à son égard (ils durent encore, je crois). Le texte dûment fixé,
restait à établir les origines du poème. Auguste Schlegel, il me
semble, donna l'exemple de ces nouvelles investigations (1818).
Mais, à ce point de vue, les travaux de Lachmann restent les plus
solides (1826)[180-1]. La grande révélation avait, entre temps,
jailli des _Eddas_. Mieux connues, grâce à la belle édition de
Finn-Magnussen, elles fournirent une admirable base pour l'étude
des _Nibelungen_. On retrouvait dans les sagas les éléments
primordiaux du poème, les éléments que l'Islande avait recueillis,
purs de toute influence latine. Mais qu'il nous suffise d'indiquer
ce détail essentiel. Il n'entre pas dans notre sujet de faire un
exposé total des travaux critiques qui mirent l'œuvre au point.
Après Chr. Muller, Von der Hagen, Zeune, Schlegel et Lachmann,
nous devons seulement citer encore: la belle édition de Karl
Simrock (1827), à l'occasion de laquelle Gœthe prononça qu'il
n'était plus permis à personne d'ignorer le _Nibelunge-nôt_; et
surtout la _Mythologie allemande_ des frères Grimm (1835) qui,
certainement, a ouvert de nouveaux points de vue à l'étude des
éléments mythiques de l'épopée. Fragmentaires, incompréhensibles
dans le poème, ces éléments, ces traces mythiques, désormais
se complétaient, s'expliquaient par leurs développements ou
leurs antécédents enfin dévoilés. L'évocation ne restait plus
comme barrée. Du fond des temps légendaires, elle surgissait,
s'avançait; et, toujours grandissante, elle se déroulait, se
compliquait, se peuplait, suivant l'optique de plans toujours plus
rapprochés; des activités de plus en plus militantes, de plus en
plus plastiques, magnifiaient les antiques symboles: le Mythe
des temps barbares devenait le Légendaire du Moyen-Age, et ce
Légendaire, le Panthéisme du dix-neuvième siècle.
On le sait: il y a toute une littérature des _Nibelungen_, il y a
tout un art des _Nibelungen_; mais nous devons abréger ce regard
rétrospectif. Qui ne connaît les fresques de Cornélius et la
tragédie de Frédéric Hebbel? Ces belles œuvres, définitives en
leur temps, ne sont plus guère, aujourd'hui, qu'un vestibule au
_Saint des Saints_, où nous allons enfin pénétrer, tout tremblant;
ou plutôt, pour rester dans la couleur du pays, elles sont comme
le sentier que l'on suivrait, le long d'une montagne des bords du
Rhin, pour arriver, là-haut, ébloui, à la gloire coronale d'un
Burg dominateur.
IV
Wagner a dit une parole bien en rapport avec l'esprit subjectif
des Allemands: «Le Germain aime l'action qui rêve[181-1].» Cette
pensée nous apparaît, en quelque sorte, comme l'hygiène de la
_Tétralogie_; elle doit même avoir eu une part d'influence sur la
conception des détails. Les données originales ne l'excluaient
point, s'y ajustant, elles-mêmes, curieusement: Les _Eddas_, c'est
le Rêve, le Symbole; le _Nibelunge-nôt_[181-2], c'est l'action.
Ici, les Dieux; là, les Héros; ceux-là perdant le Monde, ceux-ci
le sauvant; abstraction, puis action; symbole et fait. A vrai
dire ces deux termes: Chute, Rédemption, sont totalement inclus
dans la théogonie scandinave, telle qu'elle est exposée dans la
partie mythologique, doctrinaire, des _Eddas_. Ni les chants
héroïques dont se compose une bonne moitié de ce recueil, ni le
_Nibelunge-nôt_, tout entier, n'ajoutent à cette notion. Mais
ainsi amoindri de toute sa substance épique, de toute sa mise
en œuvre dans le monde, le mythe devient par trop abstrait;
virtualité couvant obscurément le fait, il sous-entend trop la
possibilité d'activité humaine. Privé de vie vaillante, de lettre
prestigieuse, reste l'esprit, de ce large remuement dont nous
avons essayé tout d'abord et sommairement[182-1] de reconnaître
les principaux rythmes historiques: Grandes invasions, chute
de l'Empire romain; invasions northmannes, chute de l'Empire
carlovingien. La grande synthèse de cette correspondance humaine
du mythe, ce pourrait être, plausiblement: Siegfried. C'est
pourquoi Wagner, dans son système essentiellement dramatique,
fait, à côté de la figure de Wotan, la principale de l'œuvre,
celle-là, et qui lui donne une admirable unité de pensée (sur quoi
nous reviendrons), une si haute place à la figure de Siegfried.
