voir, les contempler! Ta rude tignasse, ses boucles hérissées,
puisse Flosshilde, à jamais, les envelopper de ses flots! Ta
figure de crapaud,[235-2] le croassement de ta voix, ô puissé-je,
surprise et muette, n'en plus voir, n'en plus ouïr d'autre!
(WOGLINDE et WELLGUNDE, en plongeant, se sont approchées par
derrière; elles poussent, lorsqu'elles sont tout contre eux, un
retentissant éclat de rire.)
ALBERICH, bondissant, surpris, des bras de FLOSSHILDE.
Est-ce de moi que vous riez, méchantes?
FLOSSHILDE, s'arrachant brusquement à lui.
Comme de juste, au bout de la chanson.
(Elle remonte vite, avec ses sœurs, et mêle, aux leurs, ses
éclats de rire.)
ALBERICH, d'une voix déchirante.
Malheur! hélas malheur! O douleur! O douleur![236-A] La
troisième, la plus chère, m'a-t-elle aussi joué?--Filles sans
pudeur! Perfides! Vile engeance de débauche! Ne vivez-vous que
d'imposture, clique de Nixes sans foi?
LES TROIS FILLES-DU-RHIN
Vallala! Lalaleya! Laleï!--Heya! Heya! Haha!--Tu devrais avoir
honte, Alfe! Cesse de criailler, là au fond! Ecoute ce que nous
te répliquons! Pourquoi, poltron, n'as-tu pas eu l'audace de
garrotter celle que tu aimes? Sans félonie, nous sommes fidèles
à l'amoureux qui nous capture.--Attrape-nous seulement, et puis
n'aie pas peur! Nous aurons bien du mal à nous sauver, dans le
Fleuve.
(Elle se mettent à nager séparément et çà et là, tantôt plus bas,
tantôt plus haut, pour pousser ALBERICH à leur donner la chasse.)
ALBERICH
Quelle dévorante chaleur me brûle, circule à travers tous
mes membres! La rage et l'amour, puissamment, sauvagement,
bouleversent mon être![237-1]--Ah! vous rirez! vous mentirez!
j'ai soif de m'assouvir sur vous, il faut que l'une de vous
m'appartienne!
(Il se met à les pourchasser en des efforts désespérés; escalade,
avec une terrible agilité, roc sur roc, bondit de l'un à l'autre,
cherchant à saisir tantôt l'une et tantôt l'autre des Ondines,
qui échappent, à chaque tentative, avec d'outrageants éclats
de rire; il trébuche, roule au fond du gouffre, se rue alors,
précipitamment, pour remonter; enfin, à bout de patience, bavant
de rage, hors d'haleine, il s'arrête et montre, aux Ondines, son
poing, convulsivement fermé.)
ALBERICH, à peine maître de soi.
Qu'en ce poing-là j'en tienne une!...
Il s'obstine en une rage muette, les regards braqués en haut,
attirés soudain, fascinés, par un spectacle tout nouveau.
A travers le Fleuve descend et circule, de plus en plus claire, une
lueur: au haut du roc central elle s'embrase, et flamboie, d'une
splendeur d'or éblouissante, qui limpide, radieuse et magique, se
propage à travers les eaux.[238-A]
WOGLINDE
Voyez, sœurs! L'éveilleuse rit[238-1], dans les eaux profondes.
WELLGUNDE
Elle salue, à travers les collines des flots glauques, le joyeux
Dormeur mystérieux.
FLOSSHILDE
Pour qu'il les rouvre, elle baise ses yeux[238-2]; admirez comme
ils brillent, dans les splendeurs radieuses! D'onde en onde, leurs
regards d'étoiles glissent, éblouissants, par les vagues.
TOUTES TROIS, nageant ensemble, avec grâce, autour du rocher.
Heyayaheya!--Hoyayaheya!--Vallalallalala
leyayaheï!--Or-du-Rhin![238-3] Or-du-Rhin! Qu'il est
clair, ton rire de lumière! qu'il est divin, ton rire de
joie![238-4]--Heyayaheï--Heyayaheya!--Réveille-toi, bien-aimé,
joyeusement réveille-toi! C'est pour toi nos ébats, la grâce de
nos ébats: le flot doré scintille, le Fleuve sacré flamboie;
tournoyons dans son lit, toutes aux délices du bain, glissons!
plongeons! des danses! des chants! Or-du-Rhin! Or-du-Rhin!
