Moi, pour votre compte, m'attaquer à l'Alfe? Moi, pour votre

compte, prendre votre ennemi? Niais que vous êtes! votre

extravagante impudence abuse, aussi, de ma gratitude!

FASOLT, soudain, saute sur FREYA, et l'entraîne à l'écart avec

l'aide de FAFNER.

Ici, femme! en notre pouvoir! Tu vas nous suivre en guise de gage,

jusqu'à ce qu'on nous paye ta rançon.

(FREYA pousse un grand cri: tous les DIEUX sont au comble de la

consternation.)

FAFNER

Certes, il faut l'arracher d'ici! Jusqu'à ce soir, prenez-y garde,

elle ne sera pour nous qu'un gage: nous reviendrons alors; mais

si, à ce moment, l'Or-du-Rhin, l'Or brillant, l'Or rouge n'est

point ici...

FASOLT

En ce cas plus de sursis! plus de délai: perdue pour vous, Freya,

pour toujours, nous suivra.

FREYA

Sœur! Mes frères! Au secours! sauvez-moi!

(Elle est enlevée par les Géants[269-1], qui précipitamment

s'éloignent. Les Dieux, avec consternation, écoutent se perdre au

loin ses clameurs de détresse).[269-A]

FROH

Vite, à leur poursuite!

DONNER

Que tout s'écroule donc!

(Du regard, ils interrogent WOTAN.)[269-2]

LOGE, suivant des yeux les Géants.

De toutes leurs lourdes jambes, ils fuient vers la vallée; les

voilà qui franchissent le Rhin, pataugeant à travers le gué; sur

leur échine de brutes, Freya n'est guère à l'aise!--Ha ha! comme

les lourdauds s'en donnent de barboter! Déjà, dans la vallée, les

voilà qui s'ébranlent: ils atteindront bien Riesenheim[270-1]

sans s'être reposés une fois! (Il se tourne du côté des DIEUX.) A

quoi songe Wotan, d'un air si farouche?--Comment vont les Dieux

bienheureux?[270-2]

(Un brouillard livide envahit la scène, qu'il assombrit

progressivement; les DIEUX y prennent une apparence de plus en plus

blême et vieillotte: debout, pleins d'inquiétude, tous regardent

WOTAN, pensif, les yeux fixés au sol.)

LOGE

Un brouillard m'abuse-t-il? Suis-je le jouet d'un songe?

Tremblants et blêmes, soudain, comme vous vous êtes fanés! Vos

joues, l'éclat qui s'en éteint! Vos yeux, leurs regards qui

clignotent?--Toi, mais ris donc, mon Froh, c'est encore l'heure

de rire![270-3]--Comment, Donner? ta main laisse tomber ton

marteau?--Et Fricka, qu'est-ce qui lui arrive? Elle n'a donc pas

plaisir à voir, grisonnant ainsi tout d'un coup, Wotan devenir

presque un vieillard?

FRICKA

Malheur! Malheur! que se passe-t-il?

DONNER

Ma main faiblit.

FROH

Mon cœur défaille.

LOGE

A présent, j'ai trouvé! Ce qui vous manque, le voici: les fruits

de Freya,--dont, aujourd'hui, vous n'avez pas encore goûté. Vous

étiez vigoureux et jeunes, lorsque vous les mangiez chaque jour.

Mais la jardinière est en gage; sur les branches, le fruit meurt

et sèche: bientôt il en tombera, pourri.--Pour moi, la chose

importe moins; pour moi, Freya fut toujours chiche[271-1], fort

avare de ses précieux fruits: car, en fait d'authenticité, je

suis une fois moins pur, n'est-ce pas? que vous autres[271-2],

les Magnifiques! En revanche tout dépendait, pour vous, des

fruits de jouvence: voyez donc à la préserver! sans les Pommes,

vieux et gris, décrépits et moroses, risée du monde, les Dieux

mourront[272-1].

FRICKA

Wotan, fatal, funeste époux! Vois à quelles avanies, à quelle

ignominie, ta légèreté nous a livrés!

WOTAN, brusquement, comme prenant une détermination soudaine.

En route, Loge! descends avec moi! Partons pour Nibelheim[272-2]:

je veux conquérir l'Or.