Par Siegfried, Wotan s'épanouit indéfiniment dans le monde[182-2],
non à la façon du paganisme méridional, jouisseusement, mais vers
une floraison toute spirituelle, en vue d'une fin morale, en vue
de sa propre Rédemption. Contre cette expansion: la Fatalité. De
là le Drame.
Chercher dans Wagner et dans les _Eddas_ la double idée de
Chute et de Rédemption; comparer les deux expressions: ainsi
procéderons-nous pour découvrir ce que Wagner doit aux sources,
et, surtout, ce qu'il doit à lui-même.
La _Tétralogie_ lue, ce résumé se dégage; premièrement, en ce qui
concerne l'idée de la Chute:
L'Orgueil divin, s'arrogeant d'exorbitants attributs, voulut
se placer sur une cime inaccessible, dominer la Fatalité. Les
Dieux firent donc édifier Walhall par les Géants. Mais lorsqu'il
fallut payer les Démiurges, ils ne purent trouver de quoi s'en
acquitter[183-1]. Ils donneraient bien Freya, la Déesse de
l'Amour, mais c'est elle qui fait mûrir les Pommes de Jeunesse,
et, sans Elle, les Dieux mourraient. Cependant, il y a l'Or du
Rhin... Cet Or sacré, que nul ne devait jamais voir, inoffensif
jouet d'innocentes Ondines, un Gnome, Alberich, pour prix de son
renoncement à l'Amour, a pu le ravir aux Filles du Fleuve, et
c'est à ce voleur que les Dieux le volent à leur tour. Pour garder
Freya, ils le livrent aux Géants. Mais l'Or, ainsi profané, doit
porter malheur à quiconque y toucha et y touchera, sciemment, en
vue de s'en servir. L'Or est donc la première expression de la
Fatalité, et, à ce résultat, les Dieux eux-mêmes, les Dieux, dans
leur orgueil d'indépendance, se trouvent avoir contribué, puisque
l'Or ne fut arraché de sa virtualité que pour payer le Walhall, la
citadelle des Dieux.
Les Dieux ont profané l'Or, les Dieux mourront; telle est la
faute, la Chute. Seule, pourrait les sauver la restitution de l'Or
aux Ondines. Mais comment? L'Or est au pouvoir du géant Fafner,
métamorphosé en Dragon. Les Dieux n'ont pas pouvoir sur les
Géants. D'ailleurs, seul, un être exempt de tout péché, un être
inconscient, pur, libre, ignorant la Richesse, et qui serait donc
pauvre dans le plus vaste trésor du Monde, seul, un tel être peut
toucher à l'Or sans en subir la fatalité. Par ces mains faite,
sera valable la restitution aux Ondines du Rhin.
Wotan engendrera donc un tel Héros: qui tuera le Dragon; qui,
pour le retourner aux Ondines, s'emparera du Trésor, de l'Anneau,
synthèse du Trésor. Et c'est, deuxièmement, l'idée de Rédemption.
Ici, le Drame commence, complexe.
Ce Héros, Wotan pense l'avoir en Siegmund, issu de lui, origine
glorieuse que cache une existence obscure, vagabonde, voulue
par le Dieu pour son fils, Siegmund devant ignorer sa naissance
divine, être absolument livré à lui-même, inconscient, libre
enfin, ainsi que le veut la Fatalité. Mais, d'autre part, il
n'est que l'incarnation du désir de Wotan, de sa spontanéité,
de sa révolte contre le Destin. Il n'agit donc pas de lui-même;
il ne peut avoir la _personnelle_ intuition de sa mission,
qu'il faut qu'on lui révèle, et qui? si ce n'est Wotan? Cruelle
perplexité!--Siegmund n'est plus libre, puisque le Dieu le guide.
Défié, le Destin s'accomplit aussitôt. Wotan a voulu que, du
moins, la révélation fût indirecte, transmise à Siegmund, par
Sieglinde, sœur du Héros, et dépositaire des _intentions_ des
Dieux. Séparée de son frère, dès l'enfance, celui-ci la retrouve
mariée par contrainte à Hunding, l'ennemi de sa race. Siegmund
devient l'amant de Sieglinde. Seuls divins parmi les hommes,
ces deux êtres ont cédé à l'_inévitable_ attirance de leur
commune origine. Ils se sont réunis en Wotan, retrouvés en lui,
absolument, puisque c'est l'_intime_ secret du dieu qui _motive_
leur rencontre. Venus de lui, ils retournent à lui. Logique.