Heyayaheya!--Vallalaleya yaheï!
ALBERICH, dont, obstinément, les yeux restent fixés sur l'Or,
comme fascinés par sa splendeur.
Qu'est-ce donc, fuyardes,[239-1] qui brille et rayonne ainsi-là?
LES TROIS JOUVENCELLES, tour à tour.
Pour n'avoir jamais ouï de l'Or-du-Rhin, d'où sors-tu donc,
âpre niais?--Toi, ignorer l'Or, toi, un Alfe? ignorer l'Or
dont l'œil tour à tour veille, sommeille, astre des eaux
profondes,[239-2] divine lumière des vagues?[239-3]--Vois quelles
délices pour nous, quelles délices de glisser dans les prestiges
de sa splendeur! Viens, poltron, t'y baigner aussi, viens y nager
comme nous, t'en griser avec nous!
(Elles rient.)
ALBERICH
L'Or n'est bon qu'à vous éclairer dans vos ébats et vos
plongeons?[239-4] Voilà qui me serait indifférent!
WOGLINDE
Il ne dirait pas de mal de la parure de l'Or, s'il en savait
toutes les merveilles!
WELLGUNDE
L'Or-du-Rhin! c'est l'Héritage même du Monde qu'il conquerrait,
avec un pouvoir sans limites, à quiconque aurait su s'en forger un
Anneau.
FLOSSHILDE
Voilà ce qu'a dit le Père, en nous recommandant de veiller, avec
prudence, sur le Trésor limpide, pour que nul traître ne l'arrache
au Fleuve: silence donc, indiscrètes bavardes!
WELLGUNDE
Très prudente sœur! est-ce à propos que tu grondes? Ignores-tu
donc auquel, seul parmi tous les êtres, il est réservé de forger
l'Or?
WOGLINDE
Celui-là seul qui renonce au pouvoir de l'Amour, celui-là seul qui
chasse la douceur de l'Amour, celui-là seul, Maître du charme,
pourra faire, avec l'Or, l'Anneau.[240-A]
WELLGUNDE
Nous sommes bien tranquilles, et sans crainte: car il suffit
qu'un être vive pour qu'il veuille en même temps aimer; pas un ne
renoncerait à l'Amour.
WOGLINDE
Lui moins que tout autre, l'Alfe lascif: il périrait plutôt,
d'amour!
FLOSSHILDE
Je ne le crains guère, après l'épreuve que j'en ai faite: l'ardeur
de son amour m'aurait presque enflammée.
WELLGUNDE
Un brandon de soufre dans le flux des vagues: en sa colère d'amour
il siffle bruyamment.
TOUTES TROIS, ensemble.
Vallalalleya! Laheï! Alfe charmant, ne riras-tu pas aussi? Dans la
splendeur de l'Or, comme tu brilles beau! Viens, charmant, viens
rire avec nous!
(Elles rient.)
ALBERICH, l'œil fixé sur l'Or, obstinément, n'a pas perdu, de
leur babillage, un mot.
C'est l'Héritage du Monde que j'obtiendrais par toi? Si je ne puis
me conquérir l'Amour, ne pourrais-je habilement, du moins, me
conquérir la joie-des-sens? (Haut, d'un accent terrible:) Raillez,
soit! Le Nibelung va jouer, avec vous!
(Furieusement il bondit vers le rocher central, dont il escalade le
sommet avec une effroyable précipitation. Les Ondines se séparent
avec des cris aigus, et fuient, remontant de divers côtés.)
LES TROIS FILLES-DU-RHIN
Heya! Heya! Heyahaheï! Sauvez-vous! l'Alfe est enragé! l'eau
pétille et jaillit sous lui: c'est l'Amour qui l'a rendu fou!
(Elles s'esclaffent d'un rire frénétique.)
ALBERICH, au sommet du roc, en étendant la main vers l'Or.
