Misérable défaite! Ecœurante perfidie! Voleur! C'est toi

qui oses, à moi, reprocher un crime dont tu profites? Comme tu

l'eusses volontiers volé toi-même au Rhin, son Or, s'il eût été

aussi facile de le forger, que de le lui soustraire! Hypocrite!

quel heureux hasard ce serait, pour ta prospérité, que, dans

l'horreur de sa détresse[291-1], sous l'empire de la honte, sous

l'empire de la rage, le Nibelung, à ton bénéfice, eût trouvé

l'effroyable charme! Mais l'épouvantable Anathème, l'exécrable

Malédiction d'un malheureux au désespoir, doit-elle, grâce

au joyau suprême, contribuer à ton triomphe? Si j'ai maudit

l'Amour, fut-ce pour grandir ta force? Prends garde à toi, Dieu

tout-puissant! Si j'avais commis un crime, moi, je n'en devais

compte à personne, qu'à moi: mais si tu oses, toi, l'Eternel, sans

pudeur, m'arracher l'Anneau, c'est sur tout ce qui fut dans le

passé, tout ce qui existe dans le présent, c'est sur tout ce qui

sera dans l'avenir que retombera ton propre forfait!

WOTAN

Assez de phrases! L'Anneau! Ton verbiage ne prouvera pas tes

droits sur lui.

(Avec une force irrésistible, il arrache, au doigt d'ALBERICH,

l'Anneau.)[292-1].

ALBERICH, avec un cri horrible.

Malheur! Perdu! Anéanti! Le plus malheureux des esclaves!

WOTAN s'est mis au doigt l'Anneau, qu'il contemple avec

complaisance.

Ainsi, je m'élève au rang suprême: le plus omnipotent des Maîtres!

LOGE

Puis-je le détacher?

WOTAN

Détache-le!

LOGE détache les liens d'ALBERICH.

Glisse-toi donc chez toi! va-t-en: tu es libre!

ALBERICH, se redressant avec un rire farouche[293-A].

Suis-je libre désormais? bien libre?--A vous donc, ce premier

salut de ma liberté![293-1].--Malédiction sur cet Anneau, qu'une

Malédiction m'a conquis! Si l'Or m'en a valu puissance, une

toute-puissance illimitée, que cette vertu magique perde quiconque

le porte! Que toute joie disparaisse pour l'être à qui sourira

sa splendeur! Qu'une déchirante angoisse assassine qui l'aura!

Qu'une dévorante envie ronge quiconque ne l'a pas! Qu'il enflamme

l'avarice de tous, sans utilité pour personne![294-1] Que,

toujours fatal à son Maître, il le guide vers ses égorgeurs! Qu'il

paralyse le lâche par l'horreur de la mort! Qu'il fasse de la vie

même une continuelle mort! Que le Maître de l'Anneau soit le valet

de l'Anneau--jusqu'au jour où l'objet du vol reviendrait en mes

mains, à moi!--Voilà comment, du fond de son horrible détresse, le

Nibelung bénit son Trésor!--Garde-le, soit, garde-le bien: car tu

n'échapperas pas à ma Malédiction!

(Il disparaît rapidement dans la faille.)

LOGE

As-tu prêté l'oreille à son salut d'amour?

WOTAN, perdu dans la contemplation de L'Anneau.

Laissons-lui le plaisir de baver!

(Le voile de brouillard s'éclaire graduellement à l'avant-scène.)

LOGE, regardant vers la droite.

Fasolt, et Fafner, viennent là-bas; ils ramènent Freya.

(Arrivent, du côté opposé, FRICKA, DONNER et FROH.)

FROH

Vous voici de retour.

DONNER

Bienvenue à toi, frère!

FRICKA, anxieuse, court à WOTAN.

M'apportes-tu d'heureuses nouvelles?

LOGE, montrant le Trésor.

La ruse et la force ont vaincu: voici de quoi délivrer Freya.

DONNER

Elle approche avec les Géants, la Bien-Aimée.

FROH

Elle approche: oh! qu'elles sont exquises, les bouffées de brise,

qu'elles parfument suavement les sens, les bouffées de brise qui

la précèdent! Quelle vie pour nous, quelle affreuse vie s'il

fallait la perdre à jamais, elle qui nous prodigue, l'insoucieuse,

les bienfaits de l'éternelle Jeunesse!

