aventures, et comment Odin, Högni et Loki arrivèrent à la cascade
d'Andwari. Dans cette chute d'eau, il y avait une grande quantité
de poissons. Un Nain, qui s'appelait Andwari[193-1], vivait,
depuis longtemps, près de cette chute, sous forme de brochet, et
il y prenait sa nourriture. Notre frère s'appelait Ottur, dit
Régin, et il nageait souvent dans la chute, sous forme d'une
loutre. Un jour, il avait pris un saumon, et il le mangeait au
bord de l'eau, les yeux à moitié fermés, lorsque Loki le tua d'un
coup de pierre. Or, cet Ottur, frère de Régin et de Fafnir, est
le fils du géant Hreidmar, chez qui, le soir même du meurtre, les
Dieux demandent l'hospitalité. Hreidmar, lorsque les Dieux lui
montrent la peau de la loutre, reconnaît son fils. Aidé de ses
deux autres fils, Régin et Fafnir, il garrotte les Dieux, demande
le prix du meurtre. Les Dieux ne seront pas libres, qu'ils n'aient
rempli d'or et recouvert d'or la peau de la loutre. Les Dieux
envoyèrent donc Loki pour aller chercher l'Or. Loki se rendit
auprès de Ran (femme d'Ægir, dieu de la Mer) et obtint d'elle son
filet. Il jeta le filet devant le Brochet, qui s'y engagea--«Si
tu veux sauver ta tête des rets de Hel, lui dit alors Loki,
livre-moi la Flamme-des-Eaux, l'Or brillant.» Andwari lui livre
tout le Trésor, sauf un Anneau. Loki le lui enlève aussi. Le Nain
se rendit au Burg et dit: «Maintenant cet Or causera la mort de
deux frères et de huit nobles guerriers. Nul ne jouira de mon
Or.»--Les dieux se croyaient donc libres, ayant empli et recouvert
d'or la peau de la loutre. Mais Hreidmar s'approcha et, voyant un
poil du museau qui émergeait encore, il exigea qu'on le couvrît
aussi.--Odin prit l'Anneau Andwara-naut et cacha le poil sous
l'Anneau[194-1]. La fatalité attachée à l'Or se vérifia aussitôt.
Fafnir tua son père Hreidmar, qui lui refusait une part de l'Or,
chassa son frère Régin, qui lui demandait sa moitié d'héritage.
Enfin, il se transforma en Dragon pour mieux défendre le trésor
dont il était l'unique possesseur.
Wagner, en substituant à cet obscur symbole naturiste d'une loutre
dont les Dieux doivent payer le meurtre, les exquis symboles
idéalistes de Walhall édifié et de Freya rachetée, a mis dans
le Drame une abondance de vie auguste, humaine et sculpturale.
Si l'on fouille les sources naturistes du symbole de l'_Edda_,
on arrive, bientôt, à de fastidieuses questions de cosmogonie,
peut-être à des questions, pires, de géologie. C'est la Guerre des
Dieux et des Géants, la lutte des éléments et de l'Intelligence,
la révolte du Chaos contre l'Esprit qui le couve et l'ordonne,
toutes choses peu susceptibles de dramatisation, même abstraite.
Nous répétons ce que nous croyons le plus plausible: Le Symbole
de l'Or, dans l'_Edda_, se dégage d'insondables profondeurs de
cosmogonie et de géologie mêlées. Cette loutre Ottur, morphe
élémentaire et végétante d'un Géant,--que tuent les Dieux, ceci ne
représenterait-il pas un certain état de nature, que nous ne nous
soucions d'analyser, mais, entendons bien, un _certain état de
Nature_ où les Dieux, l'Idée aurait voulu apporter un changement,
aurait voulu _autrement_ se satisfaire. Prétention vaine. Et il
faut, au contraire, que tout aille sans eux, les Dieux, et, en
réparation de leur tentative insultante, ils sont tenus d'investir
la matière offensée, révoltée, d'on ne sait quelle redevance; il
leur faut composer avec la Matière, livrer l'Or aux Géants, dit
simplement le symbole. Où, dans tout cela, des indications de
sentiment, de Drame?