Vous n'avez donc pas peur encore? Faites l'amour désormais dans
les ténèbres, humide engeance! J'éteins votre lumière; l'Or, je
l'arrache au roc, pour en forger l'Anneau vengeur: car, que le
Fleuve m'entende,--ainsi, je maudis l'Amour![242-1]
(Avec une force terrible, il arrache l'Or au roc, et précipitamment
se rue vers les profondeurs, où il disparaît avec lui. Le Fleuve, à
l'instant même, s'emplit d'une épaisse nuit. Les Ondines plongent,
en toute hâte, à la poursuite du ravisseur.)
LES FILLES-DU-RHIN, vociférant.
Arrêtez le voleur! Sauvez l'Or! A l'aide! A l'aide! Malheur!
Malheur![242-2]
(Le Fleuve paraît, en même temps qu'elles, s'enfoncer vers les
profondeurs: on entend sonner, aux abîmes, les risées aiguës
d'ALBERICH. Les rochers disparaissent dans l'obscurité dense;
toute la scène est, du haut en bas, remplie d'un noir ondoiement
d'eaux, qui, durant un assez long temps, semblent, de plus en plus,
baisser.)
SCÈNE DEUXIÈME
Peu à peu les vagues se changent en nuages, qui graduellement
s'éclaircissent; et lorsqu'ils se sont, à la fin, dissipés en une
sorte de subtil brouillard, on aperçoit, voilé encore par les
dernières ombres nocturnes, le
PLATEAU D'UNE HAUTE MONTAGNE
Le jour naissant éclaire, d'une splendeur grandissante, un Burg aux
flamboyants créneaux[243-A], situé sur la crête d'un roc, au fond
de la scène; entre cette crête, d'une part, couronnée par le Burg,
et le premier plan, d'autre part, vallée profonde, où coule le
Rhin.--Vers le côté, sur un lit de fleurs, WOTAN, FRICKA, reposent
et dorment.
FRICKA s'éveille; son regard tombe sur le Burg; elle reste
surprise et s'effraye:
Wotan! cher époux![243-1] réveille-toi!
WOTAN, en un songe, à voix basse.
Porte et portail protègent, pour moi, le bienheureux palais des
joies: l'honneur de l'Homme, la puissance éternelle, s'élèvent à
la gloire infinie![244-1]
FRICKA le secoue.
Debout, sors du doux leurre des rêves! Réveille-toi, homme, et
regarde!
WOTAN se réveille, et se soulève quelque peu; le spectacle du
Burg, sur l'heure, fascine ses yeux:
Il est achevé, l'œuvre éternel[244-2]: sur la cime, la haute
cime du mont, Burg-des-Dieux, palais magnifique, il resplendit,
puissant, majestueux à voir, sublime, dominateur enfin, tel que
l'avait conçu mon rêve, tel que l'évoquait mon Désir![244-3]
FRICKA
Ainsi, c'est une joie sans mélange que tu trouves dans ce qui
m'épouvante? Toi, le Burg te transporte; moi, j'ai peur, pour
Freya[245-1]. Négligent! souviens-toi du salaire stipulé! Le Burg
est achevé, ton gage est caduc: ce qu'il t'en coûte, l'as-tu
oublié?
WOTAN
Je trouve justes les conditions de ceux qui m'ont construit un
tel Burg; par un pacte, j'ai réduit leur indomptable engeance
à m'élever l'auguste demeure; la voilà debout--grâce à leur
force:--quant au payement, tranquillise-toi.
FRICKA
O légèreté! Rire criminel! Joie égoïste! Cœur sans amour! Si
j'avais connu votre pacte, j'aurais empêché cette duperie; mais
courageusement vous aviez, vous, des hommes, éloigné les femmes,
pour pouvoir, sourds à toute pitié, sans être importunés par nous,
vous concerter seuls avec les Géants. Voilà comme cyniques, sans
rougir, tout fiers de votre vil trafic, vous avez osé leur offrir
mon adorable sœur, Freya[245-2].--Mais rien ne vous est sacré,
barbares, rien n'est sacré pour vous, les hommes, quand vous
aspirez à l'empire!
WOTAN
Semblable aspiration, peut-être, était étrangère à Fricka, lorsque
ses prières mêmes réclamèrent un palais?
