Excepté Jean Scott Erigène, si l'immortel effluve oriental de

sapience ne suscite pas encore de grands théologiens, déjà

apparaissent les grands canonistes: Hincmar, Benoit d'Aniane.

C'est cet effluve qui caresse l'imaginative du Moine de St-Gall,

des premiers poètes de la Table-Ronde et du Saint-Graal: c'est lui

qui inspirera Gerbert, et Abbon, et Hucbald, le fondateur de la

grande école de Reims, et Bernon, et saint Odon, l'un fondateur,

l'autre réformateur de Cluny, etc.

Une chose qui frappe, dans les événements de ce temps, c'est

ce penchant des hommes à chercher dans les traditions sacrées

des analogies avec leurs propres situations. Atterré par la

dévastation northmanne, Charles le Simple fait souscrire un

Concile qui sanctionne un capitulaire qui n'est qu'une paraphrase

d'un passage de l'Écriture: «Nous voyons de nos yeux ce que le

prophète a prédit autrefois: Les étrangers dévoreront votre

pays devant vous, etc.»--Plus tard, parmi l'épouvantement de

l'An Mil, Henri II, empereur d'Allemagne, se réfugie dans le

monastère de Saint-Vanne, s'écriant, avec l'Ecclésiaste: «Voici

le lieu de repos que j'ai choisi et mon habitation aux siècles

des siècles!»--Pourquoi cette évocation continuelle, spontanée,

sans nul apprêt déclamatoire, inconsciente d'être lyrique, et par

qui le Présent se mire si rêveusement dans le Passé?--C'est que

l'influence traditionniste du clergé est devenue immense. Et nous

avons vu que cette tradition est surtout latine.

Dans ces monastères pleins des nimbes de la Légende dorée que

pouvait-il advenir des vieux chants barbares du Nord?--Lourds

des armes qui conquirent l'Empire romain, les Héros germaniques

entrèrent, eux aussi, dans le rayonnement de cette Légende. Le

Moyen Age alors put confondre Siegfried avec saint Victor. Ces

frustes apparitions, dégagées à peine du remous des migrations

barbares, les Moines les vêtirent de tout un anachronique

clinquant de chapes, de missels et d'auréolements. Peu s'en

fallut, sans doute, que la légende[152-1] primitive des

_Nibelungen_ ne tournât totalement à quelque épopée latine du

goût de l'_Alexandre Chevalier_. Ce que la Latinité chrétienne

avait fait pour l'Orient héroïque, elle le pouvait faire pour

l'Occident épique. Saint Martin et saint Georges portaient casques

et cnémides, non du centurion du IVe siècle que fut, en effet, le

premier, mais un casque et des cnémides, tout à fait homériques,

d'Achille ou d'Hector. Ulysse, retiré à la cour des rois de

Castille, richomme autant qu'un Cid, guerroyait contre le Maure,

cependant que Hartus, le vieux pendragon celtique des bardes

païens, maintenant, à la tête des Vingt-Quatre de la Table-Ronde,

partait à la conquête du Saint-Graal.

Dans le _Nibelunge-nôt_ le remaniement n'est pas aussi radical;

il y a addition de nuances plutôt que superposition de faits.

Une interpolation très apparente, cependant, c'est celle d'un

des grands événements du Xe siècle, ou plutôt du souvenir de cet

événement, abouté là, bon gré mal gré, en plein Ve siècle: la

conversion des Hongrois au christianisme, sous leur duc Geysa.

Les Moines jettent tout bonnement à travers le poème l'auteur

de cette conversion: l'évêque Pilgerin de Passau; ils en font

l'oncle de Brunnhild. La Walküre, nièce d'un évêque!--Si j'avais

été à la place des Moines, j'aurais plutôt mentionné saint

Anschaire, l'apôtre des Scandinaves, au IXe siècle.--C'eût été

plus logique.--Mais voilà: toute la chrétienté en parlait, de

cette conversion des Hongrois. Sylvestre II décernait le titre de

roi à Étienne le Saint, fils de Geysa, et qui achevait l'œuvre

commencée par l'évêque Pilgerin. Comment passer tant de choses

sous silence.

