Dans cette «poussière puissante» flottait, crépusculairement,

l'immense palingénésie, la myriade des légendes païennes, des

apparitions qui, du fond des ruines paternelles, lentement, se

tournaient vers le Moyen-Age, et, en imploration au seuil de ses

porches, au rebord de ses ogives, lui demandaient asile. Et les

peuples accueillirent cet essaim qui se répandit par les villes et

par les campagnes, par les cathédrales et par les castels.

La création en fleur des mythologies festonna de rinceaux la

rigidité pieuse des architectures.

Il faut, pour l'Allemagne, examiner de plus près le légendaire,

le panthéisme qui, du fond de l'immense tradition des

_Nibelungen_[167-1] et des _Eddas_, s'épancha sur elle, comme

d'une corne d'abondance. Le Christianisme vint par dessus, mais

sous cette Allemagne chrétienne, le merveilleux, le fabuleux

transparaît magiquement[167-2]; il forme le fond de superstition

de toutes les coutumes; et, comme la vie à quoi il se mêle n'est

plus la vie exclusivement militaire des temps barbares, comme,

à côté de l'Homme d'armes, voici venir le Bourgeois, le Paysan,

l'Ecolier, ce merveilleux prend comme quelque aspect familier,

immédiat, pratique. L'impression qu'il dégage aurait quelque chose

d'analogue à l'effet de la _Cuisine des Anges_ de Murillo.

Cette bonhomie dans le fantastique, j'en trouve d'abord les

traits dans le cycle des Nains, des Männlein. Ils ont quitté

les montagnes de la Norvège et de l'Islande pour les montagnes

de la Germanie: le Wunderberg, le Taunus, l'Erz-Gebirge, le

Thuringervald. Dans les idées chrétiennes de l'Allemagne, Dieu

les a créés pour cultiver le sol, comme ils étaient, vers

l'extrême-nord scandinave, dans ces terres de geysers et de

volcans, les formidables forces géologiques. Maintenant, adoucis,

les voilà retirés dans des montagnes plus tranquilles, couronnées

de chalets et festonnées de vignes. De leur ancien labeur, ils

ont gardé comme une industrie, une diligence de fourmis. Leurs

femmes filent le lin. Et sur cette vie d'ordre et de travail, la

douceur de sentiments chrétiens. Les Nains du Wunderberg vont

à l'église de Saltzbourg. Leurs distractions: la musique et la

danse. Au crépuscule, par toutes les fissures des rochers, vite,

dans la campagne. Tous ces petits yeux convoiteurs laissent, un

moment, le spectacle des trésors édifiés en sombreurs vermeilles,

sous la montagne, pour la douce nuance infinie du ciel du

soir. Ils s'entretiennent, sur la colline, avec les étudiants

qui passent, tandis que d'en bas, de tous les clochers de la

grand'ville universitaire, Gœttingue, Iéna, Heidelberg, montent

les carillons des angelus et des rumeurs d'activités latines.

Puis ce sont les voisinages chez les burgraves de la Contrée:

maint haut Electeur les prie à dîner. Et, vidrecome au poing, ils

boivent au Saint-Empire de la nation allemande, à la prospérité de

l'Empereur, à la conquête de l'Italie.

Moins insignes sont les Koboldes. Le Kobolde c'est le nain

domestiqué. Il n'habite pas la montagne; le paysan, dans la

plaine, l'emploie comme garçon de ferme. Il couche, l'été, dans

la grange; l'hiver, au coin de l'âtre. Il ne demande pour salaire

qu'une écuelle de lait tous les jours. Complaisant, modeste,

gai. Par les soirs de moisson, c'est lui qui mène la joie des

travailleurs; il est le dernier à quitter la danse, et, quand tout

s'est endormi, sa gaieté solitaire persiste bien avant dans la

nuit, comme une veille de grillon.