LOGE

Ainsi, les Filles-du-Rhin peuvent avoir bon espoir? tu veux

exaucer leur prière?

WOTAN, avec violence.

Tais-toi, bavard! Freya, la bonne Freya, c'est trouver sa rançon

qu'il faut.

LOGE

Tu l'ordonnes, je te conduirai donc avec plaisir: descendons-nous

à pic, droit par le Rhin?

WOTAN

Pas par le Rhin!

LOGE

Soit! par la Faille-du-Soufre alors: là; glisse-toi là-dedans

après moi!

(Il prend les devants et disparaît, latéralement, dans une

crevasse: une vapeur de soufre en sort aussitôt.)

WOTAN

Vous autres, jusqu'au soir, attendez-nous ici: je pars à la

conquête de l'Or, rançon de la Jeunesse perdue!

(Il descend, à la suite de LOGE, dans la crevasse: une nouvelle

vapeur en jaillit, se développe, couvre toute la scène, rapidement,

d'un épais nuage. Déjà les personnages restés sont invisibles.)

DONNER

Heureux voyage, Wotan!

FROH

Bonne chance! Heureux succès!

FRICKA

Oh! reviens vite vers ta femme inquiète![273-1]

La vapeur sulfureuse s'assombrit, de plus en plus, en une nuée

tout à fait noire, qui se dirige de bas en haut; cette nuée

se transforme alors, se solidifie en une suite de ténébreuses

crevasses de pierre; le mouvement d'ascension se prolonge, suggère

cette illusion que la scène s'enfonce aux entrailles de la terre,

de plus en plus profondément[273-A].

SCÈNE TROISIÈME

Enfin commence à poindre de divers côtés, au loin, une lueur d'un

rouge sombre: on distingue, à perte de vue, un immense

GOUFFRE SOUTERRAIN,

où d'étroits orifices, des puits, semblent, de toutes parts,

déboucher.

(ALBERICH tire de ce côté, par les oreilles, hors d'une galerie

latérale, MIME, qui pousse des gémissements aigus.)

ALBERICH

Héhé![274-1] Héhé! Ici! par ici! Gnome sournois! tu seras pincé

ferme, je m'en charge, si tu ne m'ajustes pas sur l'heure,

parfaitement, conforme à mes ordres, le chef-d'œuvre!

MIME, hurlant.

Ohe! Ohe! Aou! Aou! Lâche-moi, seulement! Il est prêt, conforme à

tes ordres, articulé, à force de soins, de peines, de sueurs: ôte

seulement tes ongles de mon oreille!

ALBERICH, le lâchant.

Pourquoi ces retards, alors? Que ne le montres-tu point?

MIME

Pauvre de moi! c'est que j'avais peur qu'il n'y manquât encore des

choses.

ALBERICH

Des choses? quelles choses?

MIME, embarrassé:

Par ci... par là...

ALBERICH

Quoi, par ci par là? Montre-le tel quel! (Il veut de nouveau lui

sauter aux oreilles: d'effroi, MIME laisse tomber un maillis

métallique, qu'il cachait en ses mains crispées. ALBERICH se

rue, ramasse le maillis, et l'examine minutieusement.) Voyez le

fourbe! tout est forgé, prêt, parfait, conforme à mes ordres!

L'imbécile voulait donc ruser, m'en imposer? garder pour soi le

chef-d'œuvre que mon industrie lui apprit l'art de fabriquer?

T'y ai-je pris, là, voleur stupide? (Il se met sur la tête le

maillis, en guise de «Tarnhelm»[275-1].) Le heaume est à ma tête:

savoir si le charme opère?--«Ténèbres et brouillard, plus personne

aussitôt!»--(Il s'évanouit; à sa place on voit une colonne de

brouillard.) Me vois-tu, frère?

MIME, ébahi, regardant autour de soi.

Où es-tu? non, je ne te vois pas.

LA VOIX D'ALBERICH

C'est bien: sens-moi donc, infâme drôle! Tiens, pour tes désirs de

vol! Tiens!