Arrivèrent, ensuite, les Minnesänger, les Troubadours, avec tout

le brocart de l'ère du gothique rayonnant. Ils remplacèrent,

sur le heaume des héros, les ailes des casques barbares par le

cimier de la Chevalerie; ils gonflèrent au-dessus des Hordes les

bannières et les oriflammes, et le tourbillonnement des migrations

s'arrangea en belles ordonnances de tournois.--Nous sommes à

Worms, sur le Rhin, en plein XIIIe siècle, au plus beau moment de

cette manière de Renaissance que suscita le zèle artistique de

Frédéric II de Hohenstaufen. Du reste le pittoresque chevaleresque

se trouve, çà et là, d'accord avec le vieux poème. Le Moyen

Age n'avait-il pas eu son Siegfried: Richard-Cœur-de-Lion?

Je ne crois pas que les Minnesänger aient beaucoup repris aux

magnifiques lieder qui chantent, à la fin du poème, le combat des

Huns, des Burgundes et des Amelungen. Les anachronismes qui sont

du fait des Troubadours restent épidermiques. Mais les Moines,

eux, sont allés jusqu'au fond et nous auraient presque changé

l'âme de l'œuvre, si un grand aspect hiératique, primordial,

celui-là même où les créations du génie barbare ont atteint toute

l'entournure possible, et dont il faut par conséquent parler à ce

titre, n'avait subsisté, malgré tout, dans le poème:--l'Or.

L'Or, pour les peuples qui envahirent l'Empire, c'était Rome.

Même au IXe siècle, alors que les Sarrasins ont pillé le trésor

de Saint-Pierre, Rome fascine toujours l'Occident. Partout les

Vikings la pensent voir. Fière, sur un fond d'architectures

capitolines, un pape et un roi à ses pieds, parmi de voluptueuses

pénombres traînant en lourds rideaux d'alcôve, Marozie, comme

plus tard Lucrèce Borgia, se profile encore en impératrice.

Dans la suite, en plein Moyen Age, à l'heure la plus sombre de

la ruine, lorsqu'il n'y a plus de pape, plus de peuple, lorsque

Clément V s'en est allé et que Rienzi n'est pas encore venu,

lorsque la sauvage féodalité romaine, restée seule maîtresse,

pille et dévaste, tronquant les colonnes antiques, et plantant, à

la place, d'autres colonnes, de monstrueuses colonnes, barbares

comme un pilier lombard: les Colonna, la sanglante famille des

Colonna,--alors on peut bien croire le mirage dissipé, dispersé

aux cent écroulements dont les Barons se font de difformes

châteaux. Et pourtant il continue indirectement, c'est vrai, par

Byzance, héritière de Rome. C'est la fabuleuse fascination de

Byzance qui détermine, au fond, la IVe croisade. Mais c'est Rome

qu'on pilla dans Byzance, et la conquête «latine» du vieil Empire

d'Orient fut la suprême lacération au dernier pan de l'immense

pourpre des Césars.

Pour suggérer, d'abord, exprimer, ensuite, symboliquement, cette

conquête des richesses du monde oriental, les religions du Nord

eurent ce mythe d'un demi-dieu s'emparant d'un trésor, après en

avoir tué le détenteur,--Siegfried vainqueur de Fafner,--mythe,

sans aucun doute, antérieur[155-1] aux invasions barbares, mais

qui de ces événements, de ces fastes, reçut, en quelque sorte,

force de vie, d'actualité. Si la transfiguration légendaire

des grandes gloires barbares du Ve siècle,--Attila, Gunther,

Théodoric,--fut si rapide, si puissante, dans le Nord, c'est

qu'il s'y trouva ce mythe tout prêt à les mouler; mythe qui,

par delà même ces figures, semble avoir expressément dominé la

première moitié du Moyen Age: depuis les luttes cupides des

dynastes Mérovingiens et Carlovingiens jusqu'au monstrueux

pillage de Constantinople. Quoi d'étonnant que, malgré les

Moines, son influence se soit continuée, vivacement, dans les

_Nibelungen_?--C'est surtout pour s'emparer de son trésor que

Hagene tue Siegfried. Certes, les causes mythiques du crime de

Hagene ne sauraient être indiquées dans le poème. On ne soupçonne

pas qu'en s'appropriant le Trésor,--lequel avait appartenu aux

Niflungen, esprits infernaux,--Hagene, _leur descendant_, les

venge sur la race qui les asservit, sur les Völsungen, postérité

d'Odin, et dont Siegfried est issu. C'est, symboliquement, la

revanche des ténèbres sur le jour, le Crépuscule des Dieux. Mais,

tel que le donne le _Nibelunge-nôt_, le récit de l'événement est

encore d'une âpreté, d'un tragique mal conciliable avec le ton

d'une compilation de moines, et des approfondissements de fatalité

se devinent, aux sonorités étranges, prolongées, qu'il répand

alors. L'acte de Hagene n'est point personnel; il est la volition

du Destin. Cela se vérifie, à la fin du poème, lorsque Hagene

paye de sa vie son refus de dire où est caché l'Or. Et il meurt,

joyeux, certain que cet Or, enseveli par lui dans le Rhin, ne

retombera jamais entre les mains de ses ennemis.