Mais d'autres ébats, dans la campagne, sous le clair de lune,

succèdent à la rougeoyante danse des moissonneurs, pailletée

d'épis. Fondus au vague de l'azur lunaire, voici voltiger les

Elfes en farandoles argentées. Ils sont l'âme de l'apaisement de

la nuit, et leur rythme est comme le déroulement d'un soupir de

béatitude. Tels, impondérables dans l'ampleur de l'éther, par les

collines et par les clairières, ils décrivent leurs volutes. Et, à

ce frôlement, un éveil fantômal a frémi dans la campagne; alors,

tout le panthéisme possible à la Nature se lève, s'esquisse. En

essors innombrables, voici les esprits des eaux, des forêts, des

montagnes. Les Nixes chantent au bord des cascades, que ce chant

active, auprès des moulins qui en tournent plus vite, ou bien,

vagabondes, elles s'en vont conter des histoires aux bergers

assemblés autour d'un feu, dans la prairie. C'est une immense

églogue nocturne et fantastique. De la nappe lumineuse de l'étang,

le Wassermann émerge, sous son chaperon vert; il barbotte tel

qu'une énorme grenouille, et les ondes, en fuites ondulées autour

de ses ébats, semblent se propager, par delà les rives, dans

l'ondulation de la forêt remuée de myriades de hantises. Là, dans

un rayon de lune, les Vierges-cygnes s'essorent en aspirations

de lys; ou bien, espérantes au bord du lac, en la magnifique

candeur de leurs ailes, elles attendent le Chevalier qu'elles

mèneront vers d'ineffables exploits[169-1]. Mais voici vers ce

rêve, en bercements infinis, lents, voici, du fond des ondes,

émaner de magiques symphonies. Dans les lointains de limpidités,

on entend des tintements de cloches, des modulations d'orgues,

comme si l'abîme entier était une cathédrale toute grondante de

vêpres. Les eaux semblent s'approfondir en basiliques de cristal;

et des chœurs harmonieux d'ondines peuplent ces architectures

transparentes. Ce sont de savantes musiciennes; les séductions

de leurs concerts sont faites, n'en doutez mie, de toutes les

ressources d'un orchestre varié: saquebute, trombone, harpe,

guiterne, viole, chalumeau... Soudain les sons défaillent, le

silence s'étend, la lune étale plus largement le miroir de l'eau;

et, dans ce recueillement, une voix, une voix solitaire s'élève,

lente, pure, extasiée comme un essor d'ange. C'est Lore-Ley, la

belle fée du Rhin, l'éternelle fiancée; elle chante la venue

prochaine du bien-aimé, de l'unique Amant. Que de bons chevaliers

ont péri dans les flots! Nul ne fut le Prédestiné. Celui-là

viendra-t-il jamais? Combien de nuits couleront encore, semblables

à cette nuit, pleines de l'appel langoureux et stérile. Combien

de nuées rouleront encore sous le clair de lune, avant les nuées

d'assomption qui emporteront vers l'éternité le beau couple enfin

réuni. Elle est pourtant bien belle. L'évêque qui la cita comme

magicienne n'eut pas la force de la condamner: «--La douceur du

regard, le frais incarnat du visage, la suave mélodie de la voix,

voilà ma magie.»

La légende de Lore-Ley, c'est presque le mythe de Brünnhild. Elle

aussi attend un Héros, un autre Siegfried. Mais Lore-Ley, par sa

mélancolie, appartient trop encore au Moyen-Age. Viendra-t-il

jamais, l'amant espéré? Elle est bien de cette époque qui ne put

réaliser qu'à travers tant de douleurs et d'incertitudes le plus

magnifique idéal.

C'est dans une autre légende, celle de Kunégonde, qu'il faut

chercher l'immédiate transposition du mythe de Brünnhild.

Kunégonde, voilà, distincte du Moyen-Age, la Walküre des _Eddas_.

Couchée au sommet d'un roc escarpé, il fallait que celui qui la

voulait conquérir gravît à cheval cette pente vertigineuse. Bien

des Chevaliers périrent. Enfin, il parut, le Héros. Mais, comme

Siegfried, il méprisa le prix de son exploit; et la Dédaignée se

précipita dans le gouffre. Cette légende nous semble plus précise

que celle de Lore-Ley. La fée du Rhin invoque la venue de l'amant,

à la manière des jeunes filles dont le fiancé était à la croisade.

Tout autre, tout à fait en dehors du Moyen-Age, est la conception

de l'amour dans la légende de Kunégonde: l'amour est, là, sauvage,

hautain. Ce n'est plus la fée mélancolique, vague dans la sérénité

bleuâtre des nuits d'été, la fée vagabonde qui voudrait fixer et

reposer sur un cœur pur son cœur éternellement incertain;

mais c'est la guerrière violente, vermeille en la clarté des

sommets qui lui font un piédestal, la guerrière dont il faut, pour

en être aimé, ployer l'orgueil primordial. Et n'est-ce pas comme

la tristesse d'un _Ragnarœcker_, d'une fin du monde, cette

irréalisation du secret et suprême Désir qui couvait pourtant au

cœur farouche de la vierge?