(L'avant-scène s'est désassombrie; il semble que les DIEUX, à

travers la clarté, recouvrent leur fraîcheur première: le voile

de brouillard, néanmoins, demeure suspendu sur l'arrière-plan, de

telle sorte que le Burg, au loin, demeure invisible.)

(Arrivent FASOLT et FAFNER; FREYA, qu'ils ramènent, est entre eux.)

FRICKA court joyeusement vers elle, pour l'embrasser.

Sœur bien-aimée! Douce sœur, douce Joie! m'es-tu reconquise?

FASOLT, la repoussant.

Halte-là! C'est à nous encore qu'elle appartient: n'y touchez

point!--Dans le haut[295-1] Riesenheim, nous nous sommes reposés:

nous nous sommes conduits loyalement, dignement envers notre

otage; si fort que je le regrette, je la ramène ici: comptez aux

deux frères sa rançon.

WOTAN

La rançon est prête: l'Or est là: qu'on vous en fasse honnête

mesure.

FASOLT

D'être privé de la Femme, sache-le, j'ai le cœur navré[296-1]:

s'il me faut ne plus penser à elle, qu'on entasse le Trésor,

les bijoux, les lingots, jusqu'à ce qu'ils me cachent sa

Beauté![296-2].

WOTAN

Soit! Prenez les mesures de Freya.

(En plein sol, par-devant FREYA, qu'ils mesurent ainsi en long et

en large, FASOLT et FAFNER fichent leurs pieux.)

FAFNER

Les pieux sont plantés; c'est la mesure du gage: que le Trésor la

comble[296-3].

WOTAN

Qu'on en finisse vite: le dégoût m'écœure!

LOGE

Aide-moi, Froh!

FROH

Volontiers! finir ce supplice de Freya!

(LOGE et FROH entassent, rapidement, le Trésor, entre les deux

pieux.)

FAFNER

Pas si vite! Plus tassé! Moins lâche! Il faut que la mesure soit

pleine! (Avec une insistance brutale, il tasse davantage le

Trésor; il s'accroupit ensuite, pour constater les vides.) Ici! Je

vois au travers: bouchez-moi les lacunes!

LOGE

Arrière, brute! Ne me détourne rien!

FAFNER

Par ici! cette fente-là, qui bâille!

WOTAN, se détournant avec découragement.

La honte me brûle au fond du cœur.

FRICKA, le regard fixé sur FREYA.

Vois sa honte à elle, sous l'outrage, à la Généreuse! son

douloureux regard, en silence, implorer, pour qu'on la délivre! O

méchant homme! Elle, toute Amour, l'avoir réduite à cet outrage!

FAFNER

Encore donc de ce côté! Encore!

DONNER

Je ne sais quoi me retient! J'écume de fureur, à voir le cynisme

du pleutre![297-1]--Ici, chien! Si tu veux mesurer, mesure-toi

d'abord, toi-même, avec moi!

FAFNER

La paix, Donner! gronde quand il faut: ton fracas ne sert à rien

ici!

DONNER s'élance.

Pas même à te foudroyer, infâme?

WOTAN

Paix, donc! Déjà Freya me semble cachée.

LOGE

Le Trésor y a passé.

FAFNER, mesurant du regard.

Je vois encore briller la chevelure de Holda[298-1]: jette sur le

Trésor ce maillis!

LOGE

Comment? le heaume aussi?

FAFNER

Avec le reste! Vivement!

WOTAN

Laisse-le donc!

LOGE, jette le heaume sur le monceau.

Nous voilà d'accord.--Etes-vous satisfaits?

FASOLT

Freya, la Belle, je ne la vois plus: est-elle rachetée?

faudra-t-il que j'y renonce? (Il s'approche, et scrute le Trésor.)

Malheur! son regard, je le vois encore! il brille! ici! L'astre,

l'œil, m'illumine encore! je l'aperçois encore, par une

fente!--Tant que je verrai cet œil divin, je ne renoncerai pas

à la Femme[298-A].

FAFNER

Hé! comblez-moi le trou, je vous le conseille![299-1].

LOGE

Insatiable!--Vous voyez bien qu'il n'y a plus d'Or!

FAFNER

Nullement, mon cher! Au doigt de Wotan, scintille encore un Anneau

d'Or[299-2]: pour boucher la fente, donnez-le!

WOTAN

Quoi! cet Anneau?

LOGE

Il faut vous dire: c'est aux Filles-du-Rhin qu'en appartient l'Or:

c'est à elles que Wotan le rendra.