II

On a sur les auteurs des _Eddas_, ou, plus exactement, sur leurs

rédacteurs, leurs compilateurs, des données beaucoup plus précises

que sur le compilateur du _Nibelunge-nôt_. Nous résumerons

brièvement ces données. Les chants qui composent la première

_Edda_[157-1] furent recueillis et coordonnés, en Islande,

vers la fin du XIe siècle, par un prêtre du nom de Sœmund

Sigfusson (1057?-1132). Ce Sœmund, après avoir étudié dans

les universités d'Allemagne et de France, _gallicana eloquentia

in septentrionali viro_, de retour dans sa patrie, s'appliqua à

rassembler les traditions du Paganisme scandinave. Ces traditions,

il fut le seul à ne les point répudier. L'île était convertie au

Christianisme. On le taxa de sorcellerie. Cette lugubre Islande

aspirait, elle aussi, vers l'Orient; l'Évangile, depuis peu,

l'en entretenait. Elle voulait effacer les douloureux souvenirs

du culte scandinave, culte dont les mystères allaient si bien

pourtant avec cette terre de limbes, où déjà plane la stupeur

du pôle. Les mélancoliques légendes scandinaves la racontaient

si bien! Les flammes de ses volcans luisaient sur ses neiges,

comme les flammes de la montagne d'Hindarfiall sur le sommeil

de Brünnhilde. Les rougeurs et les lividités de la fin du monde

scandinave,--un hiver épouvantable suivi d'un embrasement

universel,--semblent envelopper cette terre où les volcans

surgissent de la glace. Ces affinités, cette poésie, Sœmund

la sentit peut-être; il la respecta dans les légendes qu'il

recueillit et qui, très probablement, ne perdirent, entre ses

mains, rien de leur caractère primitif. Lorsqu'il veut exprimer

des idées plus récentes, personnelles, au lieu de remanier dans

le sens de ces idées la matière dont il dispose (comme les

_Nibelungen_, les Moines), il intercale, franchement, des passages

de sa façon, et dont il n'atténue nullement les disparates. Tel

est, dans son recueil, le _Chant-du-Soleil_, exposé d'une morale

toute chrétienne.

Snorri-Sturluson (1178-1241), compilateur de la seconde _Edda_,

recueillit et augmenta l'héritage des travaux de Sœmund. On

lui doit le _Gylfaginning_ (_la Vision de Gylfi_), écrit capital

pour la connaissance de la mythologie scandinave. Certes, il ne

tient que de seconde main les notions qu'il y coordonne, et que

l'on retrouve, éparses, dans les principales sagas de Sœmund,

telles que: La _Prédiction de Wola-la-Savante_, les _Chants

solennels d'Odin_, le _poème du Corbeau d'Odin_, le _poème de

Vegtam_, etc. Mais ces notions, on pourrait les considérer,

après leur reproduction par Snorri, comme dûment contrôlées,

car il les serait allé vérifier aux sources mêmes, en Suède et

en Norvège.--L'œuvre de Snorri (y compris le _Bragarodur_,

ou _Entretiens de Bragi, fils d'Odin_) est plus didactique que

celle de Sœmund. On y démêle l'expression d'idées propres

au Moyen Age, notamment cette préoccupation de ressortir à

la tradition troyenne tous les cycles connus depuis, surtout

les cycles scandinaves. Comme le premier roi franc, dans les

_Chroniques de Saint-Denis_, le premier roi scandinave, Odin,

est, dans Snorri, un des fils de Priam, échappé de la ruine de

Troie. Le Ragnarœcker, la fin du monde scandinave, n'est autre

que l'embrasement d'Ilion. Négligeons des rapprochements plus

subtils, je veux dire naïfs; l'importance de ces fables c'est de

confirmer en somme, ce que l'on sait des origines orientales des

théogonies scandinaves. Ajoutons que Snorri, comme Sœmund, n'a

fort heureusement pas infiltré ses lubies dans le corps même des

sagas. Il les expose à part. Et voilà pourquoi les compilations de

deux pauvres prêtres islandais, en butte à l'hostilité de leurs

contemporains (c'est peut-être pour cela qu'ils se complurent si

fort dans le Passé), sont bien autrement importantes, pour la

connaissance des antiquités scandinaves, que le _Nibelunge-nôt_

allemand. Après ces quelques mots sur la recension islandaise

des _Eddas_, il nous faut parler de la rédaction _originale_ des

poèmes mythologiques qu'elles contiennent.

