Glaive: crois-tu donc pouvoir m'abuser? Jour et nuit, ne t'ai-je
pas suivi de près? C'est pour lui, c'est toi-même qui fichas le
Glaive au cœur du frêne: et tu lui as promis, toi-même, l'arme
divine; et c'est toi-même encore, à force d'artifices, qui l'as
guidé vers l'arbre[348-1] où tu l'avais fichée: nieras-tu cela?
(WOTAN fait un geste de rage.) Contre un esclave, quel noble
s'abaisse à combattre? Homme libre, il se contente de châtier
l'offenseur: contre toi, j'aurais pu lutter sans déchéance; mais
à mes yeux Siegmund est vil, comme un valet. (WOTAN se détourne
avec découragement.) Il t'appartient, il est ta chose! Est-ce à
ta compagne éternelle de s'humilier devant ta chose? Est-ce à moi
d'essuyer l'outrage des plus abjects, fable du téméraire, et risée
des âmes libres? Mon époux ne le souffrira pas, il n'avilira pas
ainsi la déesse que je suis encore!
WOTAN, sombre.
Que réclames-tu?
FRICKA
Le Wälsung! abandonne le Wälsung!
WOTAN, d'une voix sourde.
Qu'il passe son chemin.
FRICKA
Mais toi--tu ne le protégeras pas, si le vengeur l'appelle au
combat.
WOTAN
Personnellement--je ne le protégerai pas.
FRICKA
Regarde-moi face à face, ne médite pas une fraude! Écarte aussi de
lui la Walküre!
WOTAN
Que la Walküre agisse librement.
FRICKA
Nenni! Ta Volonté, c'est elle et nulle autre qui l'exécute:
défends-lui d'accorder la victoire[349-1] à Siegmund!
WOTAN, en proie à une violente lutte intérieure.
Je ne puis l'abattre: il a trouvé mon Glaive!
FRICKA
Ote au Glaive sa vertu, brise-le aux mains de l'esclave; que
son adversaire le voie sans appui! (Sur la hauteur, BRÜNNHILDE
entonne la joyeuse clameur des Walküres, à laquelle FRICKA prête
l'oreille; bientôt BRÜNNHILDE elle-même paraît, avec son cheval,
sur le sentier de droite.) Voici ton intrépide enfant: c'est son
cri de joie; elle arrive au galop par là.
WOTAN, d'une voix éteinte, à part.
C'est moi qui l'ai mandée, à cheval, et pour Siegmund!
FRICKA
Qu'aujourd'hui, sous son bouclier, s'abrite l'inviolable
honneur de ton épouse! Raillés des hommes[349-2], déchus de
leur majesté suprême, les Dieux iraient droit à leur perte, si
d'une définitive, d'une éclatante manière, la vierge guerrière,
aujourd'hui, ne vengeait enfin mon bon droit!--Mon honneur le
réclame: le Wälsung doit périr!--Wotan m'en donne-t-il sa parole?
WOTAN, se laissant tomber, assis, sur un rocher, en proie à une
douleur, à une fureur affreuses.
Reçois-en ma parole![350-A]
(BRÜNNHILDE, au moment où, d'en haut, elle avait aperçu FRICKA,
s'était interrompue de chanter; en silence et lentement, elle a
fait à son cheval, en le menant par la bride, descendre le sentier
rocheux jusqu'à une grotte, où elle le met: à cet instant FRICKA,
regagnant son char, passe auprès d'elle.)
FRICKA, à BRÜNNHILDE.
Heervater[350-1] t'attend: va savoir, de lui, comme il a décidé du
sort!
(Elle monte sur son char et part rapidement.)
* * * * *
BRÜNNHILDE, avec un air de surprise et d'inquiétude, vient se
placer en face de WOTAN, qui, assis sur le roc auquel il s'adosse,
la tête appuyée sur la main, s'absorbe en une sombre rêverie.
Funeste, j'en ai peur, est l'issue du débat, puisque Fricka riait
au sort!--Père, qu'est-ce que doit apprendre ton enfant? Tu
sembles troublé, toi, et triste!
WOTAN laisse retomber les bras et baisse la tête, avec une mimique
d'impuissance.