Mais, dominant la confusion de ces contes, que l'on pourrait

appeler la menue monnaie panthéistique des palingénésies, dominant

le tourbillon des nains, des koboldes, des sylphes, des ondines,

des femmes-cygnes, des fées et des chevaliers errants, voici des

contours plus vastes, des légendes plus profondes et qu'anime

l'âme même des anciens mythes. L'immense symbole de l'Anneau,

après avoir signifié, pour les peuples de l'Invasion, la puissance

de l'Empire Romain, exprime, maintenant, pour les peuples du

Moyen-Age, la puissance de l'Empire Karlovingien. A cet Anneau

sont liées les destinées de la nouvelle Capitale de l'Occident,

Aix-la-Chapelle. La légende raconte que l'Anneau fut découvert,

par l'archevêque Turpin, sous la langue d'une vieille femme, de

qui Charlemagne, par l'attirance d'un tel trésor sur elle, s'était

rendu amoureux. Quelle serait la signification de cette figure de

vieille femme? Volontiers verrions-nous en elle comme l'emblème

du Passé Barbare et Scandinave, une sorte de Erda, de Märe, de

Sapience des anciens âges. Par elle, Charlemagne est encore lié à

ce Passé. Mais l'archevêque Turpin, qui représente ici les temps

nouveaux, la Latinité civilisatrice, dépouille la vieille femme de

son artifice; il lui enlève l'Anneau, qu'il garde. Et dès lors,

Charlemagne, en raison de la même fascination occulte de l'Anneau,

se laisse dominer par l'influence du Prélat; il se tourne vers

l'Avenir. Mais, ajoute la tradition, l'archevêque, prévoyant les

malheurs qui pourraient arriver si ce talisman tombait entre les

mains d'un méchant homme, le jeta dans le lac d'Aix-la-Chapelle;

et c'est ainsi que cette ville recéla le palladium du nouvel

empire d'Occident.

Non moins immédiate est la transposition populaire et chrétienne

du mythe des Géants édifiant Walhall, Freya devant être leur

salaire.--«Les Ases ayant élevé Midgôrd, dit le _Gylfaginning_, un

architecte, de la race des Géants, vint les trouver et offrit de

construire, en trois ans, un château tellement fort qu'il serait

impossible aux Géants des Montagnes et aux Hrimthursars de s'en

emparer. Il demanda pour récompense, Freya, Déesse de l'Amour. Les

Ases consentirent. Mais au moment de s'exécuter, ils hésitèrent,

rejetèrent la responsabilité de ce marché sur Loke, qui, à les

entendre, les avait perfidement conseillés. Loke, pris de peur,

use d'un subterfuge pour empêcher le Géant de finir son ouvrage

dans les délais promis. Et Thor, survenant, surprend le Géant dans

son dépit, et, de sa massue, il lui fracasse le crâne.»

Ce mythe scandinave, c'est l'Amour sacrifié (presque) à la

Puissance. Identique est le sens de la légende allemande du

Moyen-Age. Avec le ton de l'époque, le ton intime et rustique

d'un Téniers, elle marmotte que Richesse ne fait pas Bonheur, et

l'empêche souvent.--Il y avait, une fois, un paysan de la Hesse,

si pauvre, qu'il n'avait pas de quoi se bâtir une grange. Il

s'adresse au Diable, lequel se charge de bâtir la grange du jour

au lendemain, avant le premier chant du coq, si le paysan s'engage

à lui donner «un bien qu'il possède mais qu'il ne connaît pas

encore». Accepté. Or la femme du malheureux était enceinte, et

l'enfant sera le salaire du démiurge. Déjà la grange est bâtie;

il n'y a plus qu'une tuile à poser, et il est encore nuit. Mais

la femme du paysan s'en va incontinent dans la basse-cour, et

elle fait si bien le coq, que tous les cocoricos des fermes

environnantes répondirent. Et le Diable s'enfuit, penaud, sous

cette moqueuse fanfare matinale, qui est comme l'éclat de rire de

l'aube du bon Dieu.

