l'immense palingénésie, la myriade des légendes païennes, des
apparitions qui, du fond des ruines paternelles, lentement, se
tournaient vers le Moyen-Age, et, en imploration au seuil de ses
porches, au rebord de ses ogives, lui demandaient asile. Et les
peuples accueillirent cet essaim qui se répandit par les villes et
par les campagnes, par les cathédrales et par les castels.
La création en fleur des mythologies festonna de rinceaux la
rigidité pieuse des architectures.
Il faut, pour l'Allemagne, examiner de plus près le légendaire,
le panthéisme qui, du fond de l'immense tradition des
_Nibelungen_[167-1] et des _Eddas_, s'épancha sur elle, comme
d'une corne d'abondance. Le Christianisme vint par dessus, mais
sous cette Allemagne chrétienne, le merveilleux, le fabuleux
transparaît magiquement[167-2]; il forme le fond de superstition
de toutes les coutumes; et, comme la vie à quoi il se mêle n'est
plus la vie exclusivement militaire des temps barbares, comme,
à côté de l'Homme d'armes, voici venir le Bourgeois, le Paysan,
l'Ecolier, ce merveilleux prend comme quelque aspect familier,
immédiat, pratique. L'impression qu'il dégage aurait quelque chose
d'analogue à l'effet de la _Cuisine des Anges_ de Murillo.
Cette bonhomie dans le fantastique, j'en trouve d'abord les
traits dans le cycle des Nains, des Männlein. Ils ont quitté
les montagnes de la Norvège et de l'Islande pour les montagnes
de la Germanie: le Wunderberg, le Taunus, l'Erz-Gebirge, le
Thuringervald. Dans les idées chrétiennes de l'Allemagne, Dieu
les a créés pour cultiver le sol, comme ils étaient, vers
l'extrême-nord scandinave, dans ces terres de geysers et de
volcans, les formidables forces géologiques. Maintenant, adoucis,
les voilà retirés dans des montagnes plus tranquilles, couronnées
de chalets et festonnées de vignes. De leur ancien labeur, ils
ont gardé comme une industrie, une diligence de fourmis. Leurs
femmes filent le lin. Et sur cette vie d'ordre et de travail, la
douceur de sentiments chrétiens. Les Nains du Wunderberg vont
à l'église de Saltzbourg. Leurs distractions: la musique et la
danse. Au crépuscule, par toutes les fissures des rochers, vite,
dans la campagne. Tous ces petits yeux convoiteurs laissent, un
moment, le spectacle des trésors édifiés en sombreurs vermeilles,
sous la montagne, pour la douce nuance infinie du ciel du
soir. Ils s'entretiennent, sur la colline, avec les étudiants
qui passent, tandis que d'en bas, de tous les clochers de la
grand'ville universitaire, Gœttingue, Iéna, Heidelberg, montent
les carillons des angelus et des rumeurs d'activités latines.
Puis ce sont les voisinages chez les burgraves de la Contrée:
maint haut Electeur les prie à dîner. Et, vidrecome au poing, ils
boivent au Saint-Empire de la nation allemande, à la prospérité de
l'Empereur, à la conquête de l'Italie.
Moins insignes sont les Koboldes. Le Kobolde c'est le nain
domestiqué. Il n'habite pas la montagne; le paysan, dans la
plaine, l'emploie comme garçon de ferme. Il couche, l'été, dans
la grange; l'hiver, au coin de l'âtre. Il ne demande pour salaire
qu'une écuelle de lait tous les jours. Complaisant, modeste,
gai. Par les soirs de moisson, c'est lui qui mène la joie des
travailleurs; il est le dernier à quitter la danse, et, quand tout
s'est endormi, sa gaieté solitaire persiste bien avant dans la
nuit, comme une veille de grillon.
