Et c'est beau cette évocation, à propos, en somme, d'une pure

entité, cette large évocation d'humanité, ces magnificences

d'histoire, ce remuement héroïque dont croula le lourd portique

romain. C'est beau de faire de la vie avec les dogmes,--de

prendre tous ces peuples, tous ces Burgundes, tous ces Franks,

tous ces Goths, et de les agiter en vivaces réalisations de ce

qui fut conçu avant le temps, avant la forme, avant le nombre.

C'est, en quelque sorte, comme l'éternité mobilisée, temporifiée.

Le Drame divin traîne sur la terre, y roule ses tourbillons en

marches d'armées, ses lueurs en frémissements d'épées.--Lorsque,

sur la montagne céleste, Wotan rêve, le regard vers Walhall,

bientôt payé avec un or maudit, déjà, par delà cet horizon

d'empyrée, dans les «mornes espaces des créations futures», de

ces créations qui _seront_ parce que le Drame divin _est_, déjà

court le tressaillement des tragédies héréditaires: Siegfried tue

le Dragon, Héros de joie, insoucieux de l'épieu que lève Hagen.

Gunther passe, vertigineux, dans un tumulte de hordes barbares.

Gunther:--apparition vraiment humaine, vraiment historique,

concrète,--où toute l'existence s'est trouvée pour commenter tout

le rêve[210-1]. Il est,--avec sa sœur Gutrune, amoureuse de

Siegfried,--comme l'atmosphère d'épaisse vie ardente qui prend

dans sa vibration cet à demi-mythique Siegfried, et lui communique

l'effervescence d'être. Wotan, Gunther: les deux extrémités du

Drame, l'un tout éternité, l'autre tout humanité. Gunther complète

Siegfried. Figure positivement, crûment historique, il suggère

tout ce qui n'a pu nommément trouver place dans l'œuvre, avant

tout symbolique, de Wagner; tout ce torrent de vie barbare du

Ve siècle, qui bondit de toute la force de son courant dans les

_Chants héroïques de l'Edda_ et dans l'épopée des _Nibelungen_.

L'aboutissement humain du Mythe, considéré en son essence dans

l'_Or-du-Rhin_ et dans la _Walküre_, le Mythe corporifié,

voilà le but qui, entrevu dès _Siegfried_, est réalisé dans le

_Crépuscule-des-Dieux_. Il n'y a qu'à jeter un coup d'œil

sur le plan de la _Tétralogie_ pour sentir tout le souci

qu'avait Wagner, de ménager, pour la fin du Drame, par des

gradations habiles, ce grand épanouissement épique. L'épopée,

il la rencontrait déjà, au moment de la _Walküre_,--alors que

le Drame était loin d'être révolu,--dans la _Völsunga-saga_,

où se trouve le sujet de la _Walküre_. L'histoire de Siegmund,

comme la donne ce poème, est aussi épiquement développée que

l'histoire de Siegfried; c'est une suite non moins majestueuse

de drames. Il y avait, dès lors, dans la richesse même de la

matière offerte par la _Völsunga_, un écueil pour Wagner. De

plus, en laissant intacts les éléments puisés dans la _Völsunga_,

Wagner ne compromettait pas seulement la gradation de l'effet, il

risquait un anachronisme. Ce poème de la _Völsunga_, évidemment

d'origine norvégienne s'il avait été incorporé intégralement,

aurait jeté dans l'œuvre un coloris moins archaïque que celui

propre à la saga _germanique_ des _Nibelungen_, laquelle fournit

le couronnement du drame[211-1]. Wagner donc a imaginé, pour

ces événements de la _Völsunga_, une allure primitive qu'ils

n'ont pas dans l'original; il les a simplifiés suivant les

nécessités de la perspective de son œuvre. La _Völsunga_ lui

fournissait Siegmund, mais un Siegmund du IXe siècle, une manière

de Roi-de-Mer, et il fallait un Siegmund, non pas même du Ve

siècle, de l'époque des invasions, mais antérieur, un Siegmund de

l'âge lacustre, pour ainsi dire, tout près des dieux. Toute cette

longue épopée de la _Völsunga_, fourmillante de rois, de guerres

et d'amours, Wagner l'a donc réduite à deux hommes se disputant

une femme; il l'a reculée jusqu'à l'extrême fond des temps

barbares, dans des temps d'individualités immédiates, où tout se

passait d'homme à homme, de glaive à glaive. Siegmund et Hunding

se disputant Sieglinde, c'était le choc de deux épieux et non de

deux armées. Par ainsi, les éléments de la _Walküre_ étaient mis

à leur plan, et les masses profondes du _Crépuscule-des-Dieux_,

les armées, les rois, les conquérants, se déroulaient en une suite

logiquement amplifiée, qui était comme la progression de la vie

même.