On a fort peu de choses sur les Skaldes norwégiens qui, les

premiers, célébrèrent les traditions religieuses du Nord.

Snorri, dont le travail offrirait pourtant plus de ressources

critiques que celui de Sœmund, cite, çà et là, quelques très

vagues autorités, dont ce qu'il dit de plus explicite se trouve

dans le _Skaldskaparmal_, recueil de règles poétiques, conçues

d'après les Skaldes, et qu'on peut lire à la suite des sagas.

Or, ces indications sont tout à fait insuffisantes. D'après les

opinions les plus autorisées (Lachmann, Grimm, etc.), ces sagas

mythologiques ne seraient point postérieures au VIIIe siècle.

Qu'étaient les Skaldes de ce temps-là?--Disciples des prêtres,

prêtres, eux-mêmes, d'un rang inférieur, ils tenaient d'eux

les traditions mythologiques, les antiques légendes, dont ils

reportaient, ensuite, la grandeur sur un roi, qu'ils célébraient,

lui prêtant la gloire des héros mythiques, lui arrangeant de

divines généalogies[159-1]. Et c'est par ainsi que les symboles

théogoniques entrèrent si profondément dans la vie, dont ils

purent accueillir les fastes. Le rêve et l'action se confondirent.

Communs, d'abord, _oralement_, à tout le monde

germanico-scandinave, ces symboles, après la conversion

de l'Allemagne au Christianisme, étaient remontés vers la

Scandinavie, où les Skaldes les avaient recueillis. Or, les

légendes historiques du cycle des _Nibelungen_ se propagèrent,

également, dans le Nord, en Danemark et en Norvège. Appuyées,

là, sur les traditions religieuses, qui s'y étaient conservées

intactes, elles y gardèrent ce caractère primordial, que les idées

du moyen âge devaient, en Allemagne, défigurer. Elles y furent

à l'abri des influences latines, les Danois et les Norvégiens

s'étant déclarés les ennemis des Allemands, dès ceux-ci convertis;

et Charlemagne, en décimant les Saxons, éleva plus haut cette

barrière.

Ainsi c'est en Scandinavie que les traditions épiques de la

Germanie se combinèrent avec les traditions religieuses du Nord,

et acquirent, par ainsi, une ampleur, une portée symbolique.

Le cycle des héros burgundes, francs et goths fut comme raccordé

aux anciennes mythologies. L'invasion d'Attila, la chute du

premier royaume de Bourgogne, les exploits de Siegfried, tout cela

se trouva cadrer, pour ainsi dire, avec des dogmes préétablis,

avec des prédispositions d'âme, et qui auraient trouvé, dans ces

événements, d'harmoniques résultats.

Par la voix des Skaldes, chez des peuples qui avaient gardé leur

caractère natif, ces événements furent proclamés avec une sorte de

faste sacerdotal.

Tandis que dans l'Occident latin, les Moines retraçaient, à leur

façon, ce passé légendaire, ici il s'évoquait, vivant.

A cette force que prenait l'évocation, dans un milieu d'ingénuité,

vinrent s'ajouter les rehauts des formes mythiques: les traditions

humaines se prolongèrent dans l'éternité; les colonnes de Walhall

se superposèrent aux portiques des villes, et les héros ne

moururent que pour renaître auprès de Wotan.

Il faut le redire ici, très utilement: La religion scandinave

contenait, mythes ou légendes, des formes toutes prêtes à

exprimer, symboliquement, la chute de l'empire romain, le

renouvellement historique du monde (_Ragnarœcker_).--C'est

pour cela que le cycle des _Nibelungen_, écho de cet événement,

conserva, dans l'extrême Nord, toute sa véritable signification,

toute son ampleur fatidique. Il est plus épique chez les

Allemands, plus religieux chez les Scandinaves; ici, glorification

des hommes; là, volition de Dieu. Si c'est de l'Allemagne que le

fait est parti, c'est dans le Nord scandinave que le symbole s'est

produit.