WOTAN

Que rabâches-tu donc? Le butin, que je me suis péniblement

conquis, je le garde pour moi-même, sans trouble.

LOGE

Alors, tant pis pour ma parole, que j'avais donnée aux plaignantes.

WOTAN

Ta parole ne m'engage en rien: j'ai pris l'Anneau, donc il me

reste.

FAFNER

Il te faut l'ajouter à la rançon, pourtant.

WOTAN

Réclamez sans pudeur ce que vous voudrez: j'accorde tout; mais

l'Anneau, je ne l'abandonnerai pour rien au monde!

FASOLT, furieusement, tire FREYA de derrière le Trésor.

C'en est donc fait, rien n'est changé: Freya va nous suivre, à

jamais!

FREYA

Au secours! Au secours!

FRICKA

Impitoyable Dieu, cède! cède!

FROH

N'épargne pas l'Or!

DONNER

Fais-leur donc aumône de l'Anneau!

WOTAN

Laissez-moi! L'Anneau, non! je ne le donne pas.

(FAFNER retient encore FASOLT, qui veut partir à l'instant même;

tous se tiennent debout, consternés; WOTAN, avec colère, se

détourne à l'écart. La scène s'est de nouveau assombrie; de la

faille rocheuse, latérale, surgit une bleuâtre lueur, dans laquelle

ERDA, tout à coup, devient visible pour WOTAN: majestueuse et

noble, émergeant à mi-corps, enveloppée des opulentes ondes d'une

chevelure noire.)[300-A]

ERDA, en étendant la main vers WOTAN, d'un air prophétique.

Cède, ô Wotan, résigne-toi! fuis la Malédiction de l'Anneau! sa

possession te vouerait, inéluctablement, à la plus noire des

catastrophes.

WOTAN

Femme ou sibylle, qui donc es-tu?

ERDA

Tout ce qui fut m'est connu; tout ce qui devient, je le vois; tout

ce qui sera, je le prévois: l'Ur-Wala[301-1], c'est moi, l'âme

antique de l'impérissable univers, Erda enfin, qui somme ton âme.

J'ai trois filles, dès l'éternité conçues dans mon sein, les Trois

Nornes: ce sont elles qui te révèlent, dans les ténèbres[302-1],

mes visions. Mais, cette fois, quelque immense péril me précipite

moi-même vers toi: écoute! écoute! écoute! Tout ce qui est,

doit finir. Sombre jour pour les Dieux! Crépuscule pour les

Dieux![303-1]. Ecoute ma voix: rejette l'Anneau!

(Elle s'abîme lentement jusqu'à la poitrine, ce pendant que la

lueur bleuâtre s'assombrit.)

WOTAN

Ton Verbe sonne à mes oreilles avec la sainteté du mystère:

demeure, que j'en sache davantage!

ERDA, en s'évanouissant.

Ma prédiction t'en dit assez: médite-la dans l'angoisse! rêves-y

dans l'épouvante!

(Elle s'engloutit.)

WOTAN

Dans l'angoisse, moi? Dans l'épouvante?--Il faut que je te

saisisse, je veux savoir tout!

(Il veut se ruer dans la crevasse, pour retenir ERDA: DONNER, FROH

et FRICKA se jettent au-devant de lui et le retiennent.)

FRICKA

Que veux-tu, Furieux?

FROH

Arrête, Wotan! La Généreuse, redoute-la! Respecte son Verbe!

DONNER, aux Géants:

Holà, Géants! rétrogradez, et attendez: l'Or, on vous le donne.

FREYA

Puis-je l'espérer? Holda, bien vrai, vous paraît-elle digne d'une

telle rançon?

(Tous tendent leurs regards vers WOTAN.)

WOTAN, qui était abîmé dans une profonde méditation, se violente,

se maîtrise brusquement et se décide.

Avec nous, Freya! Tu es délivrée: que rachetée, nous revienne la

Jeunesse!--Vous, Géants, prenez votre Anneau!

(Il jette l'Anneau sur le Trésor.)[304-1]

(Lâchée par les GÉANTS, FREYA, toute joyeuse, s'élance vers les

DIEUX, qui, l'un après l'autre, longuement, au comble de la joie

aussi, lui font d'affectueuses caresses.)

(FAFNER déploie aussitôt un énorme sac, et se jette sur le Trésor,

afin de l'y entasser.)