* * * * *

On pourrait, peut-être, arrêter ici cet examen des cycles

germaniques et scandinaves au triple point de vue de la

Mythographie,--de l'Histoire--et du Drame de Wagner. Il nous faut

pourtant insister encore, et définitivement, sur la figure de

Wotan, source spirituelle de ces cycles, et qui réside au fond

d'eux comme leur intime psychologie. Siegfried, c'est la trace

de Wotan dans le monde, la militance du double dogme de chute et

de rédemption. Cet aspect humain, dramatique, constaté, reste

à considérer ce dogme en son essence, c'est-à-dire en Wotan, à

remonter de Siegfried à Wotan, foyer de l'œuvre wagnérienne.

Important: faire suffisamment ressortir cette figure de Wotan, ce

serait dégager l'unité psychologique de la _Tétralogie_. A quoi

nous bornons cette Etude.

Des diverses conceptions, émises à l'égard du grand dieu

Scandinave, aucune ne me semble résumer aussi complètement que

celle de Wagner les caractéristiques des Religions du Nord.

Gray nous a fait une manière de Walhall classique, dorique, «un

palais construit de blocs de marbre noir» selon l'expression de

Carlyle.--Carlyle, lui, réunit dans la figure d'Odin, prise en

tant que prototype tout à fait primordial, les éléments d'une

théorie de l'Héroïsme, du Héros «Enseigneur d'Hommes»;--théorie

non spécialement attachée à Odin, non inséparable de lui, mais

émise à son occasion, réversible ailleurs, et réitérée, en effet,

développée sur d'autres têtes, successivement[212-1]. Il y a assez

loin de cet Odin systématique, préconçu, à l'Odin des _Eddas_ et

de la _Tétralogie_. «Une Consécration de la Valeur», tel est le

sens d'Odin, selon Carlyle. Indiscutable. Mais c'est là un sens

partiel, une croyance ne dépassant point les aspirations courantes

de la Vie,--de la vie d'alors, il est vrai, de la vie forcenée des

Barbares du Ve siècle et des Northmanns du IXe siècle. Il nous

semble, après Wagner, qu'on peut voir autre chose dans le dieu

scandinave, qu'on peut y voir, surtout, l'inquiétude de l'Ame du

Nord, ou, simplement, de l'Ame, dans l'Actuel, son espoir aussi en

l'Ailleurs.

L'Espoir! Walhall n'en fut-il pas le symbole? En Walhall, Wotan

exprima l'aspiration de son âme, un besoin d'ordre et de tendresse

au lendemain des tempêtes du chaos. Walhall: immense symbole,

en vérité, non de l'orgueil des Dieux, mais de leur rêve de

liberté. Liberté incomplètement conquise, sans doute, sur les

tourbillons désordonnés du Mal, puisque Walhall _doit_ périr.

Souvenez-vous de cet incessant aheurtement des Géants contre la

_citadelle_ des Dieux. N'importe, Walhall est saint; il est comme

la première douloureuse épreuve de l'idéal, le premier essai

vénérable qui prépare le plein épanouissement futur, le futur

Walhall libéré de toute fatalité. Je remarque fort ceci que l'idée

de Walhall faisait comme _toute_ la Règle des scandinaves; le

but suprême de leur vie était de le mériter; et je remarque plus

encore ceci que cette idée, pour eux, régirait même leur vie à

venir,--puisqu'ils n'étaient appelés dans Walhall que comme jugés

dignes de le défendre, à la fin du Monde, contre les Géants.