Mais à côté de cette incassable gangue, de cet inductile filon,
Wagner, dans la riche mine des _Eddas_, avait découvert ces
magnifiques symboles de Walhall et de Freya, et ceci, Fierté,
Amour, laissait toutes les questions mathématiques et naturistes
de cosmogonie. Voilà le premier grand soulèvement du Drame,
la Corne d'abondance de toutes les floraisons et de tous les
frémissements. Mais, d'autre part, il n'était pas possible de
négliger, dans sa racine mythique, ce symbole de l'Or, qui doit
emplir de ses développements humains tout le reste du Drame. C'est
alors que Wagner le raccorde aux Symboles de Walhall et de Freya.
L'Or sera le prix, non du sang d'un Géant, mais de Walhall édifié,
en même temps que la rançon de Freya reconquise. Quel que soit
l'objet en vue de quoi les Dieux font usage de l'Or, la faute est
la même. Ils ont touché à l'Or, ils subiront sa fatalité. C'est le
point essentiel.
Telle est, bien imparfaitement exposée, l'idée de chute dans les
_Eddas_. En même temps, nous avons vu la mise en œuvre de cette
idée dans Wagner. Wagner, jusqu'ici, combine les symboles;--mais
il n'y a pas encore création. C'est dans sa manière d'interpréter
l'idée de Rédemption que s'atteste son originalité d'exégèse.
Cette idée de Rédemption est incluse, avons-nous vu, dans la
partie doctrinaire, abstraite, de la théogonie Scandinave, et qui
ne pouvait fournir de matière au Drame[196-1]; sensible pourtant,
cette idée, et vivante, oui, sous sa profonde enveloppe de
théorie; expression primordiale de la mysticité de l'Ame-du-Nord.
Beaucoup plus précise, même, que l'idée de chute; formulée d'un
coup. Ceci est très explicable: la chute c'est l'angoisse,
l'incertitude, la vie inconsciente, obscurément penchée à tous
les gouffres. A reconnaître, démêler cette confusion immense de
circonstances déroulées tout au long des vagues étendues vitales,
il ne faut pas moins de cinq symboles.--Mais pour la Rédemption:
précision, accord spontané. La Rédemption est un fait unique et
qui absorbe tout. Dès les balbutiements du Chaos, rien, dans
la théogonie scandinave, qui n'y tende. Les _Eddas_ divines
(Sœmund), commencent[196-2] par prédire la Fin-du-Monde, donc,
implicitement, de nouvelles élaborations, une Résurrection.
La correspondance historique du Mythe, ce serait, répétons-le,
(car nous devons tresser cette hypothèse à travers notre travail),
ce serait la pente du Nord vers le Midi, la poussée vers plus de
soleil, vers l'orientale certitude, Rome: Attila, Genséric, le
Moyen-Age,--le Christianisme.--Le Christianisme: n'est-ce pas
sur cette Lueur que s'ouvrent les immenses arcanes empourprés du
Ragnarœcker? Ce concept norse de la Rédemption, historiquement
exprimé par les Invasions, lorsqu'il se fut essayé en Europe
au Ve siècle, puis définitivement répandu, au IXe siècle, s'y
trouva d'accord avec les dogmes chrétiens, avec le dogme de
l'Espérance eucharistique, dont ainsi il prépara, on peut le dire,
l'épanouissement. Pour le Chrétien comme pour le Scandinave,
elle luisait, cette Espérance, par delà les vertiges et les
décombres d'une nécessaire Transformation: l'Apocalypse, pour
le Chrétien, le Ragnarœcker, pour le Scandinave. De l'union
de ces deux concepts, l'un par l'autre affirmés (sans doute dès
après les invasions danoises), sortit, d'abord, le douloureux et
pur Rêve mystique de l'An Mil, résultat immédiat et passager, car
la définitive suite séculaire, ce fut l'élan, le renouvellement
du XIe siècle, le grand dogme de communion eucharistique,
de Pardon, qui, du sein des sanglotantes âmes du Moyen-Age,
fleurit, fleurit pieusement, pour s'épanouir, lys parfait, sur la
Montagne-du-Purgatoire[197-1].