FASOLT, se jetant au-devant de son frère:

Halte-là, toi, cupide! Laisse-m'en! Chacun notre part,

loyalement[304-2].

FAFNER

Plus qu'à l'Or, tu tenais à la Femme, toi, stupide fat amouraché:

c'est avec peine que ta folie s'est laissé résoudre à l'échange.

Freya, tu l'aurais prise pour toi, sans partager: le Trésor, si je

le partage, moi, il est juste que je m'en réserve la plus grosse

moitié[305-1].

FASOLT

Toi, infâme! A moi cet outrage?--(Aux DIEUX) J'en appelle à votre

jugement: partagez suivant la Justice, loyalement, le Trésor entre

nous![305-2].

LOGE

Le Trésor, laisse-le lui rafler: contente-toi de l'Anneau pour toi!

FASOLT, se ruant sur FAFNER, qui, ce pendant, avait ensaché

abondamment.

Arrière, impudent! C'est à moi l'Anneau: il m'est resté, à moi,

pour le regard de Freya.

(Il cherche brutalement à s'emparer de l'Anneau.)

FAFNER

N'y touche pas! L'Anneau est à moi.

(Ils luttent: FASOLT arrache l'Anneau.)

FASOLT

Je le tiens! il m'appartient!

FAFNER

Tiens-le ferme, il pourrait tomber! (Il frappe, furieusement, de

son pieu, FASOLT, et, d'un seul coup, l'abat par terre; puis, avec

précipitation, arrache au moribond l'Anneau.) Louche, à présent,

vers le regard de Freya: tu n'y gagneras plus l'Anneau! (Il glisse

l'Anneau dans le sac, et ramasse ensuite le Trésor tout à son

aise.)

(Tous les DIEUX se tiennent terrifiés. Solennel silence,

prolongé.)[306-A]

WOTAN

Telle est donc l'efficace du terrible Anathème!

LOGE

Que te semble-t-il de ton bonheur, Wotan? Avoir conquis l'Anneau

t'eût valu bien des choses; le perdre, est encore plus avantageux

pour toi: tes ennemis, vois, s'assomment entre eux, pour l'Or, que

tu leur as laissé.[306-1]

WOTAN, profondément secoué.

Oui, mais quelle inquiétude m'oppresse! L'angoisse et l'épouvante

paralysent ma raison; qu'Erda m'enseigne à les finir: c'est vers

elle qu'il me faut descendre![307-1]

FRICKA, l'enlaçant câlinement.

A quoi t'attardes-tu, Wotan? Le Burg auguste ne te fait-il

pas signe? N'attend-il pas d'offrir désormais, à son Maître,

l'hospitalité, la sécurité?

WOTAN

Le Burg! c'est d'un salaire maudit que je l'ai payé!

DONNER[307-A], montrant le fond, qui est encore voilé de

brouillard.

D'orageuses touffeurs chargent l'air: qu'elles sont lourdes!

comme elles m'oppressent et m'assombrissent! Rassemblons ces

nuées livides, que la foudre y zigzague, qu'elle rassérène

l'azur[308-1]. (Il a gravi un roc élevé, et brandit maintenant

son marteau.) Hé là! Hé là! Ici, brouillards! Ici, nuages! Ici,

fumées! Donner vous rappelle, ralliez-vous! Le maître a brandi son

marteau: hé là! hé là! Ici! par ici, vapeurs nébuleuses! Donner

vous rappelle, ralliez-vous! Donner rassemble son troupeau! (Les

nuages se sont rassemblés autour de lui; il disparaît absolument,

au milieu d'une nuée d'orage qui s'amoncelle en s'obscurcissant

de plus en plus. Alors on entend, sur le roc, lourdement les

décharges du marteau s'abattre; un immense éclair sillonne la

nuée, suivi d'un affreux coup de tonnerre.) A moi, frère! Jette le

pont des Dieux!

(FROH a disparu parmi les nuages[308-2]; les nuages, subitement, se

dissipent; DONNER et FROH deviennent visibles: à partir de leurs

pieds s'élance, éblouissante, une arche d'arc-en-ciel par-dessus la

vallée, jusqu'au Burg qui, frappé par le soleil couchant, rayonne

du plus splendide éclat.)[309-A]

(FAFNER, ayant enfin ramassé tout le Trésor près du cadavre de

son frère, a, l'énorme sac sur le dos, évacué la scène durant

l'incantation de DONNER.)