Transposons un instant, pour la mieux sentir, cette conception

dans le Christianisme: les Elus luttant pour le Paradis _dans_

le Paradis même: Quel effort _démesuré_ d'idéal! quelle tension

_interminable_ vers l'Absolu! Toujours plus haut!--Et ainsi

Wotan monte, monte dans les hauteurs de la Liberté harmonieuse,

de cime en cime.--Walhall, du moins, est-il l'ultime sommet à

jamais radieux?--Hélas, les ténèbres recouvriront la Montagne

divine; l'_imperfection_ déferlera jusque-là; et Wotan lutte pour

la lumière, inextinguiblement, et tous les bons avec lui. Dans

le Christianisme, Dieu, du moins, reste inaccessible au fond du

saint-des-saints. L'effort ne s'impose qu'aux Elus, non à Celui

qui élit. Ici le Ciel et la Terre sont solidaires: Idéal largement

vécu!--Ce large, violent Idéal éperdu, cette inextinguible soif

de l'Abstrait, voilà tout Wotan, ou, plus exactement, voilà sa

face d'éternité, s'il est incontestable, d'autre part, que son

côté d'humanité est une «Consécration de la Valeur». Ces deux

finalités, d'ailleurs, se complètent l'une l'autre.

Maintenant, pourquoi Wotan a-t-il mérité de _tomber_?--Qu'est-ce

que cette chute dont parlent symboliquement les _Eddas_? Ce

symbole de l'Or-du-Rhin, nous l'admettons comme jeu de prêtres

ou de skaldes, non comme drame intime d'âme.--Peu nous importe

que Wotan ait commis une «faute»; est-il, au fond, responsable de

l'inéluctable catastrophe où sombrera son rêve? Mais la fatalité

de cette catastrophe est ailleurs immanente; oui, ailleurs,

n'importe où, spontanément éparse, incréée comme le Chaos,

indépendante comme le Mal. Dieu n'est pas responsable de Satan;

Odin ne voulait que la lumière, il est innocent de la nuit.--Un

vieux désespoir d'être, vicissitude primordiale, antérieur à tous

les événements, à toutes choses faites, antérieur à Walhall,

qui, précisément, est une protestation,--un vieux, irrémédiable

désespoir d'être, mine la création des Dieux et l'engloutira

quelque jour. Wotan ne peut le fuir, ce Désespoir, ce loup qui le

dévorera[214-1].--Et pourtant il espère! mélancolique espérance

que symbolise Walhall! protestation contre la Douleur! ferveur

d'âmes aimantes: lueurs héroïquement vivaces dans les profondeurs

du Néant.--Oui, il y a, dans ce Walhall en proie aux tempêtes,

une sublime affirmation de vie, quelque chose, en vérité, sur

ces glorieuses architectures rayonnant dans le gouffre, comme

l'épanouissement d'une conscience de «roseau-pensant.»

Wotan,--Walhall: l'Ame,--l'Espoir.--Et ici, je vois éclore Freya:

Freya qui, elle aussi, est toute la Joie possible, hélas! joie

fugitive, été du Nord; Freya par qui si douloureusement mûrissent,

à travers tant d'orages, les Pommes-de-Jeunesse. Je voudrais,

également, nommer Balder, la pâle Douceur du Ciel des Dieux,

Balder, le «Bénigne» et le Résigné, voué à quelle Passion!--Adonis

et Jésus. Ils sont, avec Walhall, les signes visibles de l'essence

de Wotan, de sa vaillance, de sa confiance en la vie, les formes

palpitantes d'une Pensée d'harmonie, tout à fait les créations

d'une large Cordialité.--Aussi, quel deuil à la Mort de Balder!

le plus jeune Sourire de Wotan, c'était lui; c'était lui, la

floraison la plus tendre de l'Ame du Nord. Car il ignorait, ce

candide Balder, les implacables fatalités originelles; une belle

lueur de consolation le baignait tout; il était tout en clarté;

rien de la nuit antique qui lui fût mêlé. Et à le voir si dégagé

du Passé de Deuil, le Dieu, le Père soucieux, finissait par

participer à cette suavité d'oubli; il espérait.

Ames neuves, joyeuses, ignorantes, qui, dans leur sécurité

d'ignorer, trouvent une force, une liberté que ne connaissent

point les Dieux,--les sombres Dieux qui savent tout.--Ce sont

aussi de ces âmes, Siegmund, Sieglinde, Siegfried, Brünnhilde.