(MIME crie, se tord, sous les coups d'un fouet, qu'on entend

frapper sans l'apercevoir.)[276-1]

LA VOIX D'ALBERICH, ricanant:

Merci pour ton œuvre, imbécile! Elle fait son office à

merveille.--Hoho! Hoho! les Nibelungen, courbez-vous sous

Alberich, tous! Partout, partout il sera présent, désormais, pour

vous surveiller; plus de repos pour vous, plus de répit pour vous;

c'est pour lui que vous peinerez, et vous ne le verrez point;

quand vous ne le verrez point, tremblez qu'il ne survienne: vous

êtes, à jamais, ses esclaves! Hoho! hoho! l'entendez-vous? il

approche, le Maître-des-Nibelungen!

(La colonne de brouillard s'évanouit au fond: on entend, de

plus en plus loin, gronder la fureur D'ALBERICH; du fond des

gouffres lui répondent des hurlements, des plaintes, des cris, qui

s'assourdissent bientôt pour se perdre, à la fin, dans un lointain

toujours plus vague.--De douleur, MIME s'est affaissé: ses soupirs,

ses lamentations sont entendus de WOTAN et LOGE, qui se laissent

glisser du haut d'une crevasse supérieure.)

LOGE

C'est Nibelheim, nous y voici: au travers du brouillard livide,

quelle palpitation d'étincelles!

WOTAN

On gémit haut ici: qu'est-ce qui gît sur la roche?

LOGE se penche vers MIME.

Quelle merveille pleures-tu là?

MIME

Ohe! Ohe! Aou! Aou!

LOGE

Haha! Toi, Mime! l'alerte gnome! qu'as-tu donc à te débattre ainsi?

MIME

Laisse-moi la paix!

LOGE

Je le veux bien, certes! et mieux encore, écoute: je veux

t'assister, Mime!

MIME, se redressant un peu.

M'assister? qui peut rien pour moi? Il faut que j'obéisse à mon

propre frère, qui s'est fait un esclave de moi.

LOGE

Un esclave? de toi, Mime? d'où lui vint cette puissance?

MIME

Grâce à sa malveillante adresse, Alberich, avec l'Or-du-Rhin,

s'est fait une Bague: stupides, nous nous courbons sous sa vertu

magique; c'est par là qu'il s'est asservi notre noir troupeau de

Nibelungen. Jadis, pour nos épouses nous forgions, sans souci, tel

bijou, telle parure exquise, quelque joli jouet pour la joie des

Nibelungen: travailler nous était une fête. A présent, l'infâme

nous oblige à nous glisser dans les crevasses, à nous exténuer

pour lui, toujours pour lui! Guidée par l'Anneau d'Or, son avarice

devine où sont enfouies de nouvelles richesses[277-1] et, sur

l'heure, il nous faut chercher, fouiller, creuser, fondre sa

proie, forger la fonte, sans repos, sans répit, sans trêve, pour

grossir le Trésor du Maître[278-1].

LOGE

C'est ta paresse, probablement, qu'a voulu punir sa fureur?

MIME

Pauvre de moi, hélas! il m'a contraint au pire: il m'avait fait

fondre et souder les mailles d'un heaume, un vrai chef-d'œuvre,

avec des instructions précises pour en articuler chaque pièce.

J'eus bien la perspicacité de remarquer quelle vertu, quelle

puissance propres acquérait l'œuvre, à mesure que le métal

prenait forme: aussi voulais-je garder le heaume, me soustraire, à

l'aide de son charme, à la tyrannie d'Alberich, et peut-être, oui,

peut-être, à mon tour, torturer le bourreau lui-même, le mettre en

mon pouvoir, lui arracher l'Anneau; bref, de même que je suis à

présent son esclave, faire de l'arrogant mon esclave, à moi, libre!

LOGE

Si perspicace, pourquoi n'as-tu pas réussi?

MIME

Hélas! moi qui fabriquai l'œuvre, je ne sus point deviner

le véritable charme, le charme auquel elle obéit! Quel

secret renfermait le heaume, celui qui me l'arracha, cette

œuvre, après me l'avoir fait entreprendre, vient,--mais

malheureusement trop tard!--de me l'enseigner: sous mes yeux

mêmes, il disparut; mais son bras, invisible, en frappa tout

autant sur la peau calleuse de l'aveugle. Telle est la jolie

récompense,--imbécile!--que je me suis forgée!