FROH

Frêle, mais ferme à vos pieds[309-1], le pont conduit au Burg:

foulez-en, hardiment, l'intrépide sentier!

WOTAN, abîmé dans la contemplation du Burg.

L'œil du soleil rayonne, en son éclat du soir: le Burg

s'embrase à ses splendeurs: le Burg! dans les flammes aurorales,

merveilleux, mais sans maître encore, comme il brillait![310-A]

comme il fascinait mon désir! Le soir tombe, le Burg est à nous,

conquis au prix d'âpres angoisses! La Nuit grandit, la Nuit

jalouse: qu'il nous offre un asile contre elle, contre sa haine.

Salut à toi, mon Burg! Trêve d'affres! Assez d'effroi![310-B] (A

FRICKA:) Suis-moi, femme, dans Walhall, pour y vivre avec moi! (Il

lui saisit la main.)

FRICKA

Qu'indique ce nom? Jamais, il me semble, je ne l'entendis.

WOTAN

Si tu vois vivre et triompher les projets qu'a faits mon courage,

maître à la fin de ma terreur, le sens du nom t'apparaîtra![310-1]

(WOTAN et FRICKA s'avancent vers le pont; FROH et FREYA les suivent

de près, puis vient DONNER.)

LOGE, demeurant à l'avant-scène, et, du regard, suivant les DIEUX:

Les voilà rués à leur perte, eux qui se targuent d'être

éternels; et j'éprouve quelque honte à me commettre avec eux.

Oh! métamorphoser mon être, comme jadis, en langues de flammes,

quelle tentation! Consumer leur ramas d'aveugles[311-1], qui me

domptèrent, au lieu de disparaître avec eux dans l'ignominie du

néant! Fussent-ils les plus divins des Dieux, l'idée n'est pas

si bête, en somme! J'y veux penser: qui sait ce que je fais? (Il

part, pour rejoindre les DIEUX, d'un air dégagé.)

(Des profondeurs, le chant des FILLES-DU-RHIN s'élève.)

LES TROIS FILLES-DU-RHIN

Or-du-Rhin! Or impollué[311-2], limpide et clair, comme tu

brillais! Comme nous t'aimions, Or pur, comme nous pleurons sur

toi! Rendez-nous l'Or, hélas! O rendez-nous l'Or pur!

WOTAN, au moment de poser le pied sur le pont, s'arrête et se

retourne.

Quelle plainte sonne ici jusqu'à moi?

LOGE

Celle des Filles-du-Rhin, pour le vol de l'Or.

WOTAN

Maudites Nixes!--Fais cesser leurs importunités!

LOGE, criant en bas vers la vallée.

Holà! vous, là-bas, dans les eaux! qu'avez-vous à geindre vers

nous? L'Or, mes filles, ne brille plus pour vous? La belle

affaire! Le soleil de la nouvelle gloire des Dieux vous illumine:

qu'il vous console!--Voilà ce que vous souhaite Wotan!

(Les DIEUX éclatent de rire et s'engagent sur le pont.)

LES FILLES-DU-RHIN, des profondeurs.

Or-du-Rhin! Or impollué! Brille encore dans nos eaux profondes,

jouet radieux! Hors de nos eaux profondes, nul n'est franc ni

loyal[313-1], puisque le ciel même, traître et lâche, ose rire de

notre désespoir!

(Quand tous les DIEUX, marchant au Burg, sont sur le pont, le

rideau tombe.)[313-A]

PREMIÈRE JOURNEE:

LA WALKÜRE

(_DIE WALKÜRE_)

PERSONNAGES

SIEGMUND.

HUNDING.

WOTAN.

SIEGLINDE.

BRÜNNHILDE.

FRICKA.

Huit Walküres.

LA WALKÜRE

ACTE PREMIER

L'INTÉRIEUR D'UNE HABITATION

Au milieu se dresse le tronc d'un puissant frêne, dont les racines,

fortement proéminentes, vont se perdre au loin dans la terre du

sol; de sa cime l'arbre est séparé par un toit de charpente, percé

de manière à laisser sortir, par des ouvertures correspondantes, le

tronc et les rameaux qui s'en détachent de tous côtés; on comprend

que la cime touffue doit s'élargir au-dessus de ce toit. Autour du

tronc du frêne comme centre, une salle a été charpentée; les murs

sont de bois grossièrement équarri; des tentures y sont suspendues,

çà et là, tressées ou tissées. A droite, au premier plan, se dresse

l'âtre, dont la cheminée sort latéralement en haut par le toit;

derrière le foyer se trouve un espace en retrait, sorte de magasin

pour les provisions: on y accède par quelques marches en bois; au

devant pend une tenture tressée, à demi relevée. Au fond, porte

d'entrée, avec une simple barre de bois pour verrou. A gauche, une

autre porte, celle d'une chambre intérieure, où accèdent également

des marches; en avant, de ce même côté, une table avec un large

banc, charpenté contre la cloison, et des escabeaux de bois faisant

face au banc.