Si elles sont absolument, comme Balder et Freya, des hypostases

de la Volonté divine, des tabernacles inviolables où se complaît

l'âme divine, l'_Edda_ ne le dit pas du tout. Mais telle est

leur fonction dans la _Tétralogie:_ bel élan créateur de Wagner.

L'amour de Siegmund et de Sieglinde, celui de Siegfried et de

Brünnhilde, c'est comme un déploiement de Wotan dans la joie

et dans la liberté, une échappée hors du Destin; c'est l'Ame

libérée de toute misère, en pleine extase. Siegmund et Sieglinde,

Siegfried et Brünnhilde: je ne serais pas loin de considérer

ces couples comme des manières de figures platoniciennes, des

conceptions flagrantes du Désir[216-1], des idées réalisées.

Wagner, certes! âme saxonne, scandinave, connaissait profondément

cette Ame du Nord, si riche d'idéal, qu'elle trouve dans tout

un reflet de son propre infini. Ces reflets, pour Wotan, ce

sont ces êtres de lumière et d'amour, Siegmund-Sieglinde,

Siegfried-Brünnhilde, reflets éblouissants projetés dans de

limpides vibrations de vie extasiée. Prolongement de l'âme,

là-bas, dans un clair avenir de félicités; élan éperdu loin des

Ténèbres, du Destin, de l'Urgent. Toujours plus haut. Wotan,--Ame

primitive, Désir, Mouvement[216-2],--Wotan complètement identifié

avec son idéal, tout entier à contempler l'image de son rêve,

oublierait les sombres nécessités qui l'enchaînent, la vieille

fatalité de malveillance qui l'atterre. Se renouveler en son rêve!

Aussi, quel effort! Quelle explosion d'éternité dans ces intenses

figures d'amants: Siegmund-Sieglinde, Siegfried-Brünnhilde[216-3].

Comme, dans leur amour, ils ont l'air de sentir qu'ils sont, en

vérité, l'écho de quelque éperdu cri divin.

Et ici éclate le drame psychique: Ces formes parfaites de son

Désir, Wotan est obligé de les détruire. Il faut que l'Ame renonce

à son rêve[217-1]. Pourquoi?--Mais laissons-là les linéaments,

les explications du symbole; sortons de toutes ces savantes

constructions mythologiques. Il n'y a plus que ceci: Wotan, l'Ame

en quête d'idéal, d'éternité: Siegmund et Sieglinde, Siegfried

et Brünnhilde représentant ces efforts. Leur amour, c'était la

spontanéité de Wotan largement épandue; il donnait la pleine

mesure de l'aspiration divine; leur cœur contenait _tout_ le

ciel, absolument, expression hyperbolique ailleurs, positive

ici. Oui, à travers les ténèbres de l'antique Désespoir, l'Ame,

à force d'amour, avait ouvert des perspectives de consolation,

de délivrance. Dégagée de l'angoisse première, de l'_inertie_

originelle, elle s'était affermie en sa vaillance, elle avait eu

foi en ses rêves. Et ces rêves s'évanouissent. La forme dramatique

de ceci est exacte: un père qui voit mourir ses enfants;

exacte aussi la forme mythique: un dieu qui tombe en cendres

dans la déchéance de son incarnation. Mais c'est avant tout,

essentiellement, la Chute d'une Ame,--la chute fatale d'une âme

qui, cependant, avait tout tenté pour son salut.--C'est l'immense

monde de l'Ame écroulé. Pourquoi?

Il faut en revenir à la vie même, à aujourd'hui si l'on veut.

Peu importe, d'ailleurs, pourquoi l'Ame tombe, pourquoi Wotan

_doit_ périr. Considérer surtout ceci:--Cette fatalité de

dissolution, dès qu'elle a pesé sur l'Ame, l'a mise dans

l'obligation de réagir, de s'exprimer. Elle est, cette

fatalité, l'occasion de toute vie de l'Ame, avant d'en être le

tombeau.--«L'Homme ne vaut que par le malheur», dit un livre, déjà

de jadis,--et d'aujourd'hui. _Memento_ quia pulvis es. Et la vie,

dans ses affirmations les plus passionnées, dans ses ferveurs les

plus enthousiastes, n'est toute, au fond, que ce _memorandum_.

