Friedmund, je ne puis m'appeler ainsi; Frohwalt, qui sait?

je pourrais l'être: mais le nom qui me convient, c'est

Wehwalt[323-2]: Le Loup[323-3], voilà quel fut mon père; et

c'est à deux que je vins au monde: moi-même, et puis une sœur

jumelle.--Mère, sœur, me furent bientôt ravies; mère, sœur,

à peine les ai-je connues.--Quant au Loup, vigoureux, terrible,

il eut d'innombrables ennemis. Il allait à la chasse, le vieux,

avec son jeune: la chasse! un jour qu'ils en revenaient, ils

trouvèrent vide la bauge des Loups; brûlé, le fier manoir, en

cendres; rasé, le tronc puissant du chêne; tuée, criblée de

blessures, ma mère au vaillant corps; effacée, toute trace de

ma sœur: cette âpre détresse, nous la dûmes aux hordes des

Neidingen[324-1]. Proscrit, le vieux fuit, avec moi; Le Loup, son

jeune, de longues années, vécurent dans la forêt sauvage: plus

d'une battue fut faite contre eux; mais tous deux se défendaient

en Loups, courageusement. (Se tournant vers HUNDING.) Voilà ce que

t'apprend un Louveteau[324-2], que plus d'un connaît bien pour un

digne Louveteau!

HUNDING

Merveilleuse et sauvage est ton histoire, hôte intrépide,

Wehwalt,--Le Louveteau! Il me semble bien, sur ces deux vaillants,

avoir ouï jadis quelque sombre saga, encore que je n'aie connu Le

Loup, ni Le Louveteau.

SIEGLINDE

Poursuis donc, étranger: où est ton père, maintenant?

SIEGMUND

Contre nous, les Neidingen organisèrent une chasse terrible: des

chasseurs, beaucoup tombèrent sous les Loups; mis en déroute par

leur gibier, ils fuirent à travers la forêt, s'y dispersèrent,

comme la poussière. Mais j'étais séparé de mon père: j'eus beau

chercher, je perdis sa trace: une peau de loup, voilà tout ce

que je découvris dans la forêt: elle gisait là, vide, devant

moi; quant à mon père, je ne le vis plus[325-A].--Hors des bois,

un instinct me poussait; j'allai vers mes semblables, hommes,

femmes: mais un ami, j'eus beau le chercher; une épouse, la

solliciter,--c'est par tous que je fus méprisé, le mauvais-sort

pesait sur moi. Les autres condamnaient ce qui me paraissait

juste; ce que je trouvais coupable avait toute leur estime.

Je me heurtai partout à des pactes; la colère m'accueillait

partout; si je m'efforçais vers le bonheur, je n'éveillais que la

souffrance:--c'est pourquoi Wehwalt est mon nom, puisque je n'agis

que dans la souffrance.

HUNDING

La Norne[326-1] qui te donna, en partage, un si funeste sort, ne

t'aimait point: l'homme dont tu t'approches comme un hôte te salue

sans joie, étranger.

SIEGLINDE

Les lâches seuls craignent l'homme sans armes!--Raconte encore,

mon hôte, comment, en combattant, tu perdis à la fin tes armes!

SIEGMUND, s'animant de plus en plus.

Une malheureuse enfant réclamait mon appui: les siens prétendaient

la marier avec un homme qu'elle n'aimait point. Contre cette

violence, j'accordai mon aide; j'attaquai les vils oppresseurs

devenus mes ennemis, je les vainquis. Alors, voyant ses frères

tués, la vierge embrassa leurs cadavres; la douleur chassa la

fureur; gémissante, déplorant le carnage en un torrent de larmes

farouches, l'infortunée cria vengeance pour la mort de ses propres

frères[326-2].--Les parents et les hommes des tués se ruèrent

donc; je me vis environné d'implacables ennemis. Mais du reste

la vierge elle-même ne put échapper à leur rage: longtemps je la

défendis de ma lance et la couvris de mon bouclier, jusqu'à ce que

lance et bouclier m'eurent été brisés dans les mains. L'enfant

périt: blessé, resté sans armes, je la vis mourir; elle s'abattit

sur les cadavres, et la horde acharnée bondit à ma poursuite.