FRICKA
Il me faut bien, hélas,[246-A] inquiète sur la fidélité douteuse
de mon époux, songer aux moyens de l'attacher à moi, quand au loin
quelque chose l'attire[246-1]; une pompeuse résidence, richement
aménagée, pouvait t'enchaîner d'un doux lien, capable de t'y
retenir[247-1]. Mais toi, dans une habitation, tu ne voyais qu'un
rempart pour te défendre mieux, pour mieux asseoir ta force et ta
domination; c'est pour provoquer d'incessantes tempêtes qu'a surgi
le Burg orgueilleux.
WOTAN, souriant.
Si tu désires, femme, m'y retenir, dis donc au Dieu, dès à
présent, les moyens, en demeurant au Burg, de conquérir pour soi
l'univers, hors du Burg. Le changement! tout ce qui vit a l'amour
du changement: je ne puis donc non plus m'y soustraire.
FRICKA
Homme sans amour! le plus méchant des hommes! C'est à ces vains
hochets, puissance, domination, que tu sacrifies l'Amour, et le
mérite d'une épouse[248-1] indignement bernée par toi?
WOTAN, grave.
Pour te conquérir comme épouse, j'ai laissé l'un de mes yeux en
gage[248-2]: quelle folie c'est à toi de récriminer maintenant!
J'honore les femmes, pourtant, plus même qu'il ne l'agrée! Et
Freya, l'excellente[249-1], je ne l'abandonnerai point: jamais, au
fond, jamais je n'y pensai sérieusement.
FRICKA
Protège-la donc, c'est l'heure: sans défense, folle d'angoisse, la
voici qui accourt se réfugier ici!
FREYA, arrivant précipitamment.
Au secours, sœur! Protège-moi, mon frère![249-2] Du haut du
roc, là-bas, Fasolt[250-1] m'a menacée de venir me chercher[250-2].
WOTAN
Qu'il menace!--N'as-tu point vu Loge?
FRICKA
Oui, c'est de préférence au Rusé[250-3] que, toujours, tu donnes
ta confiance! Il nous a déjà créé bien des maux[250-4], mais
continuellement encore il t'ensorcelle.
WOTAN
Où le libre courage peut, tout seul, triompher, je ne sollicite
l'aide de personne; mais l'adresse, la ruse, telles que Loge
est rompu à les pratiquer, permettent seules de faire, à notre
avantage, tourner la malice même et la ruse d'un ennemi. Loge
s'est engagé, en me conseillant le pacte, à la délivrance de
Freya[251-1]: c'est sur lui que je compte.
FRICKA
Et il te laisse seul.--Et voici les Géants qui s'avancent à grands
pas: qu'attend ton subtil auxiliaire?
FREYA
Qu'attendent mes frères, pour me secourir, puisque mon beau-frère
même abandonne l'impuissante? A l'aide, Donner! Par ici! Par ici!
Sauve Freya, mon Froh![251-2]
FRICKA
Ils ont soin de se cacher, maintenant, tous ceux qui t'ont trahi
dans cet infâme complot.
(Arrivent, armés d'énormes pieux, FASOLT et FAFNER, l'un et l'autre
d'une gigantesque stature.)[252-A]
FASOLT
Tandis que tu dormais mollement, tous les deux, sans
dormir[252-1], nous bâtissions ton Burg. Jamais las d'un labeur
énorme, nous entassions les lourdes pierres; donjon à pic, porte
et portail, défendent ton palais, renfermé dans une forteresse
élancée[252-2]. Clair, éclatant, le jour paraît; solide, debout,
notre œuvre est là: entre, et paye-nous notre salaire!
WOTAN
Votre salaire, gens? fixez-le: quelles sont, d'abord, vos
prétentions?
FASOLT
Nos prétentions? tout est convenu: as-tu donc si mauvaise mémoire?
Freya, l'adorable; Holda, l'amoureuse[253-1], nous l'emmenons,
suivant notre pacte.
WOTAN
Êtes-vous fous, avec votre pacte? Pensez à quelque autre salaire:
sachez que Freya n'est pas à vendre[253-2].
FASOLT, après quelques instants de muette surprise indignée.
Que dis-tu, ha! penserais-tu à trahir ta parole? à trahir la
parole donnée? Te fais-tu un jeu des Runes[254-1] inscrites sur ta
Lance[254-2] même, des Runes du pacte stipulé?[254-3]
FAFNER, ricanant.
Brave frère, avec ta loyauté! La vois-tu à présent, niais, la
perfidie?