Mais d'autres ébats, dans la campagne, sous le clair de lune,
succèdent à la rougeoyante danse des moissonneurs, pailletée
d'épis. Fondus au vague de l'azur lunaire, voici voltiger les
Elfes en farandoles argentées. Ils sont l'âme de l'apaisement de
la nuit, et leur rythme est comme le déroulement d'un soupir de
béatitude. Tels, impondérables dans l'ampleur de l'éther, par les
collines et par les clairières, ils décrivent leurs volutes. Et, à
ce frôlement, un éveil fantômal a frémi dans la campagne; alors,
tout le panthéisme possible à la Nature se lève, s'esquisse. En
essors innombrables, voici les esprits des eaux, des forêts, des
montagnes. Les Nixes chantent au bord des cascades, que ce chant
active, auprès des moulins qui en tournent plus vite, ou bien,
vagabondes, elles s'en vont conter des histoires aux bergers
assemblés autour d'un feu, dans la prairie. C'est une immense
églogue nocturne et fantastique. De la nappe lumineuse de l'étang,
le Wassermann émerge, sous son chaperon vert; il barbotte tel
qu'une énorme grenouille, et les ondes, en fuites ondulées autour
de ses ébats, semblent se propager, par delà les rives, dans
l'ondulation de la forêt remuée de myriades de hantises. Là, dans
un rayon de lune, les Vierges-cygnes s'essorent en aspirations
de lys; ou bien, espérantes au bord du lac, en la magnifique
candeur de leurs ailes, elles attendent le Chevalier qu'elles
mèneront vers d'ineffables exploits[169-1]. Mais voici vers ce
rêve, en bercements infinis, lents, voici, du fond des ondes,
émaner de magiques symphonies. Dans les lointains de limpidités,
on entend des tintements de cloches, des modulations d'orgues,
comme si l'abîme entier était une cathédrale toute grondante de
vêpres. Les eaux semblent s'approfondir en basiliques de cristal;
et des chœurs harmonieux d'ondines peuplent ces architectures
transparentes. Ce sont de savantes musiciennes; les séductions
de leurs concerts sont faites, n'en doutez mie, de toutes les
ressources d'un orchestre varié: saquebute, trombone, harpe,
guiterne, viole, chalumeau... Soudain les sons défaillent, le
silence s'étend, la lune étale plus largement le miroir de l'eau;
et, dans ce recueillement, une voix, une voix solitaire s'élève,
lente, pure, extasiée comme un essor d'ange. C'est Lore-Ley, la
belle fée du Rhin, l'éternelle fiancée; elle chante la venue
prochaine du bien-aimé, de l'unique Amant. Que de bons chevaliers
ont péri dans les flots! Nul ne fut le Prédestiné. Celui-là
viendra-t-il jamais? Combien de nuits couleront encore, semblables
à cette nuit, pleines de l'appel langoureux et stérile. Combien
de nuées rouleront encore sous le clair de lune, avant les nuées
d'assomption qui emporteront vers l'éternité le beau couple enfin
réuni. Elle est pourtant bien belle. L'évêque qui la cita comme
magicienne n'eut pas la force de la condamner: «--La douceur du
regard, le frais incarnat du visage, la suave mélodie de la voix,
voilà ma magie.»
La légende de Lore-Ley, c'est presque le mythe de Brünnhild. Elle
aussi attend un Héros, un autre Siegfried. Mais Lore-Ley, par sa
mélancolie, appartient trop encore au Moyen-Age. Viendra-t-il
jamais, l'amant espéré? Elle est bien de cette époque qui ne put
réaliser qu'à travers tant de douleurs et d'incertitudes le plus
magnifique idéal.
C'est dans une autre légende, celle de Kunégonde, qu'il faut
chercher l'immédiate transposition du mythe de Brünnhild.
Kunégonde, voilà, distincte du Moyen-Age, la Walküre des _Eddas_.
Couchée au sommet d'un roc escarpé, il fallait que celui qui la
voulait conquérir gravît à cheval cette pente vertigineuse. Bien
des Chevaliers périrent. Enfin, il parut, le Héros. Mais, comme
Siegfried, il méprisa le prix de son exploit; et la Dédaignée se
précipita dans le gouffre. Cette légende nous semble plus précise
que celle de Lore-Ley. La fée du Rhin invoque la venue de l'amant,
à la manière des jeunes filles dont le fiancé était à la croisade.
Tout autre, tout à fait en dehors du Moyen-Age, est la conception
de l'amour dans la légende de Kunégonde: l'amour est, là, sauvage,
hautain. Ce n'est plus la fée mélancolique, vague dans la sérénité
bleuâtre des nuits d'été, la fée vagabonde qui voudrait fixer et
reposer sur un cœur pur son cœur éternellement incertain;
mais c'est la guerrière violente, vermeille en la clarté des
sommets qui lui font un piédestal, la guerrière dont il faut, pour
en être aimé, ployer l'orgueil primordial. Et n'est-ce pas comme
la tristesse d'un _Ragnarœcker_, d'une fin du monde, cette
irréalisation du secret et suprême Désir qui couvait pourtant au
cœur farouche de la vierge?