(Avec un regard empli d'un feu douloureux, vers SIEGLINDE.) Tu

m'as interrogé, femme: tu sais, à présent, pourquoi mon nom n'est

point--Friedmund![327-1] (Il se lève et marche au foyer. Pâle,

émue, bouleversée, SIEGLINDE regarde à terre.)[327-A].

HUNDING, très sombre.

Je sais une race farouche; pour elle, rien n'est sacré, de ce

qui, pour tout autre, est sacré: odieuse à tous, elle m'est

odieuse[327-2]. Appelé pour venger le sang de mes proches,

j'allai, j'arrivai, mais trop tard; je rentre, et c'est pour

trouver, dans ma propre maison, les traces du misérable en

fuite!--Soit, Louveteau[327-3], ma maison t'abrite, pour

aujourd'hui; pour cette nuit, je t'accorde asile. Mais

demain[328-1], sois armé, sois bien armé, défends-toi bien;

c'est au grand jour que je t'attaquerai: c'est sur toi que je

vengerai nos morts[328-2]. (A SIEGLINDE, qui, avec une attitude

inquiète, s'est placée entre les deux hommes.) Hors la salle! Ne

rôde pas ici! Prépare-moi la boisson du soir, mets-toi au lit et

attends-moi!

SIEGLINDE, toute pensive, prend sur la table une corne, va vers

une armoire, y prend des épices, et se dirige vers la chambre à

gauche. Parvenue à la plus haute marche, au seuil de la porte, elle

se retourne encore. SIEGMUND, qui ne la quitte point des yeux,

est debout près du foyer, tranquille en apparence, en proie à une

fureur contenue: elle attache sur lui un long regard, tout plein

d'un désir passionné, et dont elle lui indique enfin, avec une

insistance significative, un endroit, sur le tronc du frêne[328-A].

HUNDING, remarquant qu'elle s'attarde, d'un geste impératif la

chasse: elle rentre alors et disparaît, avec la lanterne et la

corne.

HUNDING prend ses armes à l'arbre.

C'est avec des armes, que l'homme se préserve.--Toi, Louveteau,

demain, je t'attaquerai: ma parole, tu l'as entendue,--garde-toi

bien!

(Il rentre, avec ses armes, dans la chambre, à son tour.)

SIEGMUND, seul.

La nuit est tombée tout à fait; la salle n'est plus éclairée que

par un feu languissant, dans l'âtre. SIEGMUND se laisse tomber sur

sa couche, près du feu, et médite longuement, en silence, avec une

grande agitation.[329-A]

Au faîte de la détresse, je dois trouver un Glaive: voilà ce que

m'a promis mon père.--Je suis sans armes, tombé sous le toit

d'un ennemi: l'hospitalité même lui assure sa vengeance:--mais

j'ai pu voir une femme divine; mon cœur brûle de trouble et

d'extase:--c'est vers elle désormais qu'un désir fou m'attire,

une déchirante langueur, un suave enchantement; et c'est elle que

courbe à son joug l'homme qui raille ma main désarmée!--Wälse!

