle l'a rompue, au point de se révolter contre ma Volonté, de
mépriser mon ordre suprême, ouvertement, et de retourner, contre
moi-même, l'arme qu'elle tient de mon Désir seul!--M'entends-tu,
Brünnhilde, toi à qui ta cuirasse[391-1], ton casque et tes armes,
toute joie, toute faveur, ton nom et ta vie, ont été conférés par
moi? M'entends-tu t'accuser hautement, et, si tu te caches à qui
t'accuse, est-ce pour te soustraire sans noblesse au châtiment qui
t'épouvante?
BRÜNNHILDE sort du groupe des Walküres, descend, d'un pas humble
mais ferme, du haut du sommet du rocher, et s'arrête assez près de
WOTAN.
Me voici, Père: prononce le châtiment!
WOTAN
Ce n'est pas moi tout seul qui te châtie: ton châtiment, toi-même
l'auras fixé d'abord. Tu n'étais que par ma Volonté, c'est contre
elle que tu as voulu; tu n'exécutais que mes décrets, c'est contre
eux que tu as décrété; tu étais mon Désir fait vierge, et c'est
contre moi que tu as désiré; la vierge porteuse de mon bouclier,
et c'est contre moi que tu l'auras porté; tu disposais pour moi
du sort, c'est contre moi que ton choix en aura disposé; ton âme
inspirait mes Héros, c'est contre moi que tu les animes!--Ce que
tu étais, Wotan te l'a dit: ce que tu es encore, constate-le
toi-même! Fille de mon Désir, tu ne l'es plus; une Walküre, tu
l'auras été:--Sois donc dorénavant ce qu'ainsi tu es encore![392-1]
BRÜNNHILDE, éperdue d'épouvante.
Tu me chasses? Est-ce là ce que tu veux dire?
WOTAN
Pour me les amener dans Walhall, tu n'iras plus chercher,
au milieu du carnage, les Héros désignés par moi[392-2]. La
corne-à-boire, ce n'est plus toi, aux festins familiers des Dieux,
qui me l'offriras avec tendresse; plus jamais je ne baiserai tes
lèvres enfantines! Tu es exclue de la race des Dieux, retranchée
de la souche éternelle; notre alliance est rompue: je te bannis de
ma présence!
LES WALKÜRES, éclatant en lamentations.
Malheur! Hélas! O sœur! sœur!
BRÜNNHILDE
Tu me dépouilles de tes dons de jadis, sans exception?
WOTAN
Qui te possédera, t'en dépouillera[393-1]! C'est sur cette cime
que je t'exile; d'un sommeil sans défense, j'y vais fermer tes
yeux. Au premier homme alors la vierge, au premier homme qui la
trouvera sur sa route, et qui l'éveillera[393-2].
LES WALKÜRES
Arrête, Père! N'achève pas une telle malédiction! Faut-il qu'elle,
la vierge divine, soit déshonorée par un homme? O toi, Terrible,
écarte un si criant opprobre: comme notre sœur, l'outrage nous
en frapperait!
WOTAN
N'avez-vous pas entendu mon arrêt? Rebelle, de votre troupe votre
sœur est retranchée; avec vous, à travers les airs, elle ne
chevauche plus; vierge, elle voit se faner sa fleur virginale;
un époux la conquiert pour femme, et la possède: c'est à l'Homme
qu'elle doit obéir dorénavant, comme à son maître; c'est au foyer
qu'elle doit s'asseoir, et filer, risée des railleurs[393-3].
(BRÜNNHILDE se laisse, avec un cri, tomber à ses pieds, sur le
sol; des gestes d'horreur échappent aux Walküres.) Son sort
vous épouvante? fuyez donc la perdue! Ecartez-vous d'elle, et
tenez-vous au loin! Quiconque de vous oserait s'attarder auprès
d'elle, quiconque, en dépit de moi, tiendrait pour sa misère,
partagerait son sort, l'insensée! Avis aux téméraires!--Et
maintenant, hors d'ici! Vous éviterez cette roche! Quittez-la moi
sur l'heure; ou c'est le désespoir qui vous y attend!