Mais Wotan, s'il accepte cet inceste, faillit à son devoir de
Dieu-Régulateur; car il ne doit pas agir que pour ses enfants,
son cher rêve! il doit agir pour les _autres_, pour le troupeau,
pour la tourbe qui vit d'égalité, de niveau, d'aplatissement.
Il y a deux fonctions en lui: Libre, spontané, il s'incarne,
pour ainsi dire, en Siegmund-Sieglinde; responsable, Fricka, son
épouse, qu'il alla chercher dans la Fontaine-de-Sapience, Fricka,
la bonne ménagère de la Nécessité, personnifie, impérieusement,
cette _autre_ nature. A Wotan, enclin à pardonner, elle rappelle
«son devoir». Wotan, sous peine de se nier soi-même, ne peut
aller contre ce qu'il a de plus précis, de plus _actuel_ en son
essence; car ses enfants, hélas! ne personnifient, de lui, rien
de _probant_,--un lointain désir d'au-delà... Donc, Siegmund doit
mourir. Mais l'Enfant que Sieglinde aura de lui, sera le Héros
prédestiné.
Jusque-là, le Drame est demeuré presque mythique: il va devenir
humain; et c'est Brünnhilde, la fille de Wotan, autre forme de son
secret concept, qui prépare cette transformation: la Vie est plus
libre que le Rêve, le pauvre Rêve persécuté du Dieu, irréalisable
_en lui-même_; que la Vie, libre, «lui soit donc» vaillamment
«sororale».--Déchue de son rang de Walküre, pour avoir protégé
Siegmund contre Hunding, malgré l'_apparente_ volonté du dieu,
Brünnhilde n'est plus que femme. Bannie des champs de bataille,
l'orgueilleuse, la divine; à l'Amour résignée... Et Wotan
l'endort, jusqu'au Héros, digne d'Elle, qui la réveillera.
Ce Héros, c'est Siegfried, l'enfant de Siegmund et de Sieglinde.
Armé du Glaive, il tue Fafner, enlève l'Or, l'Anneau. Puis,
suivant sa destinée, il va trouver Brünnhilde. Ainsi l'Anneau
est presque redevenu la propriété des Dieux, puisque ce sont
leurs enfants qui le possèdent; propriété où le Destin n'a rien à
redire, puisque leurs enfants le possèdent, _innocemment_. Qu'il
soit restitué aux Filles-du-Rhin, et la Rédemption est accomplie.
Mais voici que l'Humanité, la Vie, dans le Drame introduite par
l'amour de Siegfried et de Brünnhilde, éclate, indépendante,
ivre d'elle-même, insoucieuse de la Divine-Détresse; et l'Anneau
devient une bague de fiançailles. Ainsi le Rédempteur _en jouit_,
lui aussi, de cet Or effroyable; il _en_ subira donc l'immanent
pouvoir de malédiction. Le Destin rend impossible la Rédemption
par les clauses mêmes qu'il avait stipulées pour la permettre: Un
Héros libre, ignorant, ingénu, pauvre dans la Richesse. Voici ce
Héros, tout en la candeur de son âme: son intuition ne va pas au
sombre mystère, au ciel chancelant, aux Dieux qui se meurent (il
faudrait encore une Révélation!); elle va à la Vie. Qu'importent
les Dieux? L'Humanité veut vivre!
Et Siegfried, le Chevalier errant, va chercher aventure.
Jouissance des deux côtés: jouissance des aventures, et de se
rendre, par ces exploits, plus digne encore de Brünnhilde. Mais
il arrive à la cour de Gunther. Un philtre bu, pris des mains du
traître Hagen, fils d'Alberich, et le Héros a oublié Brünnhilde.
Le voici amoureux de la sœur de Gunther, Gutrune. Alors
l'Humanité, déjà dégagée des Dieux, oscille, toute, à l'antique
Ténèbre. Alberich l'étreint. Le maléfice du père, Hagen, noir
héritier, l'a largement répandu sur le Monde. Le Verbe de nuit a
pris vie immédiate; les haines ont éclaté; les Armées se lèvent,
les Royaumes s'écroulent; et Siegfried, le pur, l'amant ineffable
de la Déesse exilée, Siegfried, oublieux maintenant, se perd
au tournoiement de ces fastes désordonnés. Il veut Gutrune; il
l'aura, si Gunther, en retour, a Brünnhilde. Trahie, Brünnhilde
se venge. Prompt à servir la haine de Brünnhilde, Hagen tue
Siegfried. Brisée dans les Cieux, brisée dans la Vie, la Valkyrie
se tue. Et la voilà gisante, la Race rédemptrice.