Mais, dominant la confusion de ces contes, que l'on pourrait
appeler la menue monnaie panthéistique des palingénésies, dominant
le tourbillon des nains, des koboldes, des sylphes, des ondines,
des femmes-cygnes, des fées et des chevaliers errants, voici des
contours plus vastes, des légendes plus profondes et qu'anime
l'âme même des anciens mythes. L'immense symbole de l'Anneau,
après avoir signifié, pour les peuples de l'Invasion, la puissance
de l'Empire Romain, exprime, maintenant, pour les peuples du
Moyen-Age, la puissance de l'Empire Karlovingien. A cet Anneau
sont liées les destinées de la nouvelle Capitale de l'Occident,
Aix-la-Chapelle. La légende raconte que l'Anneau fut découvert,
par l'archevêque Turpin, sous la langue d'une vieille femme, de
qui Charlemagne, par l'attirance d'un tel trésor sur elle, s'était
rendu amoureux. Quelle serait la signification de cette figure de
vieille femme? Volontiers verrions-nous en elle comme l'emblème
du Passé Barbare et Scandinave, une sorte de Erda, de Märe, de
Sapience des anciens âges. Par elle, Charlemagne est encore lié à
ce Passé. Mais l'archevêque Turpin, qui représente ici les temps
nouveaux, la Latinité civilisatrice, dépouille la vieille femme de
son artifice; il lui enlève l'Anneau, qu'il garde. Et dès lors,
Charlemagne, en raison de la même fascination occulte de l'Anneau,
se laisse dominer par l'influence du Prélat; il se tourne vers
l'Avenir. Mais, ajoute la tradition, l'archevêque, prévoyant les
malheurs qui pourraient arriver si ce talisman tombait entre les
mains d'un méchant homme, le jeta dans le lac d'Aix-la-Chapelle;
et c'est ainsi que cette ville recéla le palladium du nouvel
empire d'Occident.
Non moins immédiate est la transposition populaire et chrétienne
du mythe des Géants édifiant Walhall, Freya devant être leur
salaire.--«Les Ases ayant élevé Midgôrd, dit le _Gylfaginning_, un
architecte, de la race des Géants, vint les trouver et offrit de
construire, en trois ans, un château tellement fort qu'il serait
impossible aux Géants des Montagnes et aux Hrimthursars de s'en
emparer. Il demanda pour récompense, Freya, Déesse de l'Amour. Les
Ases consentirent. Mais au moment de s'exécuter, ils hésitèrent,
rejetèrent la responsabilité de ce marché sur Loke, qui, à les
entendre, les avait perfidement conseillés. Loke, pris de peur,
use d'un subterfuge pour empêcher le Géant de finir son ouvrage
dans les délais promis. Et Thor, survenant, surprend le Géant dans
son dépit, et, de sa massue, il lui fracasse le crâne.»
Ce mythe scandinave, c'est l'Amour sacrifié (presque) à la
Puissance. Identique est le sens de la légende allemande du
Moyen-Age. Avec le ton de l'époque, le ton intime et rustique
d'un Téniers, elle marmotte que Richesse ne fait pas Bonheur, et
l'empêche souvent.--Il y avait, une fois, un paysan de la Hesse,
si pauvre, qu'il n'avait pas de quoi se bâtir une grange. Il
s'adresse au Diable, lequel se charge de bâtir la grange du jour
au lendemain, avant le premier chant du coq, si le paysan s'engage
à lui donner «un bien qu'il possède mais qu'il ne connaît pas
encore». Accepté. Or la femme du malheureux était enceinte, et
l'enfant sera le salaire du démiurge. Déjà la grange est bâtie;
il n'y a plus qu'une tuile à poser, et il est encore nuit. Mais
la femme du paysan s'en va incontinent dans la basse-cour, et
elle fait si bien le coq, que tous les cocoricos des fermes
environnantes répondirent. Et le Diable s'enfuit, penaud, sous
cette moqueuse fanfare matinale, qui est comme l'éclat de rire de
l'aube du bon Dieu.