Un court prélude orchestral tonne, d'un mouvement violent et

tempêtueux[317-A]. Au lever du rideau, SIEGMUND ouvre du dehors,

précipitamment, la porte d'entrée, et pénètre: on est vers le soir;

violent orage, près de s'apaiser.--SIEGMUND tient un instant la

barre de clôture dans la main, parcourt des yeux l'habitation; il

paraît harassé d'un excessif effort; ses vêtements, son aspect

dénotent qu'il est en fuite. N'apercevant personne, il ferme

derrière soi la porte, marche à l'âtre et s'y jette, rendu, sur une

peau d'ours.

SIEGMUND

A qui que soit ce foyer, il faut que je m'y repose.

(Il se laisse tomber en arrière, et demeure un certain temps

immobile, étendu. SIEGLINDE sort de la chambre à gauche. Elle a

entendu le bruit, cru son mari rentré; la gravité de sa mine fait

place à la surprise, lorsqu'elle trouve, étendu près de l'âtre, un

étranger.)

SIEGLINDE, encore au fond.

Un homme, un étranger! Il faut que je l'interroge. (Elle se

rapproche, avec tranquillité, de quelques pas.) Qui est entré dans

la maison et s'y est couché au foyer? (Comme SIEGMUND demeure

immobile, elle s'approche davantage encore, et le considère.) Il

s'est couché, lassé des fatigues d'une longue route; ses sens

l'ont-ils abandonné? Serait-il souffrant? (Elle se rapproche, se

penche vers lui.) Il respire encore; il a seulement fermé les

yeux: l'homme me semble vaillant, même là, tombé de fatigue[318-A].

SIEGMUND, levant, en sursaut, la tête.

Une source! de l'eau!

SIEGLINDE

Je vais le soulager. (Elle prend vivement une corne à boire, va

l'emplir hors de la maison, revient, et la présente à SIEGMUND.)

L'eau que tu réclamais, la voici: rafraîchis ta lèvre altérée!

(SIEGMUND boit, et lui rend la corne. Il la remercie d'un signe de

tête, et fixe assez longuement le regard sur son visage, avec un

intérêt croissant.)

SIEGMUND

L'eau m'a rafraîchi, ranimé, elle a fait léger mon fardeau de

fatigue; mon courage est réconforté, mes yeux jouissent avec

délices du bonheur de s'être rouverts:--qui est-ce, qui me

rafraîchit ainsi?

SIEGLINDE

Cette demeure est, ainsi que cette femme, la propriété de Hunding;

repose-toi chez lui, comme un hôte, jusqu'à ce qu'il revienne.

SIEGMUND

Je suis désarmé: l'hôte blessé, ton époux ne le repoussera pas?

SIEGLINDE, émue.

Blessé? Montre tes blessures, vite!

SIEGMUND se secoue, et, se soulevant sur sa couche, se met

vivement sur son séant.

Elles sont légères, indignes qu'on en parle; mes membres tiennent

encore à mon corps, solidement. Si ma lance et mon bouclier

eussent été, pour soutenir mon bras, à moitié aussi forts que lui,

jamais l'ennemi ne m'aurait vu fuir;--mais lance et bouclier se

rompirent; la meute ennemie me traqua, lassé; l'ardente tempête

brisa mon corps... Plus vite que moi-même pour la meute, ma

fatigue disparaît pour moi: c'était la nuit, et c'est le soleil;

c'était la torpeur, c'est la joie.

SIEGLINDE a rempli d'hydromel une corne, et la lui tend:

L'hydromel doux, le doux breuvage, tu ne peux me faire l'injure de

refuser.

SIEGMUND

Mets-y d'abord tes lèvres?[320-1]

SIEGLINDE, ayant trempé ses lèvres au bord de la corne, la lui

rend; SIEGMUND boit un long trait, puis tout à coup s'arrête,

rend à son tour la corne. Tous deux se regardent, avec un intérêt

grandissant, longtemps, en silence[320-A].