(Il se frictionne le dos en hurlant. Les DIEUX rient.[279-1])

LOGE, à WOTAN

Conviens-en, la capture ne sera guère commode.

WOTAN

Mais l'ennemi succombera, grâce à tes artifices.

MIME, frappé par le rire des DIEUX[279-2], les considère plus

attentivement.

Au fait, avec toutes vos questions, étrangers, qui pouvez-vous

être?

LOGE

Des amis pour toi: de sa détresse, nous voulons délivrer le peuple

des Nibelungen.

(On entend se rapprocher le brouhaha des grondements et des

châtiments D'ALBERICH.)

MIME

Soyez sur vos gardes! Alberich approche.

WOTAN

C'est lui que nous attendons ici.

(Il s'assied, tranquille, sur une pierre: LOGE, à côté de lui, s'y

adosse.--Décoiffé du Tarnhelm, qui pend à sa ceinture, ALBERICH

paraît: il pousse devant soi, à coups de fouet, hors du puits

situé le plus profondément, toute une foule de NIBELUNGEN: ces

derniers sont chargés de bijoux ou de lingots d'or ou d'argent: ils

accumulent le tout en un tas, un Trésor, sous les invectives, les

outrages ininterrompus D'ALBERICH.)

ALBERICH

Par ici!--Là!--Héhé!--Hoho! Foule fainéante, en tas, le Trésor!

Toi, là, en haut! Veux-tu marcher? Tourbe infâme, à bas l'Or

forgé! Dois-je vous aider? Tout de ce côté! (Il aperçoit,

tout à coup, WOTAN et LOGE.) Hé! qui est là? Qui a pénétré

jusqu'ici?--Mime! approche, misérable drôle! Aurais-tu jacassé

avec ces deux rôdeurs? Fainéant! veux-tu bien, tout de suite,

aller travailler et forger? (Il pousse MIME dans la foule des

NIBELUNGEN, à coups de fouet.) Hé! au travail! Tous hors d'ici!

En bas, vivement! Tirez-moi l'Or des nouvelles mines! Et fouillez

sur l'heure! sinon, le fouet! C'est Mime qui me répond de votre

zèle, sous peine de sentir le branle de mon bras: que je suis

présent partout, là où nul ne s'en doute, il le sait assez,

j'imagine!--Allez-vous rester là? Partirez-vous bientôt? (Il

retire son Anneau, le baise, et l'étend d'un air menaçant.)

Troupeau d'esclaves! obéissez au Maître de l'Anneau, et tremblez!

(Avec des hurlements, des cris aigus, les NIBELUNGEN (et MIME parmi

eux) se dispersent, et se glissent de toutes parts, en bas, dans

les puits et les mines.[280-1])

ALBERICH, marchant sur WOTAN et LOGE, avec colère.

Vous, que cherchez-vous ici?

WOTAN

A croire les contes qu'on nous faisait sur le ténébreux Nibelheim,

Alberich y réaliserait de puissants miracles: c'est pour en

assouvir notre curiosité que nous sommes venus, en visiteurs.

ALBERICH

C'est la haine et l'envie, sans doute, qui vous amènent à

Nibelheim: d'aussi téméraires visiteurs, croyez-moi, je les

connais fort bien.

LOGE

Si tu me connais tant, Alfe sans raison, qui suis-je, dis-moi,

que tu clabaudes de la sorte? Quand tu gisais, blotti, dans un

trou froid, qui, avant que t'eût jamais ri Loge, t'a donné la

lumière, la chaleur de la flamme?[281-1] Ton art de forgeron, à

quoi te servirait-il, si je n'avais allumé ta forge? Je suis ton

cousin, et je fus ton ami: ta gratitude est donc, je trouve, bien

maladroite!

ALBERICH

C'est pour les Alfes-de-Lumière[281-2] que Loge, le rusé, Loge, le

fourbe, réserve à présent ses sourires: traître! si tu es leur ami

comme tu fus, jadis, mon ami, haha! tant mieux pour moi! je n'ai

rien à craindre d'eux.