Nous pourrions multiplier ces exemples. Mais ceux que nous venons
de rapporter constatent suffisamment la trace des traditions
mythologiques et épiques du Nord à travers le Moyen-Age allemand.
Plus tard, loin que l'Art chrétien fût impropre à exprimer
ces traditions, elles bénéficièrent, au contraire, de toutes
ses ressources. Jamais le légendaire ne fut plus vivace, plus
nombreux, plus fouillé que dans l'Allemagne du XVe siècle, à la
veille d'Albert Dürer et d'Holbein. Il multipliait ses aspects par
cela même qu'il avait plus de formes plastiques à son service.
Ce sont les linéaments de ce pandœmonium qui saillissent, en
angles si sauvages, dans l'_Apocalypse_ d'Albert Dürer; c'est de
tout ce mystère qu'est faite la profondeur, la poésie terrible du
grand artiste; c'est la grande idée de Nécessité des dogmes du
Nord, transposée dans la tristesse de son âme persécutée, qui fixe
ces profils si stricts, qui bute ces fronts carrés, qui crispe
ces sourcils dans une ombre soucieuse. Chez Holbein, le génie
germanique aboutit plus touffu, et avec ce que le Moyen-Age lui
a donné d'ingénuité et de bonhomie. L'idée même est dans Dürer;
dans Holbein, l'enveloppe, la vibration panthéistique de cette
idée, ce merveilleux dont nous venons de noter quelques traits.
Toutes les fantastiques morphes que le Moyen-Age allemand, en
sa conception presque païenne de la Nature, envoluta autour des
symboles du Nord, toutes ces giroyantes créations fantômales de
sylphes, de nains, de bêtes apocryphes, véritable grouillement
nabot ou dégingandé d'un cauchemar de Callot,--s'épandent
formidablement dans la _Danse-des-Morts_![174-1]. Mais, pour
reprendre, ici, un point qui demande explication, et bien que ce
que nous allons dire puisse paraître paradoxal, c'est précisément
parce que ces artistes étaient chrétiens, qu'ils purent si bien
exprimer l'ancien génie païen et idolâtre de leur patrie. En
effet, le Christianisme positif d'alors développait, surtout
en Allemagne, un sens pratique de l'hyperbole, une vision
raisonneuse, ergoteuse, des choses les plus lointaines, bien
experte à démêler le chaos des vieux symboles. Par cette aptitude
à garder, dans les plus effarantes conceptions, ce sentiment
de la réalité, l'habitude, le pli, en quelque sorte, de la vie
courante, domestique, ces artistes purent animer leur rêve
d'une activité immédiate, l'enrichir d'une infinité de motifs
familiers, où l'âme se reposait, en toute intimité, et sans
s'apercevoir qu'elle eût changé de sphère. Le chef-d'œuvre,
dans la célèbre _Madone_ d'Holbein, ce n'est pas même la Madone:
c'est cette famille bourgeoise agenouillée devant elle, c'est ce
Jacques Meyer, bourgmestre de Bâle, avec sa femme, bonne poule
allemande, ses deux garçons et ses deux filles, placidement
campés, en leur inaltérable bonhomie, sur le bord de cette suprême
apothéose[175-1]. Et c'est de même sur ce sentiment profond de la
vie que s'appuya, chez les Dürer et chez les Holbein, l'ancien
génie germanique.
Ce que nous venons de dire achèverait d'expliquer pourquoi
le panthéisme scandinave, transposé dans les légendes, dans
les _märchen_, fut si vivace en Allemagne. De ce panthéisme,
l'Allemagne, tant au Moyen-Age que de nos jours, «a toujours
admis le principe sans jamais le formuler»: le Christianisme
n'y a rien changé; au contraire, certains dogmes catholiques
ont pu même être greffés sur d'anciens dogmes scandinaves
(Apocalypse-Ragnarœcker). Un sentiment subjectif de la nature,
voilà l'essence de ce Panthéisme[175-2]. Or, le Christianisme,
renforçant cet esprit d'abstraction, en lui enseignant, pour ainsi
dire, une gymnastique sûre, ne put que confirmer le panthéisme
qui en découle. C'est ce que semble constater Heine, lorsqu'il
dit qu'en Allemagne «artistes et savants, philosophes et poètes
tendent et aboutissent au panthéisme», seule doctrine qui lui
paraisse d'accord avec les exigences du sentiment national.