Mais de cette Rédemption l'espoir est-il à jamais détruit? Non.
Sans doute, les Dieux, dans leur formalité actuelle, sont bien
perdus. Mais Brünnhilde, avant de mourir,--avant de suivre
l'Amant que toujours elle adore, Brünnhilde parle, elle voit
l'Avenir; et c'est un un grand espoir:--Oui, les Dieux actuels
vont passer; mais, par delà leur ruine et leurs rédempteurs morts,
du moins subsistera ce que le Destin même a motivé:--la Révolte
contre le Destin, dont les Dieux laissent l'immortel exemple;
la _spontanéité_ de Wotan, jaillie des nécessités mêmes de la
lutte, et qui, transmise aux Hommes enseignés par Siegmund et
Sieglinde, par Siegfried et Brünnhilde, incarnations de la Joie
divine,--développée parmi eux, deviendra l'éternelle allégresse
humaine dans l'Amour illimité. Et c'est la véritable Rédemption;
car il faudra de nouveaux Dieux pour symboliser, projeter dans
l'infini cette nouvelle plénitude. Encore de l'extase, encore du
Ciel: _Renaissance_ des anciens Dieux.
Non moins nettement que du Drame se dégage des _Eddas_ la
double notion de Chute et de Salut. Cette idée est la base de
la théogonie Scandinave; idée ancienne, primordiale à ce point,
que les _Eddas_, ÉCRITES, dans la suite, à quelle distance?
l'expriment, en quelque sorte, inconsciemment; très antérieure
à toutes les formalités de culte, de superstition, d'allégorie.
Ame. Religiosité bien logiquement éclose parmi la désolation
d'une nature, où devait se faire si nette, dans les cœurs,
l'aspiration vers le Mieux,--vers le Soleil.
Et pourtant! que Wotan, lui, Régulateur du Chaos, Dispensateur
de toute Affirmation, soit voué à l'inquiétude, aux affres d'une
douloureuse palingénésie possible, nécessaire...: dur à expliquer,
si l'on veut,--comme il le faut,--chercher la réponse ailleurs
que dans les symboles des _Eddas_, dans cette symbolisation,
construite après coup et qui est un résultat impassible s'ignorant
soi-même, un total de valeurs inconnues, indécomposable[188-1].
Où est l'enseignement primordial, instantané, immédiatement
substantiel? Rien n'est resté de ces flagrances,--inconcevablement
anciennes!--Cette _extérieure_ fiction des Dieux voués à la Chute
pour avoir prostitué l'Or, exprime, sans doute, quelque prodigieux
Drame initial. Mais _de quoi_ est fait ce Drame?--Est-ce un
état d'humanité, ou de cosmogonie, ou de géologie? La fiction
de l'Or-du-Rhin s'accorde, avons-nous vu, avec certaines
ritualités, avec certaines sacerdotalités des religions
Scandinaves («germaniques» serait plus rigoureusement exact).
Mais ceci constaté, nous n'en savons plus long. Pourquoi Wotan,
ordonnateur, vivificateur, a-t-il en lui un principe de ruine,
partant une fatalité de transformation? Pourquoi ce non définitif
de ce qui fut, d'abord, si décisif?--Ceci n'exprimerait-il pas
(au point de vue le plus immédiat, historique, pratique), la
pente éternelle du Nord vers le Midi, l'incoércible aspiration
vers plus de soleil; ceci n'annoncerait-il pas les Invasions,
les Genséric, les Odoacre et les Ragnar Lodbrog?--Odin n'avait
pas fait assez de lumière, assez de chaleur; volcans et geysers
jaillissaient, mais sans pouvoir fondre les glaces environnantes.