Nous pourrions multiplier ces exemples. Mais ceux que nous venons

de rapporter constatent suffisamment la trace des traditions

mythologiques et épiques du Nord à travers le Moyen-Age allemand.

Plus tard, loin que l'Art chrétien fût impropre à exprimer

ces traditions, elles bénéficièrent, au contraire, de toutes

ses ressources. Jamais le légendaire ne fut plus vivace, plus

nombreux, plus fouillé que dans l'Allemagne du XVe siècle, à la

veille d'Albert Dürer et d'Holbein. Il multipliait ses aspects par

cela même qu'il avait plus de formes plastiques à son service.

Ce sont les linéaments de ce pandœmonium qui saillissent, en

angles si sauvages, dans l'_Apocalypse_ d'Albert Dürer; c'est de

tout ce mystère qu'est faite la profondeur, la poésie terrible du

grand artiste; c'est la grande idée de Nécessité des dogmes du

Nord, transposée dans la tristesse de son âme persécutée, qui fixe

ces profils si stricts, qui bute ces fronts carrés, qui crispe

ces sourcils dans une ombre soucieuse. Chez Holbein, le génie

germanique aboutit plus touffu, et avec ce que le Moyen-Age lui

a donné d'ingénuité et de bonhomie. L'idée même est dans Dürer;

dans Holbein, l'enveloppe, la vibration panthéistique de cette

idée, ce merveilleux dont nous venons de noter quelques traits.

Toutes les fantastiques morphes que le Moyen-Age allemand, en

sa conception presque païenne de la Nature, envoluta autour des

symboles du Nord, toutes ces giroyantes créations fantômales de

sylphes, de nains, de bêtes apocryphes, véritable grouillement

nabot ou dégingandé d'un cauchemar de Callot,--s'épandent

formidablement dans la _Danse-des-Morts_![174-1]. Mais, pour

reprendre, ici, un point qui demande explication, et bien que ce

que nous allons dire puisse paraître paradoxal, c'est précisément

parce que ces artistes étaient chrétiens, qu'ils purent si bien

exprimer l'ancien génie païen et idolâtre de leur patrie. En

effet, le Christianisme positif d'alors développait, surtout

en Allemagne, un sens pratique de l'hyperbole, une vision

raisonneuse, ergoteuse, des choses les plus lointaines, bien

experte à démêler le chaos des vieux symboles. Par cette aptitude

à garder, dans les plus effarantes conceptions, ce sentiment

de la réalité, l'habitude, le pli, en quelque sorte, de la vie

courante, domestique, ces artistes purent animer leur rêve

d'une activité immédiate, l'enrichir d'une infinité de motifs

familiers, où l'âme se reposait, en toute intimité, et sans

s'apercevoir qu'elle eût changé de sphère. Le chef-d'œuvre,

dans la célèbre _Madone_ d'Holbein, ce n'est pas même la Madone:

c'est cette famille bourgeoise agenouillée devant elle, c'est ce

Jacques Meyer, bourgmestre de Bâle, avec sa femme, bonne poule

allemande, ses deux garçons et ses deux filles, placidement

campés, en leur inaltérable bonhomie, sur le bord de cette suprême

apothéose[175-1]. Et c'est de même sur ce sentiment profond de la

vie que s'appuya, chez les Dürer et chez les Holbein, l'ancien

génie germanique.

Ce que nous venons de dire achèverait d'expliquer pourquoi

le panthéisme scandinave, transposé dans les légendes, dans

les _märchen_, fut si vivace en Allemagne. De ce panthéisme,

l'Allemagne, tant au Moyen-Age que de nos jours, «a toujours

admis le principe sans jamais le formuler»: le Christianisme

n'y a rien changé; au contraire, certains dogmes catholiques

ont pu même être greffés sur d'anciens dogmes scandinaves

(Apocalypse-Ragnarœcker). Un sentiment subjectif de la nature,

voilà l'essence de ce Panthéisme[175-2]. Or, le Christianisme,

renforçant cet esprit d'abstraction, en lui enseignant, pour ainsi

dire, une gymnastique sûre, ne put que confirmer le panthéisme

qui en découle. C'est ce que semble constater Heine, lorsqu'il

dit qu'en Allemagne «artistes et savants, philosophes et poètes

tendent et aboutissent au panthéisme», seule doctrine qui lui

paraisse d'accord avec les exigences du sentiment national.