Dans mes propres liens, je me suis pris: de tous les êtres, moi,
le moins libre![351-1]
BRÜNNHILDE
Mais je ne t'ai jamais vu ainsi! Quoi te ronge le cœur?
WOTAN, levant les bras, dans une explosion de fureur sauvage.
Ignominie céleste! Irréparable opprobre! Détresse[351-2] des
Dieux! Détresse des Dieux! Rage sans issue! Douleur sans terme! Je
suis le plus malheureux des êtres!
BRÜNNHILDE jette, terrifiée, bouclier, lance et heaume loin
d'elle, et se laisse tomber aux pieds de WOTAN, avec une
familiarité tendre et pleine de sollicitude.
Père! Père! Dis-moi, qu'as-tu? Comme tu m'inquiètes! Comme tu
terrifies ton enfant! Confie-moi, dis! je te suis fidèle: vois,
c'est Brünnhilde qui t'en prie!
(Sur les genoux, sur le sein de WOTAN, elle pose, tendre et
craintive, la tête et les mains.)
WOTAN, longuement, la regarde dans les yeux, tout en caressant
sa chevelure; enfin, comme s'il revenait à soi d'une profonde
préoccupation, il commence, mais à voix très basse.
Le dire! ne briserai-je pas ainsi l'attache qui tient ma Volonté?
BRÜNNHILDE, de même, à voix très basse.
C'est à la Volonté de Wotan que tu parles, en me disant quoi tu
veux: qui suis-je, mais qui, sinon ta Volonté?
WOTAN
Qu'à jamais reste irrévélé ce secret, que je ne veux dire à
personne: je te parle, mais c'est devant moi-même que je médite,
devant moi seul. (D'une voix plus sourde encore et plus sinistre,
les yeux fixés sur ceux de BRÜNNHILDE.) Lorsque l'attrait du
jeune Amour se fut un peu fané pour moi, mon âme convoita la
Puissance: dans l'impétueuse fougue d'une ambition farouche,
je sus conquérir l'univers. J'asservis à des lois toutes les
puissances du mal: seul, l'artificieux Loge, sous la forme d'une
flamme errante, sut m'égarer, et m'échappa.--Mais je ne pus
renoncer à l'Amour: dans l'omnipotence même, j'aspirais à l'Amour.
Un fils des ténèbres a su, lui, s'affranchir de ce suprême lien:
l'Amour, c'est un débile Nibelung, c'est Alberich qui l'a maudit,
conquérant, par cet anathème, avec l'Or éclatant du Rhin, une
puissance incommensurable. L'Anneau qu'il s'en était forgé, je le
lui arrachai, par la ruse: mais je ne le rendis pas au Fleuve;
j'en payai les créneaux de Walhall, du Burg bâti par les Géants,
grâce auquel je domine le Monde. Celle à qui du passé rien n'est
obscur[352-1], Erda, l'auguste, la savante Wala, m'avait fait
rejeter cet Anneau, non sans me prophétiser une ruine définitive.
J'en voulais savoir davantage; mais, sans répondre à mes
questions, la sibylle avait disparu. J'en perdis toute sérénité;
savoir! rongé du besoin de savoir, le Dieu bondit du ciel
jusqu'aux entrailles du Monde. Charmée par un philtre d'amour,
troublée dans l'orgueil de sa science, la Wala me répondit
enfin[352-2]. Je l'avais connue; et c'est ainsi que vous eûtes
pour mère[353-1], toi, Brünnhilde, avec tes huit sœurs[353-2],
la plus savante sibylle du monde. Je vous élevai moi-même, dans
l'espoir de détourner, grâce aux Walküres, les dangers que la
Wala m'avait donnés à craindre--la chute ignominieuse des Dieux.
Pour qu'à l'heure de la lutte l'ennemi nous trouvât forts, je
vous chargeai de souffler l'héroïsme au cœur de nos anciens
esclaves, au cœur de cette Humanité réduite, par notre
despotisme, à courber passivement la tête sous des conventions
fallacieuses. Nous avions éteint leur bravoure: votre tâche fut de
la rallumer, de la diriger vers les batailles, de la soutenir dans
les mêlées, d'exalter leur vigueur par la rudesse des guerres,
pour que je pusse réunir, dans le palais du Walhall[353-3],
d'intrépides multitudes armées[353-4].