Wälse! Où est ton Glaive? le fort Glaive que dans la tourmente

je puisse brandir, puisque le secret de mon cœur furieux se

précipite hors de ma poitrine![329-B] (Le feu s'écroule; une

lueur éclate, jaillie au brasier qui pétille, à la place qu'avait

désignée, sur le tronc du frêne, le regard de SIEGLINDE, et où

l'on distingue, plus nettement, faire saillie la poignée d'un

Glaive.) Mais dans la pénombre, là-bas, cette clarté plus nette,

quelle est-elle? quel rayon sort du tronc du frêne? Ma prunelle

aveuglée, quel éclair l'illumine? De quel éblouissement sublime

flamboie mon cœur! Est-ce le regard laissé derrière elle, ce

regard de fleur, fixé là par elle, en sortant? (A partir de ce

moment, le feu, par degrés, s'éteint dans l'âtre.) Les ténèbres

couvraient mes yeux; c'est alors que, d'un radieux regard, elle

m'effleura. Ce fut la chaleur, ce fut le jour, ce fut la lumière

du soleil m'inondant d'un vertige de joie, illuminant mon front

d'un prestige enchanteur, jusqu'à ce qu'il eut,--en même temps

qu'elle,--disparu, par delà les cimes. Une fois encore,--elle me

quittait,--son éclat du soir me toucha; lui-même, le tronc du

frêne antique resplendit, d'un flamboiement d'or: dès lors la

fleur se fane, la lumière agonise, les ténèbres couvrent mes yeux;

seulement, au fond de mon cœur comme par delà les cimes, sans

lumière, la flamme couve encore.

(Le feu s'est tout à fait éteint; nuit complète.--La chambre

latérale s'ouvre avec précaution; toute vêtue de blanc, SIEGLINDE

en sort, et se dirige droit vers SIEGMUND.)

SIEGLINDE

Dors-tu, mon hôte?

SIEGMUND, surpris et joyeux, se lève.

Qui donc s'approche?

SIEGLINDE, avec hâte et mystère.

C'est moi: écoute!--Hunding dort, d'un sommeil profond; j'ai, dans

son breuvage, mis un narcotique. Que cette nuit serve à ton salut!

SIEGMUND, l'interrompant, avec chaleur.

Le salut pour moi, c'est de te voir!

SIEGLINDE[330-A]

Laisse-moi te montrer une arme--ô si tu la gagnais! Le plus

auguste des héros, ainsi devrais-je te nommer alors; c'est

Au-Plus-Fort seul qu'elle fut destinée. O sois attentif, à ce

que je te révèle!--Les hommes, la tourbe des parents, priés par

Hunding à ses noces, étaient assis, dans cette salle même; il

prenait pour épouse une femme que, malgré elle, des scélérats

lui ont livrée. Tandis qu'eux buvaient, j'étais assise, triste;

un étranger alors entra, un Vieillard[331-1], sous des vêtements

gris; son chapeau pendait bas, lui cachait l'un des yeux: mais

les éclairs de l'autre alarmèrent tous les hommes, troublés par

leur puissante menace: en moi seule, cet œil éveilla comme

une douceur mélancolique, de la tristesse et du désir, larmes et

soulas tout ensemble. D'un regard foudroyant pour les autres, il

me montrait un Glaive que ses mains brandissaient; il l'enfonça

au tronc du frêne, jusqu'à la garde:--le Glaive devait appartenir

à celui qui l'en arracherait. Les hommes firent de vaillants

efforts, tous: nul ne conquit l'arme. Des hôtes sont venus, des

hôtes partis, les plus forts ont tenté l'épreuve, le fer n'a pas

bougé d'un pouce: le Glaive adhère à l'arbre, et se tait.--Alors

je sus quel il était, celui qui m'avait saluée dans l'excès même

de ma douleur: je sais encore auquel des hommes, auquel seul, il

destine le Glaive. O si je le trouvais aujourd'hui, l'Ami, et ici

même; s'il pouvait arriver, d'au loin, vers la plus malheureuse

des femmes: tout ce que j'ai pu souffrir en une farouche douleur,

tout ce qui jamais m'a torturée dans le déshonneur et dans la

honte, la plus douce des vengeances me payerait enfin tout!

J'aurais regagné ce que jamais j'ai perdu, j'aurais reconquis

ce que jamais j'ai pleuré,--si je le trouvais, l'Ami sacré, si

j'étreignais enfin dans mes bras le Héros!

SIEGMUND l'enlace avec une ardeur passionnée.

O douce femme, il te tient, l'Ami, auquel reviennent l'Arme et

l'Épouse! O généreuse, il brûle ardemment ma poitrine, le serment

qui nous fait époux! Ce que toujours rêva mon désir, c'est en

toi que je l'ai contemplé; c'est en toi, que j'ai trouvé ce qui

toujours m'a manqué! Si tu as enduré la honte, et si la douleur

m'a navré; si je fus, moi, méprisé, et toi, déshonorée, la joyeuse

vengeance crie, maintenant, vers notre propre joie! Debout, dans

l'allégresse d'une volupté sacrée, je te tiens, je t'étreins, ô

bien-aimée, je sens ton cœur divin qui bat!