Il y eut autre chose encore pour ajouter à ces chants. A l'époque

où ils se répandirent, oralement, dans le Nord, une Barbarie s'y

agitait, aussi formidable que celle des premières invasions. Elle

se préparait, celle-là, à conquérir l'empire de Charlemagne.

Poussant leurs barques loin des livides fjords scandinaves, les

Vikings cinglaient vers l'Orient, vers le vieil empourprement

romain, les Vikings s'y ruaient, au tonnerre des chants qui

célébraient la conquête de l'Or. Jamais, probablement, les fables

scandinaves n'eurent tant de consistance qu'à ce moment. Elles se

grossirent du merveilleux de ces nouvelles aventures. La chute de

l'empire carlovingien prolongea le fracas de la ruine de l'empire

romain. La tradition de la Détresse des Nibelungen, l'idée d'une

grande puissance écroulée, n'aurait-elle pas commencé de prendre,

sous l'action de ces circonstances, sa seconde forme, cette forme,

définitivement fixée dans l'_Edda-Sœmundar_?[161-1].

Ces figures, à la fois flamboyantes et glauques des

Rois-de-la-Mer, sont comme si elles réincarnaient les vieux Héros

des grandes invasions. Les Attila, les Siegfried, les Gunther

s'agitent derrière les Ragnar Lodbrog, les Hastings, les Bjœrn

Côte-de-Fer[162-1]. Aussi terribles que leurs prédécesseurs, ces

Northmanns! Du fond du Nord, ils apportent une fatalité aussi

inexorable que celle d'Attila. Sur eux, la même lueur d'en haut;

cette fulguration, ils la traînent sur les cathédrales et sur

les manoirs, comme autrefois les Huns sur les temples et sur

les villas. Un pirate veut aller à Rome coiffer le laurier des

imperators.

Et c'est de cet effrènement que s'emplirent les chants eddiques;

les symboles, conservés par les Skaldes, enveloppent toute cette

vie orageuse. Le cycle des invasions danoises transparaît dans

l'_Edda_. Plusieurs sagas de ce recueil, absolument postérieures

à l'inspiration germanique, chantent même, nommément, des

Rois-de-Mer.

Résumons les deux chapitres qu'on vient de lire:--Les traditions

épiques de la Germanie ayant pris consistance, peu après les

grandes invasions du Ve siècle, dans les chants qui constituent

le fonds du poème des _Nibelungen_, et laissé, dans le centre

de l'Europe, les éléments, bientôt défigurés, de ce poème,

remontèrent vers l'extrême-Nord, lorsque, partout ailleurs, le

monde barbare eut été régularisé par le Christianisme. Là, ces

traditions se combinèrent avec les symboles religieux qui, grâce

aux Skaldes, y étaient restés vivaces. Elles s'y trouvèrent, de

plus, mêlées à de nouvelles vitalités barbares, dont elles furent

animées et augmentées: d'où les _Eddas_. Des pages qui précèdent,

nous tirerons donc ce principe:--Si c'est au monde germanique

qu'appartient le fait historique, c'est le Nord scandinave qui,

de ce fait, soit qu'il ait ajusté la symbolique à l'histoire ou

l'histoire à la symbolique, a dégagé le sens religieux. C'est

par l'effort de l'âme du Nord que ces choses du monde acquièrent

un développement d'éternité. Il faudra donc examiner le sens

symbolique de la _Tétralogie_ en se plaçant au point de vue des

_Eddas_; puis nous verrons ces symboles aboutir à l'Humanité des

_Nibelungen_.

III

Nous avons vu le cycle des _Nibelungen_ se dessiner dans le

sens des idées du Moyen-Age, se projeter définitivement dans le

Moyen-Age, étude ou loisir du Moine ou du Baron[164-1]. Il devint,

pour l'Allemagne, ce qu'était, pour la France, la _Chanson de

Roland_. Il est, en sa formalité dernière, le produit de cette

activité littéraire qui aboutit, d'autre part, à la _Table-Ronde_,

à la _Brut d'Angleterre_, au _Faux-Gildas_, à _Garin-le-Loherain_

et, surtout, au _Roman du Reinhart_. Le _Nibelunge-nôt_ reflète

l'esprit chevaleresque du temps, comme le _Reinhart_ en répète

l'esprit satirique; comédie dans le _Reinhart_, tragédie dans

le _Nibelunge-nôt_, le premier est l'envers du second[164-2].