BRÜNNHILDE
Ton palais, nous l'avons peuplé, sans nous lasser; moi-même,
combien déjà t'ai-je amené de Héros![354-1] Notre zèle est
toujours le même; quoi donc peut t'inquiéter encore?
WOTAN
C'est autre chose; écoute-moi bien: voici ce que me prédit la
Wala!--C'est par les hordes d'Alberich que nous sommes en danger
de périr: fou de rage, ivre de haine, le Nibelung veut se venger;
pour l'instant, je ne crains guère ses ténébreuse légions:--nos
Héros m'assurent la victoire. Mais l'Anneau! si jamais il
recouvrait l'Anneau, dès lors Walhall serait perdu: seul, celui
qui renia l'Amour peut, pour assouvir sa fureur, faire servir
les Runes de la Bague à la définitive humiliation des Dieux.
Il m'aliénerait l'âme de mes propres Héros, contraindrait leur
bravoure à se rallier à sa cause, et m'attaquerait avec ces
forces. J'ai donc songé, dans mon angoisse, à ravir, en même temps
que l'Anneau, tout espoir à notre adversaire. L'un des Géants
auxquels, jadis, j'ai payé leur travail avec cet Or maudit, garde
le Trésor: c'est Fafner, qui l'acquit par un fratricide. Comment
lui arracher une Bague qu'il a reçue de moi-même, en salaire,
conformément à notre pacte? Frapper Fafner m'est interdit: mon
courage, ma puissance échoueraient contre lui. Tels sont les
liens qui me paralysent: maître du Monde grâce aux Traités, me
voici l'esclave des Traités[355-1]. Un seul peut ce qui m'est
impossible[355-A]: un Héros que mes préférences mêmes ne me
pousseraient jamais à soutenir; qui, étranger au Dieu, affranchi
de sa faveur, réaliserait inconsciemment, sans en avoir reçu
mission, par le fait de sa détresse propre, et à l'aide de ses
propres armes, l'objet de mon exclusif Désir, cet exploit que le
devoir m'interdit, non seulement d'accomplir, mais de suggérer
jamais.--Comment découvrirais-je cet ami, cet ennemi, capable de
lutter, pour moi, contre ma divinité même? Comment créerais-je un
être libre, qui, jamais approuvé par moi, mériterait mon amour
par son insoumission? Quel autre enfin, sans être moi, réalisera,
spontanément, l'objet de mon exclusif Désir?--Ignominie divine!
Déshonorante détresse! Dégoût de ne retrouver que moi-même,
éternellement, dans tout ce que je crée! Autre chose, voilà ce
que je recherche, autre chose que moi: c'est en vain! Car l'être
indépendant doit se créer lui-même:--je ne sais me pétrir que des
valets!
BRÜNNHILDE
Mais le fils de Wälse? mais Siegmund? N'est-il donc pas le fils de
ses œuvres?
WOTAN
A la façon des bêtes sauvages, avec lui j'errai par les bois;
contre les lois faites par les Dieux, j'exaltai sa témérité;
et seul, de la vengeance des Dieux, le préserve le Glaive dont
un Dieu l'a pourvu.--Par quelles subtilités crus-je m'abuser
moi-même? Si facilement Fricka m'enleva toute illusion! Comme elle
m'a pénétré, humilié, confondu! Tout me contraint de céder à ses
vœux!
BRÜNNHILDE
Alors, c'est à Siegmund que tu refuses la victoire?
WOTAN, dont la fureur éclate en une explosion de désespoir.
J'ai touché l'Anneau d'Alberich! J'en ai manié l'Or en avare!
L'Anathème que j'ai voulu fuir ne me fuira plus, lui, plus jamais!
Je dois abandonner qui j'aime, égorger qui j'aime, le trahir,
mentir à la parole en laquelle il a foi! Adieu donc, gloire du
rang suprême, éblouissante ignominie de la magnificence divine!