Memorandum parfois même peu fardé, hautement reconnu pour ressort

de vie: au Moyen Age, par exemple, et qui assumerait de dire que

la vie du Moyen Age ne fut pas belle?--Sans l'idée de rupture,

le roseau ne serait que roseau; dès qu'il _sait_ qu'il rompt, il

est le Roseau-Pensant; c'est toute sa vie, cette conscience, sa

forte vie. Je suis assez confus de ces raisons, point neuves; mais

ce symbole de Wotan, dont j'essaye d'inventorier la substance

psychique, est, qu'on y songe, tellement élémentaire!

Donc le bondissement de l'Ame Scandinave, cinglée par l'idée de

néant, c'est Balder, nous disent les Mythologies, Siegfried, nous

disent les Epopées, les Invasions, nous dit l'histoire. Puissant

cri de conscience, en tous cas, puissante palpitation d'âme, qui a

pu monter jusqu'à nous, à travers la triple profondeur des temps:

Le Mythe, la Légende et l'Histoire. Que nous importe de voir, dans

la Fable, Balder «mourir»,--dans l'Epopée, Siegfried assassiné,

dans l'Histoire, les Hordes de l'Invasion s'entr'égorger pour

les dépouilles de Rome?--Balder renaîtra;--la vénération de la

mémoire de Siegfried fera surgir d'autres Héros;--le désordre des

Barbaries aboutira aux pieuses constitutions du Moyen Age. Et tout

cela, c'est, prolongée, la vibration de l'Ame initiale, c'est la

palingénésie des moissons nouvelles se levant de la «poussière

puissante laissée par le Passé», c'est le souvenir fécond des

«Runes antiques», c'est la vie perpétuée,--la Rédemption.

Edmond BARTHÉLEMY.

Le 1er octobre 1893.

NOTA

Dans toutes les pages qui suivent:

1º Les renvois à l'_Annotation Philologique_ (L.-P. de B'.G.) sont

marqués en _chiffres arabes_.

2º Les renvois au _Commentaire Musicographique_ (Ed. B.) sont

indiqués en _astérisques_.

L'ANNEAU DU NIBELUNG

festival scénique en un PROLOGUE et TROIS JOURNÉES,

Représenté, pour la première fois intégralement, au

_Festspiel-Haus_ de Bayreuth, les 13, 14, 16 et 18 août 1876.

_Traduction et Annotation_ par Louis-Pilate de Brinn'Gaubast.

_Commentaire Musicographique_ par Edmond Barthélemy.

* * * * *

PERSONNAGES

de _L'Or-du-Rhin_ (Prologue).

WOTAN, }

DONNER, } Dieux.

FROH, }

LOGE, }

FASOLT, }

FAFNER, } Géants.

ALBERICH, }

MIME, } Nibelungen.

FRICKA, }

FREYA, } Déesses.

ERDA, }

WOGLINDE, }

WELLGUNDE, } Filles-du-Rhin.

FLOSSHILDE, }

Nibelungen.

L'OR-DU-RHIN

SCÈNE PREMIÈRE[223-1]

AU FOND DU RHIN[223-A]

Crépuscule verdâtre, vers en haut plus clair, vers en bas plus

sombre. La partie supérieure est pleine d'eaux fluctuantes, qui

coulent de droite à gauche, indiscontinûment. Vers l'inférieure,

les flots se résolvent en un voile de brouillard de plus en plus

fin, de telle sorte qu'à hauteur d'homme un espace, à partir

du sol, paraît libre entièrement des eaux, qui passent, comme

des traînées de nuages, sur le fond ténébreux. De toutes parts,

limitant la scène, des bancs de rochers abrupts surgissent des

profondeurs; sur le sol, pas une place complètement aplanie: c'est

un sauvage chaos de fissures, de déchiquetures, qui laisse de tous

côtés, au plus noir des ténèbres, deviner de plus profonds abîmes.

Autour d'un roc dressant, au centre de la scène, sa pointe

aiguë jusque là où les eaux, dans une plus lumineuse clarté

crépusculaire, affluent avec plus d'abondance, l'une des

FILLES-DU-RHIN, d'un mouvement gracieux, nage en tournoyant.