FASOLT
Toi, Fils-de-la-Lumière[254-4], si prompt à t'engager, écoute,
et prends bien garde à toi: sois fidèle aux pactes conclus! Si
tu es quelque chose, c'est en vertu des pactes: sur ces bases,
ta puissance est solidement assise. Plus sage que nous n'étions
malins, tu as su nous réduire, nous libres, à nous lier par des
traités: mais si tu ne sais pas, sincèrement, loyalement, et
spontanément, rester toi-même fidèle aux pactes, je maudirai, moi,
ta sagesse, et je dénoncerai tes traités!--Qu'un sot Géant te
donne cette leçon, puisque ta sagesse en a besoin!
WOTAN
Quelle malice est la tienne, d'avoir pris au sérieux des
conventions conclues pour rire! L'aimable déesse, toute lumière,
toute grâce, de quoi, lourdauds, vous servirait son charme?
FASOLT
Nous railles-tu? Ha! que mal à propos!--Celle qui sur vous règne
par la Beauté, lumière de votre auguste race, la Femme, avec
toutes ses délices, vous la livrez en gage pour un Burg, un
palais, le jour où vous êtes assez fous pour languir vers des
tours de pierre! Nous, les patauds aux pattes calleuses, nous
nous exténuons, nous suons sang et eau, à seule fin d'obtenir une
femme dont la grâce et dont la douceur habitent avec nous, pauvres
gens:--et vous osez, après, dire nul un tel marché?
FAFNER
Trêve de vains radotages! Du salaire pour lui-même[255-1], en
somme, de Freya pour Freya, nous n'avons guère que faire. S'il
s'agit, avant tout, d'en dépouiller les Dieux, c'est à cause des
Pommes-d'Or qui croissent dans son verger; des Pommes, qu'elle
seule sait faire mûrir; des Pommes, dont l'éternel usage assure à
leur séquelle une éternelle jeunesse; la fleur en dépérirait vite,
sitôt Freya perdue pour eux: faibles, débiles, vieillis, livides,
ils languiraient[255-2]: c'est pour cela--qu'il nous faut Freya!
WOTAN, à part.
Loge tarde trop longtemps!
FASOLT
Allons, réponds nettement!
WOTAN
Cherchez un autre prix!
FASOLT
Pas d'autre prix: Freya!
FAFNER
Toi, là, suis-nous, au loin!
(Ils marchent sur FREYA.)
FREYA, fuyant:
A l'aide! A l'aide, contre les brutes!
(DONNER et FROH accourent.)
FROH
Avec moi, Freya!--Loin d'elle, impudent! C'est Froh qui protège sa
Beauté[256-1].
DONNER, faisant face aux Géants.
Ai-je jamais, Fasolt et Fafner, éprouvé sur vous mon
marteau?[257-1]
FAFNER
A quoi bon cette menace?
FASOLT
De quoi viens-tu te mêler? Nous n'avons provoqué personne: nous ne
réclamons que ce qu'on nous doit.
DONNER, brandissant son marteau.
Plus d'une fois déjà, aux Géants, j'ai payé ce qui leur était
dû[257-2]; jamais je ne suis resté l'obligé des larrons:
approchez! je vous le pèserai, votre salaire, et je ferai bon
poids!
WOTAN, la Lance tendue entre les adversaires.
Holà, Brutal![257-3] Rien par la force! Le bois de ma Lance est
garant des traités: nous n'avons que faire de ton marteau!
FREYA
Malheur! Malheur! Wotan m'abandonne!
FRICKA
Je ne comprends plus tes actes, impitoyable époux!
WOTAN se détourne, et voit venir Loge.[258-A]
Enfin, Loge! Et voilà comment tu t'es hâté d'aplanir la mauvaise
affaire où tu nous avais engagés?
LOGE est, au fond de la scène, arrivé de la vallée.