LOGE

Et voilà bien pourquoi tu peux, j'imagine, te fier à moi?

ALBERICH

Je ne me fie qu'à ton manque de foi! Pas à ta foi!--Aussi bien, je

peux vous braver tous.

LOGE

Ton pouvoir te donne bien du cœur: ta force a furieusement

grandi!

ALBERICH

Le Trésor, accumulé là par mon peuple, est-ce que tu l'as vu?

LOGE

D'aussi digne d'envie, je n'en connais pas un seul.

ALBERICH

C'est, quant à présent, un pauvre petit tas: mais l'avenir le

verra grossir puissamment, surabondamment.

WOTAN

Mais à quoi peut bien t'être utile un tel Trésor, puisque

Nibelheim est sans joie, et qu'il n'existe rien, ici, à troquer

contre des richesses?

ALBERICH

C'est à les produire, ces richesses, et à les garder, ces

richesses, que me sert la nuit du Nibelheim; mais avec le Trésor,

quand l'abîme sera comble, alors, je compte faire des merveilles,

et m'approprier le monde entier.

WOTAN

Comment t'y prendras-tu, mon cher?

ALBERICH

Vous, les Dieux, qui vivez là-haut, frôlés par les caresses des

brises, ivres de joie, pâmés d'amour! avec ma poigne d'Or, je vous

subjuguerai tous! De même que j'ai maudit l'Amour, tout ce qui

vit devra maudire l'Amour[283-1]: captivés, fascinés par l'Or,

vous aurez le délire de l'Or. Bercez-vous sur les cimes, dans

les murmures des brises, race d'éternels voluptueux: mais prenez

garde à l'Alfe-Noir que vous méprisez! prenez garde!--Car vous,

les mâles, ma toute-puissance vous asservira, tout d'abord; et vos

femelles, dont la beauté dédaigna mes supplications, serviront, à

défaut d'Amour, au Plaisir, aux luxures du gnome!--Hahahaha! vous

m'entendez? prenez garde à mon noir troupeau[283-2], prenez bien

garde, si, du fond des gouffres muets, l'Or du Nibelung s'élève à

la lumière du Jour!

WOTAN, bondissant.

Péris, gnome scélérat!

ALBERICH

Quoi? qu'est-ce qu'il dit?

LOGE, s'est interposé.

Sois donc de sang-froid! (A ALBERICH) Qui donc ne serait saisi

d'étonnement, s'il comprend l'œuvre d'Alberich? Qu'à ton

admirable habileté viennent à réussir les projets par toi fondés

sur le Trésor, il me faudra bien te proclamer le Plus-Puissant

parmi les êtres: car la Lune même, les Astres même, jusqu'au

resplendissant Soleil, que pourraient-ils faire d'autre, alors,

que d'être dociles à tes ordres?--Il importe pourtant avant

tout, suivant moi, que les amasseurs du Trésor, le troupeau des

Nibelungen, t'obéissent sans envie ni haine. Tu possèdes, grâce

à ta hardiesse, l'Anneau qui fait trembler ton peuple: mais si

quelque voleur profitait de ton sommeil pour t'arracher l'Anneau

par ruse, de quelle manière alors, avec toute ta sagesse, te

garantirais-tu toi-même?

ALBERICH

Loge s'estime le plus fin des êtres; à son avis, tout autre est

toujours bête: si je pouvais avoir besoin de lui pour un conseil,

pour un service, qu'il se ferait payer plus que cher, le voleur!

il en serait bien aise!--Le heaume qui cache et qui déguise, je

me le suis inventé moi-même; j'ai forcé Mime, le plus habile des

forgerons, à me le forger; le heaume peut instantanément: ou,

suivant mon caprice, me métamorphoser, ou dissimuler ma présence;

invisible à quiconque me cherche, je n'en suis pas moins présent

partout. Aussi suis-je en sécurité, gardé que je suis même contre

toi, ami rare! ami dévoué!

LOGE

Certes, j'ai vu bien des choses, et d'extraordinaires: mais pareil

miracle, jamais. Cette œuvre unique, je n'y puis croire; si

elle pouvait se réaliser, ton pouvoir serait éternel.

ALBERICH

Me juges-tu donc menteur et fanfaron, comme Loge?