SIEGLINDE, soudain, tressaille de frayeur, et se dégage.

Ha! qui est sorti? qui est venu?

(La porte du fond s'est ouverte; elle demeure béante, largement:

dehors, magnifique nuit de printemps; la pleine lune, y

resplendissant, projette son éclatante lumière sur le couple, qui

peut ainsi s'apercevoir en toute netteté.)

SIEGMUND, en une suave extase.[333-A]

Nul n'est sorti,--quelqu'un est venu: vois le Renouveau sourire

ici! (Il l'attire à soi, sur la couche, avec une tendre violence.)

Les tourmentes hivernales reculent devant l'avril, le Printemps

brille d'un doux éclat. Dans la tiédeur des brises, suavement,

voluptueusement, c'est lui qui flotte, vibre et murmure, lui qui

multiplie les merveilles; sur les bois et la plaine, c'est son

haleine qui vente, c'est son œil large ouvert qui rit; dans la

voix des oiseaux joyeux, c'est sa joyeuse voix qui gazouille; ces

parfums captivants, c'est lui qui les prodigue; dans ces fleurs

délicieuses, c'est sa sève qui circule; dans les germes, c'est

sa vigueur; dans les bourgeons, c'est sa vigueur! Sans armes que

sa grâce et sa tendresse, il dompte le monde; les tourmentes

hivernales reculent, devant sa toute-puissante attaque: sans

doute, c'est son vaillant assaut qui fit céder cette porte, aussi;

rude, revêche, arrogante, elle nous séparait de lui; mais il s'est

rué vers sa sœur[333-1], car l'Amour attirait le Printemps,

l'Amour, cachée au fond de nos âmes, l'Amour, dont la béatitude

rit désormais à la lumière! Sa sœur, le Printemps l'a faite

libre; il a brisé l'obstacle qui l'en séparait; avec des cris de

joie folle ils se saluent tous deux: l'Amour et le Printemps se

sont rejoints!

SIEGLINDE

C'est toi le Printemps, où j'aspirais, durant les siècles froids

de l'hiver; mon cœur t'a salué d'un auguste frisson, dès

l'instant où pour moi ton regard a fleuri.--Dès lors, tout ce qui

n'était pas toi me fut étranger, indifférent; tout le passé, je

l'avais oublié: avait-il existé, seulement? Mais toi, je t'avais

toujours connu; toi, je te reconnus dans hésiter: je t'aperçus, et

tu fus moi-même; ce que je recélais en moi, ce que je suis, tout

m'apparut, clair comme le jour; une fanfare d'allégresse chantait

à mes oreilles: j'avais, dans les déserts glacials de mon exil, un

Ami, pour la première fois.

(Elle se pend, ravie, à son cou, et, de tout près, contemple son

visage.)

SIEGMUND

O douceur! O joie! Bien-Aimée!

SIEGLINDE, les yeux dans ses yeux.

Laisse-moi, de tout près, m'incliner vers toi, contempler la

lumière sacrée dont rayonnent tes yeux, ton visage, et qui dompte

si doucement mes sens!

SIEGMUND

La lune printanière t'illumine; baignée dans ses rayons, tu

brilles d'une grâce divine! Comment ne me serais-je pas pris au

piège?--mon regard s'en repaît, avec délices.

SIEGLINDE lui écarte du front les cheveux, et le considère avec

admiration.

Comme ton front s'élève, découvert et franc! Comme tes veines, sur

la tempe, entrelacent leurs rameaux! La joie qui m'enchante, j'en

ai peur! Est-ce un miracle? est-ce un souvenir? Aujourd'hui je

t'ai vu pour la première fois, et pourtant mes yeux t'avaient vu

déjà![335-1]

SIEGMUND

Dans un rêve d'amour, je me souviens aussi, dans l'ardeur du désir

je t'avais vue déjà!