Ce dogme scandinave de Rédemption, magnifique Chant d'espérance
que toute une race jeta vers l'avenir, en voici donc, d'après
le _Gylfaginning_, l'expression abrupte, précise et positive
cependant en sa concentration symbolique.
--Après le Ragnarœcker, il y aura un nouveau Ciel. Le Ciel
contient _Gimle_, qui est le nouveau Walhall, puis Briner, un
palais où ceux qui aiment boire trouveront à se satisfaire...
Il sortira de la Mer une Terre Verte et belle, sur laquelle les
Céréales croîtront sans avoir été semées. Vidarr (fils d'Odin
et qui a vaincu Fenris) et Vale, sa femme, existent encore; ils
n'ont été blessés ni par la Mer, ni par les Flammes de Surtur;
et ils habitent la plaine d'Ida, où était, autrefois, Asgôrd.
Les fils de Thor, Magne et Mode, les y rejoindront, apportant
Mjœllner, le Marteau. Balder et Hœder reviendront aussi de
chez Hel. Ces Dieux seront assis côte à côte; ils s'entretiendront
de ce qui leur est arrivé, des événements d'autrefois et du Loup
Fenris. Ils retrouveront dans l'herbe les tablettes d'or possédées
par les Ases. Un couple, Lif et Lif-Thraser, se soustraira aux
Flammes-de-Surtur, dans le bois de Hroddmimer; et sa postérité
repeuplera le Monde entier.--
Renaissance.--La grande idée morale par quoi vaut réellement cette
Renaissance, c'est ce retour de Balder,--le Christ du Nord!--du
doux, du juste Balder, que les anciens Dieux méritèrent de ne
pouvoir garder parmi eux, mais qui vient consoler le monde épuré.
Lumière sereine sur ces vieux dogmes de Rénovation, qui, sans
cela, épouvanteraient, tant ils détruisent de vieilles joies;
souveraine justification: le Destin eut raison, puisque Balder
renaît. Les fils de Hloride ont bien sauvé le Marteau, arme de la
primordiale Intelligence; Odin se perpétue bien en Vidarr, son
fils; mais, plus que tout cela, l'auguste certitude revivifiante,
la Paix et l'Amour illimités, c'est Balder revenu! Balder,
l'Agneau pascal, espéré de tout ce douloureux Monde Scandinave,
la Douceur qui expie tout, l'inépuisable Pitié. Aucune témérité à
ce rapprochement! aucun sacrilège à irradier, autour d'une autre
Hostie, la chaste aurore boréale de la Rédemption scandinave.
Cette indication pascale, indubitablement le mythe de Balder la
donne. Qu'est-il allé faire aux Enfers, sinon expier la faute des
Dieux et vaincre la Mort, comme l'Autre! en arrachant au Destin le
gage d'une Renaissance?
Certes, il n'a point d'Evangile.--Les événements au canal
desquels s'épandit cette source de compassion et de pitié, qui
pourra jamais les dire, et qui dénombrera l'infinie vibration des
cœurs qui, par ce Dieu-Agneau, vécurent en tout épanouissement,
en toute possession de doux intérêts quotidiens, oui, vécurent
tels, pourtant, au fond de ces âges sinistrement inconnus
aujourd'hui. Mais, preuve intime du caractère rédempteur de
Balder, il est déjà très satisfaisant de pouvoir reconnaître
en Balder toute l'Ame du Nord, tout ce qui fait la jeunesse,
la force de l'Ame du Nord, son _perpétuel renouvellement_, son
_devenir illimité_. Espoir éperdu en l'Abstrait, irradiation
dans l'élargissement de l'Abstrait, sentiment vivace de
l'Eternité,--n'est-ce pas là un état d'âme clairement exprimé
par ce mythe de Balder descendu aux «enfers», mort à la _vie
immédiate_ du Walhall, mais ressuscité dans le Mystère, restauré
dans l'Inconnu, par delà les Nornes, par delà les circonstances
du Ciel passager et de la Terre périssable. Et le Monde renouvelé
n'est, semble-t-il, que l'expression de cette Toute-Science, de
cette Toute-Bonté, sortie du Mystère exploré, revenue à elle-même,
manifestée. Dieu-Holocauste, Hostie, oui, aussi, puisque,
temporellement, il souffre, il perd le Walhall; déchirement du
départ vers le Mystère.