WOGLINDE

Veya! Vaga![223-2] Vogue, ô la vague, la vague bercée, la vague

berceuse![223-3] Vagalaveya! Vallala veyala veya!

LA VOIX DE WELLGUNDE, venant d'en haut.

Woglinde, es-tu seule à veiller?

WOGLINDE

Avec Wellgunde, je serais à deux.

WELLGUNDE, du haut du Fleuve, plonge en bas vers le roc.

Montre voir comme tu veilles.

(Elle cherche à attraper WOGLINDE.)

WOGLINDE, à la nage, lui échappe.

Ici je te nargue[225-1].

(Elles se lutinent, cherchent à se prendre, par jeu.)

LA VOIX DE FLOSSHILDE, venant d'en haut.

Heyala veya! Turbulentes de sœurs!

WELLGUNDE

Nage, Flosshilde! Woglinde échappe: à l'aide, pour saisir la

fuyarde![227-1]

FLOSSHILDE plonge, et descend entre les deux joueuses.

Sur l'Or, qui dort, vous veillez mal; faites meilleure garde

autour du berceau du Dormeur, ou vous payerez cher, toutes deux,

votre jeu!

(Avec de gais cris vifs, ses deux sœurs se poursuivent:

FLOSSHILDE cherche à saisir tantôt l'une, tantôt l'autre; elles lui

échappent et, finalement, se réunissent pour donner, à FLOSSHILDE,

la chasse: ainsi, comme des poissons, elles frétillent, vont d'un

roc à l'autre, en folâtrant, avec des rires.)

Cependant, surgi du gouffre par une ténébreuse crevasse, ALBERICH,

gravissant l'un des rocs, a paru. Il fait halte, enveloppé encore

d'obscurité, et se plaît à contempler, muet, les ébats des Ondines.

ALBERICH

Hé, hé! Nixes! Que vous êtes mignonnes, enviable peuple! Hors de

la nuit du Nibelheim[228-1], j'aurais plaisir à venir vers vous,

si vous vous incliniez vers moi.

(Au son de voix d'ALBERICH, les Ondines cessent leur jeu.)

WOGLINDE

Heï! qui est là-bas?

WELLGUNDE

C'est noir et ça crie.

FLOSSHILDE

Voyons un peu qui nous espionne!

(Elles plongent, s'enfonçant davantage, et reconnaissent alors le

Nibelung.)[229-1]

WOGLINDE et WELLGUNDE

Pouah! l'horreur!

FLOSSHILDE, remontant rapidement.

Veillez bien sur l'Or! C'est contre un tel ennemi que le Père nous

mit en garde.

(Les deux autres la suivent; et toutes trois se réunissent,

vivement, autour du roc central.)

ALBERICH

Vous, là-haut!

TOUTES TROIS

Que veux-tu, là, en bas?

ALBERICH

Pour me tenir en silence ici, dans ma surprise, est-ce que je

trouble donc vos jeux? Si vous plongiez vers lui, le Nibelung

aurait plaisir à faire des folies avec vous!

WELLGUNDE

C'est avec nous qu'il veut jouer?

WOGLINDE

Raille-t-il?

ALBERICH

Comme, dans l'eau miroitante, vous semblez claires et belles!

Comme volontiers mon bras étreindrait celle, des sveltes, qui

voudrait me faire la grâce de descendre auprès de moi!

FLOSSHILDE

A présent je ris de ma peur: l'ennemi est amoureux.

(Elles rient.)

WELLGUNDE

L'affreux hibou lubrique!

WOGLINDE

Faisons sa connaissance?

(Elle se laisse descendre et glisser jusque sur le sommet du roc au

pied duquel est Alberich.)

ALBERICH

Celle-ci descend vers moi.

WOGLINDE

A ton tour, viens près de moi!

ALBERICH escalade, leste comme un kobold, quoique forcé de faire

halte à différentes reprises, le roc, dont il atteint la cime.

Mica glaiseux, gluant et lisse! Et comme je glisse! Pour les

mains, pour les pieds, nulle prise, nul équilibre, un sol qui

fuit! (Il éternue.) L'eau me chatouille jusqu'au fond du nez:

maudit éternuement!

(Il se trouve, à présent, dans le voisinage de WOGLINDE.)

WOGLINDE, riant.