SIEGLINDE

Mirée dans l'eau, j'ai connu mon image,--et c'est elle qu'à

présent je retrouve: c'est, telle qu'elle vint vers moi, jadis, du

fond des eaux, mon image, que je retrouve en toi![335-2]

SIEGMUND

Ton image, que je portais cachée au fond de moi-même.

SIEGLINDE, détournant tout à coup les yeux.

O silence! laisse-moi rêver à ta voix:--son timbre, tout enfant,

je crois l'avoir entendu... mais non! ce fut l'autre jour, lorsque

l'écho des bois répercutait ma propre voix.

SIEGMUND

O la plus délicieuse des voix!

SIEGLINDE, le regardant de nouveau, tout à coup, dans les yeux.

La splendeur de tes yeux, je l'ai vue briller déjà:--c'est bien là

le regard du Vieillard, lorsqu'il me salua, lorsqu'il consola ma

tristesse. C'est à cet intrépide regard que je le reconnus[335-3],

moi, son enfant, et j'allais, déjà, le nommer par son nom...

(Elle s'interrompt, et puis continue à mi-voix.) C'est bien

Wehwalt[336-1], que tu t'appelles?

SIEGMUND

Ce n'est plus ainsi, depuis que tu m'aimes: si j'agis, désormais,

c'est dans la plus sainte joie!

SIEGLINDE

Et Friedmund[336-2], en ta joie tu ne peux te nommer Friedmund?

SIEGMUND

Appelle-moi du nom que tu préfères pour moi: mon nom, que je le

reçoive de toi!

SIEGLINDE

Mais ton père, s'appelait-il Le Loup?

SIEGMUND

Certes, un Loup pour les renards couards! Mais celui dont l'œil

rayonnait aussi superbe, ô Bien-Aimée, que tes propres prunelles

sacrées, celui-là, Wälse était son nom.

SIEGLINDE, hors de soi.

Si ton père, ce fut Wälse, si tu es un Wälsung[336-3], c'est

pour toi[337-1] qu'il poussa son Glaive au tronc du frêne, et

laisse-moi t'appeler, comme je t'aime: Siegmund[337-2],--ainsi je

te nomme.

SIEGMUND s'élance vers le tronc, et saisit la poignée du Glaive.

Siegmund je m'appelle, et Siegmund je suis: qu'il le prouve, ce

Glaive que je tiens sans crainte! Wälse m'avait promis qu'au

faîte de la détresse, je le trouverais: je le saisis enfin! La

détresse, la suprême détresse de la tendresse la plus sacrée,

la détresse[337-3], la mortelle détresse de l'Amour qui souffre

et désire, me brûle clairement dans la poitrine, me rue vers la

mort ou vers l'acte: Nothung![337-4] Nothung! ô Glaive, c'est

ainsi que je te nomme--Nothung! Nothung! enviable fer! Montre

ta dent tranchante: sors du fourreau, pour moi! (Avec une force

irrésistible, il arrache le Glaive hors du tronc, et le montre à

Sieglinde, interdite et ravie.)[338-A] C'est Siegmund, le Wälsung,

que tu vois, ô femme! Pour don-des-fiançailles, il te présente ce

Glaive: c'est ainsi qu'il conquiert la plus divine des femmes;

c'est ainsi qu'il l'arrache à la maison ennemie. Loin d'ici,

suis-le désormais, bien loin, dans la maison riante du Renouveau:

Nothung le Glaive t'y protégera, si, par amour pour toi, Siegmund

a succombé! (Il l'enlace et veut l'entraîner.)

SIEGLINDE, enivrée de joie.

Si tu es Siegmund, toi que je vois,--si je suis Sieglinde, moi qui

te désire, c'est ta sœur, c'est ta propre sœur qu'avec le

Glaive tu as conquise!

SIEGMUND

Ma sœur, ma fiancée aussi! Que par nous donc fleurisse le sang

des Wälsungen! (Il l'attire, avec une passion furieuse, sur sa

poitrine: Sieglinde s'y jette avec un cri[338-1].--Le rideau tombe

rapidement.)