«Nos premiers romantiques, dit-il, agirent par un instinct

panthéistique qu'eux-mêmes ne comprirent pas. Le sentiment,

qu'ils crurent une tendresse renaissante pour le bon temps

du catholicisme, avait une origine plus profonde qu'ils ne

soupçonnaient. Leur respect, leur prédilection pour les traditions

du Moyen-Age, pour les croyances populaires, pour la diablerie,

la magie et la sorcellerie, tout cela ne fut qu'un amour réveillé

subitement, et à son insu, pour le panthéisme des vieux Germains;

et dans ces figures indignement barbouillées et méchamment

mutilées, ils n'aimaient vraiment que la religion antichrétienne

[point tant que cela antichrétienne!] de leurs pères. J'ai dit

comment le Christianisme avait absorbé les éléments de la vieille

religion germanique; comment, après une outrageante transformation

[ne serait-ce point beaucoup dire?], ces éléments s'étaient

conservés dans les croyances populaires du Moyen-Age, de sorte que

le vieux culte de la nature fut considéré comme impure et méchante

magie, que les vieux dieux ne furent plus que de vilains diables,

et les chastes prêtresses d'infâmes sorcières... Nos romantiques

voulurent restaurer le Moyen-Age catholique, parce qu'ils

sentaient qu'il y avait là beaucoup de souvenirs sacrés de leurs

premiers ancêtres et de leurs nationalités primitives conservés

sous d'autres formes. Ce furent ces reliques souillées et mutilées

[?] qui éveillèrent dans leur âme une si vive sympathie, et ils

détestèrent le protestantisme et le libéralisme qui s'efforçaient

de détruire _les restes sacrés du germanisme avec tout le passé

catholique_.»

De ce «germanisme» nous venons de suivre les traces jusqu'à la

Renaissance. Ces traces disparaissent à l'époque de la Réforme.

On ne lit plus que la Bible. Les Luthériens vendent, dilapident

les chefs-d'œuvre d'Albert Dürer comme «vieux tableaux

papistes»[176-1]. L'artiste choyé de l'époque, c'est Hans Sachs,

le bon meistersänger de Nuremberg, le poète de la Réforme,

cordonnier de son état. Ce qui l'a sauvé de l'oubli, c'est d'avoir

traduit des psaumes pour le culte réformé. La gloire ne coûtait

pas cher, alors! Wagner, dans ses _Maîtres-Chanteurs_, a caressé

le type de ce Hans Sachs, cela bien forcément. S'il l'eût pris tel

que l'histoire nous le donne, solennel et pédant cordonnier-poète,

personne n'eût supporté ce savetier de Pathmos.

La Réforme aboutit à la Guerre de Trente-Ans. L'Allemagne perdit

tout dans cette guerre, son vieil esprit et son indépendance.

Lorsqu'elle sortit, exténuée, de la lutte, lorsqu'elle voulut se

ressaisir, ce fut une inexprimable stupeur; elle se recoucha,

désespérée, dans les ténèbres. Une lueur, pourtant, pointait au

loin; il y avait des splendeurs, là-bas; le «soleil du grand

siècle» se levait sur l'Europe. Un de ces rayons toucha la vieille

Allemagne défaillante. L'Olympe auroral prêtait sa lueur au

Walhall crépusculaire. L'Allemagne se ranima un peu dans cette

clarté. Au bord de l'apothéose de Versailles elle s'assit, triste,

oppressée de souvenirs qu'elle devait taire. Il lui fallut imiter,

suivre le goût de ce siècle qui n'était pas son siècle. Elle eut

aussi ses poètes à perruque, les Hagedorn, les Gellert, les Weiss;

mais son cœur ne les comprenait point; et, pour comble de

malheur, son Louis XIV, à elle, son Frédéric, devait laisser dans

cet exil le génie allemand, imposer à la patrie du mysticisme le

scepticisme de Voltaire.