LOGE

Tant que je n'aurai pas eu des preuves, gnome, je révoquerai ta

parole en doute.

ALBERICH

L'imbécile, sûr de son esprit, se gonfle jusqu'à en crever: c'est

bien! que l'envie te torture! Précise: sous quelle forme veux-tu

que je t'apparaisse, à l'instant même?

LOGE

Sous celle que tu voudras, pourvu que, de stupeur, j'en reste muet!

ALBERICH, plaçant, sur sa tête, le heaume.

«Dragon gigantesque, déroule tes anneaux!»

(Aussitôt il s'évanouit: à sa place un reptile géant,

monstrueux[285-1], se déploie sur le sol; il se dresse, menaçant,

de sa gueule béante, WOTAN et LOGE.)

LOGE feint d'être saisi d'effroi.

Ohe! Ohe! dragon terrible! ne me dévore pas! laisse à Loge la vie!

WOTAN rit.

Bien, Alberich! A la bonne heure! Ce dragon géant, sur ma foi,

pour un nain, c'est grandir bien vite!

(Le reptile disparaît; à sa place, on revoit ALBERICH sous sa

figure ordinaire.)

ALBERICH

Héhé! Vous, les malins, me croyez-vous, à présent?

LOGE

Mon tremblement te répond assez. Tu t'es bien vite changé en un

reptile énorme: j'ai vu le prodige, j'y crois sans peine. Mais,

de même que tu t'es grandi, pourrais-tu te rendre tout petit? Ce

serait le plus sûr moyen, je crois, de te dérober à tout danger;

mais cela me semble trop difficile!

ALBERICH

Trop difficile pour toi, parce que tu es trop bête! Quelle

petitesse dois-je me donner?

LOGE

Telle que tu puisses tenir dans les plus étroites fentes, où le

crapaud blottit son effroi.

ALBERICH

Bah! rien de plus aisé! Vois plutôt! (Il met le Tarnhelm en

position:) «Tors et gris, crapaud, rampe!»

(Il disparaît: les DIEUX aperçoivent, sur la roche, un

crapaud[286-1] rampant de leur côté.)

LOGE, à WOTAN.

Là! le crapaud! saute dessus! vivement!

(WOTAN met le pied sur le crapaud: LOGE lui saisit la tête et

s'empare du Tarnhelm.)

ALBERICH, instantanément, redevient visible sous sa figure

ordinaire, se débattant sous le pied de WOTAN[286-2]:

Ohe! Malédiction! Captif!

LOGE

Tiens-le ferme, jusqu'à ce que je l'aie lié.

(D'une corde de liber, dont il s'était muni, il attache ALBERICH

par les bras et les jambes; puis tous deux saisissent le captif,

qui s'épuise en furieux efforts pour se défendre, et l'emportent

vers la crevasse par laquelle ils ont descendu.)

LOGE

En haut! Vite! Là, il est à nous!

(Ils disparaissent dans la crevasse.)

SCÈNE QUATRIÈME

Comme précédemment, mais en sens inverse, la scène se transforme,

jusqu'à ce qu'apparaisse de nouveau le

PLATEAU D'UNE HAUTE MONTAGNE

ainsi que dans la Scène Deuxième: seulement il est encore voilé du

pâle brouillard qui, après l'enlèvement de FREYA, l'a enveloppé.

Surgissent de la crevasse WOTAN et LOGE, amenant ALBERICH garrotté.

LOGE

Ici, cousin, fais comme chez toi! Vois, mon très cher, le monde

s'étendre sous tes pieds[287-1], ce monde, que, sans rien faire,

tu veux t'approprier: voyons, quel petit coin, dis-moi, m'y

réserves-tu pour étable?

ALBERICH

Misérable! Infâme! Valet! Traître! Desserre ces liens et

laisse-moi libre, ou tu payeras cher tes outrages!

WOTAN

Tu voyais déjà, dans tes rêves, tout ce qui vit, tout ce qui

vibre, le Monde, en ta puissance: et te voici captif, impuissant,

solidement garrotté, hagard, devant moi; tu ne peux pas le nier.

Tu veux te libérer? soit: il faut payer rançon.