ACTE DEUXIÈME[340-A]

SAUVAGES MONTAGNES ROCHEUSES

Au fond s'ouvre une gorge qui monte: elle débouche en plate-forme

sur une crête de rocs, à partir de laquelle le sol s'abaisse en

pente vers l'avant-scène.

WOTAN, armé en guerre, avec la Lance au poing: devant lui

BRÜNNHILDE, en WALKÜRE, également armée de pied en cap.

WOTAN

Va brider ton cheval, vierge cavalière! Une brûlante querelle

s'allumera bientôt: que Brünnhilde se rue au combat, qu'elle

livre au Wälsung la victoire! Pour Hunding, le choisisse à qui

il appartient[340-1]: dans Walhall, je n'ai que faire de lui. A

cheval donc, et droit au combat![340-2]

BRÜNNHILDE, bondissant de roc en roc, escalade à droite avec des

cris de joie.

Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha! Heyaha!--Haheï! Haheï! Heyaho! (Elle

fait halte au haut d'une pointe de rocher, plonge un regard dans

la gorge au fond, et, se retournant, crie à WOTAN.) Crois-moi,

Père, toi-même, prépare-toi! tu vas subir un rude assaut: c'est

Fricka qui approche, ta femme, dans son char, avec son attelage

de béliers[341-1]. Heï! comme elle brandit son fouet d'or! les

pauvres bêtes gémissent d'angoisse; les roues rendent un fracas

sauvage: sa rage court vers quelque querelle! Soutenir semblable

attaque, certes, m'agréerait peu, j'y préfère les combats des

braves[341-2]: vois donc à faire tête à l'assaut; moi, je

t'abandonne, joyeuse, à ton sort!--Hoïotoho! Hoïotoho!--Heyaha!

Heyaha!--Haheï! Haheï! Hoïoheï!

(Elle a disparu derrière le sommet, tandis que, surgissant du

défilé, FRICKA, sur un char attelé de deux béliers, parvient jusque

sur la plate-forme, y met rapidement pied à terre, et marche, en

gagnant l'avant-scène, avec colère, droit à Wotan.)

WOTAN, la regardant venir.

L'éternel assaut! L'éternel souci! Mais je tiendrai bon[342-A].

FRICKA

Dans ces monts où, pour échapper aux regards de ton épouse, tu te

caches, je viens te chercher, pour que tu me promettes assistance.

WOTAN

Que Fricka, librement, dise ce dont elle s'afflige.

FRICKA

J'ai su la détresse de Hunding, il m'a invoquée, réclamant

vengeance: la Gardienne de l'Hymen l'a écouté, lui a promis

d'impitoyablement châtier le crime du couple sans pudeur qui fit

cette injure à l'époux...

WOTAN

Qu'a-t-il commis de si mal, ce couple? Ils s'aimaient: le

Printemps les unit; les prestiges de l'Amour les avaient enivrés:

qui puis-je punir d'avoir cédé à la toute-puissance de l'Amour?

FRICKA

Tu te feins bien naïf et bien sourd, comme si tu ne savais pas,

vraiment, de quoi je les accuse! C'est d'avoir violé sans pudeur

les serments sacrés du mariage![343-1]

WOTAN

Sacrés? Tels ne sont point, pour moi, des serments jurés sans

amour; et n'exige pas de moi, véritablement, que je maintienne

par contrainte ce qui ne te touche en rien: car là où des forces,

hardiment, s'opposent, je les pousse, moi, franchement, au combat.

FRICKA

Si la violation du mariage est chose honorable à tes yeux, va

donc plus loin dans tes bravades, proclame sacré l'inceste

s'épanouissant; sacrée, l'alliance de deux jumeaux! Mon cœur

frémit d'horreur, mon esprit a le vertige: le frère, nuptialement,

étreindre sa sœur! Quand vit-on frère et sœur s'aimer

d'amour charnel? Mais quand?