Dans la loi scandinave de bannissement, qui forçait les jeunes
hommes à aller chercher fortune hors de leur patrie, je sens je
ne sais quel souvenir de l'exil de Balder. Ces bannis conquirent
l'Europe; et, par cette efflorescence qui leur fut donnée,
au-dehors, vers le Midi, les races septentrionales, languissantes
dans leurs solitudes de neiges, furent peut-être sauvées. Comme
Balder, ils allaient vers l'Inconnu, avec, pour seul souvenir
de leur patrie, quelques runes gravées sur l'étambot de leurs
navires. Ils portaient la peine de toutes les misères paternelles.
Ils erraient comme des loups; eux-mêmes s'appelaient loups. Et ce
fut d'eux, pourtant, que vint le salut[200-1].
Nous n'espérons pas qu'on puisse se faire, sur cet exposé
insuffisant, une idée complète de la Rédemption et du Rédempteur
dans la théogonie scandinave. Toutefois, sommes-nous obligés de
prier le lecteur de s'y tenir, s'il veut sentir, par comparaison,
l'originalité de l'interprétation wagnérienne.
Wagner ne pouvait songer à faire de Balder la figure centrale de
son œuvre. Cette figure reste, en quelque sorte, théorique;
elle se dérobe dans les ultimes profondeurs mythiques; elle
contemple son rêve, là-bas, par delà les temps; rien ne la
relie à la partie héroïque, humaine des _Eddas_, à l'épopée des
_Nibelungen_; et ces développements humains importent en tant que
reflets d'autres très importantes vitalités théogoniques. L'épopée
des _Nibelungen_ est plaquée, en quelque sorte, sur le Walhall,
comme l'_Iliade_ sur l'Olympe. Pour dramatiser donc l'idée de
Rédemption, il fallait la transposer parmi toute cette humanité
des _Eddas héroïques_ et du _Nibelunge-nôt_, l'incarner dans la
principale figure de ces cycles épiques: Siegfried. Du jour où
Wagner accomplit cette transposition, son Drame existait. Tout, en
son œuvre, le Ciel et la Terre, était solidaire d'une même vie
poignante.
Disons-le bien haut: ce fut-là un coup d'audace, une inspiration
de génie, que d'incohérents détails, des indices épars, dans la
matière dont il disposait, semblaient pouvoir uniquement suggérer
à Wagner. Je cherche, en vain, dans le Sigurd des _Eddas_, et,
à plus forte raison, dans le Siegfried du _Nibelunge-nôt_,
cette _absolue_ identité rédemptrice dont Wagner magnifie le
Héros.--Sans doute, disons-le vite en passant, toute cette
histoire de Siegfried se pourrait prêter à quelque belle apparence
de symbole solaire; nombreuses sont les gloses qui opinèrent pour
cette interprétation: Sigurd, Soleil du Printemps, victorieux
de l'Hiver (Fafnir), et Brünnhild, la Nature, éveillée de son
baiser. Mais il était impossible que Wagner prît au sérieux un
rapprochement aussi banal. L'étrange aventure, que de partir d'une
donnée cosmographique.
Examinons la _Völsunga-saga_, qui forme, dans les Cycles
scandinaves, comme le point de contact des âges divins avec
les âges héroïques. Là, le ciel s'ouvre sur la terre; Walhall
s'épanche en tourbillons de Dieux, et l'éblouissante Visitation
laisse après elle, en traînées de gloire, les Postérités épiques,
les Héros prédestinés. Eh! bien, si Siegfried est un de ces héros
prédestinés, le Héros de la Rédemption, l'attestation doit s'en
trouver dans ce récit de la _Völsunga-saga_, où s'évoquent les
circonstances qui précédèrent et entourèrent l'événement de sa
naissance[201-1].