Mais ce délaissement même est favorable à la maturation de la

véritable pensée germanique. Ignorée, elle n'en est que plus

indépendante; elle peut, sans entraves, se mettre à la recherche

des sources perdues depuis la Renaissance, et, quand elle les a

retrouvées y puiser à loisir les forces qui bientôt s'épanouiront

dans les grandes œuvres des Lessing, des Klopstock, des

Gœthe et des Schiller. C'est l'Angleterre qui la guide dans ces

recherches: Georges II fonde l'université de Gœttingue; Bodmer

pressent Shakespeare. Hamlet, c'est encore le Nord Scandinave,

c'est le Danemark, ce Danemark qui avait pour Odin, un culte tout

à fait spécial, distinct des ritualités générales, ce Danemark où

le poète Œhlenschläger soulèvera bientôt tant d'enthousiasme en

ressuscitant les Dieux du Walhall. Le XVIIIe siècle de Frédéric

s'en va. Wieland en abrite les derniers violons dans la forêt

enchantée d'Obéron, et, par dessus ces mourants pizzicati,

Klopstock fait retentir les vastes orgues de la _Messiade_.

Klopstock: il contribua beaucoup à la revivification du vieil

esprit germanique. Chose singulière, à première vue, c'est le

poète le plus chrétien de l'Allemagne qui prépara la renaissance

du Panthéisme du Nord. Pourquoi? Parce que la _Messiade_ intronisa

une sorte de romantisme théologique, qui donna du beau religieux

une idée plus libérale, cependant que, d'autre part, conséquence

assez inattendue, le Protestantisme, l'esprit d'examen, en

limitant les dogmes classiques, facilitait le développement

d'une autre catégorie d'idées, de notions religieuses; et ce fut

le vieux panthéisme du Nord qui d'abord poussa la porte ainsi

déverrouillée.

Klopstock, en répandant une conception plus large du beau

religieux (comme Châteaubriand, plus tard, en France), en

orientant les âmes vers un mysticisme plus métaphysique que

dogmatique, acheva ce que le Protestantisme avait préparé.

Alors la poésie d'Œhlenschläger fut comme le soleil qui vint

illuminer, vivifier, préciser cette atmosphère de mysticisme

éparse depuis Klopstock. Ce grand rêve de mélancolie, vague

jusqu'alors[178-1], elle le dramatisa, elle le modela. Les

symboles du Nord le sculptèrent; il se formula sous l'enveloppe

des traditions nationales; il revêtit les plastiques véhémentes

des volitions légendaires. Tel fut, en Danemark et en Allemagne,

le rôle du théâtre et des poèmes d'Œhlenschläger: _La Mort de

Balder, les Dieux du Nord, Staerkodder_, etc. Cette influence de

son œuvre sur l'esprit allemand est bien incontestable, puisque

c'est par l'Allemagne que le reste de l'Europe connut le poète

danois.

Nous venons d'indiquer les principales circonstances

intellectuelles qui précédèrent, entourèrent ou suivirent

l'apparition de l'épopée des _Nibelungen_. Ces circonstances, ou

préparaient cet événement, ou en frayaient la portée. Cependant,

édité pour la première fois, à Berlin, en 1782, par Chr. Muller,

le poème demeura longtemps inconnu au-delà d'un certain cercle

d'érudits[179-1]. On peut même dire qu'il entrait seulement dans

une troisième et suprême phase d'élaboration, qu'il lui fallait

passer par la Critique, avant d'être irrévocablement fixé. Le

travail de Chr. Muller fut plutôt d'exhumation que d'édition;

restait à nettoyer cette vieille médaille dont on ne pouvait

démêler les profils. L'aspect gothique des manuscrits pouvait

faire penser à quelque roman de chevalerie. Mais bientôt, sous le

Minnesänger, on retrouva le Skalde; investigations premières qui

aboutirent à l'édition de Von der Hagen (1810), puis à celle de

Zeune (1815). Ces deux éditions semblent s'être fort répandues

en Allemagne; elle se réveillait d'Iéna. Plus heureuse qu'au

lendemain des Trente Ans, elle put se ressaisir. C'est que,

maintenant, elle s'affermissait en la vieille âme forte que lui

avait révélée, en elle-même, l'épopée des _Nibelungen_; dans

l'épopée, elle retrouvait sa gloire barbare, sa nationalité pure,

tout le faisceau des armes ancestrales; et c'est le souffle du

vieux poème (hélas!) qui gonfla le cœur forcené de Théodore

Kœrner. L'œuvre, désormais, était populaire.

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 10 / 48 段