Mon édifice, puisse-t-il crouler! Mon œuvre, je la répudie! Et
je ne désire plus rien sinon la fin!--la fin! (Il s'interrompt
d'un air pensif). Et, la fin, Alberich s'en charge!--C'est
maintenant qu'éclate l'affreux sens de l'oracle de la Wala:
«Lorsque l'ennemi noir de l'Amour se procrée, dans sa haine, un
fils, la fin des Bienheureux, dès lors, ne tarde pas!»--N'ai-je
pas appris, tout récemment, l'histoire d'une femme séduite,
grâce à son Or, par le Nibelung, et possédée par l'avorton? Oui,
dans les flancs d'une femme mûrit, engendré par la haine, par
l'efficace vertu de la haine, le fruit de l'odieux accouplement.
Oui, celui qui renia l'Amour aura pu perpétrer ce miracle, quand
moi, que l'Amour seul rendit père, j'aurai vainement tenté
d'affranchir mon enfant! (D'une voix farouche.) Soit, je te bénis,
fils du Nibelung! Plein, pour elle, d'un profond dégoût, je te
lègue cette vaine splendeur de la divinité: tu peux en rassasier
ton insatiable haine!
BRÜNNHILDE, épouvantée.
Oh! dis, parle! que doit faire ton enfant?
WOTAN, amer.
Pieusement, combattre pour Fricka, protéger pour elle le mariage;
pour elle, protéger les serments! Son choix, tel est aussi mon
choix. Ma propre Volonté, de quoi me servirait-elle? Je ne puis
pas vouloir un homme libre!--Toi donc, va désormais combattre en
faveur des valets de Fricka!
BRÜNNHILDE
Malheur! Rétracte, avec repentir, ta parole! Tu aimes Siegmund: je
le sais, c'est pour l'amour de toi, que je dois protéger le fils
de Wälse.
WOTAN
C'est Siegmund que tu dois abattre, c'est pour Hunding que tu dois
vaincre! Prends bien garde à toi, tiens-toi ferme, fais appel à
toute ta bravoure pour ce combat: c'est un Glaive-de-Victoire qu'y
brandira Siegmund; il succombera difficilement sous toi, si ta
main tremble.
BRÜNNHILDE
Celui que toi-même, toujours, tu m'appris à chérir, dont la vertu
sublime est précieuse à ton cœur,--contre lui, jamais ta parole
ne saura me contraindre d'agir.
WOTAN
Téméraire! c'est toi qui m'outrages! Qu'es-tu, sinon l'exécutrice,
l'aveugle exécutrice du choix de ma Volonté?--En délibérant avec
toi, me suis-je donc, assez bas, ravalé, pour devenir le jouet de
ma propre créature? Sais-tu ce qu'est ma colère, enfant? Tremble,
si jamais les éclairs en tombaient sur toi pour te foudroyer! Dans
mon cœur, je cache la fureur qui, dans le chaos et l'horreur,
jette un monde souriant jadis à mon Désir: malheur, à celui-là
qu'elle frappe! je changerais sa bravade en deuil! Crois-moi donc,
ne m'exaspère pas; exécute mes ordres:--que Siegmund succombe!--Et
que ce soit l'œuvre de la Walküre.
(Précipitamment il s'éloigne, et disparaît bientôt, à gauche, dans
la montagne.)[358-1]
BRÜNNHILDE reste debout, longtemps, frappée de stupeur et d'effroi.
Je n'ai jamais, en un tel état, vu Siegvater[358-2], quelque
querelle qui l'eût exaspéré. (Elle se baisse toute triste et
ramasse ses armes, dont elle se revêt). Combien lourdes me pèsent
ces armes! Quand je combattais à mon désir, combien elles me
semblaient légères! C'est vers un meurtre détesté que je traîne
aujourd'hui mon angoisse! (Elle réfléchit, puis elle soupire.)
Mon bien-aimé Wälsung, hélas! Dans l'excès de la douleur, ta
Fidèle est réduite à t'être infidèle, en t'abandonnant! (Elle fait
volte-face vers le fond, et y aperçoit SIEGMUND et SIEGLINDE,
comme ils parviennent au haut de la gorge; elle les regarde un
moment tandis qu'ils approchent, puis gagne la grotte où est son
cheval, et y disparaît pour le spectateur).
* * * * *
Arrive SIEGLINDE avec SIEGMUND. Précipitamment elle marche en
avant; il s'efforce de la retenir.
SIEGMUND
Arrête-toi, ici: prends quelque repos!
SIEGLINDE
Plus loin! Plus loin!