Dès l'abord, en effet, la race de Siegfried paraît prédestinée.
Le Glaive que Wotan, le Voyageur borgne au manteau bleu, a
enfoncé dans un arbre, le promettant à qui pourrait l'en retirer,
Siegmund, descendant de Wotan et père de Siegfried, est seul à le
pouvoir arracher.--Qu'est-ce que ce Glaive? C'est l'Arme qui tuera
le Dragon, qui reconquerra l'Or, l'Arme dévolue à Siegfried.
L'Or restitué par Siegfried au sanctuaire des Ondes antiques, les
Dieux seront lavés de leur faute fatale. Mais qui dit cela?--C'est
Wagner, et, après lui, tout le monde. Eh bien, cela, il faudrait
que ce fût l'_Edda_ qui le dît, donnant ainsi, formellement,
Siegfried comme un Héros rédempteur. Or l'_Edda_ ne mentionne rien
de pareil, ni d'approximatif. La fatalité de l'Or se perpétue, par
delà Siegfried, pour amener cette catastrophe des Burgundes, qui
fait le sujet du _Nibelunge-nôt_. De sorte que l'_Edda_ lue, nous
sommes obligés d'en revenir au mythe de Balder, pour nous reposer
sur une idée précise de Rédemption.
Certes, ce n'est pas à dire que cette figure splendidement vague
de Siegfried ne se puisse, par l'effet de quelques rapprochements,
préciser, ne puisse prendre un certain sens de rédemption.
Voici: les Dieux ont prostitué l'Or-du-Rhin[204-1]. Parce qu'ils
ont arraché l'Or de sa virtualité primordiale,--symbolisée
par l'Eau, figure parfaite, en effet, d'inconscience, Léthé
d'ingénuité,--parce qu'ils l'ont rendu pernicieux, le Mal est
déchaîné dans le Monde. Cette faute, ils la doivent expier, en
vertu même de la fonction du principe d'équité, indépendant,
qui règne, irréductible, au plus pur de leur essence. Ils ne
peuvent pas se sauver par leur propre industrie, ils ne peuvent
toucher, derechef, à l'Or, fût-ce pour le restituer, car leurs
mains ne sont plus pures, sont _conscientes_ de la puissance de
l'Or[204-2].--Que faire?...--Et voici que, d'aventure, au plus
profond d'une des plus farouches légendes de l'_Edda_[204-3], un
enfant, un pauvre enfant, éclôt, perle de pitié dans ce chaos
dévorateur, vagissement mêlé au grondement des batailles.--Son
père? mort au combat. Par delà ce père, gisant, debout, une
colossale figure d'aïeul, blême, inquiète, un pied dans la
bataille, l'autre pied au bord de ce berceau, furtivement
paternelle, comme à l'insu d'une fatalité de malédiction,
paternelle dans un éclair d'amour persécuté. Et c'est, ensuite,
un vieux Glaive magique au poing de cet Enfant; quelqu'un pour le
conduire à la caverne du Dragon; le Dragon égorgé; l'Or aux mains
de l'Enfant, de Siegfried, fils des Dieux.--Cet Enfant, né dans
le malheur, inconscient de son origine et de sa prédestination,
cet Enfant, c'est le Rédempteur... Plausible.--Insistons encore:
nous pouvons préciser cette légende au moyen d'analogies trouvées
dans l'histoire même des anciens Scandinaves, dans leur histoire
_écrite_, non légendaire.--Ces Héros de la _Völsunga-saga_,
bannis, errants, sous forme de loups, et qui s'efforcent, du fond
de leur misère, vers on ne sait quelle œuvre victorieuse,
ne sont-ils pas à l'image de ces outlaws, de ces «loups»,
comme ils s'appelaient eux-mêmes, qui, volontairement ou non,
s'exilèrent de la lugubre patrie danoise pour conquérir les pays
du soleil.--Sigurd, dans la _Völsunga_, aussi bien que Bjœrn,
dans l'Histoire, est un de ces fils de loups; le fils de l'obscur,
de l'inconnu[205-1], des vieux mystères de deuil et de révolte,
l'effrayant Orphelin,--bâtard, peut-être, aux yeux des hommes,--en
qui surgissent les Représailles.--Insistons toujours: il y a un
moment, dans la destinée du Sigurd des _Eddas_, l'_évidence_
d'une direction divine. L'aïeul, entrevu auprès du berceau,
apparaît encore une fois, au moment où, sans son intervention,
pendant une tempête, la barque du Héros, voguant vers de vengeurs
exploits, allait sombrer. Et cet aïeul, le Chant de l'_Edda_ dit
positivement que c'est Wotan[205-2].