ALBERICH

Niais que je fus! fou chimérique! M'être aussi bêtement laissé

prendre à leurs impostures de voleurs! Qu'une effrayante vengeance

venge ma crédulité!

LOGE

Si tu veux te venger, libère-toi d'abord: nul homme libre, à

l'homme garrotté, ne rendra compte de ses outrages. Donc, si tu

veux te venger: d'abord, sans tarder, songe à ta rançon![288-1]

ALBERICH, brusquement.

Hé bien, parlez: qu'exigez-vous?

WOTAN

Le Trésor et ton Or clair[288-2].

ALBERICH

Cupide canaille d'escrocs! (A part:) Pourvu que je garde l'Anneau,

seulement, peu m'importe, en somme, le Trésor: par l'Anneau,

n'en aurai-je pas vite, à volonté, un autre, incessamment

nourri?[289-1] Ceci serait une leçon faite pour me rendre sage: je

ne la paye pas trop d'un hochet.

WOTAN

Abandonnes-tu le Trésor?

ALBERICH

Déliez-moi la main, j'ordonnerai qu'on l'apporte. (LOGE lui

délivre la main droite, ALBERICH touche l'Anneau, des lèvres, et

marmotte l'ordre.) Allons, je viens d'appeler ici les Nibelungen:

je les entends, dociles au Maître, apporter au jour le Trésor

enfoui dans les profondeurs. Délivrez-moi de ces liens odieux!

WOTAN

Pas avant que tout soit acquitté.

(Surgissent de la faille les NIBELUNGEN, chargés des bijoux du

Trésor.)[289-2].

ALBERICH

Indigne ignominie! ainsi garrotté, moi, à la vue de ces lâches

esclaves!--Apportez! là! comme je l'ordonne! En tas, le Trésor,

déposez tout! Êtes-vous paralysés? voulez-vous que je vous

aide?--Que nul ne lève les yeux!--Vivement, là! Vite! Maintenant,

déguerpissez d'ici: au travail, pour le Maître! aux mines! Malheur

à vous, si je vous trouve à flâner! Sachez que je suis sur vos

talons!

(Lorsqu'ils ont entassé le Trésor, les NIBELUNGEN, de nouveau, se

glissent, craintivement, par la faille.)

ALBERICH

J'ai payé: laissez-moi partir! Et, de grâce, rendez-moi le heaume,

que Loge tient là!

LOGE, jetant le Tarnhelm sur le Trésor.

Le butin fait partie de l'amende[290-1].

ALBERICH

Voleur maudit!--Mais soit, patience! Qui m'a forgé l'ancien, peut

en forger un autre: je détiens encore la puissance à laquelle Mime

est asservi. N'importe, il est dur de laisser, à l'ennemi rusé,

cette arme de ruse!--Eh bien donc! Alberich vous a tout laissé,

tout: détachez ses liens, misérables!

LOGE, à WOTAN.

Es-tu satisfait? Dois-je le détacher?

WOTAN

Un Anneau d'Or brille à ton doigt[290-2]: entends-tu, Alfe? il

fait partie, tel est mon avis, du Trésor.

ALBERICH, épouvanté.

L'Anneau?[290-3].

WOTAN

Pour ta rançon, il faut le laisser.

ALBERICH

La vie,--mais point l'Anneau! jamais!

WOTAN

C'est l'Anneau que je désire: je n'ai que faire de ta vie!

ALBERICH

Si je rachète mon corps et ma vie, par là même je rachète

l'Anneau! Car mes mains et ma tête, mes oreilles et mes yeux, ne

peuvent pas être plus à moi, ne peuvent pas être plus moi-même que

l'est ce rouge Anneau d'Or ci!

WOTAN

A toi l'Anneau? dis-tu: à toi? Délires-tu, Alfe sans pudeur? sois

franc, réponds: à qui l'avais-tu soustrait, l'Or, dont tu fis

cet Anneau brillant? Etait-ce à toi, ce que ta malice volait aux

profondeurs des eaux? Va donc demander aux Filles-du-Rhin si elles

t'auraient donné leur Or, s'il est à toi, l'Or volé dont est fait

l'Anneau?

ALBERICH

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 15 / 48 段