Quoi? dans quelle affaire, engagés? S'agit-il de la convention par
laquelle toi-même, au conseil, tu t'es lié à ces Géants?--C'est
dans les profondeurs, c'est par les hauteurs, moi, que me pousse
ma prédilection[258-1]; une demeure! un chez-soi! je ne me vois
pas là-dedans. Pour Donner, Froh, à la bonne heure: s'ils veulent
une femme[258-2], un toit leur est utile, à eux[258-3]: et quant
à toi, Wotan, c'était un fier manoir, une forteresse que tu
voulais.--Eh bien, demeure, château, palais digne d'une cour,
superbe Burg, tout est debout, solidement construit, tout est
parfait; Fafner, Fasolt, ont tenu parole; j'ai sondé moi-même,
pierre à pierre, les magnifiques murs, leur ouvrage: rien qui
n'y soit à toute épreuve![259-1] Je ne suis donc pas resté
oisif, comme tel ou tel: et quiconque ose dire le contraire en a
menti![259-2]
WOTAN
Ton astuce élude ma question: garde-toi bien de manquer à ta
parole! Moi, ton seul ami parmi tous les Dieux, c'est moi
qui, malgré leur méfiance, t'accueillis[259-3] dans leur
assemblée. Parle donc, et conseille-moi bien! Lorsque les
constructeurs[260-1] du Burg stipulèrent que Freya serait leur
récompense, je n'y consentis, tu le sais, que sur ta promesse,
solennelle, de libérer ce gage sacré[260-2].
LOGE
C'est-à-dire que je promis de réfléchir, de chercher, avec toute
ma sollicitude, quelque moyen de le libérer: quant à trouver
un tel moyen s'il est impossible à trouver, ou bien s'il est
impraticable, qui donc eût pu promettre cela?
FRICKA, à Wotan.
Vois en quel fourbe infâme tu plaças ta confiance!
FROH
C'est Loge que tu t'appelles,--moi je t'appelle Mensonge![260-3]
DONNER
Maudite flamme, je te soufflerai![261-1]
LOGE
Imbéciles! pour cacher leur opprobre, ils m'outragent.
(DONNER, et FROH,[261-2] veulent se jeter sur lui.)
WOTAN les contient.
Laissez-moi en paix mon ami![261-3] Vous ignorez, vous, l'art
de Loge, le mérite, le poids de ses conseils[261-4]: prisez-les
mieux, faites-lui crédit: il payera tout, avec du temps[261-5].
FAFNER
Pas de temps! pas de délai: payez de suite!
FASOLT
Le salaire se fait bien attendre.
WOTAN, à Loge.
Et maintenant écoute, entêté! voyons si tu es à l'épreuve! où
es-tu allé? qu'as-tu fait?[262-1]
LOGE
Toujours l'ingratitude est le salaire de Loge! Dans l'orage,
inquiet pour toi seul, j'ai fouillé l'univers entier, jusqu'en
ses recoins, cherchant partout, autour de moi, une rançon qui
suffît aux Géants, pour Freya. J'ai cherché vainement, vois-tu
bien! Dans l'ensemble des mondes rien n'est, aux yeux des hommes,
assez précieux pour compenser la perte de la volupté, la perte
des délices et de l'amour de la Femme. (Tous se groupent en des
attitudes de surprise.)[262-2][262-A] Dans les eaux, dans les
airs, sur terre, partout où grouille la vie, où s'agite une
substance, partout où des germes circulent, j'ai cherché, j'ai
interrogé: «S'il est pour l'homme un bien souverain, préférable
aux délices, à l'amour de la Femme, dites-le moi, révélez-le
moi!» Mais partout où la vie circule, on a ri de moi: dans les
eaux, dans les airs, sur terre, tout aspire à l'Amour, tous
aspirent à la Femme.--Un seul être a maudit l'Amour, pour de l'Or
rouge[263-1][263-A]: c'est Nacht-Alberich[263-2], le Nibelung; il
courtisait les Filles-du-Rhin, qui m'ont crié leur peine avec des
gémissements: elles le repoussèrent, et, par vengeance, il leur
déroba l'Or-du-Rhin, l'Or qui lui paraît, désormais, un trésor
plus précieux, plus sublime que l'Amour. Sur leur jouet, volé
aux profondeurs du gouffre, sur leur jouet splendide les Ondines
pleurent, Wotan! C'est toi qu'elles supplient de faire justice,
pour leur restituer leur Or, à tout jamais.--J'ai promis d'appuyer
leurs plaintes: Loge tient parole!
WOTAN
Tu délires, si tu n'es un traître! tu connais ma propre
détresse[263-3], et tu veux que j'aille aider autrui?
FASOLT, qui a attentivement écouté, à FAFNER.