Très plausible d'inférer de tout cela la mission rédemptrice de
Siegfried; mais plausible, _seulement_; car, redisons-le, nulle
part, Siegfried n'accomplit, ou, plutôt, ne _doit_ accomplir
l'acte qui, seul, au sens même des plus vieux dogmes germaniques,
peut le révéler Rédempteur: la Restitution de l'Or au Tabernacle.
Cet acte, qui camperait décisivement Siegfried, c'est Wagner, et
Wagner seul, qui en attribue au Héros la prédestination. Coup
d'audace génial, qui transporte sur une inconsciente, passagère
tête humaine, toute une profondeur divine, toute une stabilité
d'éternité. Et ces rapprochements, où le visionnaire croit avoir
touché le vrai sens de la figure de Siegfried, ont, dans les
_Eddas_, leurs éléments tellement perdus, noyés, éparpillés
parmi toutes sortes de perspectives!--Le caractère propre des
chants de l'_Edda_, fait remarquer W. Grimm, c'est de supposer
connue la totalité des événements dont ils ne relatent que des
particularités. Ce cycle, dont Siegfried fut le Héros, est-il, en
son ensemble, une rédemption? Peut-être; mais quelle raison de
donner là, de préférence, l'affirmative, puisque, à côté de ces
hypothèses, nous avons le mythe, si précis, de Balder?
Cette raison, répétons-le, c'est que le mythe de Balder ne vaut
qu'en tant que doctrine abstraite, et qu'il fallait, en quelque
sorte, l'incarner, le relier à la tradition humaine; il fallait,
logiquement, dans cette atmosphère de rêve, faire remuer les
épopées[206-1]. Alors, dans l'imagination de Wagner, Siegfried
surgit, environné de la double vapeur, obscure et radieuse, des
mystères divins et des gloires humaines. Expression vibrante des
Mythes, il se rattachait, d'un côté, aux antiques oracles, de
l'autre, aux réalisations fougueuses de la Vie. Il était, à la
fois, le rêve et l'acte; et l'acte, par lui, éclatait, fatidique,
comme longuement couvé par le rêve. L'action qui rêve, diraient
les Allemands. Avec Siegfried toute une race palpitait sous ce
grand regard des Dieux; par Siegfried, fils d'Odin, Prince des
peuples du Nord, figure idéale de chef d'armées, les ultimes
visions du Mythe se continuaient dans les primes apparitions de
l'Histoire. L'humanité qu'il entraînait avait, vraiment, quelque
chose de _divin_ à _accomplir_. Sur lui brillait l'Arc-en-ciel de
Walhall, comme le Labarum sur Constantin.
Que venaient-elles faire, toutes ces hordes dont le tourbillon
emplit l'Europe, au Ve siècle?--Réaliser le long Rêve, épancher
le vaste Rêve, que les religions du Nord, depuis des ères
immémoriales, avaient grossi dans ces âmes norses, en silence,
en l'ennui d'une vie encore sans annales, inexprimée,--vaste
rêve de Soleil et de Rénovation sous le ciel gris et sourd.