Avec de sauvages cris de douleur, les Walküres se dispersent et,
précipitamment, bondissent en fuite vers la forêt; bientôt on les
entend, au galop de leurs chevaux, s'éloigner comme en un tumulte
de tempête.--L'orage, durant la scène suivante, peu à peu s'apaise,
les nuées se dissipent, le temps revient au calme, le crépuscule du
soir tombe, puis enfin la nuit.
WOTAN est seul avec BRÜNNHILDE, encore prosternée à ses
pieds.--Solennel silence, prolongé, tous deux gardant leur attitude.
BRÜNNHILDE, enfin, relevant la tête, lentement, cherche les yeux
de WOTAN, toujours détournés d'elle, et, peu à peu, se redresse,
durant la scène suivante.
Fut-il donc si honteux, mon crime, pour que tu le punisses d'une
semblable honte? Ai-je commis une si grande bassesse, que tu me
précipites aussi bas[394-A]? Fut-elle déshonorante, ma faute,
assez pour qu'à présent l'on m'arrache tout honneur? O dis, Père!
dis, regarde-moi dans les yeux: fais taire ta colère, maîtrise
ta fureur! Montre-moi, clairement, ce sombre forfait qui peut te
réduire, avec une rigueur inflexible, à repousser ta fille la plus
chère!
WOTAN
Ton action te montrera ton crime,--interroge-la!
BRÜNNHILDE
Qu'ai-je donc exécuté? ton ordre.
WOTAN
T'ordonnais-je de combattre en faveur du Wälsung?
BRÜNNHILDE
Comme Maître-du-Combat, tu l'avais ordonné.
WOTAN
Mais ces instructions, je les désavouai.
BRÜNNHILDE
Oui, lorsque, à ta propre pensée, Fricka t'eut rendu étranger: en
acquiesçant à sa pensée, tu fus à toi-même ton ennemi.
WOTAN, avec amertume.
Je croyais que tu m'avais compris, et je punissais en toi la
révolte consciente; mais tu t'es figurée, sans doute, que, te
voyant tellement au-dessous de ma colère, j'aurais la faiblesse,
et l'absurdité, de ne point châtier ta trahison.
BRÜNNHILDE
Je ne suis pas savante, je ne savais qu'une chose: ton affection
pour le Wälsung; je savais quel conflit te forçait d'oublier
uniquement cette chose, pour n'en avoir devant les yeux qu'une
autre, effroyable à tes yeux, celle-ci: tu devais renoncer à
protéger Siegmund.
WOTAN
Tu le savais, et tu le protégeais?
BRÜNNHILDE
Je n'ai pu songer qu'à ton amour pour celui qu'avec désespoir, et
contraint par la plus cruelle nécessité, tu condamnais. Messagère
guerrière de Wotan, j'ai vu ce que tu ne pouvais voir, toi: par
devoir même, j'ai vu Siegmund. En allant lui prédire sa mort, j'ai
observé l'œil du Héros, j'ai entendu sa voix, j'ai senti sa
détresse auguste! Cette plainte criée vers moi par les lèvres du
brave, cet effroyable désespoir de l'Amour le plus spontané, cette
suprême assurance du plus navré des cœurs, retentissaient à mon
oreille, révélaient à mes yeux, nettement, l'origine du frisson
sacré dont mon âme palpitait en ses profondeurs. Interdite,
bouleversée, debout devant lui, confuse, je ne sus plus songer
qu'à l'aider. Ou vaincre avec Siegmund, ou périr avec lui, seule
cette alternative m'apparut acceptable. Qui me souffla cet Amour
au cœur? Conformément à quel Désir fus-je, pour le Wälsung,
une sœur d'armes? C'est pour avoir, avec passion, placé ma
confiance en ce Désir, que j'ai osé braver tes ordres.
WOTAN