«Nos premiers romantiques, dit-il, agirent par un instinct
panthéistique qu'eux-mêmes ne comprirent pas. Le sentiment,
qu'ils crurent une tendresse renaissante pour le bon temps
du catholicisme, avait une origine plus profonde qu'ils ne
soupçonnaient. Leur respect, leur prédilection pour les traditions
du Moyen-Age, pour les croyances populaires, pour la diablerie,
la magie et la sorcellerie, tout cela ne fut qu'un amour réveillé
subitement, et à son insu, pour le panthéisme des vieux Germains;
et dans ces figures indignement barbouillées et méchamment
mutilées, ils n'aimaient vraiment que la religion antichrétienne
[point tant que cela antichrétienne!] de leurs pères. J'ai dit
comment le Christianisme avait absorbé les éléments de la vieille
religion germanique; comment, après une outrageante transformation
[ne serait-ce point beaucoup dire?], ces éléments s'étaient
conservés dans les croyances populaires du Moyen-Age, de sorte que
le vieux culte de la nature fut considéré comme impure et méchante
magie, que les vieux dieux ne furent plus que de vilains diables,
et les chastes prêtresses d'infâmes sorcières... Nos romantiques
voulurent restaurer le Moyen-Age catholique, parce qu'ils
sentaient qu'il y avait là beaucoup de souvenirs sacrés de leurs
premiers ancêtres et de leurs nationalités primitives conservés
sous d'autres formes. Ce furent ces reliques souillées et mutilées
[?] qui éveillèrent dans leur âme une si vive sympathie, et ils
détestèrent le protestantisme et le libéralisme qui s'efforçaient
de détruire _les restes sacrés du germanisme avec tout le passé
catholique_.»
De ce «germanisme» nous venons de suivre les traces jusqu'à la
Renaissance. Ces traces disparaissent à l'époque de la Réforme.
On ne lit plus que la Bible. Les Luthériens vendent, dilapident
les chefs-d'œuvre d'Albert Dürer comme «vieux tableaux
papistes»[176-1]. L'artiste choyé de l'époque, c'est Hans Sachs,
le bon meistersänger de Nuremberg, le poète de la Réforme,
cordonnier de son état. Ce qui l'a sauvé de l'oubli, c'est d'avoir
traduit des psaumes pour le culte réformé. La gloire ne coûtait
pas cher, alors! Wagner, dans ses _Maîtres-Chanteurs_, a caressé
le type de ce Hans Sachs, cela bien forcément. S'il l'eût pris tel
que l'histoire nous le donne, solennel et pédant cordonnier-poète,
personne n'eût supporté ce savetier de Pathmos.
La Réforme aboutit à la Guerre de Trente-Ans. L'Allemagne perdit
tout dans cette guerre, son vieil esprit et son indépendance.
Lorsqu'elle sortit, exténuée, de la lutte, lorsqu'elle voulut se
ressaisir, ce fut une inexprimable stupeur; elle se recoucha,
désespérée, dans les ténèbres. Une lueur, pourtant, pointait au
loin; il y avait des splendeurs, là-bas; le «soleil du grand
siècle» se levait sur l'Europe. Un de ces rayons toucha la vieille
Allemagne défaillante. L'Olympe auroral prêtait sa lueur au
Walhall crépusculaire. L'Allemagne se ranima un peu dans cette
clarté. Au bord de l'apothéose de Versailles elle s'assit, triste,
oppressée de souvenirs qu'elle devait taire. Il lui fallut imiter,
suivre le goût de ce siècle qui n'était pas son siècle. Elle eut
aussi ses poètes à perruque, les Hagedorn, les Gellert, les Weiss;
mais son cœur ne les comprenait point; et, pour comble de
malheur, son Louis XIV, à elle, son Frédéric, devait laisser dans
cet exil le génie allemand, imposer à la patrie du mysticisme le
scepticisme de Voltaire.