C'est avec des éternuements qu'approche mon magnifique

amant![231-1]

ALBERICH

Sois à moi, délicate enfant!

(Il cherche à l'enlacer.)

WOGLINDE, se dégageant.

Si tu veux m'aimer, viens m'aimer ici!

(Elle s'est élancée sur un autre roc. Ses sœurs rient.)

ALBERICH, se grattant la tête.

O malheur: tu t'enfuis? Reviens donc! Tu montes là sans peine,

toi: mais moi!...

WOGLINDE se laisse couler sur un troisième rocher, situé plus

profondément.

Descends seulement au fond: là tu ne peux que m'attraper!

ALBERICH, sautant lestement.

Oui, là, en bas: certes, c'est bien mieux!

WOGLINDE remonte, d'un bond, sur un roc à l'écart.

Et maintenant, tout en haut!

(Toutes rient.)

ALBERICH

Renchéri de poisson! comment le prendre au bond? Attends, perfide!

(Il s'apprête à grimper vivement à sa poursuite.)

WELLGUNDE, qui s'est placée sur un autre rocher, situé plus

profondément.

Heya! Mon doux ami! n'entends-tu pas ma voix?

ALBERICH, se retournant.

C'est toi qui m'appelles?

WELLGUNDE

Mon conseil est bon: viens de mon côté, laisse là Woglinde.

ALBERICH saute avec prestesse sur le sol, et court à WELLGUNDE.

Tu es bien plus belle que cette sauvage-là[232-1].--Plonge

seulement plus au fond, si tu veux m'être bonne?

WELLGUNDE, descendant un peu plus.

A présent, suis-je à ta portée?

ALBERICH

Pas assez! Jette tes souples bras autour de moi, que je puisse

te lutiner, toucher ta nuque, te caresser, me serrer étroitement

contre toi, contre ta poitrine palpitante, avec tendresse, avec

passion![232-2]

WELLGUNDE

Es-tu si amoureux, si assoiffé de plaisir? Voyons d'abord, mon

cher, comment tu es tourné?--Pouah! velu! Pouah! bossu! Le gnome

noir! L'affreux nain-du-soufre! Cherche une amante à qui tu

plaises!

ALBERICH cherche à la retenir de force.

Je ne te plais pas, soit! mais je te tiens.

WELLGUNDE, d'un bond, s'élance sur le roc du milieu.

Tiens-moi bien, je pourrais t'échapper!

(Toutes les trois rient.)

ALBERICH, irrité, l'invectivant.

Fille perfide! Froid poisson, qu'on ne sait par où saisir![233-1]

Si tu ne me trouves pas beau, charmant, plaisant, mignon,

brillant, et si ma peau te dégoûte, eh bien! va-t'en faire l'amour

aux anguilles!

FLOSSHILDE

Qu'as-tu à gronder, Alfe?[233-2] Si vite découragé? Tu n'as

demandé qu'à deux! La troisième, si tu lui parlais, si tu

l'aimais, te réserve une douce consolation!

ALBERICH

Un chant propice descend ici vers moi.--Que vous soyez plus d'une,

quelle chance! car, sur plusieurs, j'en séduirai bien une: tandis

que si vous n'étiez qu'une![234-1]--Dois-je te croire? Alors

viens, descends, coule-toi ici!

FLOSSHILDE descend vers ALBERICH.

Sœurs niaises! êtes-vous assez folles de le trouver laid!

ALBERICH, s'approchant vivement.

Elles le sont à mes yeux, niaises, et laides aussi, depuis que je

t'ai vue, toi, la plus charmante.

FLOSSHILDE, câline.

O chante encore: si douce, si délicate, si magnifique, ta voix

m'extasie les oreilles![234-2]

ALBERICH, la touchant familièrement.

Doux compliment: mon cœur tressaille, tremble et se trouble de

plaisir.

FLOSSHILDE le repousse avec douceur.

Ton charme fait la joie de mes yeux; ton doux sourire, la joie de

mon âme! (Elle l'attire tendrement vers elle) O bien-aimé!

ALBERICH

O bien-aimée![235-1]

FLOSSHILDE

Puisses-tu m'aimer!

ALBERICH

Puisses-tu m'appartenir toujours!

FLOSSHILDE, le tient tout à fait embrassé.

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 13 / 48 段