WOTAN

Quand? Mais aujourd'hui, tu l'as vu: apprends par là qu'il est des

faits qui, pour n'avoir jamais eu lieu, n'en éclatent pas moins

tout spontanément. Ceux-là s'aiment, tu ne peux pas le nier: suis

donc un conseil raisonnable! Bénis, si ta bénédiction doit être

payée d'une douce joie, bénis, souriant à l'Amour, l'hymen de

Siegmund et Sieglinde!

FRICKA, dont la fureur éclate, poussée à bout.

Ainsi, depuis que Wälse a des jeunes, c'en est fait des Dieux

éternels? Voilà ce que je me disais,--j'avais donc deviné juste?

Parenté, consanguinité, peu t'importent ces liens sacrés; tout

ce que tu vénérais autrefois, tu le rejettes; les nœuds que

toi-même avais serrés, tu veux les rompre; tu violes par jeu les

lois du ciel, pour que ce couple révolté, pour que ces jumeaux

criminels, pour que ces enfants de l'adultère puissent n'avoir

de frein que leur plaisir, et de règle que leur caprice?... Mais

à quoi bon parler du mariage, des serments, à celui qui les a

trahis? Car l'épouse trop fidèle, tu l'as trompée sans cesse!

Pas une caverne, pas une cime, où la lubricité n'ait allumé tes

yeux, comme si l'adultère[344-1] seul t'offrait des jouissances,

comme si tu t'acharnais à mortifier mon cœur! N'importe! je

souffrais en silence, je te laissais courir les batailles avec tes

haïssables filles, bâtardes d'un amour barbare; c'est qu'alors

même, en moi tu ménageais l'épouse, assez pour imposer à la horde

de tes Walküres, voire à la favorite de ton âme, à Brünnhilde,

le respect dû à leur souveraine[345-1]. Mais depuis que sous des

noms nouveaux, il t'a plu, déguisé en Wälse, de courir par les

bois à la manière des loups; à présent que tu t'es ravalé jusqu'à

l'ignominie suprême de procréer un couple humain, tu jettes, à la

ventrée de la Louve, ton épouse à fouler aux pattes!--Achève donc,

va, comble la mesure: fais-leur écraser ta victime!

WOTAN, tranquillement.

Toutes mes explications seraient vaines: elles ne t'apprendraient

rien de mon but, et tu n'y saurais rien comprendre avant sa

réalisation. Tes facultés n'embrassent, des choses, que leurs

habituels rapports, tandis que ma raison cherche un ordre

inconnu![346-1] Un seul mot! j'ai besoin d'un Héros qui, sans la

protection divine, s'affranchisse de la loi divine: à cette seule

condition pourra-t-il accomplir un exploit nécessaire aux Dieux,

mais impossible à chacun d'eux.

FRICKA

Avec tes airs profonds, tu veux m'en imposer! Des héros? Quoi

de sublime pourraient-ils accomplir qui fût impossible à leurs

Dieux,--à leurs Dieux, dont la faveur seule agit en eux?

WOTAN

Leur courage personnel, tu n'y as pas égard.

FRICKA

Qui les enhardit de la sorte,--des hommes? N'est-ce donc plus

grâce à toi que les regards des plus débiles flamboient d'audace?

N'es-tu plus le principe de toute force? L'élan des ambitieux,

qui l'aiguillonne? toi seul![347-1]--Par des finesses nouvelles,

tu cherches à me leurrer; par de nouveaux détours, tu voudrais

m'échapper! mais, avec ton Wälsung, tu n'auras pas cette chance:

il ne doit sa bravoure qu'à toi, c'est toi seul que je retrouve en

lui[347-2].

WOTAN

C'est lui-même, c'est dans la douleur la plus sauvage qu'il s'est

grandi: pas une fois je ne lui vins en aide.

FRICKA

Ne l'aide donc pas aujourd'hui non plus; prends-lui le Glaive dont

tu lui fis don!

WOTAN

Le Glaive?

FRICKA

Certainement, le Glaive, le Glaive magique, rapide et fort, que

toi, le Dieu, donnas à ton fils[347-3].

WOTAN

Siegmund se l'est conquis lui-même, dans la détresse.

FRICKA

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 17 / 48 段