Mais ce délaissement même est favorable à la maturation de la
véritable pensée germanique. Ignorée, elle n'en est que plus
indépendante; elle peut, sans entraves, se mettre à la recherche
des sources perdues depuis la Renaissance, et, quand elle les a
retrouvées y puiser à loisir les forces qui bientôt s'épanouiront
dans les grandes œuvres des Lessing, des Klopstock, des
Gœthe et des Schiller. C'est l'Angleterre qui la guide dans ces
recherches: Georges II fonde l'université de Gœttingue; Bodmer
pressent Shakespeare. Hamlet, c'est encore le Nord Scandinave,
c'est le Danemark, ce Danemark qui avait pour Odin, un culte tout
à fait spécial, distinct des ritualités générales, ce Danemark où
le poète Œhlenschläger soulèvera bientôt tant d'enthousiasme en
ressuscitant les Dieux du Walhall. Le XVIIIe siècle de Frédéric
s'en va. Wieland en abrite les derniers violons dans la forêt
enchantée d'Obéron, et, par dessus ces mourants pizzicati,
Klopstock fait retentir les vastes orgues de la _Messiade_.
Klopstock: il contribua beaucoup à la revivification du vieil
esprit germanique. Chose singulière, à première vue, c'est le
poète le plus chrétien de l'Allemagne qui prépara la renaissance
du Panthéisme du Nord. Pourquoi? Parce que la _Messiade_ intronisa
une sorte de romantisme théologique, qui donna du beau religieux
une idée plus libérale, cependant que, d'autre part, conséquence
assez inattendue, le Protestantisme, l'esprit d'examen, en
limitant les dogmes classiques, facilitait le développement
d'une autre catégorie d'idées, de notions religieuses; et ce fut
le vieux panthéisme du Nord qui d'abord poussa la porte ainsi
déverrouillée.
Klopstock, en répandant une conception plus large du beau
religieux (comme Châteaubriand, plus tard, en France), en
orientant les âmes vers un mysticisme plus métaphysique que
dogmatique, acheva ce que le Protestantisme avait préparé.
Alors la poésie d'Œhlenschläger fut comme le soleil qui vint
illuminer, vivifier, préciser cette atmosphère de mysticisme
éparse depuis Klopstock. Ce grand rêve de mélancolie, vague
jusqu'alors[178-1], elle le dramatisa, elle le modela. Les
symboles du Nord le sculptèrent; il se formula sous l'enveloppe
des traditions nationales; il revêtit les plastiques véhémentes
des volitions légendaires. Tel fut, en Danemark et en Allemagne,
le rôle du théâtre et des poèmes d'Œhlenschläger: _La Mort de
Balder, les Dieux du Nord, Staerkodder_, etc. Cette influence de
son œuvre sur l'esprit allemand est bien incontestable, puisque
c'est par l'Allemagne que le reste de l'Europe connut le poète
danois.
Nous venons d'indiquer les principales circonstances
intellectuelles qui précédèrent, entourèrent ou suivirent
l'apparition de l'épopée des _Nibelungen_. Ces circonstances, ou
préparaient cet événement, ou en frayaient la portée. Cependant,
édité pour la première fois, à Berlin, en 1782, par Chr. Muller,
le poème demeura longtemps inconnu au-delà d'un certain cercle
d'érudits[179-1]. On peut même dire qu'il entrait seulement dans
une troisième et suprême phase d'élaboration, qu'il lui fallait
passer par la Critique, avant d'être irrévocablement fixé. Le
travail de Chr. Muller fut plutôt d'exhumation que d'édition;
restait à nettoyer cette vieille médaille dont on ne pouvait
démêler les profils. L'aspect gothique des manuscrits pouvait
faire penser à quelque roman de chevalerie. Mais bientôt, sous le
Minnesänger, on retrouva le Skalde; investigations premières qui
aboutirent à l'édition de Von der Hagen (1810), puis à celle de
Zeune (1815). Ces deux éditions semblent s'être fort répandues
en Allemagne; elle se réveillait d'Iéna. Plus heureuse qu'au
lendemain des Trente Ans, elle put se ressaisir. C'est que,
maintenant, elle s'affermissait en la vieille âme forte que lui
avait révélée, en elle-même, l'épopée des _Nibelungen_; dans
l'épopée, elle retrouvait sa gloire barbare, sa nationalité pure,
tout le faisceau des armes ancestrales; et c'est le souffle du
vieux poème (hélas!) qui gonfla le cœur forcené de Théodore
Kœrner. L'œuvre, désormais, était populaire.