Prêtre, Guerrier, Législateur, dépensé en activités de Glaive,
de Prière et de Code, Odin, malgré tant d'efforts, n'avait pu
dompter à fond, ce terrible Nord. Il l'avait enchaîné;--mais,
dit le symbole, Fenris, le Loup famélique, un jour s'évadera et
détruira l'œuvre du dieu. Ailleurs donc, le Repos! L'inquiétude
de l'Ame du Nord, ou, simplement, de l'Ame, dans l'Actuel, son
espoir aussi en l'Ailleurs, tel nous apparaît ce double dogme
de Chute et de Rédemption, voilà surtout ce que nous semble
exprimer Odin.--Qu'une «faute» ait été commise par les Dieux,
peu nous importe, au fond: strict, muet symbole d'un état d'âme;
jeu de prêtres inconnus, repris par de naïfs compilateurs; jeu
merveilleusement sincère, certes! vérifié sincère, puisque toutes
les manifestations du Nord corroborèrent cette lettre du Dogme.
Odoacre, Genséric, les Northmanns, qu'est-ce qui les pousse? C'est
(banal, même, point d'histoire) cette angoisse de ne pouvoir
plus bientôt vivre là où ils avaient d'abord leur établissement;
d'y sentir une fatalité de misère, d'écroulement,--et de «faute»
et de «crime», peut-être! Et c'est, aussi, cette divination des
béatitudes futures, là-bas, Ailleurs, vers l'Orient, vers cette
ROMA qui s'est emparée de l'Or-du-Monde.
Nous reprendrons ces aperçus sur Odin, annoncés ici, non
développés. Des choses moins générales maintenant nous
sollicitent. Quelle est, strictement, la symbolique adaptée, dans
les _Eddas_, à la double idée de Chute et de Rédemption.
Cinq symboles paraissent exprimer la Chute. Les deux premiers ont
trait à l'édification de Walhall et à l'enlèvement de Freya. Ils
disent l'Orgueil des Dieux, l'hostilité des Géants; les trois
autres, qui se rapportent à la Recherche du Marteau-de-Thor, à
la Perte du Glaive-de-Frey, et, surtout, à la Dilapidation de
l'Or-du-Rhin, racontent la Détresse-des-Dieux, victimes de leurs
passions, de leur orgueil, de leur avidité[190-1].
La Construction de Walhall par les Géants, tel est, avons-nous vu,
le symbole de l'«orgueil» des Dieux. Mais, dans l'_Edda_, ce n'est
point la nécessité de payer de cette œuvre les Géants, qui
entraîne les Dieux à la faute mortelle, à profaner l'Or-du-Rhin.
Ils ne risquent encore que Freya, Déesse de l'Amour, détail que
Wagner a également utilisé, nous savons dans quel but: pour
amener les Dieux à dilapider l'Or; car c'est contre l'abandon de
l'Anneau, que, dans la _Tétralogie_, les Géants rendent Freya.
Dans l'_Edda_, il n'est pas encore question de l'Or-du-Rhin. Le
Mythe ne revêtira cet aspect qu'au bout de quatre transformations;
et même les Dieux finissent toujours par récupérer Freya sans
autre dommage. Les symboles sont, dans l'_Edda_, exposés
impassiblement, lentement, à d'immenses distances, les uns des
autres, à travers toutes sortes d'aventures; leur signification
ne s'accuse qu'à la longue. Cela vient de ce que ces symboles,
comme l'_Edda_ les donne, baignent, en quelque sorte, dans une
multiplicité de circonstances qui, souvent, ne découlent pas
d'eux. Il a fallu à Wagner un puissant effort de concentration
pour dégager leurs immédiates conséquences dramatiques.
Résumons le symbole de Walhall et de Freya (nous devons
transcrire ici ce résumé, déjà donné lors de l'examen des traces
panthéistiques scandinaves à travers le Moyen-Age allemand):
--Les Ases ayant élevé Midgôrd, un architecte, de la race des
Géants, vint les trouver et offrit de construire, en trois ans,
un Château tellement fort, qu'il serait impossible aux Géants
des Montagnes et aux Hrimthursars de s'en emparer. Mais il
demanda, pour récompense, Freya, Déesse de l'Amour. Les Ases
consentirent. Au moment de s'exécuter, ils hésitèrent, rejetant
la responsabilité de ce marché sur Loke, qui, à les entendre,
les avait perfidement conseillés. Loke, pris de peur, use d'un
subterfuge pour empêcher le Géant de finir son ouvrage dans le
délai convenu. Et Thor, survenant, surprend le Géant dans son
dépit, et, de sa massue, il lui fracasse le crâne.