C'est, apparemment, en Saxe, Brème, Munster, Sœst (l'ancienne

Saxe), que que le poème définitif fut le plus répandu; c'était

là que ses légendes constitutives s'étaient le plus abondamment

concentrées.--Il y eut même, très probablement, d'autres chants

appartenant au cycle des _Nibelungen_ qui ne furent pas attirés

dans la rédaction écrite au commencement du XIIIe siècle. Le poète

Marner indique quelques-uns de ces chants.

Nous n'avons ni l'intention, ni la faculté de relever, une à une,

tout le long de l'époque féodale, les vicissitudes de l'épopée

germanique. Nous voulons seulement suivre, à travers le Moyen-Age,

la trace générale du poème, mais du poème considéré, maintenant,

dans son caractère païen, scandinave. Pour cela, ayant vu l'action

du Moyen-Age sur l'œuvre, il faut examiner la réaction de

l'œuvre sur le Moyen-Age[165-1]. Le Moyen-Age a teinté le

poème des couleurs de l'idéal latin et chevaleresque; à son tour

le poème incorpore dans le Moyen-Age le vivant souvenir des

Mythologies et des Barbaries; il y suscite comme des palingénésies

de religions et d'épopées.

Comme nous venons de l'indiquer, la tradition des _Nibelungen_

ne donna pas seulement naissance au poème de ce nom. A un degré

de formation moins «parfaite», elle se résolut en une pluralité

de légendes, de contes, de _märchen_, qui descendirent dans le

peuple. La Chevalerie avait pour elle la grande épopée ruisselante

de durandals et d'oriflammes. Le peuple eut mieux: l'âme même

de l'épopée, son âme naïve, primitive, mystérieuse, pleine de

l'étoilement des anciens cieux. Qu'on ne nous objecte pas la

prétendue «grossièreté» de ces légendes: nous savons bien que

l'une d'elles, le _Hœrner Syfrid_, fait du Héros du Nord un

apprenti forgeron (mais il tranche l'enclume avec l'Epée forgée!),

un bouvier (mais il est le prodigieux bouvier d'un monstrueux

bétail de Dragons!). Lorsqu'elles aboutissent si bas, ou plutôt

si loin, les traditions épiques sont bien près de revenir à

l'élémentaire réalité de leur origine; et c'est encore à travers

l'âme des peuples[166-1] que ces traditions s'identifient le mieux

à elles-mêmes. Tout le légendaire de la vieille Allemagne tient

dans l'ensemble de ces contes; non ce légendaire historique,

officiel, en quelque sorte, qui dérobe sous la naïveté de la forme

d'immanentes conceptions politiques[166-2]; mais ce légendaire

composé de l'émerveillement que met au cœur de l'homme le

spectacle de la vie, de la nature et du ciel. Cette irradiation de

l'ingénuité absorbe, dissout toutes les idées de temps, de mesure,

de relativité, et elle colore tout du même rayon éternel. Après

le poète, où trouver ce don de contemplation mieux développé que

dans le peuple?--C'est pour cela que ce qu'il y avait d'intimement

agissant, d'invétéré, de domestique, pour ainsi dire, dans les

vieux cycles du Nord, alla si droit, sous la forme de pauvres

contes, aux peuples germaniques.

Et ainsi les vieilles mythologies, les vieilles croyances, les

vieux fastes sublimes roulaient confusément du fond du Passé

ténébreux jusqu'à l'âme naïve du Moyen-Age, dans l'humble et

profonde lueur de cette âme. L'ancien panthéisme scandinave se

modelait, peu à peu, dans les clartés du Christianisme. La lumière

de la grâce se levait sur un monde renouvelé, sans doute, mais

dont les matériaux, pour être autrement agencés, n'en étaient pas

moins païens de provenance, n'en représentaient pas moins comme

tout ce que le Ragnarœcker scandinave avait laissé de vestiges

de l'antique Nord.--C'étaient, comme dit symboliquement le

_Gylfaginning_, c'étaient, retrouvées dans les herbes de la ruine,

les tablettes d'or jadis possédées par les Ases; et l'on pourrait

dire du peuple allemand du Moyen-Age ce que l'Edda de Snorri

rapporte des nouveaux Dieux qui naquirent après la fin du monde:

«Ils parlent de la poussière puissante laissée par le Passé, des

preuves de force données dans ces temps, et des Runes antiques de

Fimbul-Tyr.»

La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung · 第 9 / 48 段