Et dès que, par les suggestions de cette immense rêverie, les
peuples du Nord eurent enfin trouvé un symbole capable de les
guider, ce victorieux symbole de Siegfried, ils s'ébranlèrent,
ils crièrent vers l'avenir jusqu'alors fermé. Large soupir d'un
cœur longtemps oppressé! C'est dans ce soupir que se dilatait
le cœur, le sombre cœur des Odoacre et des Genséric. Et
les invasions roulaient, les âmes roulaient sur la pente enfin
trouvée; l'atmosphère de songe accumulée éclatait en réalités
fulgurantes. Siegfried! Siegfried! où était-il? nulle part,--et
partout, partout où il y avait un élan. Et, peu à peu, dégageant
de ce vaste enthousiasme toutes les possibilités immédiates
qu'il recélait, la réalité, la forte réalité prenait, frappait,
dans cette lave, des effigies de gloire précise, des profils de
conscience et de volonté. Les capitaines surgissaient: Euric,
Ataulphe, Alaric; les hordes devenaient peuples: Goths, Alains,
Suèves; les codes se constituaient: loi salique, loi ripuaire,
loi burgunde. Dans ces remous, jusqu'alors chaotiques, la
lumière du Midi mettait des formes; la poussière étouffante
des migrations s'aérait; la vision prenait de l'entournure:
épanouissement formidable de glaives! Il faut voir, dans Sidoine
Apollinaire, l'effarement du temps, le vertige de l'automnal
siècle gréco-romain, la toge chassée par le sayon, l'étalon par
l'aurochs, le char par le chariot. En éclairs sur le bondissement
des croupes, des carrures, des casques, le soleil, le soir, était
comme une tempête d'écarlate; elles étaient finies, les vesprées,
où, doux, estival et blond, il tournait, moelleusement, de la
pente des frontons à l'inclinaison des collines. Les frontons
croulaient; les collines épaulaient des camps barbares.
Et ce fut alors, dans la pleine vie, dans la clameur, le total
aboutissement de ce grand rêve du Nord; tout ce qu'il impliquait
eut lieu; tout se décida; faits précis, désormais, courants,
pratiques; l'âme norse entrait dans le train du monde. Même,
sous cette réalisation positive, sous ce vêtement de vie, sous
ce maniement des choses, la pensée primordiale est-elle comme
étouffée; elle reste comme interdite en présence des faits qui
l'équivalent; on hésite à environner d'éternité des circonstances
devenues si actuelles.--Et pourtant, entre le Goth brandissant
sa framée et Wotan agitant sa lance, une correspondance
s'établit, invincible. Il ne s'étend, du Guerrier au Dieu, que
l'écart chronologique; il y a le plain-pied d'un même frisson
d'âme.--Frisson très inconscient, certes, chez le Barbare, mais
qu'importe? Le Gépide qui lance le javelot, le Suève qui brandit
l'angon, le Hérule qui décoche la flèche, l'Alain qui ramène son
bouclier, le Saxon qui pousse sa barque, le Gélon qui se taillade
les joues, tous, qu'ils soient couverts de peaux, de braies ou
de cuirasses, casqués, chevelus ou tondus, qu'ils boivent l'ale,
l'eau, le lait, le vin, le sang, tous savent que les Walküres,
s'ils tombent, viendront les chercher sur les champs de bataille,
et qu'ils iront, dans les salles de Walhall, grossir la foule des
bienheureux Einhærjars. Si c'est surtout cette idée de la mort
qui les ramène au dogme, leur vie n'en est pas moins comme un
accomplissement, un sacerdoce dogmatique.--Qu'ils le sachent ou
non, s'ils bouleversent le vieux Monde, c'est pour que d'autres
puissent le réédifier en plus pur.
L'histoire de Siegfried, c'est tout cela vu, en masse, dans
un seul homme. En lui semble condensée toute l'énorme épopée
germanique du Ve siècle. Amour-propre national, non, mais
nécessité esthétique, Wagner a _accentué_ cette figure, ainsi
comprise, de cette idée scandinave de Rédemption, _transposée de
Balder à elle_.