Dans le symbole suivant, il n'est plus question de Walhall. Les
Dieux sont toujours au moment de perdre Freya[191-1], mais, à
vrai dire, on ne voit pas bien en punition de quelle faute. Il y
a là, surtout, une embûche des Géants; les Dieux semblent assez
innocents de ce qui leur arrive. Voici ce symbole:
Trois Ases Odin, Loke et Hœner, voyagent. Un soir, au bivouac,
ayant grand faim, ils mettent un bœuf à cuire, mais le bœuf
ne cuit point; et un aigle, perché sur un arbre, au-dessus,
s'écrie:--C'est moi qui empêche de cuire le bœuf! Si vous
consentez à m'en donner une part, il cuira. Les Dieux consentent.
Mais l'aigle prend les plus grosses portions. Loke, irrité, lui
assène un coup de perche. Cette perche se fixe, d'un bout, à
l'aigle, de l'autre bout, à Loke. Alors l'aigle qui n'est autre
qu'un Géant métamorphosé, enlève Loke, lui déclarant qu'il ne
consentira à le délivrer que s'il lui livre Iduna (Freya) et les
Pommes-de-Jeunesse. Iduna (Freya) est livrée, et les Pommes.
Vieillesse, Agonie des Dieux. Ils contraignent Loke, le coupable,
à récupérer Iduna (Freya). Métamorphosé en Faucon, il se rend à
la demeure du Géant, trouve Iduna seule, la change en noix et
l'enlève dans son bec, etc.
Dans l'autre symbole, la Recherche du Marteau-de-Thor, l'idée
de Détresse s'accentue, encore qu'il n'y soit pas indiqué
pourquoi les Dieux ont mérité de perdre le Marteau-de-Thor.
Ce symbole offre de frappantes analogies avec celui de la
Récupération-de-l'Anneau. Sans le Marteau-de-Thor, les Dieux
sont fort menacés, de même qu'ils mourront si l'Anneau n'est pas
reconquis. De même que le Géant Fafner détient l'Anneau, c'est
le Géant Thrymer qui cache le Marteau. Mais la suite n'est plus
conforme: elle se rattache au mythe de Freya, et non à celui de
Siegfried. Thrymer:--«J'ai caché le Marteau de Hloride à huit
haltes de profondeur dans la Terre: pas un homme ne pourra l'en
retirer, s'il ne m'amène Freya pour épouse.» Loke dit à Thor:
«--Les Géants bâtiront bientôt dans Asgôrd si tu ne vas point
quérir ton Marteau.» Thor, sous le déguisement de Freya, se rend
chez Thrymer, et, dès le Marteau reconquis, il assomme le Géant.
En somme, les Dieux, jusqu'ici, parviennent à éluder la Fatalité
dont les Géants sont les opiniâtres instruments. Toujours la
Lueur surmonte l'encombrement des Ténèbres. Du fond des ouragans
les Dieux resurgissent, purs.--Sous leur impassibilité, leur
inconscience, leur pauvre, exaspérante tranquillité d'expression,
ces symboles se sentent d'on ne sait quelle bouillante époque
de jeunesse. Ils instituent. La vaillance des Dieux dompte la
Fatalité, l'étouffe sous l'abondance de la Création, comme ce
Héros de la Völsunga-saga, qui, d'un bras infatigable, pétrit une
pâte où grouille une vipère.
Wagner a surtout retenu de ces symboles les détails relatifs à
Freya. Ils ne touchent guère que par Freya à la _Tétralogie_;
cela seul nous aurait obligé de les exposer, quelque fastidieux
que cela soit, si, au surplus, ils n'étaient pas comme les divers
aspects préparatoires de ce dogme scandinave de chute, non encore
parvenu à sa forme définitive. Cette forme est déjà mieux accusée
dans le symbole de la Perte du Glaive-de-Frey. Il y a là, tout à
fait, idée de chute, mais, ici, l'amour cause cette chute.--«Oui,
dit au dieu Frey l'infernal Loke, tu as acheté avec de l'Or ta
femme, la fille de Gymer, et tu as perdu ton Glaive. Lorsque les
fils de Muspell (royaume de Surtur, Géant-du-Feu) arriveront à
cheval par Markvod (à la fin du Monde), tu n'auras point d'armes
pour les combattre.» Frey avait confié son Glaive à son écuyer
pour qu'il allât lui conquérir la femme qu'il aimait, et l'écuyer
n'a point rapporté le Glaive.
Nous voici enfin arrivés à ce fameux symbole de l'Or-du-Rhin.
Résumons-le d'après l'_Edda-Sœmundar_ (_Deuxième Chant de
Sigurd vainqueur de Fafnir_):