SIEGMUND l'enlace avec une douce violence.
Non, pas plus loin! Tu te reposeras, ma Bien-Aimée!--A l'extase de
la volupté tu t'es arrachée brusquement; avec une précipitation
soudaine, tu t'es mise à fuir devant toi; en cette course sauvage,
à peine pouvais-je te suivre: par les bois, par la plaine, sur les
rocs, sur les pierres, farouche, muette, tu bondissais; pas un cri
n'a pu t'arrêter. (Elle regarde devant soi, au loin, fixement,
et d'un air sauvage.) Repose-toi maintenant! parle-moi! Parle!
ton silence me torture! Vois, c'est ton frère qui tient sa femme:
c'est Siegmund qui est avec toi! (Il l'a menée, insensiblement,
vers le roc où Wotan s'assit.)
SIEGLINDE, dans les yeux, regarde Siegmund avec une grandissante
extase; puis elle lui jette ses bras au col, éperdûment; elle
tressaille enfin d'une soudaine horreur, et veut fuir; Siegmund
l'enlace avec passion.
Arrière! Arrière! fuis la maudite! L'étreinte de mes bras est un
sacrilège! Déshonoré, flétri, ce corps n'existe plus! fuis-le,
c'est un cadavre, arrache-toi du cadavre! C'est au vent de balayer
ses restes, à celle qui s'est livrée, déjà perdue d'honneur, au
plus généreux des héros!... Oui, lorsqu'il l'eut prise dans ses
bras, lui donnant, avec son amour, la suprême joie, puisqu'il
l'aimait sans partage, lui, qui pour la première fois l'éveillait
à l'amour,--sentant la plus douce, la plus sainte, la plus
bénie des voluptés la pénétrer toute, âme et sens, comment ne
sentit-elle pas aussi, l'infâme, la saisir l'épouvante, le dégoût
et l'horreur de la plus affreuse des souillures: celle d'avoir
subi, sans amour, l'étreinte et la loi d'un époux! Laisse la
maudite, laisse-la te fuir! laisse! Je suis abjecte, je suis
indigne! A toi, le plus pur des hommes et le plus grand, ne
dois-je pas m'arracher? Comment t'appartenir jamais, moi qui
n'apporte, à mon frère, que mon déshonneur! à mon libérateur, à
mon Ami, que ma honte!
SIEGMUND
L'outrage qui t'a déshonorée, le sang du sacrilège va l'effacer
bientôt! Cesse donc de fuir; attends l'ennemi; c'est ici qu'il
doit succomber: si Nothung lui déchire le cœur, tu es vengée!
SIEGLINDE, avec terreur, se dresse et prête l'oreille.
Écoute! les trompes--l'entends-tu leur signal?--Partout autour
sonne leur furieuse rumeur; des bois et de la plaine elle monte,
éclatante. Hunding, de son profond sommeil, s'est réveillé; ses
hommes, ses chiens, il les convoque; ardente, lâchée, la meute
hurle; sauvage, elle aboie vers le ciel, à cause de la foi
violée du mariage! (Elle éclate de rire, comme une folle: puis,
violemment, tressaille d'angoisse.) Où es-tu, Siegmund? que je te
voie encore! radieux frère, ardemment aimé! Que l'étoile de tes
yeux, une fois encore, rayonne sur moi: ne refuse pas les baisers
de l'infâme!--Écoute! ô écoute! Hunding, c'est sa trompe! sa meute
approche, avec de puissantes armes! Ton Glaive? Lequel résiste
au flot furieux des chiens? Jette-le loin, Siegmund!--Siegmund,
où es-tu? Ha! là!--je te vois. Affreuse vision!--Les mâchoires
des dogues s'ouvrent vers ta chair; ton généreux regard ne
les arrête pas: c'est aux pieds que te saisissent leurs crocs
irrésistibles!--tu tombes!--le Glaive éclate en pièces:--il
s'écroule, le frêne,--le tronc fracassé!--O frère! mon frère!
Siegmund!--ha!--(Elle pousse un cri et tombe, épuisée, dans les
bras de SIEGMUND.)