SIEGMUND, d'une voix frémissante.

C'est un infortuné que tu as réconforté: l'infortune, puisse de

toi la détourner mon vœu! (Il se précipite pour sortir.) Je me

suis arrêté, j'ai doucement reposé: plus loin mes pas.

SIEGLINDE, se retournant vivement.

Pourquoi fuir déjà? qui te poursuit?

SIEGMUND

Où que je fuie, le mauvais-sort me suit; où que je sois, le

mauvais-sort s'approche: de toi, femme, qu'il reste donc loin!

Plus loin mes pieds! Plus loin mes yeux!

(Il s'élance vers la porte et soulève la clôture.)

SIEGLINDE, en un passionné oubli de soi-même.

Va, reste, alors! Où déjà l'infortune habite, tu n'apporteras

point l'infortune![321-A]

SIEGMUND reste sur place, profondément remué, et scrute le visage

de SIEGLINDE: celle-ci abaisse enfin, confuse et triste, les yeux.

Silence prolongé. SIEGMUND rétrograde, s'assied et s'adosse au

foyer:

Wehwalt[321-1], c'est le nom que j'ai pris, moi-même:--j'attends

Hunding.

SIEGLINDE persévère, interdite, dans le silence; puis elle se lève,

elle prête l'oreille, elle écoute Hunding, au dehors, conduire son

cheval à l'écurie,[321-B] court alors vers la porte, et l'ouvre.

Armé d'un bouclier et d'une lance, HUNDING entre, et, dès qu'il

aperçoit SIEGMUND, s'arrête au seuil.

SIEGLINDE, au grave regard dont la questionne HUNDING.

J'ai trouvé l'homme ici, brisé de fatigue, près du foyer: c'est la

détresse qui l'y amenait.

HUNDING

Tu l'as secouru?

SIEGLINDE

Je l'ai désaltéré, et traité en hôte.

SIEGMUND, qui, d'un regard ferme et sûr, observe HUNDING:

Je lui dois abri et breuvage: vas-tu, pour cela, blâmer ta femme?

HUNDING

Mon foyer est sacré:--sacrée te soit ma maison! (A SIEGLINDE, en

enlevant ses armes, qu'il lui passe.) Prépare le repas pour nous,

les hommes!

SIEGLINDE suspend les armes au tronc du frêne, va dans l'office

chercher nourriture et boisson, et prépare sur la table le repas du

soir.

HUNDING scrute, d'un regard pénétrant et stupéfié, les traits de

SIEGMUND, qu'il compare avec ceux de sa femme.

Quelle ressemblance avec la femme! Le même serpent luisant brille

aussi dans ses yeux[322-1]. (Il dissimule son étonnement, et se

tourne, d'un air dégagé, vers SIEGMUND.) C'est de loin, vrai! que

tu viens; longue fut ton étape; il n'était pas à cheval, l'hôte

qui se repose ici: quels sentiers furent assez mauvais pour te

mettre en pareil état?

SIEGMUND

Par forêts et prés, landes et brandes, m'ont chassé la tempête

et la puissante détresse: j'ignore la route que j'ai pu suivre;

davantage encore, où je suis égaré: j'aurais même plaisir à

l'apprendre.

HUNDING, à table, offre un siège à Siegmund.

L'hôte dont le toit te protège, dont la demeure t'abrite, se nomme

Hunding: si tu tournes d'ici tes pas vers l'Occident, là, dans

les riches domaines[323-1], vivent les hommes de Hunding, les

défenseurs de son honneur. A présent, si mon hôte m'honore, qu'il

dise son nom.

SIEGMUND, qui s'est assis à table, regarde pensivement devant soi.

SIEGLINDE, elle aussi, s'est assise, à côté de HUNDING, vis-à-vis

de SIEGMUND, sur lequel elle fixe les yeux avec un intérêt visible,

une attentive curiosité.

HUNDING, qui tous deux les observe.

Si tu hésitais à te confier à moi, parle néanmoins, pour la femme:

vois, comme elle t'interroge avec curiosité!

SIEGLINDE, franchement, d'une voix pleine d'intérêt.

J'aurais plaisir, mon hôte, à savoir qui tu es.

SIEGMUND, la regarde dans les yeux, et commence, avec gravité:

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 16 / 48 段