J'ai du dépit à voir l'Alfe posséder l'Or: ce Nibelung, déjà, nous
fit bien du mal; mais il a toujours eu l'adresse de se dérober à
nos représailles.
FAFNER
Si l'Or lui donne de la puissance, c'est quelque nouveau mauvais
tour que prépare contre nous sa haine.--Toi, là, Loge! parle sans
mentir: quelle si grande valeur a donc l'Or, qu'il tient lieu, au
Nibelung, de tout?
LOGE
L'Or, dans les profondeurs des eaux, n'est qu'un jouet, pour la
joie des enfants rieuses: mais qu'on en forge un cercle, une
bague, c'est la plus haute puissance qu'il donne, c'est l'univers
livré à l'homme[264-1].
WOTAN
De l'Or-du-Rhin, j'ai ouï parler: son rouge éclat cacherait des
Runes-de-Proie; pouvoir, richesses, voilà, sans mesure, ce que
procurerait certain Anneau[264-2].
FRICKA
Sans doute pourrait-on faire encore, du jouet d'or, des bijoux
éclatants, belle parure pour des femmes?
LOGE
A porter avec grâce l'éblouissante parure, la femme pourrait
fixer, sans doute, la fidélité d'un époux? Aux gnomes d'en forger
la splendeur, sans relâche, asservis par l'Anneau.
FRICKA
Et sans doute, aussi, mon époux peut-il s'approprier cet Or?[265-1]
WOTAN
Posséder l'Anneau, certes, me semble avantageux.--Mais par quel
moyen, Loge, dis-moi? comment pourrais-je, moi, forger l'Or?
LOGE
Des Runes-magiques, que nul ne sait, peuvent seules réduire l'Or
en Anneau: seul doit y réussir, sans peine, qui renonce au bonheur
de l'Amour. (WOTAN, découragé, se détourne.) Tu peux t'épargner
cette douleur; aussi bien, tu viendrais trop tard: Alberich n'a
point perdu de temps; il s'est, sans hésiter, rendu Maître du
charme: il a réussi, l'Anneau est forgé.
DONNER
Le gnome nous asservira tous, si l'Anneau ne lui est
arraché[266-1].
WOTAN
Il faut que je l'aie!
FROH
C'est très facile: il n'y a plus à maudire l'Amour.
LOGE
Facile? dérisoirement facile, sans malice, un vrai jeu d'enfant!
WOTAN
Comment donc? dis vite?
LOGE
Par le vol! Ce qu'un voleur a soustrait, tu le soustrais au
voleur: fut-il jamais un bien plus aisément[267-1] acquis?--Mais
Alberich est sur ses gardes, il se défendra par la ruse; procède
avec prudence, avec subtilité, si tu fais justice du larron, pour
rendre aux Filles-du-Rhin leur jouet rouge, leur Or,--puisque
telle est, d'ailleurs, la prière qu'elles t'adressent.
WOTAN
Les Filles-du-Rhin? Le beau conseil à me donner!
FRICKA
Qu'on ne me parle point de cette engeance des eaux: elles n'ont
déjà noyé que trop d'hommes, séduits par leurs caresses d'amour.
(WOTAN reste debout, muet, en proie à une lutte intérieure;
les autres Dieux, fixant sur lui leurs regards, attendent en
silence[267-2].--Cependant FAFNER, à l'écart, s'est concerté avec
FASOLT.)
FAFNER
Crois-moi, plus que Freya l'Or qui brille est utile: c'est
l'éternelle Jeunesse également qu'il s'assure, quiconque lui
fait violence grâce aux prestiges de l'Or. (Ils se rapprochent
des Dieux.) Ecoute, Wotan, c'est notre dernier mot[268-1]: que
Freya se rassure et vous reste; j'ai découvert, pour sa rançon,
une rétribution plus légère: à nous, grossiers Géants, l'Or du
Nibelung suffit, l'Or rouge.
WOTAN
Êtes-vous fous? ce que je ne possède point, impudents, puis-je
vous en faire don?
FAFNER
Ce fut une très rude tâche de construire ton Burg, là: c'en est
une très simple, pour toi, d'employer contre le Nibelung cette
adresse, unie à la force, et faute de quoi, toujours, sont
demeurés inutiles tous les efforts de notre haine.
WOTAN