SIEGMUND
Sœur! Bien-Aimée![361-A]
Il guette attentivement son souffle, et s'assure qu'elle respire
encore. Il la dépose alors, près de soi, de façon qu'au moment où
lui-même vient à s'asseoir sur le rocher, elle puisse avoir la tête
appuyée sur ses genoux. Tous deux, en cette posture, demeurent,
jusqu'à la fin de la scène suivante.
Long silence, durant lequel SIEGMUND, incliné vers SIEGLINDE, en
une tendre sollicitude, la baise au front, d'un long baiser.
BRÜNNHILDE, avec son cheval, qu'elle conduit par la bride, est
sortie de la grotte et s'est avancée, d'une marche lente et
solennelle; elle s'arrête en face de SIEGMUND, à une faible
distance de lui. Tenant d'une main sa lance avec son bouclier, et,
de l'autre, appuyée sur l'encolure du cheval, elle considère ainsi,
gravement, silencieusement, longuement, SIEGMUND.[361-B]
BRÜNNHILDE
Siegmund!--Regarde-moi!--C'est moi, celle que tu vas suivre
bientôt.
SIEGMUND dirige, vers elle, son regard.
Qui donc es-tu, toi qui si belle, et si grave aussi, m'apparais?
BRÜNNHILDE
J'apparais à ceux-là seulement qui sont destinés à périr: la
lumière de la vie, quiconque m'a vue la quitte. C'est sur le champ
de bataille seulement que j'apparais aux plus généreux: quiconque
d'entre eux m'a vue, je l'ai choisi pour la mort.[362-A]
SIEGMUND la regarde en face, longuement; puis, tout pensif, il
baisse la tête, qu'il relève enfin vers BRÜNNHILDE avec une
gravité solennelle.
Le héros qui va te suivre, où est-ce, que tu le mèneras?
BRÜNNHILDE
Vers Walvater[362-1], qui t'a choisi: c'est à Walhall que tu me
suivras.
SIEGMUND
Dans la salle du Walhall, trouverai-je Walvater seul?
BRÜNNHILDE
Salué par l'auguste foule des Héros morts en combattant, tu
recevras, environné d'eux[363-1], le plus hautement saint des
hommages.
SIEGMUND
Trouverai-je dans Walhall mon propre père, Wälse?
BRÜNNHILDE
Son père, le Wälsung l'y trouvera.
SIEGMUND
Recevrai-je, dans Walhall, l'accueil joyeux d'une femme?
BRÜNNHILDE
C'est l'empire des augustes Vierges-du-Désir[363-2]; dans
une sainte familiarité, la Fille même de Wotan t'offrira la
boisson.[364-1]
SIEGMUND
Tu es sainte: c'est avec piété que je reconnais la Fille de
Wotan; mais, Éternelle! dis-moi ceci seulement: ma sœur, ma
bien-aimée, ma femme, accompagnera-t-elle son frère? Siegmund,
là-haut, possédera-t-il Sieglinde?
BRÜNNHILDE
Non, elle doit respirer l'air de la terre encore; Siegmund,
là-haut, ne verra point Sieglinde!
SIEGMUND
Alors, salue pour moi Walhall, salue pour moi Wotan, salue
pour moi Wälse et tous les Héros,--salue, même, les augustes
Vierges-du-Désir: je ne te suivrai pas auprès d'elles.
BRÜNNHILDE
Tu as vu la Walküre et son mortel regard: il faut donc qu'avec
elle tu viennes!
SIEGMUND
Où Sieglinde vit, dans la joie, la souffrance, là, Siegmund aussi
veut demeurer. Pas encore ton regard ne m'a fait mourir: jamais il
ne saura me contraindre, à ne pas rester!
BRÜNNHILDE
Aussi longtemps que tu seras en vie, rien ne t'y contraindrait,
c'est possible; mais, insensé, la mort t'y contraindra, la
mort--que je suis venue t'annoncer.
SIEGMUND
Où serait-il, le héros sous qui je dois succomber?
BRÜNNHILDE
Hunding; vous combattez: tu tombes.
SIEGMUND
Menace-moi de coups plus forts que les coups d'un Hunding! Si tu
guettes avidement ici la victime de notre combat, choisis celui-là
pour ta proie: j'ai lieu d'espérer qu'il y périra.
BRÜNNHILDE, secouant la tête.
C'est contre toi, Wälsung--entends-moi bien!--contre toi, que le
sort fut choisi.
SIEGMUND
Connais-tu ce Glaive? Qui m'en fit don me donna la victoire en
partage: tes menaces, je les brave, grâce à lui!
BRÜNNHILDE, haussant la voix, avec force.
Qui t'en fit don--te donne en partage la mort! Il reprend au
Glaive sa vertu.
SIEGMUND, violemment.
Tais-toi! n'effraye pas l'endormie Malheur!
Hélas! toi la plus douce des femmes! toi, la plus triste entre
les plus fidèles! Contre toi l'univers furieux se lève en armes:
et moi, le seul à qui tu t'es confiée, moi, pour qui seul tu t'es
révoltée contre lui, je ne dois plus te couvrir de ma protection,
je dois, toi l'intrépide, te trahir par ma mort?--O honte à qui me
fit don du Glaive, me réservant l'outrage et non pas la victoire!
S'il me faut périr, non, je n'irai point à Walhall:[366-2]--que
Hella[366-3] me saisisse, et garde sa proie!
BRÜNNHILDE, bouleversée.
Estimes-tu si peu les joies éternelles? Se pourrait-il qu'elle fût
tout pour toi, la pauvre femme qui lasse, douloureuse et brisée,
dort suspendue là sur tes genoux? Rien d'autre, à tes yeux, ne
serait sacré?
SIEGMUND, avec un regard amer.
Si jeune et si belle tu brilles à mes yeux: mais mon cœur,
combien froide et dure te reconnaît-il!--Si tu ne peux
qu'outrager, va-t'en, rude, insensible vierge! S'il faut que
tu te repaisses de mon infortune, réjouis-toi donc de ma
souffrance; rassasie ton cœur, plein de haine, du spectacle
de ma détresse:--mais, les âpres joies du Walhall, ne viens pas,
véritablement! me les exalter.
BRÜNNHILDE, de plus en plus émue.
Je vois la détresse qui dévore ton cœur; je sens la douleur
sacrée du héros... Siegmund, recommande-moi la femme: que je la
défende, que ma protection l'environne!
SIEGMUND
Nul sinon moi ne touchera, vivante, ma Bien-Aimée: puisque je fus
promis à la mort, je tuerai l'endormie, d'abord!
BRÜNNHILDE
Wälsung! Forcené! Écoute mon conseil: recommande-moi ta femme, au
nom du gage d'amour qu'elle a conçu de toi, dans la joie!
SIEGMUND, tirant son Glaive.
Ce Glaive, dont au loyal un déloyal fit don; ce Glaive, traître
à ma force en présence de l'ennemi, s'il ne me sert point contre
l'ennemi, qu'il serve au moins contre l'ami! (Levant son Glaive
sur SIEGLINDE.) Deux vies te sourient ici, Nothung, ô fer de
haine! Prends-les! prends-les toutes deux! d'un coup!
BRÜNNHILDE, dans un fougueux élan d'irrésistible compassion.
Arrête, Wälsung! Écoute, que Sieglinde vive--et que Siegmund
vive avec elle! Le sort du combat, c'en est fait, je le change:
c'est toi que je bénis, c'est à toi, Siegmund, que j'accorderai
la victoire! (On entend des appels de trompes retentir au fond,
venant du lointain.) L'entends-tu, l'appel? Prépare-toi, héros!
Aie confiance en ton Glaive, brandis-le hardiment: l'arme sera
fidèle à ta cause, comme fidèle aussi la Walküre! Adieu, Siegmund,
héros béni! C'est au champ de bataille que tu me reverras!
Précipitamment elle s'éloigne, et disparaît, avec son cheval,
à droite, de côté, dans une gorge. Joyeux d'une joie sublime,
SIEGMUND la suit des yeux.
Graduellement la scène s'est assombrie; de lourdes nuées orageuses
s'amassent et descendent sur le fond, enveloppent peu à peu tout
à fait les parois de la montagne, la gorge, la plate-forme et
la crête de rocs. De toutes parts éclatent des appels, encore
lointains, de trompes guerrières, lesquelles, durant ce qui suit,
se rapprochent, de plus en plus.
SIEGMUND, se penchant sur SIEGLINDE.